Leçons du Rojava pour le paradigme de l’écologie sociale

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Dans quelle mesure, les Kurdes du Rojava ont pu mettre en pratique le paradigme de l’écologie sociale? Réponses apportées par les chercheurs universitaires Cihad Hammy et Thomas Jeffrey Miley.
 
Leçons du Rojava pour le paradigme de l’écologie sociale
 

Cet essai aborde deux questions connexes soulevées par les éditeurs du sujet de recherche « Au-delà des frontières de la science politique : la bonne gouvernance est-elle possible en des temps cataclysmiques ? » En particulier, il explore : 1) comment nous pouvons identifier de nouveaux outils et perspectives à partir desquels aborder les problèmes multiples et se renforçant mutuellement qui s’accumulent autour du changement climatique ; et 2) quelles alternatives institutionnelles à l’État-nation doivent être créées et renforcées pour résoudre des problèmes aussi complexes. Il le fait à travers un traitement approfondi du paradigme de « l’écologie sociale » et du projet politique associé de « confédéralisme démocratique ». Il commence par un aperçu de l’argument, d’abord avancé par Murray Bookchin, puis adopté et adapté par le dirigeant kurde emprisonné Abdullah Öcalan, que la construction d’une société écologique nécessite un assaut contre la hiérarchie sous toutes ses formes et la construction d’institutions alternatives de démocratie directe capables de transcender le système de l’État-nation capitaliste. Il esquisse l’architecture institutionnelle des assemblées populaires au cœur de ce projet, soulignant à la fois leur potentiel à contester les relations capitalistes de propriété sociale et les hiérarchies intrinsèques à l’État-nation et pointant certaines sources de résilience du système existant. Il se concentre sur l’expérience des forces révolutionnaires qui contrôlent l’Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES), qui ont été directement inspirées par les idées d’Öcalan. Il met en lumière à la fois les acquis de l’AANES et les obstacles importants qu’elle a rencontrés dans sa tentative de faire émerger une société radicalement égalitaire, écologique. Il conclut en tirant les leçons de ces difficultés.

introduction

Murray Bookchin a avancé pour la première fois la proposition selon laquelle la notion même de domination des humains sur la nature était enracinée dans la domination des humains sur les humains dans son essai de 1964, « Ecology and Revolutionary Thought » ( Hammy, 2021, p.31). Il s’ensuit, pour Bookchin, que la construction d’une société écologique nécessiterait un assaut contre la hiérarchie sous toutes ses formes et l’adoption d’une alternative radicale de démocratie directe, capable d’affronter et finalement de surmonter la domination et l’exploitation incarnées dans le système de l’État-nation capitaliste. À cette fin, il élaborera par la suite un programme de communautarisme, conçu pour inclure la dimension politique concrète du municipalisme libertaire. Le paradigme de l’écologie sociale, liant le destin de la société écologique à celui d’un projet politique révolutionnaire de démocratie directe locale, opérant contre et tendant à la transcendance à la fois du capitalisme et de l’État-nation, est ainsi né.

Des décennies plus tard, depuis sa cellule de prison isolée sur l’île d’Imrali, le chef du mouvement kurde pour la liberté, Abdullah Öcalan, tomberait sur le travail de Bookchin et serait dûment impressionné par ce qu’il lisait. Öcalan s’approprierait et incorporerait de manière créative une grande partie du paradigme de l’écologie sociale dans sa propre réarticulation impressionnante du principe d’autodétermination, sa réorientation tactique et stratégique des objectifs du mouvement, loin de la poursuite d’un État-nation du Grand Kurde, centrer plutôt la lutte pour la démocratie directe contre l’État, parallèlement à la lutte pour la durabilité écologique et la lutte pour l’émancipation des sexes, comme les trois principaux piliers sur lesquels repose le nouveau programme de confédéralisme démocratique du mouvement (Akkaya et Jongerden, 2012 ;Gerber et Brincat, 2021 ; Guneser, 2021).

Cet article explorera la dimension socio-écologique du projet confédéral démocratique, en théorie et en pratique, en mettant l’accent sur le défi que le projet présente à la fois au capitalisme et au système d’État-nation. Il commencera par un aperçu sommaire de l’argument, initialement avancé par Bookchin et ensuite repris par Öcalan, qui diagnostiquerait la hiérarchie et la domination parmi les humains comme la cause profonde de notre crise écologique. Il s’agira ensuite d’esquisser l’architecture institutionnelle alternative des assemblées locales de démocratie directe, telle qu’envisagée et préfigurée dans le projet. Il soulignera comment de telles assemblées ont le potentiel de contester les relations capitalistes de propriété sociale ainsi que les hiérarchies intrinsèques à la forme de l’État-nation, mais il abordera également certaines sources de résilience des hiérarchies capitalistes et nation-étatistes en réponse à ce défi démocrate-confédéraliste. À cette fin, il s’appuiera sur l’expérience des forces révolutionnaires au contrôle de l’Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES), qui se sont directement inspirées du programme démocrate-confédéral tel qu’articulé par Öcalan. Il fournira une évaluation critique des principales réalisations de l’AANES, ainsi que des obstacles importants que l’AANES a rencontrés dans sa tentative de faire émerger une société écologique radicalement égalitaire. L’article conclura en tirant quelques leçons des difficultés rencontrées par l’AANES dans ses efforts pour construire une alternative anti-hiérarchique et écologique au capitalisme et à l’État-nation, par le bas.

Notre traitement attentif de l’alternative démocratique-confédérative à la modernité capitaliste, ainsi que les leçons que nous tirons de la praxis révolutionnaire au Rojava, sont directement pertinents pour répondre à la question : la bonne gouvernance est-elle possible en des temps cataclysmiques ? Car si le capitalisme et l’État-nation peuvent être présentés de manière plausible comme des causes systémiques coupables de la catastrophe climatique en cours, alors les alternatives potentielles au capitalisme et à l’État-nation méritent certainement notre attention très étroite et critique. Au milieu d’une dialectique négative en spirale de la tyrannie et du chaos engloutissant le soi-disant Moyen-Orient, à l’épicentre même des machinations géopolitiques et des conflits néo-impérialistes, se dresse, comme une lueur d’espoir, l’expérience révolutionnaire en cours au Rojava. Une évaluation critique de ses réussites et de ses échecs, par rapport au paradigme de l’écologie sociale et au programme du confédéralisme démocratique, est peut-être attendue depuis longtemps.

