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Les études kurdes : une discipline orpheline

PARIS – Dans le texte suivant, la chercheuse kurde Dastan Jasim dresse un bilan lucide et souvent douloureux d’un champ de recherche qui peine à exister en tant que tel. Alors que les civilisations antiques du Moyen-Orient, à l’image de Gudéa, gravaient dans la pierre des messages destinés à des générations futures, les études kurdes restent prisonnières d’une logique d’apatridie : absence de continuité institutionnelle, transmission intergénérationnelle défaillante et culture de la citation quasi inexistante, déplore la jeune chercheuse. 

Les études kurdes : une discipline orpheline
Un bilan d’un domaine de recherche – et d’une communauté

 

Ce qui m’a toujours fasciné dans l’assyriologie et l’étude de la pensée antique au Moyen-Orient, c’est à quel point ces civilisations avaient conscience de leur propre caractère éphémère, et à quel point il leur semblait impératif de laisser des traces pour les générations futures.

Le plus long texte sumérien que nous connaissions, ce sont les cylindres de Gudéa, que l’on peut encore aller voir au Louvre. À côté d’eux se trouvent des fragments de piliers de fondation en brique, sur lesquels est gravée l’histoire de la construction d’un temple. Ils sont restés enfouis sous terre pendant des milliers d’années, jusqu’à ce que des archéologues les exhument. Le roi Gudéa, il ya plus de quatre mille ans, savait déjà qu’un jour il ne serait plus, que son royaume ne serait plus, et que sa civilisation ne serait rien d’autre qu’un souvenir. Or c’est précisément cette conscience de sa propre fin et cette volonté de transmettre le savoir à ceux qui suivent qui constituent la marque fondamentale de toute quête civilisationnelle. La science, en ce sens le plus ancien, est davantage qu’une méthode simple : elle est un acte d’amour institutionnalisé envers ceux qui viennent après vous. Elle est la décision de bâtir quelque chose qui vous survivra, même si vous savez qu’il demeurera enfoui sous terre pendant quatre mille ans. La brique inscrite et déposée dans les fondations n’est pas un monument au roi, mais un message à l’archéologue.

C’est à cette aune que je mesure les études kurdes. Et c’est à cette aune que les études kurdes échouent.

Beaucoup d’énergie a été consacrée, à juste titre, à documenter l’histoire kurde transmise oralement. Même s’il y eut des écrivains kurdes tout au long de l’Empire ottoman, de l’Empire perse et de divers empires antérieurs, l’histoire orale, spécifiquement véhiculée par les femmes, est restée une ressource chroniquement sous-exploitée, si bien que l’histoire kurde n’a jamais été reflétée dans sa totalité. Cela n’avait rien d’accidentel. Beaucoup de femmes se voyaient interdire d’apprendre à lire et à écrire, ce qui faisait de la transmission orale non pas un choix romantique, mais une nécessité structurelle. Et à travers les vagues de massacres et de déplacements, ce savoir transmis oralement est parfois devenu le seul témoignage à subsister.

Comprendre ces causalités n’a pourtant jamais amoindri ma conviction qu’il est essentiel de relier l’histoire et la présence kurde à la méthode scientifique, avec rigueur et sans nous excuser. Plutôt que de prouver de façon positiviste que les Kurdes existent (même si je crois que la plupart des gens qui pérorent sur le positivisme dans les études kurdes ignorent ce que c’est), les études kurdes devraient faire trois choses : mettre par écrit ce qui existe déjà dans le savoir kurde ; créer des ressources contre le génocide culturel et linguistique en cours, en particulier dans le sillage de la construction étatique turque et iranienne ; et relier la cause kurde aux cadres normatifs plus larges qui ont façonné et façonnent encore le monde. Mais pour accomplir l’une quelconque de ces choses, un champ doit d’abord exister en tant que tel. Il lui faut une continuité. Il lui faut des institutions. Il lui faut une relation intergénérationnelle. Sans cela, il n’y a pas de science. Il n’y a qu’un témoignage singulier, et le témoignage meurt avec celui qui le porte.

