PARIS – En ce 8 mars 2026, Journée internationale des droits des femmes placée sous le signe de « Droits. Justice. Action. », rendons hommage aux pionnières invisibilisées : Gökçe Ciftci nous rappelle avec force que l’universalité de « Jin, Jîyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté) ne saurait s’édifier sur l’effacement des femmes kurdes qui en ont forgé le sens et la puissance au fil des décennies de résistance.
À la mémoire de toutes celles qui ont porté la vie, enfanté le monde, éduqué les générations en transmettant à l’humanité, la philosophie de Jin, Jîyan Azadî.
« Jin, Jîyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté). Trois mots devenus un cri universel, scandé dans les rues de Téhéran, repris à travers le monde, porté par des millions de femmes et d’hommes réclamant dignité et liberté. Ce slogan appartient aujourd’hui à toutes celles et ceux qui luttent contre l’oppression.
Mais l’universalité ne doit jamais se construire sur l’effacement.
Car Jin Jîyan Azadî n’est pas né du hasard, ni d’un moment révolutionnaire récent. Il est issu du mouvement de libération du Kurdistan, forgé au fil des décennies de résistance, de luttes féministes radicales et d’organisation politique menée par des femmes kurdes qui ont placé la libération des femmes au cœur même du combat pour la liberté.
Ce n’est donc pas un hasard si la révolution en Iran a débuté dans les régions kurdes du pays. Ce n’est pas un hasard si l’étincelle fut l’assassinat de Jîna Amînî, une jeune femme kurde, arrêtée parce que femme, tuée parce que libre, et invisibilisée jusque dans son prénom même que le régime iranien tenta d’effacer et remplacer par Mahsa, prénom non kurde, imposé par l’État colonialiste.
La révolution n’a pas commencé à Téhéran. Elle a commencé là où la résistance est ancienne, là où la liberté se paie depuis longtemps, même avant la république islamique, pendant le règne du Shah, au prix du sang, là où les femmes kurdes se battent depuis des générations contre le patriarcat, mais aussi, contre le colonialisme et la dictature.
Rappeler cela ne signifie en aucun cas revendiquer une propriété du slogan. Ce plaidoyer ne vise ni l’exclusivité ni la confiscation de Jin, Jîyan, Azadî, au profit des seules femmes kurdes. Bien au contraire, si ce slogan a traversé les frontières, c’est précisément parce que sa portée est universelle.
Mais l’universalité ne justifie pas l’amnésie. Elle ne peut servir d’alibi à une exclusion immorale et malhonnête.
Car cette tentative d’effacement des combattantes kurdes de ce mouvement révèle malheureusement une mentalité encore trop répandue au Moyen-Orient : celle de peuples qui se soulèvent, à travers l’histoire, contre les injustices, les dictatures, l’effacement de l’État de droit… mais seulement lorsqu’ils se sentent directement concernés…
On assiste alors, trop souvent, non pas à une véritable libération, mais au simple remplacement d’une dictature par une autre, généralement, une dictature laïque remplacée par une dictature islamiste, ou l’inverse. Le pouvoir change certes de visage, mais la logique d’oppression demeure la même. Ce sont les minorités qui en font, toujours en premier, les frais. Et bizarrement les fervents défenseurs des libertés issus de la population colonialiste tombent soudainement dans le mutisme…
C’est précisément là que réside l’une des causes profondes de l’instabilité chronique de la région.
Les droits et les libertés ne peuvent être défendus uniquement pour celles et ceux qui pensent comme nous, prient comme nous, ou luttent sous nos drapeaux.
L’indignation face à l’injustice, face à la barbarie, ne peut être à géométrie variable. Car lorsqu’elle l’est, le mouvement, quel qu’il soit, quelles que soient ses intentions initiales, est condamné à l’échec.
Effacer l’origine d’un slogan, c’est effacer les femmes qui l’ont porté quand personne ne les regardait. C’est vouloir jouir de la lumière sans reconnaître celles qui ont allumé la flamme.
Reconnaître l’origine kurde de Jin Jîyan Azadî n’enferme pas ce slogan, cela l’honore. Nommer les combattantes kurdes, ce n’est pas diviser, c’est réparer une injustice. Refuser leur effacement, ce n’est pas hiérarchiser les souffrances, c’est refuser la falsification de l’histoire.
Une révolution qui commence par effacer ses pionnières trahit déjà ses principes !
Jin Jîyan Azadî appartient aujourd’hui au monde, oui. Mais le monde a une dette envers celles qui l’ont fait naître. Et reconnaître cette vérité n’enlève rien à personne, elle rend simplement justice à celles que l’on tente trop souvent de faire disparaître.
Par Gökçe CIFTCI, une jeune franco-kurde basée à Montpellier