TURQUIE / KURDISTAN – Le nouveau quartier d’Oglakli, dans la province kurde de Diyarbakır (Amed), se transforme rapidement en zone de relégation sociale. Drogue, prostitution et influence des groupes islamistes radicaux y progressent dans un contexte de marginalisation accélérée.
Suite aux séismes dévastateurs de février 2023 centrés sur Maraş (Mereş), Diyarbakır a été durement touchée, particulièrement les quartiers de Bağlar, Huzurevleri et Sur (Sûr). Plus de 400 personnes y ont perdu la vie et des milliers de bâtiments ont été démolis. Pour reloger les sinistrés, l’Administration du logement public (TOKİ) a construit en urgence, à partir de 2023, de vastes complexes résidentiels le long de la route de Siverek (Sêwêreg). Livrés environ un an plus tard, ces ensembles sont en passe de devenir un nouveau quartier, voire un futur district.
Une transformation démographique massive et incontrôlée
Ces complexes portent sur un total de 14 000 logements. Dans les phases déjà occupées, environ 42 000 personnes y résident déjà ; ce chiffre devrait atteindre 70 000 une fois tous les bâtiments livrés. La moitié des habitants sont propriétaires, l’autre locataires. Situé en périphérie de la ville, le quartier connaît une mutation sociale brutale qui inquiète ses résidents.
Selon de multiples témoignages recueillis sur place, la drogue et la prostitution se sont fortement développées. Plusieurs sources locales pointent également la mainmise politique du Parti de la justice et du développement au pouvoir (AKP) sur la gestion des sites.
Gestion AKP et clientélisme
Les habitants décrivent un système de gestion interne dominé par l’AKP : « Ce complexe compte 55 immeubles et environ 1 900 appartements. La direction est assurée par un directeur et un comptable proches du parti [AKP fondé par l’actuel président turc Erdogan]. Pour travailler ici, à n’importe quel poste, l’adhésion à l’AKP est obligatoire. Les non-membres sont exclus. La famille Ensarioğlu semble également jouer un rôle central dans les nominations et la gestion. Pourtant, les problèmes quotidiens des résidents restent largement ignorés. »
Prostitution, drogue et montée des groupes islamistes radicaux
Le quartier attire une importante population conservatrice et voit s’implanter des groupes islamistes radicaux. « Ils organisent des réunions dans les maisons et mènent des actions très structurées. Certains habitants accrochent même des drapeaux de Hayat Tahrir al-Sham (HTS) à leurs balcons », témoignent des résidents.
Beaucoup de jeunes proviennent de quartiers autrefois politiquement mobilisés. Ils se dépolitisent rapidement sous l’effet combiné de la drogue, de la précarité et de l’absence d’espaces sociaux ou culturels. Les loyers, moins élevés qu’en centre-ville, attirent également des réseaux de prostitution qui opèrent notamment dans les caves et les espaces abandonnés.
Un quartier à l’abandon
Les infrastructures restent insuffisantes et l’entretien minimal : « On dirait une zone délaissée. La municipalité passe juste ramasser les ordures et repart. Il y a très peu d’espaces sécurisés malgré la forte densité. Ni la municipalité ni les administrations locales ne semblent prendre la mesure du problème. Ce quartier ne peut pas être laissé à l’abandon. » (ANF)