L’article est écrit dans une perspective de solidarité critique avec le mouvement kurde pour la liberté. Il est basé sur une analyse secondaire et une évaluation synthétique de la recherche scientifique sociale existante, mais informé par une analyse primaire d’un engagement continu avec le mouvement, ainsi que d’une vingtaine d’entretiens semi-structurés menés avec des personnes associées au mouvement au Rojava, de le printemps 2018 et l’automne 2021. Avec le mouvement, les auteurs partagent l’engagement envers le paradigme de l’écologie sociale et le programme du confédéralisme démocratique. À cet égard, nos critiques à la fois de la théorie et de la pratique de la révolution du Rojava diffèrent fondamentalement de l’évaluation avancée par Michiel Leezenberg (2016), avec qui nous convergeons néanmoins sur quelques points importants. Cependant, la critique de Leezenberg ignore deux tendances cruciales au sein du mouvement auxquelles notre analyse est assez sensible. Premièrement, nous soulignerons l’accent mis par Öcalan sur l’autocritique au sein du mouvement, un accent sur la nécessité d’une lutte constante, par l’éducation et la sensibilisation, qui remonte aux années 1980, mais qui s’est intensifié après la dissolution de l’Union soviétique et a constitué un thème récurrent dans les écrits d’Öcalan, surtout depuis son emprisonnement. Öcalan a fait un effort constant pour pousser le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) vers une position de plus en plus démocratique radicale, pour embrasser l’égalité des sexes et l’autonomisation des personnes, en allant au-delà de l’État-nation, du nationalisme, du patriarcat et de l’autoritarisme au sein du PKK (par exemple, Öcalan, 2011a). Deuxièmement, nous voudrions souligner la pratique correspondante et répandue de l’autocritique au sein du mouvement et parmi ses partisans, qui se manifeste dans les discussions quotidiennes entre les cadres eux-mêmes, concernant les erreurs, les obstacles, l’autoritarisme rampant, et ce que la mise en œuvre correcte du confédéralisme démocratique dans la pratique a besoin. De même, les partisans du mouvement Apoiste [d’ « Apo », surnom d’Abdullah Ocalan], qui s’inspirent des écrits d’Öcalan, ont cultivé l’habitude d’exprimer leurs appréhensions et leurs critiques sur ce qui existe réellement. Selon nous, cette pratique autocritique est essentielle à la vitalité du mouvement et constitue une sauvegarde nécessaire contre la dégénérescence de l’inspiration théorique et de l’imagination révolutionnaire en mentalités rigides et dogmatiques. Notre intention est donc plus proche de celle d’Azize Aslan,Aslan, 2021, p. 333).

En effet, nous pensons que l’une des vraies forces du mouvement kurde est son refus de se laisser enfermer dans ce qu’il est. Le mouvement kurde a toujours accepté la contradiction, à la manière hégélienne, dans laquelle l’identité se nie elle-même. Cela signifie que le mouvement a toujours essayé de se transcender ; il a toujours essayé de transcender sa propre identité. Ce processus s’est manifesté sous forme d’autocritique dans la pratique quotidienne du PKK et dans les écrits d’Öcalan. Inspiré par cette transcendance de l’identité, notre article vise à exprimer notre critique de l’identité de la révolution du Rojava (ce qu’elle est) par opposition à ce qu’elle devrait être (société libre et démocratique). Par la critique constructive, nous essayons de promouvoir l’ouverture au lieu du dogmatisme et de la rigidité.

Le paradigme de l’écologie sociale et le projet de confédéralisme démocratique

Dans The Ecology of Freedom , Bookchin affirmerait que « presque tous les problèmes écologiques sont aussi des problèmes sociaux », et qu’en fait, « nos dislocations écologiques actuelles ont leurs sources fondamentales dans les dislocations sociales » ( Bookchin, 2005)., p.32). Bookchin élaborera ensuite un métarécit relativement sophistiqué, certes spéculatif, sur l’émergence de la hiérarchie et de la domination, retraçant leurs origines afin de les dénaturaliser. Selon lui, l’émergence de la hiérarchie et de la domination précède et facilite à la fois la fondation de l’État et la division de l’ordre social en classes économiques. Comme Fischer l’a bien résumé, pour Bookchin, « l’État moderne est la manifestation de la hiérarchie qui, avec le capitalisme, est la source de la crise écologique contemporaine » (2017, p. 238). De plus, insisterait Bookchin, puisque, pour être efficace, la lutte contre la catastrophe climatique doit passer par une lutte contre ses causes profondes, cela signifie qu’une telle lutte doit tenter simultanément de transcender à la fois l’État et le capitalisme.

Plus récemment, Öcalan a formulé une argumentation très similaire. Dans son Manifeste pour une civilisation démocratique en cinq volumes , dont le troisième volume est intitulé de manière éloquente, en clin d’œil à Bookchin, La sociologie de la liberté (2020), Öcalan, lui aussi, fournit sa propre esquisse plutôt ambitieuse de l’émergence de la hiérarchie et de la domination, et leur développement ultérieur au cours d’une histoire de 5 000 ans. Comme Bookchin, Öcalan soutient que « lorsque l’homme a commencé à asservir son frère, il a également commencé à asservir la nature » (cité dans Hammy, 2021, p.32). De même, comme Bookchin, Öcalan soutient que la montée de la hiérarchie et de la domination précède et ouvre la voie à l’émergence de l’État et à la division de l’ordre social en classes économiques. Mais alors que Bookchin situerait la gérontocratie comme la première forme hiérarchique à émerger, pour Öcalan, la forme hiérarchique émergente originale serait celle du patriarcat. Même ainsi, Öcalan est néanmoins d’accord avec Bookchin sur le fait que l’État et le capitalisme sont des systèmes hiérarchiques intrinsèquement et intrinsèquement liés, qui doivent tous deux être simultanément confrontés et finalement surmontés pour la réalisation de l’autodétermination et, simultanément, pour la réalisation de la durabilité écologique.

De même, Bookchin et Öcalan postulent une dialectique de la domination et de la résistance, filant comme une double hélice à travers l’histoire. Ils croient tous les deux que la domination engendre inévitablement la résistance, et que, en effet, une telle résistance ne doit pas être rendue vaine. En conséquence, ils élaborent un programme et une stratégie pour démêler efficacement la hiérarchie, entre autres, en épousant une politique préfigurative qui, selon eux, s’avérera capable de contester systématiquement à la fois l’État et le capitalisme. C’est ce programme que Bookchin en est venu à qualifier de « municipalisme libertaire », et qu’Öcalan, à son tour, préfère appeler « confédéralisme démocratique ».

