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Entre mythe et mémoire – À propos de l’opéra « Atatürk » prévu à Stuttgart

La liberté artistique est un principe fondamental de toute société démocratique. L’art doit pouvoir explorer en profondeur les chapitres douloureux et conflictuels de l’histoire. Il doit pouvoir déranger, provoquer et révéler les contradictions sociales. C’est précisément pour cela que l’art est indispensable.

L’opéra « Atatürk » a été annoncé par l’Opéra d’État de Stuttgart [prévu pour avril 2027]. Non pas parce que l’art doit être restreint, mais parce que les institutions culturelles publiques ont une responsabilité particulière lorsqu’elles traitent esthétiquement du pouvoir, de la violence et de la mémoire collective.

Le compositeur Bassem Akiki conçoit l’opéra comme un espace de contradictions et de réflexion sociale. Cette approche mérite d’être soulignée. Toutefois, la question demeure de savoir si elle suffit à rendre pleinement justice à la responsabilité historique.

Le titre « La légende de Mustafa Kemal » n’est pas neutre. Le terme « légende » évoque des figures historiques positives, des récits glorieux, des exploits et des progrès. Pour les peuples ayant subi assimilation, déportations, violences et négation de leur existence par l’État, ce choix ressemble à une valorisation esthétique qui blesse.

Mustafa Kemal Atatürk fut certes l’artisan de la modernisation et de la consolidation de l’État. Mais sa politique fut indissociable d’une conception radicale de la nation, visant à supprimer la diversité culturelle, religieuse et ethnique au profit d’un État-nation homogène. Les conséquences de cette politique continuent d’influencer profondément, sur les plans social, culturel et psychologique, les Kurdes, les Arméniens, les Assyriens, les Araméens, les Grecs pontiques, les Alévis, les Yézidis et d’autres minorités.

Le rôle de l’art, de la science et de la politique culturelle est particulièrement délicat dans ce contexte. La révolution kémaliste n’était pas seulement un projet politique, mais aussi un projet culturel. Langue, histoire, musique, mémoire et identité furent uniformisées par l’État. L’art n’avait pas pour vocation de rendre visible la diversité, mais de façonner un récit national : une nation, une langue, un drapeau. D’autres formes d’expression culturelle furent réprimées, folklorisées ou rendues invisibles.

De nombreux artistes, écrivains, scientifiques et intellectuels qui ne se conformaient pas à cet idéal national furent marginalisés, persécutés, arrêtés ou contraints à l’exil. Des pans entiers de la mémoire culturelle disparurent de la sphère publique ou ne survécurent que clandestinement. Ces événements ont été largement documentés dans les travaux universitaires.

C’est précisément pour cette raison qu’il ne suffit pas de simplement annoncer la complexité historique. L’essentiel réside dans la manière dont le pouvoir, la violence et la mémoire sont représentés esthétiquement. Un opéra sur Atatürk n’atteint pas le sommet de l’ambivalence lorsque le symbole qui le met en scène risque simultanément de reproduire un mythe politique. L’art est irritant, certes, mais le monde n’est pas romantique et la politique gouvernementale n’est pas indéfendable.

La sensibilité particulière de cet opéra réside dans le fait que l’art, ici, ne se contente pas de raconter une histoire de pouvoir, mais doit aussi composer avec le fait que l’art lui-même a participé à la formation de l’État nationaliste.

Ceci n’est pas un texte contre l’art. Au contraire : c’est précisément la liberté artistique qui rend un tel débat possible. Mais la liberté artistique n’est pas synonyme d’irresponsabilité. Les institutions culturelles publiques doivent être des lieux où les mémoires refoulées trouvent leur place, non seulement celles des puissants, mais aussi celles des victimes, des déplacés et des réduits au silence.

La question cruciale n’est donc pas de savoir s’il faut créer de l’art sur Atatürk.

La question cruciale est plutôt :

Quel art voulons-nous ? Un art qui, avec ses stimulations et ses provocations, contribue à une véritable confrontation avec l’histoire dans les années à venir ?

Une culture démocratique mature doit être étudiée en profondeur. Elle ne doit ni diaboliser ni glorifier les figures historiques. L’art déploie son pouvoir démocratique là où il révèle des mémoires refoulées et donne la parole à ceux qui ont longtemps été exclus des récits officiels de l’histoire.

Par Jan Ilhan Kizilhan, psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migrations

Article original (en allemand) à lire sur le blog de Jan Ilhan Kizilhan « Zwischen Mythos und Erinnerung – Zur Oper über Mustafa Kemal Atatürk»