TURQUIE / KURDISTAN – Dans l’article suivant, une activiste kurde met en garde contre le soi-disant processus de paix en cours entre Ankara et la guérilla kurde, déclarant que la Turquie colonialiste vise l’anéantissement de la lutte kurde, pas uniquement au Kurdistan du Nord qu’elle occupe déjà, mais aussi au Rojava et au Kurdistan du Sud.
Le processus « Turquie sans terrorisme » (Terörsüz Türkiye) n’est pas un processus de paix au sens d’un règlement politique de la question kurde, mais une stratégie de neutralisation de la résistance armée et politique kurde, centrée sur le PKK et ses extensions régionales.
Lancé fin 2024 sous l’impulsion de Devlet Bahçeli (MHP), allié d’Erdoğan, il s’appuie sur la pression militaire accumulée (drones, opérations au nord de l’Irak, campagnes en Syrie) et sur l’isolement d’Abdullah Öcalan. En février 2025, Öcalan appelle depuis İmralı à la dissolution et au désarmement du PKK. Le groupe annonce sa dissolution en mai 2025, organise une cérémonie symbolique de destruction d’armes en juillet 2025 près de Souleimaniye (Kurdistan d’Irak), et retire ses combattants du territoire turc. En 2026, le Parlement turc avance vers une loi d’« intégration sociale et de solidarité nationale » : amnistie limitée et conditionnelle, retour possible pour une partie des militants non impliqués dans des meurtres, sous contrôle du Conseil de sécurité nationale et des services secrets turcs (MIT), sans amnistie générale ni libération d’Öcalan.
Cadre officiel vs réalité stratégique
Ankara présente cela comme la fin d’un conflit qui a fait plus de 40 000 morts depuis 1984 et comme l’ouverture d’une ère de « fraternité ». En pratique, le processus est asymétrique et non négocié sur un pied d’égalité :
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Le PKK doit d’abord se dissoudre et désarmer complètement (vérifié par les services turcs) avant toute mesure légale significative.
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Aucune reconnaissance constitutionnelle des droits kurdes (langue, autonomie, statut politique) n’est prévue dans le cadre actuel. Les réformes restent techniques (réintégration individuelle) et subordonnées à la disparition de l’organisation armée.
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Öcalan reste en prison ; son rôle est instrumentalisé pour légitimer le désarmement auprès de la base, pas pour ouvrir un dialogue politique égal.
Cette logique s’étend au-delà du Kurdistan du Nord occupé par la Turquie. Pour Ankara, le PKK, les YPG/FDS au Rojava et les structures liées au nord de l’Irak forment un continuum. L’objectif n’est pas seulement d’arrêter les attaques en Turquie, mais d’éliminer toute capacité de résistance autonome kurde dans la région.
Rojava (nord de la Syrie) et Kurdistan du Sud (nord de l’Irak)
En Syrie, la Turquie continue de considérer les FDS/YPG comme une extension du PKK. Après la chute d’Assad, Ankara presse pour l’intégration forcée des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) sous l’autorité de Damas, sous peine de nouvelles opérations militaires. Les déclarations officielles lient explicitement le succès du processus « sans terrorisme » à la disparition de toute structure armée kurde autonome au nord de la Syrie. Les zones kurdes restent fragmentées (Afrin déjà occupée, pressions sur Kobanê, Qamishli, etc.), et la présence militaire turque y est maintenue et prolongée.
Au nord de l’Irak, les opérations turques (bases permanentes, frappes, neutralisation de tunnels dans les montagnes de Gara et ailleurs) se poursuivent même après les annonces de dissolution du PKK. L’objectif est de vider les zones frontalières de toute présence de militants et d’étendre l’influence turque sur le Gouvernement régional du Kurdistan, tout en maintenant une présence militaire durable. Le désarmement symbolique à Souleimaniye coexiste avec une pression militaire qui limite la marge de manœuvre des acteurs kurdes irakiens.
Logique d’anéantissement de la résistance, pas de paix politique
Le processus n’offre pas de statut politique collectif aux Kurdes. Il transforme une lutte armée et une aspiration à l’autonomie en une question de « terrorisme » à éradiquer, puis d’individus à réintégrer sous strict contrôle de l’État. Le parti « pro-kurde » en Turquie (DEM) participe au cadre parlementaire, mais dans les limites fixées par l’alliance au pouvoir. Les opérations transfrontalières et la pression sur le Rojava montrent que l’enjeu dépasse la « paix intérieure » : il s’agit de prévenir toute émergence d’un espace kurde autonome ou semi-autonome qui pourrait servir d’exemple ou de base arrière.
Des freins existent (désaccords sur le séquençage, rôle d’Öcalan, situation régionale après la guerre en Iran, scepticisme de parts de la base kurde). Mais la trajectoire reste claire : désarmer et dissoudre le PKK en Turquie, affaiblir les Kurdes en Syrie et en Irak, et recentrer la question kurde sur une intégration individuelle et sécuritaire sous souveraineté turque. C’est une victoire militaire et sécuritaire déguisée en processus de paix, pas une reconnaissance de la résistance kurde comme acteur politique légitime.