Ce serait, bien sûr, une erreur d’assimiler la pensée d’Öcalan à celle de Bookchin, ou même d’exagérer l’influence formatrice de Bookchin sur le « changement de paradigme » d’Öcalan. Car en effet, comme l’a d’ailleurs insisté Cihad Hammy, l’émergence d’une conscience écologique et même le tournant anti-étatiste de la pensée d’Öcalan remontent au début des années 1990, bien avant sa rencontre avec les œuvres de Bookchin (2021). De plus, avant de lire Une société à refaire: vers une écologie de la liberté de Bookchin, Öcalan avait déjà articulé, dans son livre, Les racines de la civilisation, une dialectique de la résistance et de la domination dans la lecture de l’histoire qui est à certains égards étonnamment similaire à l’héritage de liberté et de domination de Bookchin (2007). Cependant, dans ce livre, Öcalan a examiné en profondeur l’héritage de la liberté dans la région du Moyen-Orient, avec un accent particulier sur l’héritage des traditions libertaires dans l’Islam. La reconnaissance de l’existence d’un tel héritage est complètement absente de l’exposé franchement eurocentrique de Bookchin sur l’héritage « universel » de la liberté.

Plus précisément, Öcalan s’est donné beaucoup de mal pour déterrer et raviver les traditions libertaires et communautaires au Moyen-Orient en général et au Kurdistan en particulier, afin d’ouvrir la voie à la possibilité d’appliquer le « confédéralisme démocratique » dans la région. Ces efforts ont été concrétisés dans les deux derniers volumes de son Manifeste pour une civilisation démocratique en cinq volumes , intitulé La crise civilisationnelle au Moyen-Orient et la solution de la civilisation démocratique (2016b) et Le Manifeste de la révolution du Kurdistan(2017), respectivement. Dans ces volumes, Öcalan définit l’histoire de la civilisation au Moyen-Orient comme l’histoire de la contre-révolution, une contre-révolution contre tous ceux qui sont exclus du système civilisationnel. C’est une contre-révolution contre les femmes, les jeunes, la société agraire et villageoise, les tribus, les nomades, le soufisme, les Batiniyya [Batiniyya fait référence à des groupes qui font la distinction entre un sens extérieur, exotérique et un sens intérieur, ésotérique dans les écritures islamiques.] et les autres minorités religieuses de la région (Öcalan, 2016b , p.75). Contre cette contre-révolution, Öcalan vise à raviver et à démocratiser l’héritage de résistance et de rébellion des « éléments de la civilisation démocratique », dans un modèle confédéral démocratique, opposé au modèle de l’État-nation, puisque l’État-nation cherche à assimiler et éradiquer la diversité ethnique et religieuse de la région.

Malgré cette importante différence d’accent, il reste néanmoins une convergence claire, voire troublante, entre Bookchin et Öcalan, à la fois en ce qui concerne la portée et le contenu de leurs métarécits globaux sur la dialectique de la domination et de la résistance, se déroulant à travers des milliers d’années d’histoire, ainsi que sur le programme politique ou l’approche du « municipalisme libertaire » ou du « confédéralisme démocratique » que les deux penseurs élaborent et adoptent de la même manière.

L’incarnation institutionnelle centrale de cette approche est l’appel à la construction d’assemblées citoyennes démocratiques directes, à « organiser autour des quartiers, des villages et des villes » (Fischer, 2017, p.240). Bookchin a préconisé de telles assemblées populaires comme des sites pour cultiver, voire ressusciter, les arts perdus depuis longtemps du débat démocratique et de la prise de décision collective (1992, p.249-251). La promotion de la participation à ces assemblées populaires, espérait-il, pourrait contribuer à déclencher la transformation de la conscience des gens, facilitant leur conversion de spectateurs passifs en citoyens actifs. Öcalan, lui aussi, croit beaucoup au potentiel des assemblées populaires pour aider à provoquer rien de moins qu’une révolution dans la conscience. De plus, il préconise l’organisation et la coordination de telles assemblées populaires à plusieurs échelles, envisageant un « processus démocratique dynamique qui s’étend des communautés locales dans les villages et les villes, en passant par les conseils municipaux et les administrations municipales, jusqu’à un congrès populaire général » (2010, p. 462 ; voir aussiKnapp et Jongerden, 2014 , p.92).

De même, Bookchin prévoyait un scénario dans lequel une myriade d’assemblées populaires au niveau local pourraient prospérer et proliférer, et même finir par se lier dans une confédération d’envergure suffisante pour constituer un «double pouvoir» efficace, qui pourrait poser un sérieux défi. à l’autorité et à la juridiction de l’État. Lorsque ce moment arrivera, a-t-il averti, un grave conflit avec l’État ne manquera pas de faire surface. Un moment de vérité, si vous voulez, au cours duquel soit le mouvement de démocratie directe se radicalisera et relèvera le défi, affrontant résolument les conséquences de ce conflit, y compris l’impératif de s’organiser pour l’autodéfense, soit, à l’inverse, il finissent par être compromises et finalement réabsorbées dans l’ordre social décadent mais toujours hégémonique dont elles ont émergé (2015a, p.18).

Öcalan, plus encore, a souligné l’importance de s’organiser pour l’autodéfense. En effet, il a soutenu, en des termes non équivoques, qu’« [i]l est impératif que la légitime défense soit établie et soit toujours prête à défendre la société démocratique » (2020, p.191). Pour cela, il a intégré dans son articulation du « confédéralisme démocratique » l’appel à la construction, aux côtés des assemblées populaires, de milices populaires, autonomes mais coordonnées dans un but d’autodéfense. C’est un modèle ouvertement spartiate de citoyens armés, ou mieux encore, d’un peuple révolutionnaire en armes (voir aussi Üstündag, 2016, p.199–200). Fait important, tout en élaborant l’impératif de l’autodéfense, Öcalan met en garde contre « tomber dans l’une ou l’autre de deux erreurs » – la première, de « confier l’autodéfense à l’ordre monopolistique » ; le second, « essayer de devenir un appareil de pouvoir sous la rubrique de la formation d’un État pour contrer l’État existant » (2020, p.191).

