La focalisation quasi exclusive de l’opinion internationale et des médias sur le conflit israélo-palestinien occulte une réalité bien plus vaste et systémique : une forêt de dominations coloniales internes et de persécutions ethniques et religieuses qui affecte des dizaines de millions de personnes au Moyen-Orient. La Palestine est l’« arbre » médiatique qui capte toute la lumière, tandis que des peuples entiers – Kurdes, Yézidis, Alévis, Baloutches, Assyro-Chaldéens, Arméniens, Chrétiens d’Orient… – voient leur identité, leur langue et leur territoire niés par des États-nations artificiels nés des accords coloniaux franco-britanniques.
L’héritage empoisonné de Sykes-Picot
Tout commence avec les accords Sykes-Picot de 1916, un partage secret entre la France et le Royaume-Uni qui découpait l’Empire ottoman défait selon des intérêts impérialistes, sans aucun égard pour les réalités socioculturelles, linguistiques et religieuses millénaires de la région.
Ces tracés arbitraires ont donné naissance à des États factices – Irak, Syrie, Turquie moderne – conçus sur le modèle européen de l’État-nation : « un peuple, une langue, un drapeau ». Ce modèle rigide s’est révélé catastrophique dans une région caractérisée par une mosaïque ethnique et confessionnelle exceptionnelle.
La tragédie kurde en est l’illustration la plus criante. Les Kurdes, promis à l’indépendance par le traité de Sèvres (1920), ont été sacrifiés au traité de Lausanne (1923) pour consolider la nouvelle République turque de Mustafa Kemal Atatürk. Ils sont ainsi devenus la plus grande nation sans État du monde, morcelée entre la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie. Chacun de ces États a tenté, par la force, de les assimiler ou de les effacer.
La stratégie de l’effacement : l’ingénierie démographique
L’oppression des Kurdes n’a pas été seulement militaire. Elle a pris la forme d’un colonialisme interne visant à les déposséder de leur ancrage territorial et culturel.
En Syrie et en Irak, les régimes baasistes ont mis en œuvre les tristement célèbres « Ceintures arabes ». Des populations arabes ont été déplacées vers les zones kurdes fertiles ou riches en pétrole pour briser la continuité territoriale kurde et modifier la démographie. En Syrie, sous Hafez al-Assad, environ 140 000 Kurdes ont été expulsés de leurs terres le long de la frontière turque, remplacés par des colons arabes dans une bande de 10 à 15 km de large.
En Turquie, la politique de turquification a été systématique : interdiction de la langue kurde pendant des décennies dans l’espace public, changement forcé des noms de milliers de villages kurdes, et déportations massives vers l’ouest du pays pour diluer l’identité kurde dans la masse turque.
Les sombres heures de la répression physique
Ces politiques d’effacement se sont accompagnées de massacres et de campagnes génocidaires souvent minimisées ou passées sous silence :
Le massacre de Dersim (1937-1938) : La Turquie kémaliste a lancé une opération militaire d’une extrême violence contre les Kurdes alévies de Dersim (rebaptisé Tunceli), au Kurdistan du Nord colonisé par la Turquie. Bombardements aériens, usage de gaz toxiques (dont du gaz moutarde acheté à l’Allemagne nazie) et massacres systématiques dans les villages et les grottes où les civils s’étaient réfugiés. Les estimations des victimes varient entre 13 000 (chiffres officiels turcs reconnus par Erdoğan en 2011) et 70 000 morts, avec des dizaines de milliers de déportés et des fillettes données aux familles d’officiers turcs.
La campagne Anfal et le massacre de Halabja (1988) : En Irak, le régime de Saddam Hussein a mène une véritable campagne génocidaire contre les Kurdes. Entre 50 000 et 182 000 morts selon les sources, des milliers de villages détruits. L’attaque chimique sur Halabja le 16 mars 1988 reste le plus grand massacre chimique contre une population civile de l’histoire : entre 3 200 et 5 000 morts immédiats et 7 000 à 10 000 blessés. Les précurseurs des armes chimiques avaient été fournis à l’Irak par des entreprises occidentales (Allemagne de l’Ouest, Pays-Bas, etc.).
La forêt des minorités persécutées
Au-delà des Kurdes, c’est toute la mosaïque humaine du Moyen-Orient qui a été visée par ces nationalismes d’État exclusifs :
Assyro-Chaldéens, Syriaques et Arméniens : Héritiers des plus anciennes civilisations de Mésopotamie, ils ont subi le Sayfo (génocide assyrien) en 1915, contemporain du génocide arménien. Les délégations assyriennes de l’époque estimaient les pertes entre 250 000 et 275 000 morts – environ la moitié de leur population d’avant-guerre. Des vagues d’exodes massifs ont suivi, menaçant aujourd’hui leur survie sur leurs terres ancestrales.
Les Yézidis : Minorité religieuse kurde, ils ont été victimes de 74 tentatives de génocide au cours de leur histoire, dont le plus récent par Daech en 2014 : environ 5 000 hommes et personnes âgées massacrés, plus de 6 800 femmes et filles réduites en esclavage sexuel, et des centaines de milliers de déplacés. L’ONU et plusieurs pays ont reconnu ces crimes comme un génocide.
Les Baloutches : Divisés par la ligne Durand (frontière coloniale entre Pakistan et Afghanistan), ils subissent une répression féroce en Iran et au Pakistan, où leurs ressources naturelles sont exploitées sans bénéfice pour les populations locales.
D’autres minorités – Chrétiens d’Orient, Alévis, etc. – ont également fait face à des politiques d’assimilation, de discrimination ou d’éradication culturelle.
Pourquoi ce silence ?
Si la Palestine capte toute l’attention, c’est en partie parce que dénoncer la colonisation israélienne est devenu un marqueur politique simple et mobilisateur dans de nombreux cercles. Dénoncer le caractère colonial des États issus de Sykes-Picot obligerait l’Occident à remettre en question l’architecture même du Moyen-Orient qu’il a contribué à bâtir – et à affronter des alliés stratégiques : la Turquie (membre de l’OTAN), les États pétroliers, ou des acteurs clés des routes commerciales et de la stabilité régionale.
Les Kurdes, Yézidis, Assyriens ou Baloutches n’ont ni lobby comparable ni image aussi polarisante. Leur souffrance est souvent réduite à des « problèmes internes » ou à des questions de « terrorisme » (PKK, etc.), tandis que les États responsables sont courtisés pour des raisons géopolitiques.
Cette perspective met en lumière une réalité amère : la lutte pour l’autodétermination au Moyen-Orient ne pourra être complète tant que l’on ignorera les dizaines de millions d’individus dont l’identité est niée par des frontières tracées à Paris et à Londres il y a plus d’un siècle. Reconnaître cette « forêt coloniale » dans toute sa complexité est un préalable à toute paix durable et honorable dans une région qui n’a jamais connu de paix depuis plus d’un siècle.