Le peuple kurde vit cette réalité depuis des siècles. L’absence d’État n’a jamais été simplement l’absence d’un territoire borné, mais l’absence de toute institution qui transforme le savoir individuel en héritage collectif : la normalisation de la langue, la conservation des archives, la formation de la génération suivante, l’infrastructure de la citation et de la référence, et la dette savante. Un peuple sans État est, au-delà d’un peuple privé de souveraineté, une nation structurellement empêchée de bâtir les cylindres de Gudéa. Chaque génération recommence depuis le début, parce qu’il n’existe aucune fondation où enfouir la brique.

Mon propre cheminement vers les études kurdes a été à la fois naïf et inévitable. En tant que femme kurde dotée du privilège particulier d’être née en Allemagne, j’ai vite compris que je ne pouvais pas laisser derrière moi le poids de la réalité de ma communauté. Le racisme contre les Kurdes était présent dès le départ, et c’était un racisme que les Kurdes eux-mêmes intériorisaient souvent, se sentant poussés à nier leur identité jusque dans la relative sécurité de la diaspora.

Cette réalité était inséparable de l’histoire de ma propre famille, qui était la raison même de ma présence en Allemagne : mon père a combattu Saddam Hussein, tandis que ma mère a perdu tout son avenir à cause de son régime et de la campagne d’Anfal. Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Être kurde en Allemagne, c’est affronter non seulement le racisme des Allemands, mais aussi, souvent, la discrimination de la part de nationalistes turcs, arabes et perses, ainsi que d’islamistes. C’est aussi devoir composer avec le fait que l’Allemagne, qui abrite la plus grande diaspora kurde au monde, n’a pas seulement coopéré étroitement avec les occupants du Kurdistan et fourni des armes à presque tous, mais a été un théâtre actif de la répression transnationale des Kurdes, et le lieu de précédents juridiques majeurs dans leur criminalisation.

J’ai compris très tôt que l’existence kurde pouvait être attaquée non seulement par les armes, mais aussi par la négation totale. Et ce que j’ai découvert, à mesure que je m’enfonçais dans ma communauté puis dans ses institutions universitaires, était quelque chose de plus troublant qu’une apatridie juridique : une mentalité d’apatride. La condition de l’absence d’État avait été intériorisée si profondément que les habitudes de construction institutionnelle, de pensée au-delà de l’individu, de transmission de quelque chose à ceux qui viennent après vous, s’étaient corrodées de l’intérieur. On ne peut pas simplement déclarer un État et s’attendre à voir ces habitudes apparaître. Elles doivent être cultivées, pratiquées, reproduites. Et en leur absence, ce qui occupe la place, ce sont le tribalisme, la paranoïa et cette cruauté particulière que les gens portent contre les membres de leur propre groupe lorsqu’on ne leur a offert aucune structure plus vaste par laquelle imaginer une dignité collective.

J’ai donc choisi de renforcer ma communauté tout en restant honnête quant à ses échecs. Ce n’était pas une position confortable à tenir.

Concilier l’engagement militant local et mes études a été un travail acharné. Le militantisme kurde n’est pas récompensé, encore moins par vos propres compatriotes. Une société écrasée pendant des générations par les services de renseignement étrangers et intérieurs développe une paranoïa structurelle profonde ; le tribalisme (des fois partisan) devient la dernière unité fiable d’organisation sociale, alors même que chacun se bat nominalement pour une identité kurde unifiée. Et au-dessus de tout cela plane la misogynie. Parler ouvertement des problèmes de la communauté, c’est se désigner comme cible. Le faire en tant que femme, c’est devenir la cible la plus évidente de toutes.

Pourtant, la diaspora offrait aussi quelque chose de rare : une véritable occasion de bâtir la conscience que l’apatridie avait empêchée, une conscience plaçant le travail commun avant l’esprit partisan, enracinée dans la communauté et capable d’opérer aux plus hauts niveaux du discours politique et scientifique, quelque chose d’assez holistique pour reconstruire à la fois le savoir, l’appartenance et le sens. L’Europe aurait pu être, et, à certains égards, pourrait encore être, le lieu où les Kurdes bâtiraient enfin leurs cylindres de Gudéa. Où la brique est inscrite et déposée dans les fondations pour ceux qui viennent après.