Le défi que ce modèle pose à l’État, avec ses hiérarchies bureaucratiques et sa prétention caractéristique au monopole de la violence légitime, devrait donc apparaître comme relativement évident, du moins à première vue. Mais qu’en est-il du défi que ce modèle d’organisation sociale pose aux relations capitalistes de propriété sociale ? C’est peut-être moins évident. Pourtant, un défi est présent, néanmoins. Car les assemblées locales sont conçues comme habilitées à surveiller les moyens de production, à subordonner les motifs économiques à la volonté du peuple, telle qu’elle est formée et exprimée dans les délibérations et les décisions des assemblées. Selon ce modèle, les forces économiques ne doivent pas être « nationalisées » ; elles doivent plutôt être « municipalisées », c’est-à-dire démocratisées, mises au service des communautés dans lesquelles elles sont implantées. Dans les mots de Bookchin : « Dans une société municipaliste libertaire, l’assemblée déciderait des politiques de toute l’économie. Les travailleurs se débarrasseraient de leur identité et de leurs intérêts professionnels uniques, du moins en ce qui concerne le domaine public, et se considéreraient comme des citoyens de leur communauté. La municipalité, par l’intermédiaire de l’assemblée de ses citoyens, contrôlerait et prendrait les grandes décisions pour ses magasins, définirait les politiques qu’ils devraient suivre, travaillant toujours dans une optique civique plutôt que professionnelle » (in Biehl, 1998, p.161-162).

Pour sa part, Öcalan a conceptualisé l’axe économique de son projet confédéral démocratique en termes d’« autonomie économique » et d’« économie communautaire ». Il soutient, en relation avec l’objectif d’autodétermination, que le confédéralisme démocratique implique « le rétablissement du contrôle sur… [l’]économie ». L’autonomie économique, affirme-t-il, « ne repose ni sur le capitalisme privé ni sur le capitalisme d’État ». Au lieu de cela, insiste-t-il, il s’agit de démocratiser l’économie, ainsi que de la rendre compatible avec la « société écologique ». « Dans l’autonomie économique », soutient-il, « il n’y a pas de place pour l’industrie, le développement, la technologie, la propriété ou l’établissement rural-urbain, qui nient la société écologique et démocratique ». Et, en effet, ajoute-t-il, dans ce modèle « le profit et l’accumulation du capital sont minimisés », même si, en même temps, il cherche à rassurer, Aslan, 2021, p.207–208).

L’« économie municipalisée », ou l’« économie communale » et l’« autonomie économique », peuvent et doivent être distinguées de l’objectif étato-socialiste de nationalisation, d’une part, ainsi que des alternatives ouvriéristes fondées sur la démocratisation des rapports sociaux. qui se concentrent principalement sur le point de production, d’autre part. Non que Bookchin ou Öcalan s’opposent en principe aux conseils ouvriers et aux entreprises coopératives ; au contraire, tous deux ont apporté un soutien explicite à ces efforts de démocratisation du point de production. Öcalan, par exemple, a ouvertement appelé à la création de « coopératives communales dans l’agriculture, mais aussi dans l’économie de l’eau et le secteur de l’énergie » (2011b, p.38). Mais le fait, tant pour Bookchin que pour Öcalan, est que toutes les forces du marché, coopérées ou non, doit finalement être subordonnée à la volonté démocratique des citoyens telle qu’elle est formée et exprimée dans les communes ou assemblées populaires. Car, comme l’a averti Bookchin, en l’absence d’une base territoriale plus globale pour l’exercice de la démocratie directe, les soi-disant alternatives ouvriéristes peuvent être trop facilement incorporées dans un modus operandi concurrentiel et capitaliste. C’est pourquoi, en dernier lieu, tant Bookchin qu’Öcalan promeuvent et adoptent une base territoriale, plutôt qu’une base productive, pour l’autodétermination, c’est-à-dire pour l’exercice du contrôle démocratique. les soi-disant alternatives ouvriéristes peuvent être trop facilement incorporées dans un modus operandi compétitif et capitaliste d’entreprise. C’est pourquoi, en dernier lieu, tant Bookchin qu’Öcalan promeuvent et adoptent une base territoriale, plutôt qu’une base productive, pour l’autodétermination, c’est-à-dire pour l’exercice du contrôle démocratique. les soi-disant alternatives ouvriéristes peuvent être trop facilement incorporées dans un modus operandi compétitif et capitaliste d’entreprise. C’est pourquoi, en dernier lieu, tant Bookchin qu’Öcalan promeuvent et adoptent une base territoriale, plutôt qu’une base productive, pour l’autodétermination, c’est-à-dire pour l’exercice du contrôle démocratique.

Ce modèle, certes, soulève de nombreuses questions quant à la mesure dans laquelle il implique réellement la transcendance des relations capitalistes de propriété sociale, par opposition à un simple apprivoisement des excès du marché. Il est, dans cette veine, certainement indicatif que le modèle n’inclut pas l’abolition de la propriété privée en soi. La dichotomie public/privé reste donc, en principe, intacte. Et par conséquent, la division de l’ordre social en classes économiques, qui, à son tour, nous ramène à la question du rôle de l’État.

Öcalan définit l’État comme « l’unité des relations de pouvoir à travers laquelle la coercition et l’exploitation générales de la société classée sont rendues possibles » (Öcalan, 2015, p. 158). Il insiste en outre sur le fait que « [l]’organisation de l’État est, en son cœur, le moyen collectif de protection des… biens volés… » (Öcalan, 2015, p. 172). Si, à la suite d’Öcalan, entre autres, nous concevons ainsi l’État comme un ensemble d’institutions dont l’un des buts principaux est de préserver les rapports de propriété sociale existants, alors nous devrions nous attendre à ce que les classes possédantes fassent appel à lui pour parer toute menace fondamentale à leur propriété, si une telle menace était posée par les assemblées populaires. C’est pourquoi, comme l’a souligné Fischer, « dans l’intérêt de pouvoir contester le pouvoir de l’État, ainsi que de se protéger des incursions de l’État, il faudrait qu’il y ait une association confédérale de communes plus large qui permette la construction de structures organisationnelles alternatives viables » et qui pourraient ainsi fournir « la base d’une position d’opposition contre les autorités centrales » (2017, p.241). Mais cela ne signifie-t-il pas, essentiellement, que pour se protéger de l’État, le mouvement serait obligé de construire une sorte d’État à lui ?

