TURQUIE / KURDISTAN – En Turquie, le meurtre de civils kurdes par les forces de sécurité reste presque systématiquement impuni, dans un contexte où l’État nie officiellement le droit à l’existence même du peuple kurde qu’il colonise sur ses propres terres ancestrales. Cette impunité structurelle s’accompagne souvent d’une inversion scandaleuse de la justice : ce ne sont pas les auteurs des homicides qui sont poursuivis avec rigueur, mais bien les témoins, les journalistes ou les familles qui osent documenter ou dénoncer les faits.

Un exemple emblématique est celui de Kemal Kurkut, un jeune étudiant de 23 ans abattu par la police le 21 mars 2017 lors des célébrations du Newroz à Amed (Diyarbakır). Les autorités turques avaient initialement prétendu qu’il s’agissait d’un « kamikaze » armé, mensonge rapidement démenti par les photographies prises sur place. Le policier responsable a finalement été acquitté pour « absence de preuves » (notamment sur l’origine exacte de la balle mortelle), et la cour d’appel de Diyarbakır a même jugé en 2022 que le meurtre avait été commis « dans un cadre légal », sans violation du droit à la vie. Pire encore : le journaliste kurde Abdurrahman Gök, qui a immortalisé la scène et prouvé que Kurkut était désarmé et touché dans le dos, a été condamné à 18 mois de prison pour « propagande terroriste ». La justice turque a ainsi puni celui qui a révélé la vérité plutôt que l’auteur du meurtre.
Un autre cas récent illustre tragiquement cette politique d’impunité institutionnalisée. Selon l’agence de presse Mezopotamya, la Cour constitutionnelle turque a statué récemment que le meurtre de Sürmi İnce, une femme kurde de 55 ans non armée, abattue en 2016 par un soldat dans le district de Yüksekova (province de Hakkari), ne constituait pas une violation du droit à la vie.
Sürmi İnce a été tuée alors qu’elle apportait de la nourriture à ses enfants et coupait de l’herbe pour nourrir les animaux près d’un poste militaire. Le sergent-chef Ali Dalgıran, qui a ouvert le feu depuis un véhicule militaire, a été condamné pour homicide involontaire à 4 ans et 8 mois de prison – peine ensuite réduite à 3 ans et 10 mois pour « bonne conduite ». La Cour régionale d’Erzurum a confirmé cette sentence en appel.
Le parquet a prononcé un non-lieu total pour le commandant du poste et neuf autres militaires présents.
La Cour constitutionnelle a conclu que le soldat n’avait pas agi avec intention de tuer, qualifiant l’acte de simple « négligence et imprudence », en invoquant notamment son « état psychologique altéré » au moment des faits. Elle a rejeté les arguments de la famille sur la violation du droit à la vie et sur le caractère discriminatoire et raciste du meurtre.
L’appel en cassation introduit par la famille est toujours pendant. Celle-ci a fermement condamné la décision, rappelant que « des civils de la région perdent la vie à répétition sous les tirs des forces de sécurité, sans qu’aucune enquête ni poursuite efficace ne soit menée ». La famille a annoncé son intention de saisir la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).
Ces affaires s’inscrivent dans un schéma bien plus large et documenté par de nombreuses organisations de défense des droits humains : enquêtes bâclées, non-lieux systématiques, peines dérisoires ou acquittements, retards judiciaires interminables et absence quasi-totale de responsabilisation des forces de sécurité dans les homicides de civils kurdes. Cette impunité endémique renforce le sentiment d’une justice à deux vitesses et d’un État qui protège activement ses agents tout en criminalisant ceux qui osent témoigner ou photographier la vérité.
Cette politique contribue à perpétuer la colonisation et la négation des droits fondamentaux du peuple kurde, en toute impunité.