Cela importait d’autant plus que l’Europe était devenue un théâtre central des conflits mêmes que l’on mène au Moyen-Orient. Ce que l’État turc, le renseignement iranien et les nationalistes arabes n’ont pas réussi à accomplir là-bas, ils tentent de le mener à bien ici. Quand Ömer Güney a tué Sara, Rojbin et Ronahi [Sakin Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Soylemez] à Paris en 2013, mon père m’a dit : « Dastan, c’est la guerre. La guerre ne s’est jamais arrêtée. » Le choix s’est cristallisé en deux options : le reniement de soi ou un engagement total dans la lutte contre cette guerre transnationale d’extermination.

Mais la lutte n’a jamais été seulement extérieure.

Elle habitait nos salons et nos mariages. J’ai vu comment Shilan Hassan, Banaz Mahmoud, Hatun Sürücü et Tülay Gören, des femmes venues de toutes les régions du Kurdistan, ont été tuées dans des féminicides, des « crimes d’honneur », au sein de cette diaspora même. Chaque fois que mon comportement, mes vêtements, ma façon de vivre devenaient l’objet des attaques de mes plus proches, ces gens qui, l’instant d’avant, avaient les larmes aux yeux en proclamant leur amour, se retournaient soudainement pour frapper de la manière la plus vicieuse, physiquement et psychologiquement, je me demandais si un jour je serais comptée parmi elles.

Soyons clairs : la volonté de mener des recherches sur mon peuple et son genre, dans le contexte d’une communauté qui a désespérément besoin de grandir et de se transformer, n’est rien de moins que le cœur de ma survie. C’est de cette profondeur de sentiment que naît une déception aussi vive, car les études kurdes, en tant que champ, ne parviennent pas à être kurdes, ni, du reste, à être des études.

Qu’est-ce que j’entends par là ?

Ces dernières années, le nombre de chercheurs kurdes a fortement augmenté. Longtemps, l’étude du Kurdistan a été en grande partie le domaine d’hommes blancs qui avaient l’argent pour s’y rendre et le détachement nécessaire pour aborder une communauté définie par ses extrêmes de beauté et de dévastation. L’orientaliste classique, souvent fortuné et de naissance noble, gagnait le Moyen-Orient, s’asseyait auprès des hommes et des femmes des tribus, croquait les cimetières kurdes et les arbres généalogiques, et jouissait du doux privilège d’étudier l’étranger exotique sans jamais être impliqué dans sa souffrance. Cela était rendu possible non seulement par les ressources dont ces hommes disposaient, mais aussi, il faut le dire, par la déférence de la communauté kurde elle-même à leur égard. Un peuple sans institutions est aussi un peuple sans l’assurance de pouvoir dire : Nous allons nous étudier nous-mêmes.

Cette dynamique n’a pas autant changé qu’on pourrait l’espérer. Dans une étude, j’ai examiné la situation des fixeurs et des journalistes locaux au Kurdistan pendant la lutte contre Daech, et comment le privilège des professionnels occidentaux, conjugué au mépris des dirigeants kurdes et des Kurdes eux-mêmes envers leurs compatriotes, a créé un espace où des journalistes occidentaux pouvaient bâtir des carrières entières tandis que des journalistes kurdes croupissaient en prison pendant des années sans recevoir une fraction de la même attention internationale. Le terme kurde beganeperestî, un amour des étrangers et une orientation servile vers l’extérieur, a été indispensable à cette analyse. Il nomme quelque chose de structurel : quand on n’a pas d’institutions à soi, la validation de l’étranger devient la seule monnaie qui paraisse réelle.

