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TURQUIE. Les Mères du Samedi debout pour les victimes du coup d’État de 1980

TURQUIE / KURDISTAN – Chaque samedi, place Galatasaray à Istanbul, des femmes tiennent des photos de leurs proches disparus. Elles s’appellent les Mères du Samedi (Dayikên Şemiyê en kurde, Cumartesi Anneleri en turc). Depuis le 27 mai 1995, elles demandent une chose simple et radicale : que l’État turc rende des comptes sur les milliers de disparitions forcées de civils par les forces étatiques.

Aujourd’hui, parmi les photos qu’elles portent figure celle de Kenan Bilgin. Arrêté à son domicile à Ankara le 12 septembre 1994 par une brigade antiterroriste, il a disparu à jamais. Sa famille n’a jamais obtenu de réponse claire sur ce qui lui est arrivé après son interpellation. Comme pour tant d’autres, le silence officiel est resté total.

Les Mères du Samedi ne limitent pas leur combat à la période des années 1990. Elles commémorent aussi ceux qui ont disparu dans les salles de torture de la junte militaire instaurée le 12 septembre 1980. Deux dates qui se font écho : le 12 septembre 1980 et le 12 septembre 1994. Deux moments où l’État a exercé une violence extrême, particulièrement dans les régions kurdes.

Le putsch de Kenan Evren : la Turquie bascule dans la terreur

Le 12 septembre 1980, un putsch militaire mené par le général Kenan Evren plonge la Turquie dans une terreur absolue. Ciblant particulièrement la société kurde et les milieux socialistes, ce coup d’État reste, 45 ans plus tard, une plaie ouverte dans la mémoire collective, notamment au Kurdistan du Nord.

Sous la houlette d’Evren, le Conseil de sécurité nationale instaure un état de siège sur tout le territoire. L’Assemblée nationale est dissoute, la Constitution suspendue, les partis politiques, associations et syndicats interdits. Toutes les grèves sont déclarées illégales. Les maires et les membres des conseils locaux sont remplacés par des militaires. L’amiral à la retraite Bülent Ulusu est nommé Premier ministre.

Ce putsch est le troisième en trente ans (après ceux de 1960 et 1971). Entre 1971 et 1984, la répression s’intensifie massivement contre les Kurdes et les forces de gauche.

Un bilan humain dévastateur

Les chiffres de la répression restent vertigineux :

  • 650 000 personnes arrêtées dans les semaines et mois suivants

  • 230 000 jugées par des tribunaux militaires

  • Plus de 500 condamnations à mort, dont 50 exécutions par pendaison

  • 300 morts dans des centres de détention et prisons dans des circonstances suspectes

  • 171 personnes tuées sous la torture

Plus de 1,6 million de personnes sont inscrites sur des listes noires. 14 000 sont déchues de leur citoyenneté. Environ 30 000 deviennent des réfugiés politiques, principalement en Europe.

L’un des héritages les plus durables de ce régime militaire reste la Constitution de 1982, toujours en vigueur, approuvée par référendum avec 91,4 % de oui (taux de participation de 91,3 %).

Continuité de la violence d’État

Les Mères du Samedi rappellent que la violence n’a pas cessé avec le retour progressif à un régime civil. Selon l’Association des droits de l’Homme (IHD), entre 1992 et 1996, 792 disparitions forcées et meurtres ont été signalés dans les régions kurdes de Turquie. Les victimes étaient journalistes, syndicalistes, médecins, enseignants, enfants ou simples paysans. La plupart avaient été interpellées par les forces de sécurité. Beaucoup n’ont jamais reparu.

Depuis plus de 31 ans, les Mères du Samedi tiennent leur vigile pacifique place Galatasaray, malgré les interdictions, les interventions policières et les tentatives d’intimidation. Elles exigent la vérité sur le sort de leurs enfants, frères, sœurs et conjoints, et la poursuite des responsables.

Leur présence chaque samedi est devenue un symbole : celui d’une mémoire qui refuse de s’effacer face à une justice qui tarde toujours à venir, 45 ans après le coup d’État sanglant de Kenan Evren.