Bookchin s’appuie sur une distinction entre l’élaboration et la mise en œuvre des politiques pour défendre l’idée que l’association confédérale des communes est de nature fondamentalement différente de l’État (2015b, p.40 ; voir aussi Fischer, 2017 , p.241). Selon lui, l’élaboration des politiques doit être confinée au domaine des communes elles-mêmes, du bas vers le haut, en quelque sorte, alors que le rôle de l’association confédérale est censé se limiter à la seule mise en œuvre des politiques. Cependant, cette distinction est finalement difficile à tenir. Que se passe-t-il si les politiques menées par différentes communes se contredisent et se heurtent directement ?

Dans de tels cas, et plus généralement, la neutralité de l’administrateur s’avère être une impossibilité. L’administrateur auquel la tâche de mise en œuvre des politiques est déléguée assume inévitablement un rôle d’élaboration des politiques. Cette tendance à la centralisation rampante n’existe pas seulement dans le domaine législatif. Elle est sans doute encore plus prononcée dans le domaine de la force coercitive, où les associations confédérales destinées à coordonner et à rendre efficace l’organisation de l’autodéfense se retrouvent en possession d’un pouvoir concentré, les rendant par essence indiscernables de l’appareil coercitif de l’État.

Appelons ces deux dangers de la centralisation respectivement le péril de l’administrateur politique et le péril du léviathan militaire. Bien que, à proprement parler, ce ne soient pas seulement des dangers, mais aussi des nécessités pour l’autodétermination, entendue comme contrôle démocratique. Pour que l’autodétermination s’exerce effectivement, la portée de l’autorité politique doit être plus large que les forces qu’elle cherche à contrôler. Cependant, cela, à son tour, soulève le spectre de l’immense difficulté, sinon de l’impossibilité, impliquée dans les efforts visant à transcender l’État au nom de la démocratie directe.

Pour affronter avec succès l’État, ainsi que les entreprises et les classes possédantes que l’État représente, le mouvement aura tendance à finir par construire son propre contre-État. Et quand il le fera, le soi-disant problème mandant-mandataire fera son apparition. Les agents délégués pour représenter la volonté du peuple seront confrontés à la tentation de poursuivre plutôt leurs propres intérêts. Ou les intérêts de factions particulières avec lesquelles les contre-élites politiques sont elles-mêmes organiquement liées.

De la théorie à la pratique au Rojava

Tels sont quelques-uns des dilemmes, des apories, du projet « municipaliste libertaire » ou « confédéral démocratique » en théorie. Passons maintenant à l’analyse de leur déroulement dans la pratique, dans un contexte crucial, celui du nord-est de la Syrie, centré au Rojava, où les forces révolutionnaires directement inspirées par les écrits prolifiques et le programme politique d’Abdullah Öcalan sont devenues hégémoniques, réussi à combler un vide de pouvoir causé par le déclenchement de la guerre civile syrienne.

Öcalan avait passé près de 2 décennies en exil en Syrie, avant d’être expulsé en 1998, ce qui a déclenché une séquence d’événements, le déroulement d’un complot international, aboutissant à son enlèvement au Kenya le 15 février 1999, alors qu’il se dirigeait vers le Sud. Afrique ( White, 2000 , p.185–186 ; Gunes, 2012 , p.134–135 ; Miley et al., 2018, p.53). Il a laissé en Syrie un noyau d’adeptes engagés, inspirés par ses enseignements et organiquement liés à la structure organisationnelle plus large du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), dont le noyau était concentré dans la région kurde de Turquie, et dont le quartier général paramilitaire était situé dans les montagnes de Qandil, dans la région kurde d’Irak. Le PKK, bien sûr, était engagé dans un conflit armé avec l’État turc depuis le milieu des années 80 (McDowell, 1996 ; Jongerden et Akkaya, 2016). Depuis le début des années 90, cependant, Öcalan, qui reste à ce jour le chef nominal du PKK, n’a cessé d’appeler à la fin du conflit armé et à l’ouverture de négociations de paix (White, 2015 ; Miley et al., 2018).

Après son départ et son enlèvement, les partisans d’Öcalan en Syrie ont dû faire face à un climat de répression féroce de la part des autorités baathistes (Gunter, 2014 , p.41 ; Allsopp, 2015). Néanmoins, ils en sont venus à s’organiser, principalement, au sein du Parti de l’union démocratique, ou PYD, qui a été fondé en 2003 et qui a commencé, à l’initiative du PKK, à créer clandestinement des comités pour organiser et discuter des développements politiques, enseigner aux petits – des cours de groupe en langue kurde, administrer la justice locale et régler les problèmes des femmes » (Knapp et al., 2016, p.84). À partir de 2007, le PYD a adopté un programme d’« autonomie démocratique », parallèlement à la réorientation stratégique et à la réorganisation du mouvement plus large, et donc à des développements similaires dans le nord du Kurdistan, sous domination turque, conformément aux recommandations d’Öcalan. Au cœur de ce nouveau programme, le PYD s’est engagé dans la création et la construction d’un ensemble de conseils populaires, qui ont vu le jour dans les principales villes du Rojava. Cependant, comme l’ont souligné Allsopp et van Wilgenburg, sous le régime du parti Baath, ces nouvelles structures alternatives « ont attiré très peu d’attention et n’ont pas directement remis en question les structures sociales sous-étatiques préexistantes » (2019, p.90).

Cependant, au milieu de la polarisation provoquée par le déclenchement du soi-disant printemps arabe et la descente subséquente de la Syrie dans la guerre civile, le PYD a réussi à manœuvrer avec succès. Il a opté pour une « troisième voie », ne prenant parti ni pour l’opposition de plus en plus islamisée et armée, ni pour le régime Baas. Dans ce contexte mouvementé, le système des conseils du PYD s’est avéré « suffisant pour constituer une structure dynamique parallèle à l’État sans être en conflit direct avec lui » (Knapp et al., 2016, p.85). Et en effet, à partir de mars 2011, « l’affaiblissement des structures de gouvernance centrales… a fourni l’opportunité de saisir une plus grande autonomie, et le PYD a commencé à étendre ses organisations civiles et à former des groupes armés au niveau local » (Allsopp et van Wilgenburg, 2019, p. 90).

Peu à peu, le PYD et ses groupes armés affiliés ont commencé à « affirmer leur contrôle, en établissant » une série de « points de contrôle armés » à travers la région. Dans un premier temps, la mise en place de ces postes de contrôle armés s’est produite « parallèlement aux services et structures de sécurité du gouvernement syrien » (Allsopp et van Wilgenburg, 2019, p.91). De plus, leur création a suscité une controverse et des conflits considérables avec des organisations kurdes rivales, alignées sur le clan Barzani qui contrôle le gouvernement régional kurde en Irak.

