SYRIE / ROJAVA – Suite aux frappes israéliennes sur Abou Douhur, la Turquie concentre ses forces à Serêkaniyê et Kobanê, empêchant le retour des Kurdes sur leurs terres et créent des zones tampons, signale le journaliste E. Pejder Altan dans l’article suivant.
Suite à l’attaque israélienne contre Abou Douhur, la Turquie renforce sa présence à Serêkaniyê autour de trois bases principales. Si ces implantations rendent difficile le retour de la population locale, à Kobanê des groupes paramilitaires mènent des opérations d’infiltration et de fortification clandestines, en recourant au camouflage et au changement d’identité.
L’activité militaire de la Turquie et des groupes paramilitaires qu’elle contrôle le long de la frontière nord-est de la Syrie évolue : elle passe d’une simple rotation tactique à un régime de garnison permanente et de contrôle démographique. Les données de terrain, arrêtées fin août 2026, montrent que les positions militaires se concentrent en bases centrales, notamment le long de la ligne de Serêkaniyê, tandis que des éléments paramilitaires sont déployés clandestinement le long de la frontière de Kobanê, dissimulés derrière des processus d’intégration officiels. Ce tableau, façonné par les frappes aériennes régionales et les bouleversements géopolitiques, marque une nouvelle phase dans la dynamique du conflit sur le terrain, aggravant encore l’injustice profonde subie par le peuple kurde dépossédé de ses terres.
SERÊKANIYÊ : TRIPLE LIGNE DE BASE ET GARNISON PERMANENTE
L’activité enregistrée dans la campagne occupée de Serêkaniyê entre le 24 et le 29 août révèle que les Forces armées turques (TSK) ont transformé leur présence dans la région en un réseau de défense et de renseignement centralisé et sécurisé. Suite notamment aux frappes aériennes israéliennes sur la base d’Abu Duhur à Idlib, la Turquie a évacué de nombreux points d’observation avancés et de contact militaire dispersés, concentrant ses forces le long de trois axes principaux : Dawûdîyê, Enîq El-Hewa et Bab El-Farej.
Ces trois bases, considérées comme relativement protégées contre d’éventuelles attaques aériennes grâce à leur proximité géographique avec la région de Cizîr et à l’équilibre géopolitique de l’espace aérien, constituent l’épine dorsale de la présence militaire permanente dans la zone. Les dernières modernisations techniques visent à renforcer les batteries de défense aérienne, à maintenir les unités radar et à intensifier les opérations de reconnaissance continues par drones. Le retrait de certains équipements lourds (unités d’artillerie et véhicules blindés de transport de troupes) au nord de la frontière ne constitue pas un repli ; il a pour objectif de réduire les pertes dues aux attaques aériennes, de moderniser les équipements et de transformer les bases en une structure de défense plus flexible et axée sur les technologies de pointe.
DAWÛDÎYÊ
La base de Dawûdîyê, véritable cœur de la structure opérationnelle et administrative de la région, a été aménagée dans un ancien bâtiment scolaire. Ce centre, qui regroupe huit services distincts, réunit sous un même toit la gestion du renseignement, le commandement tactique opérationnel, la surveillance et l’analyse technique et vidéo, la sécurité, les patrouilles, la logistique, les affaires administratives ainsi que les unités d’interrogatoire et de détention. Véritable artère logistique et opérationnelle pour toutes les bases du front oriental, elle fait également office de principal centre de coordination pour le contrôle de la zone civile.
OBSTACLES AU RETOUR ET INGÉNIERIE DÉMOGRAPHIQUE
L’aspect le plus critique de la restructuration militaire à Serêkaniyê réside dans les politiques d’isolement mises en œuvre à l’encontre des populations autochtones. La réunion du 23 août, rassemblant des délégations militaires escortées par des véhicules de la « Sécurité générale » de Serêkaniyê, qui ont transité par la porte de Şukriyya pour rejoindre Bab El-Farej puis la base de Dawûdîyê, témoigne d’une volonté de pérenniser la situation actuelle. Conformément aux décisions prises, le retour sur leurs terres des habitants [kurdes] des villages où sont implantées les bases militaires turques est définitivement interdit, tandis que des zones tampons de facto d’au moins 500 mètres et des couvre-feux ont été instaurés autour des bases.
Ce périmètre de sécurité, conjugué au contrôle des terres agricoles et à des politiques d’expropriation, constitue le rempart militaire d’un projet d’ingénierie visant à transformer durablement la structure démographique de la région. Présentées comme une mesure de sécurité frontalière temporaire, ces fortifications coupent totalement l’accès des paysans à leurs terres, transformant la zone en une zone militaire dépourvue de population civile.
LIGNE KOBANÊ
Alors que les fortifications se centralisent à Serêkaniyê, l’activité militaire ouverte le long des axes routiers de Kobanê et de la M4 a cédé la place à des opérations de renseignement et clandestines. Les mouvements militaires diurnes ont été réduits au minimum sur les routes de Çelebi et de la M4, tandis que des déplacements nocturnes impliquant des véhicules civils et des individus en civil sont à noter. Le principal axe opérationnel des groupes regroupés dans les villages [kurdes] frontaliers entre Çelebi et Eyn İsa se situe aux alentours de la zone de Lafarge à Xerabaşk, qui a été renforcée en munitions pour armes lourdes et légères.
L’événement le plus concret sur ce front a été enregistré le 17 août. Un groupe paramilitaire d’une cinquantaine de personnes a été repéré franchissant le barrage de Tichrin, près de Minbic, à bord de pick-ups. Il a été établi que les membres du groupe avaient ôté leurs uniformes du ministère de la Défense au point de passage du barrage et revêtu ceux d’« Amin Am » (Sécurité générale) appartenant à Hayat Tahrir al-Sham (HTS), avant d’être transportés dans la région de Sirrin. Le fait que ce groupe soit dirigé par Farouk Hamza, alias « Abou Hamza Shirini », démontre que les groupes opérant sous différentes appellations sur le terrain étaient reliés à une même chaîne de commandement et de coordination.
RISQUE D’INTÉGRATION ET D’INFILTRATION EN MATIÈRE DE SÉCURITÉ
Les processus d’intégration et le démantèlement des zones tampons entre les forces de sécurité intérieure et les institutions pro-Damas dans le nord et l’est de la Syrie, tout en donnant l’illusion d’un cessez-le-feu sur le terrain, engendrent de graves risques sécuritaires. Il a été constaté que certains groupes intégrés au ministère de la Défense et aux structures de sécurité locales infiltrent les lignes de Kobanê et de Cizîr en coordination avec les structures d’Amin Am, par le biais de transferts d’armes et de matériel.
La perméabilité des services de renseignement engendrée par les convois déployés dans la région sous prétexte de protéger les institutions et les tensions liées au drapeau révèle que les processus de réconciliation visent à se traduire par des gains concrets sur le terrain. Au vu des agissements passés de Hayat Tahrir al-Sham (HTC/HTS) et des groupes qui lui sont affiliés à l’encontre de leurs alliés, il apparaît clairement que ces éléments, ayant modifié leur camouflage et leur identité et s’étant positionnés en retrait du front, cherchent à saper l’équilibre de l’autodéfense du nord et de l’est de la Syrie de l’intérieur et à créer de nouvelles zones de crise selon des axes stratégiques, au détriment de la sécurité et des droits fondamentaux des populations kurdes.
Article publié sur le site de l’agence Mezopotamya