KURDISTAN – Depuis près d’un siècle, la question kurde en Turquie est niée. Aujourd’hui, l’État turc exige une soumission totale sous couvert de « désarmement », tandis que le mouvement kurde réclame une reconnaissance sous couvert de « négociations ». Entre ces deux positions, des dizaines de milliers de personnes ont péri, plusieurs villes ont été rasées et toute une région a été traumatisée sur plusieurs générations.
Il est tant d’autres d’autres de se demander, comme beaucoup, pourquoi l’État turc refuse une solution pacifique alors que le PKK et Abdullah Öcalan ont fait preuve d’une volonté extraordinaire. Mais cette approche, bien que sincère sur le plan émotionnel, occulte un point essentiel : la question n’est pas de savoir pourquoi la paix échoue, mais pourquoi l’État turc a besoin que le conflit se poursuive sous sa forme actuelle.
La structure du déni
L’État turc n’a pas de problème kurde. Il a un problème turc. Plus précisément, il est incapable de se concevoir autrement que comme un monolithe ethnolinguistique. Il ne s’agit pas d’un simple entêtement idéologique : c’est le mythe fondateur sur lequel la République a été bâtie. Les politiques d’homogénéisation des années 1920 et 1930, notamment la campagne « Citoyen, parlez turc ! » de 1928, montrent que le déni de l’identité kurde caractérise l’État turc depuis sa création.
Lorsque le PKK a déposé les armes en 2013 et s’est engagé dans le processus de résolution, il l’a fait de bonne foi. Les lettres d’Öcalan appelaient à des réformes démocratiques permettant d’intégrer les Kurdes dans une république turque restructurée. Le PKK a retiré ses combattants du territoire turc et le cessez-le-feu a été respecté pendant près de deux ans.
Pour l’État turc, la question kurde ne constitue pas seulement un problème de sécurité, mais un défi existentiel à l’idéologie fondatrice de la République, à son modèle d’État-nation centralisé, à son unité nationale et à son intégrité territoriale. Les revendications kurdes d’égalité et de reconnaissance sont donc souvent perçues comme des menaces existentielles plutôt que comme des droits démocratiques légitimes.
Pourtant, au lieu de saisir cette opportunité, l’État a poursuivi la construction de barrages inondant des villages kurdes historiques, la poursuite judiciaire de responsables politiques kurdes pour « terrorisme », et a rompu unilatéralement le cessez-le-feu en 2015. Il a alors plongé les villes kurdes du sud-est dans une guerre d’anéantissement qui a réduit des quartiers entiers en ruines.
Il ne s’agissait pas d’un échec diplomatique, mais d’une nécessité structurelle. Un régime incapable d’accepter un partenaire kurde légitime et égal, car l’existence même d’un tel partenaire remettrait en cause la raison d’être de l’État.
Quel serait le prix de la paix pour l’État ?
La paix exigerait de l’État turc un acte inédit : reconnaître que son idéologie fondatrice reposait en partie sur l’exclusion et l’assimilation forcée. Cela impliquerait la reconnaissance constitutionnelle de l’identité kurde, le droit à l’éducation dans la langue maternelle, l’abolition du système des gardes villageois et une véritable confrontation avec les décennies de violence d’État.
Ce ne sont pas des revendications déraisonnables, mais le socle de toute démocratie multiethnique viable.
Pour le régime actuel, cependant, céder sur ces points menacerait les fondements mêmes du pouvoir. L’alliance AKP-MHP repose largement sur le ressentiment nationaliste. Le MHP n’existe quasiment que comme vecteur du sentiment anti-kurde. La paix dissoudrait cette base électorale et pourrait ouvrir la voie à une alternative politique incarnée par les partis pro-kurdes, remodelant durablement le paysage turc.
C’est pourquoi l’État exige une reddition, et non une paix. Il demande au PKK de désarmer sans condition, de se dissoudre, de remettre ses dirigeants et d’espérer, en retour, de vagues concessions culturelles. Une cérémonie de capitulation, pas une négociation.
Le PKK pourrait-il accepter cela ? Devrait-il le faire ?
Aucun mouvement ayant survécu quarante ans à une guerre contre l’une des plus grandes armées de l’OTAN, ayant construit des institutions autonomes au Rojava et mobilisé des millions de personnes à travers quatre États, ne saurait raisonnablement accepter une reddition sans condition.
Le PKK n’est pas une simple organisation terroriste, mais un mouvement de libération nationale qui a évolué idéologiquement vers le confédéralisme démocratique, le féminisme et l’écologie. Il porte des contradictions, un passé violent, mais aussi une revendication nationale réelle et légitime.
Le peuple kurde pourrait-il supporter une décennie supplémentaire de guerre ? La réponse est sombre, mais claire : oui. Le mouvement a survécu à l’assassinat de dirigeants, à l’emprisonnement d’Öcalan, à la destruction de ses bases urbaines et aux violations répétées des cessez-le-feu. Il a démontré une extraordinaire capacité de régénération.
Pourtant, un retour à une guerre à grande échelle serait dévastateur pour les Kurdes, les Turcs et toute la région. La géographie du conflit a changé : l’armée turque opère désormais librement en Syrie et en Irak, avec des drones, des forces spéciales et des armements OTAN modernes. Une nouvelle guerre serait plus destructrice que celle des années 1990.
L’échec moral de l’OTAN et de la communauté internationale
La communauté internationale, Union européenne et États-Unis en tête, privilégie depuis longtemps la realpolitik aux principes. La Turquie, membre de l’OTAN et acteur régional clé, bénéficie d’une indulgence structurelle. Chaque fois que Ankara intensifie sa répression — à Cizre, Afrin ou Souleimaniye —, les condamnations restent symboliques et sans conséquences.
Les États-Unis ont abandonné leurs alliés kurdes des FDS dès que la Turquie s’y est opposée. L’Europe finance quelques projets culturels tout en refusant de nommer l’oppression pour ce qu’elle est. Par son inaction, l’Occident envoie un message clair : la question kurde peut continuer à être gérée par la violence.
Combien de temps ?
Combien de temps les États de la région vont-ils continuer à opprimer une nation de près de cinquante millions de personnes qui ne demande que l’égalité, le droit de parler sa langue et d’exister politiquement sans être considérée comme une menace ?
Tant que la Turquie n’aura pas décidé de devenir une véritable démocratie, la question kurde restera sans solution. Non pas parce que les Kurdes refusent de négocier, mais parce que l’État turc refuse de les reconnaître comme égaux.
Le PKK a fait preuve de bonne volonté. Le peuple kurde a montré une patience extraordinaire. Reste à savoir si l’autre camp sera capable de les rencontrer non comme des ennemis à anéantir, mais comme des partenaires à reconnaître. C’est la seule question qui compte.
Par Seevan Saeed
Seevan Saeed est maître de conférences en études régionales à l’Université normale du Shaanxi (Chine) et chargé de cours à l’Université de Rojava (Syrie). Il est titulaire d’une licence en sociologie et d’un master en politique sociale de l’Université de Wolverhampton (Royaume-Uni). Il a obtenu un doctorat en politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter en 2015. Depuis 2015, il enseigne dans des universités chinoises et internationales. Il a publié des articles et des communications en six langues sur des questions sociales et politiques au Moyen-Orient et dans le monde.
La version originale à lire sur le site The Amargi « Turkey needs the Kurdish peace process to fail«