Puis, en juillet 2012, le régime a décidé de se redéployer, de se retirer de la région et de concentrer ses forces à la place dans l’effort de réprimer les soulèvements à travers le couloir allant d’Alep à Damas. Il existe deux versions différentes du retrait du régime, chacune relayée par Schmidinger dans son récit journalistique assez méticuleux. Selon une version, le PYD a lancé un ultimatum au régime, le menaçant du spectre d’ouvrir un autre front de conflit s’il ne reculait pas ; selon un autre, un peu moins conforme aux références révolutionnaires des forces en charge au Rojava, le PYD est parvenu à un accord secret avec le régime, entre autres, « garantissant la sécurité des installations militaires importantes » en échange de la départ du régime (2018, p.91 ; voir aussi Gunter, 2014 , p.110–111 ; et Leezenberg, 2016 , p.681). Quoi qu’il en soit, une fois que « le gouvernement syrien a commencé son retrait…, le PYD est entré dans le vide de la gouvernance et a repris les services clés et les tâches administratives pratiques » (Allsopp et van Wilgenburg, 2019 , p.91).

Les circonstances dans lesquelles les forces révolutionnaires sont arrivées au pouvoir diffèrent donc assez sensiblement du scénario de double pouvoir envisagé par Bookchin. Car Bookchin prévoyait un mouvement de base prenant de l’ampleur, grandissant de bas en haut, élevant progressivement la conscience des citoyens, provoquant un conflit avec l’État. Ce qui s’est passé au Rojava, en revanche, était plus une réussite militaire qu’autre chose, accomplie par des groupes armés cohésifs et bien entraînés, affiliés au PYD, qui se sont avérés capables de profiter d’un vide de pouvoir déclenché par une guerre civile. Une guerre civile, ajoutons-le, qu’elle n’a pas provoquée, et envers laquelle elle s’est efforcée de maintenir une posture de neutralité.

Vers la démocratie directe ?

Une opportunité s’est présentée, une situation révolutionnaire peut-être, dans laquelle l’État a effectivement disparu, sans trop de confrontation directe. Mais telles ne sont pas les conditions de l’autodétermination, entendue comme contrôle démocratique de bas en haut. Car la citoyenneté révolutionnaire envisagée par Bookchin comme le précurseur et la condition préalable à l’émergence d’une situation de double pouvoir n’était que très naissante, juste en gestation, lorsque l’opportunité révolutionnaire offerte par le retrait de l’État s’est présentée. Par conséquent, on peut dire qu’au Rojava, la situation révolutionnaire a induit la mobilisation populaire et la consolidation des assemblées populaires ou système de conseils, plutôt que l’inverse.

Surtout compte tenu de la base militaire initiale du pouvoir du PYD, son organisation des assemblées populaires a eu dès le départ quelque chose d’une saveur descendante, militariste et explicitement partisane. Conformément à la maxime de Mao, nous pouvons conclure que son pouvoir politique est né du canon d’un fusil, non de la revendication populaire d’un peuple mobilisé, immergé dans une culture de démocratie directe, doté d’une conscience révolutionnaire, du moins pas de la genre que Bookchin avait en tête.

Il faut dire que l’hégémonie du PYD ne repose pas uniquement sur la puissance militaire. Au contraire, il s’appuie également sur l’héritage d’activisme et de mobilisation des Kurdes syriens depuis les années 1980 par le PKK. Fort de la philosophie et des orientations d’Öcalan, le PYD a emprunté la « troisième voie » pendant la révolution syrienne, se rangeant du côté des forces démocratiques, et a ainsi évité d’être pris au piège soit par le régime syrien, soit par l’opposition syrienne, car les deux partagent la même mentalité en niant droits kurdes. En fait, le PYD a stratégiquement interprété la révolution syrienne correctement et a contribué à la formation d’unités d’autodéfense avec un fort soutien de sa base. Ce que l’on peut reprocher au PYD, comme nous le verrons, c’est son échec à tenir sa promesse d’autonomiser les gens dans la démocratie communale, en raison de sa monopolisation de la prise de décision. C’est ce que nous avons appelé le péril de l’administrateur politique, lui-même lié aux liens organiques du PYD avec le «léviathan militaire», sous la forme de ces unités d’autodéfense. Selon les principes du confédéralisme démocratique, ces unités sont censées être subordonnées au pouvoir des communes, mais, comme nous le verrons encore, elles ne le sont pas. Cependant, rien de tout cela ne vise à nier les grands et héroïques sacrifices que le peuple du nord-est de la Syrie a consentis pour se protéger contre la dictature et les États autoritaires (le régime syrien et l’État turc), et contre les forces islamistes brutales et inhumaines. Selon les principes du confédéralisme démocratique, ces unités sont censées être subordonnées au pouvoir des communes, mais, comme nous le verrons encore, elles ne le sont pas. Cependant, rien de tout cela ne vise à nier les grands et héroïques sacrifices que le peuple du nord-est de la Syrie a consentis pour se protéger contre la dictature et les États autoritaires (le régime syrien et l’État turc), et contre les forces islamistes brutales et inhumaines. . Selon les principes du confédéralisme démocratique, ces unités sont censées être subordonnées au pouvoir des communes, mais, comme nous le verrons encore, elles ne le sont pas. Cependant, rien de tout cela ne vise à nier les grands et héroïques sacrifices que le peuple du nord-est de la Syrie a consentis pour se protéger contre la dictature et les États autoritaires (le régime syrien et l’État turc), et contre les forces islamistes brutales et inhumaines.

Même ainsi, comme l’un de nos relecteurs anonymes l’a dit sans détour : « le problème n’est pas seulement que [les actions des forces révolutionnaires] ne sont pas conformes à ce que Bookchin pensait autrefois… mais plutôt à ce que les conditions historico-sociales au Kurdistan ont imposé ». En effet, de nombreuses personnes proches du mouvement au Rojava que nous avons interrogées ont évoqué les obstacles géopolitiques et historiques qui ont joué un rôle pour empêcher les communes d’atteindre leur plein potentiel. Ils ont mis l’accent sur la situation de guerre, l’embargo, la lutte contre l’EI et l’instabilité dans le nord-est de la Syrie auxquels ils sont confrontés au quotidien. Ils ont également souligné que la relique de l’État-nation syrien reste ancrée dans la mentalité de beaucoup de ceux qui sont actifs dans les institutions de l’administration, qui voient encore l’administration comme une forme d’État.

