TURQUIE / KURDISTAN – Les habitants des localités kurdes de Varto et Karlıova contestent vigoureusement les projets de centrales géothermiques portés par l’entreprise américaine Ignis H2 Energy via sa filiale turque IGNIS H2 Enerji Üretim A.Ş. Ils redoutent une destruction de l’environnement, une menace pour l’agriculture et l’élevage, ainsi qu’un risque accru d’activité sismique dans une région déjà fragile.
Ces projets touchent au total une vingtaine de villages : 16 dans la zone de Varto (Gimgim, Muş) et plusieurs à Karlıova (Kanîreş, Bingöl). La zone concernée est principalement dédiée à l’élevage extensif et à l’agriculture. La réalisation des usines risque de transformer ces pâturages et ces terres fertiles en zones industrielles, entraînant des conséquences économiques, sociales et culturelles graves pour des centaines de milliers d’habitants.

Inquiétudes environnementales et sismiques
Les plateformes écologiques Varto et Kanîreş, créées pour coordonner la résistance, dénoncent un « écocide ». Elles soulignent plusieurs risques :
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Pollution des ressources en eau et dispersion de gaz dans l’atmosphère.
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Destruction de la biodiversité : disparition d’habitats pour des milliers d’animaux (ovins, bovins, etc.) et de plantes endémiques.
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Risque sismique : les forages sont prévus sur ou à proximité de la faille de Karlıova, un point triple où convergent les failles nord-anatolienne et est-anatolienne. L’injection de fluides sous haute pression pourrait induire des secousses, selon des avertissements scientifiques relayés par l’Union des chambres des ingénieurs et architectes turcs (TMMOB).
Ali Rıza Vural, membre de la plateforme écologique Varto et originaire du village de Badan, explique : « Ce projet menace directement nos lieux de vie et risque de détruire complètement l’écosystème local. Nous pensons qu’il vise à dépeupler la région. »
Mehmet Harmancı, habitant du village de Kargapazarı à Karlıova, va plus loin : « Rien qu’à Kargapazarı, on parle de 100 000 animaux. Ce projet signifie la destruction de centaines de milliers d’êtres vivants. C’est un massacre écologique. Ils veulent transformer toute la zone entre les deux districts en désert et forcer les gens à migrer. »
Une opposition structurée
Depuis 2023, les villageois ont découvert les recherches de l’entreprise, initialement présentées comme des études sur la faille sismique ou des projets de tourisme thermal et d’agriculture sous serre. Face à l’annonce de forages débutant potentiellement en mai, ils ont réagi rapidement :
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Création de comités villageois indépendants de toute structure politique.
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Dépôt de requêtes juridiques avec procuration collective aux avocats.
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Manifestations : une grande marche a eu lieu le 24 mars à Varto ; une autre est prévue le 24 avril avec la participation des habitants de Varto vivant dans les grandes villes de l’ouest.
L’avocate Bahar Koç, qui représente les villageois, indique que les recours en annulation (avec demande de suspension d’exécution) seront déposés dès réception des décisions administratives, notamment celle de « non-requise d’étude d’impact environnemental » (EIE) délivrée par le gouvernorat de Muş.
Des députés du DEM (Ömer Faruk Hülakü, Sezai Temelli, Sümeyye Boz) et du CHP (Doğan Demir) ont interpellé le gouvernement via des questions parlementaires.
Position de l’entreprise
Ignis H2 Energy, fondée en 2021 à Houston (États-Unis), s’appuie sur son expertise pétrolière et gazière pour développer la géothermie. Dans un communiqué, elle explique que les permis (dont celui de Kargapazarı) se situent dans un contexte volcano-tectonique complexe à la triple jonction de Karlıova. Les travaux réalisés jusqu’ici incluent des études géologiques de surface, des prélèvements et des levés magnétotelluriques (MT) pour modéliser le sous-sol. L’entreprise met en avant le potentiel géothermique élevé de la région et son ambition de produire une énergie renouvelable de base.