Avantage de chercheurs et d’écrivains ont depuis rejoint le club, autrefois presque exclusivement blanc, des experts du Kurdistan, en particulier des hommes kurdes. Des hommes kurdes qui écrivent des poèmes, des essais, des livres et des réflexions avec une passion qui n’a d’égale que leur appétit à maltraiter les femmes kurdes. Guidés par un besoin insatiable d’être reconnu par l’académie occidentale comme des égaux et des pairs, ils portaient envers les femmes kurdes une fureur inextinguible qui a simplement appris à s’exprimer autrement : non par les balles et les couteaux, mais par les instruments raffinés de l’exclusion d’une féminité dérangeante. Et c’est ici que les fils se resserrent. La violence contre les femmes kurdes et l’incapacité à bâtir des institutions kurdes ne sont pas deux problèmes distincts. C’est le même problème. Un homme qui ne peut tolérer la présence intellectuelle d’une femme kurde ne peut rien bâtir qui dure, car bâtir quelque chose qui dure exige de se soucier de ce qui vient après soi, et un homme qui a besoin d’être le seul Kurde dans la pièce ne se soucie pas de ce qui vient après lui. Il ne se soucie que de la pièce. Et surtout : il s’oppose au pilier même de la continuité intellectuelle et communautaire kurde, les femmes kurdes.

Mon propre travail de terrain au sein des institutions kurdes a été une longue confrontation à cette réalité : harcèlement, dénigrement et mépris. Trop souvent, des hommes blancs, des femmes blanches et des hommes kurdes se retrouvaient dans un même geste de moquerie que je reconnaissais aussitôt.

Ce qui m’est apparu tout aussi clairement, c’est l’absence profonde de toute volonté de bâtir de véritables institutions : des réseaux générationnels, des structures durables, des systèmes de mentorat capables de fonctionner à travers les communautés universitaires kurdes. C’est l’une des blessures les plus profondes du monde universitaire kurde, et elle est inséparable de la blessure de la misogynie, car les institutions se bâtissent par définition pour quelqu’un d’autre que soi. Elles exigent qu’on imagine un successeur. Elles exigent que l’on accompagne quelqu’un qui pourrait un jour vous dépasser, que l’on cite quelqu’un dont le travail conteste le vôtre, que l’on partage une pièce avec une femme kurde qui parle franchement et ne s’efface pas devant vous. Quand ces choses ne sont pas faites, il ne s’agit pas d’un simple manquement professionnel, mais d’une logique d’apatridie intériorisée, critique et misérable : s’il n’y a pas d’avenir collectif, pourquoi bâtir en vue de cet avenir ? Si la seule chose qui survit est l’individu, pourquoi investir dans quoi que ce soit au-delà de l’individu ?

Les chercheurs s’accrochent aux moindres miettes que leur tendent les universités occidentales, et piétinent tout ce qui ressemble à une nouvelle génération de chercheurs kurdes émergeant derrière eux. Ils courtisent l’attention des étrangers et reculent avec mépris d’eux-mêmes quand les leurs, plus jeunes, peut-être moins diplômés, peut-être moins privilégiés, tentent de faire avancer la même cause. Plutôt que de bâtir quelque chose dont la génération suivante puisse hériter, ils évitent même les pratiques de citation les plus élémentaires, ainsi que toute collaboration structurelle. Le but, semble-t-il souvent, est d’être le Kurde, le seul Kurde, dans la pièce occidentale qu’ils occupent. Pour cela, ils sont prêts à se faire le Kurde de service des soi-disant anticolonialistes turcs, arabes et iraniens, pourvu que personne d’autre n’obtienne une place à leur table d’un seul couvert.

J’ai été stagiaire et chercheuse invitée au sein de trois grandes institutions de recherche kurdes. Pas une seule fois un collègue plus expérimenté n’a tenté de m’accompagner, de soutenir mon travail ou de maintenir un contact professionnel par la suite. Je suis toujours venu à mes propres frais, en me débrouillant seule, là uniquement pour soutenir la cause. En vain. Dans la première institution, à 23 ans à peine, je me suis retrouvée au milieu d’une bande d’hommes dans la région du Kurdistan irakien. J’étais soit ignorée, soit submergée de messages privés étranges et de demandes sur Facebook de pères mariés (…). Dans un autre de ces instituts, après six mois passés assis là à travailler toute la journée sur ma thèse, je n’ai été ni considérée pour une inclusion dans les programmes de l’institut, ni invitée aux événements. Je me suis sentie invisible, indésirable et, surtout, instrumentalisée. Aujourd’hui encore, alors que j’ai achevé mon doctorat et que je mène un projet visant à combler des fossés disciplinaires là où les études kurdes recèlent un potentiel réel et urgent, je me heurte à l’indifférence, au mieux, à l’hostilité ouverte, au pire.