Et pourtant, il y avait une conscience révolutionnaire. Parmi un noyau de cadres, des révolutionnaires professionnels, par hasard, des personnes dont la vie a été entièrement consacrée au mouvement, dont beaucoup ont fait l’expérience de la guérilla dans la guerre en cours du PKK contre l’État turc. C’est l’existence de ce noyau de cadres qui contribue à expliquer la supériorité militaire des forces affiliées au PYD, par rapport à presque toutes les autres forces combattantes de la région. Car ce sont des combattants chevronnés, dotés du courage de leurs convictions. Cependant, en même temps, leur mentalité hautement disciplinée et leur statut d’avant-garde révolutionnaire ont introduit une certaine contradiction performative dans leur objectif explicite de construire une société confédérale démocratique. Car, comme Cihad Hammy l’a soutenu ailleurs, le parti auquel ils appartiennent reste « structuré autour du système de commandement et d’obéissance ». (Voir également Leezenberg, 2016, p.685).

Dans le même ordre d’idées, Cinar Salih, qui est affilié au Centre d’études Al Furat du mouvement, situé à Quamishli, avancerait la critique suivante : « Il y a une grande différence entre le cadre du parti et le cadre de la pensée. Öcalan s’appuie sur le cadre de réflexion pour le projet et non sur le cadre du parti. Cependant, il est très difficile de créer de tels cadres. Malheureusement, la plupart des cadres que nous avons ici sont des cadres du parti et non des cadres de la pensée » (Entretien, 5 novembre 2021).

De même, une autre personne que nous avons interviewée, Ibram Bozan, un journaliste de Kobanê et qui se décrit comme Apoci [Aposite], affirmerait : « Lorsque ce projet a été mis en pratique, il y avait des gens – des cadres – qui ont intentionnellement transformé ce projet en slogans rigides. Ce faisant, ils ont gravement nui au projet et à la philosophie d’Öcalan. Certains l’ont fait intentionnellement, d’autres par ignorance. Ceux qui l’ont fait intentionnellement veulent avoir plus de pouvoir et s’élever au rang d’un niveau supérieur. Par exemple, ils disaient : « Nous ne croyons pas à la loi parce qu’Öcalan a critiqué la rigidité de la loi ». Sous ce prétexte, ils se font la loi, et ils agissent selon leurs caprices personnels. Ils n’agissent pas selon des lois ou des mesures. Ils pourraient dire : « Je n’aime pas cette personne, alors il faut l’exclure. « L’exclu pourrait être sans emploi et n’avoir aucune place dans l’administration. Et il y a beaucoup d’exemples réels comme celui-ci. Bien sûr, nous ne pouvons pas porter un jugement définitif sur l’échec ou non du projet. C’est vrai que ça fait 10 ans, mais pendant ces années le Rojava a toujours été en guerre et en danger. Il y a eu des guerres constantes au cours de ces années : l’attaque de Kobanê, l’occupation d’Afrin, de Serê Kanîyê et de Tel Abyad, et la guerre contre l’EI. Il y a eu quelques changements. Par exemple, la libération des femmes. Pour mettre un nouveau projet en pratique, vous avez besoin d’un environnement sûr. Au Rojava, il existe de nombreux facteurs externes qui l’influencent fortement. Il faut arrêter la guerre pour qu’on puisse vraiment voir comment les choses vont se passer » (Entretien, 7 novembre 2021).

Les Unités de défense du peuple, ou YPG, ont été officiellement créées en 2012, aux côtés des Unités de protection des femmes, ou YPJ. Ces organisations se sont rapidement développées et, selon Allsopp et van Wilgenburg, les YPG se sont rapidement transformées, sous la direction du commandant vétéran du PKK, Xebat Derik, en une sorte de « force de sécurité quasi-étatique ». En 2017, les rangs des YPG comptaient environ 50 000 soldats. Bien qu’il soit controversé de l’admettre, il semblerait que de nombreuses unités des YPG aient été « commandées par des vétérans du PKK », qui fournissent ainsi la « structure ‘squelettique’ de l’organisation…, ‘étoffée’ par des recrues locales » (2019, p.65).

Le YPG est formellement autonome du PYD, mais il est clairement aligné sur la révolution. A partir de la mi-2014, elle viendrait se compléter des Unités d’autodéfense, créées en vue du service militaire obligatoire. À partir de 2015, les YPG formeront l’ossature d’une alliance militaire avec d’autres milices ethniquement composées, y compris les forces arabes et syriaques, connues sous le nom de Forces démocratiques syriennes, ou SDF, qui se sont réunies au cours de la lutte contre l’EI, et qui , dans cette lutte, a forgé une relation de travail étroite avec l’armée américaine, malgré les objections véhémentes de l’allié américain de l’OTAN, la Turquie.

Ce sont les réalisations des YPG et des YPJ, leur efficacité dans la guerre contre l’Etat islamique, pour lesquelles les forces révolutionnaires au pouvoir au Rojava ont suscité le plus d’éloges et d’attention. Le modèle de société démocratique et confédéral pour lequel ils prétendent se battre a cependant reçu beaucoup moins d’attention.

Comment fonctionnent les assemblées populaires ou les conseils locaux ? Allsopp et van Wilgenburg ont réussi à mener une enquête auprès de quelque 180 personnes sélectionnées au hasard dans les cantons de Jazira et Kobani, dans le but d’évaluer les attitudes des citoyens locaux à l’égard de leurs nouvelles institutions de démocratie directe. Ce qu’ils ont trouvé est quelque peu troublant et met certainement en évidence certains des défis de la construction d’une société démocratique et confédérale qui soit vraiment à la hauteur de l’objectif d’« ouvrir un espace politique à toutes les couches sociales et permettre à divers groupes politiques de s’exprimer ». eux-mêmes » (Öcalan, 2011b , p.26).