J’ai assisté à deux colloques sur les études kurdes. Chacun a été, à sa manière, un rituel d’humiliation. Ce sont souvent des chercheurs blancs qui fournissent quelque chose dans mon travail et proposent de collaborer ; ce sont mes paires kurdes, des aînés qui devraient être des modèles, qui me rabaissent et saisissent chaque occasion de minimiser ce que je fais, alors même que je sais parfaitement la précarité qu’ils vivent eux-mêmes. On tient des tables rondes où les participants kurdes semblent, constitutionnellement, incapables de s’écouter. Les intervenants ne représentent rien de ce que celui qui les a précédés vient de dire. La mise en scène de la visibilité devant un public occidental l’emporte sur tout échange réel. C’est le commencé sous forme académique : l’attention de l’étranger est la seule chose qui confère à la réalité.

Pourtant, je n’ai jamais arrêté. À travers tout cela, ce qui m’a soutenu, c’était le terrain lui-même, les gens ordinaires que j’ai concentrés pour ma thèse, sur le visage dont je voyais que le simple fait d’interviewés comptait pour eux, que s’entendre dire que leur voix méritait d’être documentée changeait quelque chose. La nécessité de porter leurs histoires en français, en anglais et en allemand, de parcourir les villes européennes pendant le génocide des Yézidis, le nettoyage ethnique d’Afrin et la révolution Jina, d’informer les responsables politiques, les militants et les relais de ce qui se sont passés, n’a jamais perdu de son urgence. Ma colère envers la communauté de recherche ne m’a jamais fait abandonner. Mais, comme avec la famille, il ya des tourments intérieurs que l’on garde pour soi, alors même qu’ils vous dévorent.

Aujourd’hui, après avoir achevé mes études et publié sur la cause kurde en plusieurs langues pendant plus de huit ans, en regardant la communauté de recherche grandir, je dois dire ce que je vois : cette famille de la recherche se dévore elle-même.

Les chercheurs kurdes, surtout ceux établis en Occident, citent rarement d’autres Kurdes. Les mêmes anthropologues des années 1970 et 1990 sont explorés sans fin, tandis que les travaux contemporains d’auteurs kurdes sont ignorés. Les docteurs kurdes sont lâchés dans le vide : aucun réseau, aucune structure de soutien, aucune continuité. Des concepts élaborés par des chercheurs kurdes sont discrètement absorbés et réétiquetés sans aucune attribution. Les pages de réflexions Facebook s’accumulent ; personne ne se pense en relation avec quiconque. Et maintenant, avec l’essor de l’IA, c’est pire : je vois mon propre travail resurgir dans des diapositives Canva, blanchi par la fluidité syntaxique d’un modèle de langage, en phrases du genre « Ce n’est pas seulement de la résistance. C’est une quête structurelle. » Et le plus drôle, c’est que tout ce plagiat se produit pour des formats et des pages entièrement irréproductibles, introuvables sur Google et mortels, comme les diapositives Instagram et les divagations Facebook. Nous ne sommes donc pas un champion, ni hors ligne ni en ligne. Nous sommes un agrégat d’individus atomisés, trop rongés par le ressentiment mutuel pour bâtir quoi que ce soit susceptible de nous survivre. Nous sommes, au sens le plus précis, orphelins : chaque chercheur seul, sans ancêtres qu’il revendique et sans descendants qu’il prépare.

Et voici le plus accablant : pendant que nous nous détruisons les uns les autres, les nationalistes turcs, les monarchistes iraniens, les islamistes et toutes les nuances de nos adversaires s’organisent avec discipline et cohésion, après s’être déjà déployés dans les grandes institutions de la politique et de l’université. Ils ont leurs cylindres de Gudéa. Ils bâtissent pour l’archéologue. Pas nous.

Les femmes kurdes sont le moteur de chacun de ces mouvements sociaux. Leur souffrance, l’intelligence et la finesse d’esprit qu’elle a forgées, sont le diamant intellectuel que produit la pression. Mépriser les femmes kurdes et le travail savant de vos compatriotes, c’est insulter chaque poète, chercheur et écrivain qui a été emprisonné, torturé ou tué avant d’avoir pu atteindre la position que nous occupons aujourd’hui. Ce mépris profondément ancré, cette colère monumentale envers les femmes autonomes qui ont des opinions, est si ancienne qu’il suinte de la mentalité arriérée qui a tué nos Hatun et nos Tülay. Quand les hommes kurdes transforment les femmes kurdes à de jolis visages, à des secrétaires et des assistantes de recherche qui font le travail sans contredire, ils font plus que reproduire le patriarcat. Ils détruisent le mécanisme même par lequel un peuple sans État pourrait bâtir une continuité. Les femmes kurdes ont été les porteuses de la mémoire collective précisément parce que l’État n’était pas là pour la porter. Les réduire au silence aujourd’hui, au sein des institutions censées remplacer l’État absent, c’est préférable de choisir l’orphelinage. Et de fait : une revue se fait dévorer à cause d’un énième chercheur turc prédateur que l’on a invité à cœur ouvert au cœur même des études kurdes, juste pour brader nos revues ; de prétendues pages d’actualité et structures de think tank se recréent tous les deux ans, parce que ces gens ne supportent pas de travailler ensemble plus longtemps que cela ; il n’y a tout simplement aucune continuité, alors qu’ils bâtiront toute leur carrière sur les ruines de théories et de sous-groupes sans intérêt.

Devenir une nation ne consiste pas à recoudre les morts du moi individuel propres à une éducation plusieurs fois colonisée. Il s’agit d’apprendre à se percevoir comme un seul grain dans un tout vaste et multidimensionnel. Gudéa n’a pas bâti son temple pour lui-même. Il l’a bâti en sachant qu’il serait enfoui, en sachant que le royaume tomberait, en sachant que la seule personne qui lirait jamais l’inscription dans les fondations serait quelqu’un qu’il ne pouvait pas imaginer, vivant à une époque qu’il ne pouvait pas prévoir. Voilà ce que signifie bâtir une institution. Voilà ce que signifie pratiquer la science comme un acte civilisationnel. On écrit pour l’archéologue.

Le jour où nous comprenons cela, nous aurons des facultés et des chaires kurdes, et non des Don Quichotte quinquagénaires et désespérés se disputant des miettes pendant que les fondations de leurs petits temples restent creuses et méconnaissables pour ceux qui viennent après eux. Nous aurons des chercheurs qui se citent les uns les autres parce qu’ils comprennent que la citation n’est pas de la générosité, mais de l’architecture. Nous aurons des hommes kurdes qui accompagnent les femmes kurdes, et inversement, non parce qu’ils sont vertueux, mais parce qu’ils comprennent qu’un champ privé de ses porteurs des savoirs les plus essentiels n’est pas un champ du tout. C’est une ruine avant même d’être bâti.

Nous vivons une époque où des catastrophes politiques qui se chevauchent repoussent tout vers les marges, et où l’intelligence artificielle menace de rendre notre travail superflu avant même qu’il ait pu être correctement transmis. Ce qui reste, la seule a choisi qui reste, c’est notre humanité et notre dimension collective. Des histoires où nous ne pensons pas seulement pour nous-mêmes, mais où nous prenons part à un processus collectif de référence et de réflexion, où la réflexion devient un réseau épistémologique, et où ce dernier devient à son tour de véritables institutions.

Les études kurdes doivent adopter une approche scientifique anticoloniale, non pas comme un slogan, mais comme une méthode concrète. Il est crucial de reconnaître et d’assumer la manière dont ce champ contribue à entretenir les conditions imposées par l’occupation et le patriarcat. Non seulement nous échouons à fonder des institutions, mais nous démantelons activement celles et ceux qui pourraient les bâtir. Si nous ne brisons pas ce cycle, il nous coûtera cher. Contrairement à Gudéa, nous ne laisserons aucune fondation solide sur laquelle les générations futures puissent bâtir.

Par Dastan Jasim

Article publié le 11 juin 2026 sur Substack où vous pouvez en lire d’autres en anglais ou en allemand également