Pour commencer, Allsopp et van Wilgenburg ont constaté qu’il y avait un niveau relativement élevé de non-participation aux assemblées populaires. En effet, un bon tiers de leurs interlocuteurs ont fourni volontairement, sans même qu’on leur demande, l’information qu’ils n’ont pas participé à ces assemblées. « La participation au système communal était limitée », concluent Allsopp et van Wilgenburg (2019, p.144). Leur affirmation selon laquelle cette limitation en termes de taux de participation populaire a beaucoup à voir avec la « idéologisation du système » perçue, c’est-à-dire son « apparence partisane » (2019, p.144), est particulièrement intéressante. À cette fin, ils soutiennent que les « communes étaient largement signalées comme étant dominées par des sympathisants du PYD ( hevals), sinon par les membres eux-mêmes, et les sujets discutés et les décisions prises reflétaient les intérêts de l’administration dirigée par le PYD » (2019, p.145). De plus, poursuivent-ils, il y avait «de nombreuses affirmations selon lesquelles la prise de décision était limitée à ceux liés à l’administration du PYD», que «la prise en compte ou non des opinions des participants dépendait de leurs relations personnelles», et même que «des discussions et des processus communs étaient une façade » (2019, p.145). Encore plus troublant, rapportent-ils, « les enquêtes contenaient également des preuves que certaines personnes ne se sentaient pas libres d’exprimer leurs opinions si elles pouvaient différer de la doctrine ou de l’idéologie du PYD » (2019, p.145). Dans l’ensemble, et peut-être le plus accablant, insistent-ils, « [l]es habitants ont fait part de leurs inquiétudes quant au fait que les décisions n’étaient pas motivées par les processus ou les produits de la démocratie directe, mais plutôt qu’elles avaient déjà été prises et que la discussion avait fourni [mais] une illusion de consultation » ( 2019, p.147).

En résumé, ce qu’Allsopp et van Wilgenburg ont découvert, c’est que « le développement de l’administration après 2012 s’est produit du haut vers le bas, à partir du PYD, et c’était une tentative de stimuler et de réaliser une révolution populaire ; » mais que cette « mise en œuvre descendante dirigée par le PYD… [a] conduit à la méfiance à l’égard de ses institutions par une grande partie de la population qui n’est pas politiquement favorable au PYD et opposée à la domination d’un parti politique » (2019, p.147 ; cf. Colsanti et al., 2018).

Thomas Schmidinger est d’accord avec l’évaluation critique d’Allsopp et van Wilgenburg du fonctionnement du système des conseils, de ses exclusions et limitations dans la pratique. Il soutient que, bien que, « en théorie », le système des conseils soit « basé sur la démocratie directe », il est en fait « dominé par les partisans du PYD et les organisations de façade de ce dernier ». En effet, poursuit-il, un peu provocateur, en interrogeant, « à l’instar d’autres systèmes de conseils historiques comme dans l’ex-Union soviétique, la question est de savoir qui détient réellement le pouvoir politique : est-ce, finalement, vraiment ‘tout le pouvoir’ ? aux conseils », ou est-ce, après tout, encore « tout le pouvoir au parti », voire à l’armée, c’est-à-dire, en l’occurrence, les YPG ? (2018, p.134).

Schmidinger rejette comme idéalisation romantique, sinon propagande délibérée, l’évaluation des « militants proches du PKK/PYD », tels que Knapp, Flach et Ayboga, dont le récit pionnier, Revolution in Rojava , avait affirmé que le système des conseils équivalait à rien de moins que « la réalisation de la théorie politique de l’éco-anarchiste américain Murray Bookchin et la « tentative d’unification des […] concepts d’autonomie démocratique, de confédéralisme et de République démocratique à petite échelle » (2018 , p.134). Mais en même temps, il conteste aussi les récits « d’observateurs moins enthousiastes », comme le politologue Michael Gunter, selon qui « les dirigeants du PKK dans les montagnes de Qandil… sont ceux qui exercent un véritable contrôle » (2018 , p.134).

Comme Gunter, Schmidinger insiste en fait sur le fait qu' »[il] existe des indications selon lesquelles les YPG, et, via les YPG, le siège du PKK à Qandil, ont le dernier mot sur les questions décisives ». Il soutient en outre que « [l]a longue guerre civile a certainement contribué à renforcer le rôle des militaires, c’est-à-dire des YPG », notant à cet égard que « [l]es membres de les milices concurrentes dans la guerre civile syrienne ont toujours considéré les commandants des YPG comme leurs interlocuteurs sérieux, et non les représentants des structures politiques. Même ainsi, d’un autre côté, il insiste également sur le fait que « le système des conseils joue un rôle important dans… les petites décisions administratives quotidiennes et l’approvisionnement de la population ; » que les communes fournissent d’importantes « boucles de rétroaction et organisateurs locaux ; » qu’ils « assurent aussi la propagande et la diffusion du modèle social auquel le PYD aspire ; « et enfin, que, particulièrement en ce qui concerne le rôle des femmes dans la société kurde, les conseils jouent un rôle important dans la réforme d’une société extrêmement patriarcale » (2018, p.135). Le dernier point, à propos du rôle des femmes dans le système des conseils, en est un dont Allsopp et van Wilgenburg ont également rapporté que nombre de leurs personnes interrogées avaient mentionné, dans une veine positive (voir Dirik, 2018 ; Rasit et Kolokotronis, 2020).

Schmidinger poursuit en soulignant que « l’un des plus gros problèmes du nouveau système reste le manque de soutien d’un grand nombre de partis kurdes », bien qu’il ajoute également que « depuis la mise en place de l’auto-administration au Rojava l’opposition au PYD s’est… érodée » (2018, pp.135-136). Il évoque en détail les contours et le contenu d’un conflit intra-kurde toujours présent, qui s’intensifie parfois, entre le PYD et les forces alignées sur le gouvernement régional kurde de Barzani en Irak, avant de conclure qu’au fil du temps, « l’opposition au PYD [est devenu] plus fragmenté qu’au début de l’autonomie du Rojava » (2018, p.137).

De manière intéressante, Schmidinger diagnostique également l’existence de fissures et de factions au sein du PYD, soulignant notamment l’ascension dans ses rangs de certains éléments opportunistes, certains qui avant 2012 avaient « déjà occupé des postes élevés sous le régime Baath », et même quelques « grands hommes d’affaires » notables, ce qui était une source de ressentiment parmi « beaucoup d’anciens gauchistes du parti » (2018, p.137). La nouvelle importance de ces éléments opportunistes, note Schmidinger, « suit une certaine logique dans l’exercice du pouvoir [qui] confronte toujours les sociétés en pleine tourmente politique à des défis massifs » (2018, p.138). Néanmoins, semble-t-il simultanément suggérer, ce phénomène semblait être une source de désenchantement non seulement pour les partisans de longue date du parti, mais aussi pour la population en général.

En ce qui concerne l’humeur de la population en général, Schmidinger diagnostique également un refroidissement assez rapide et sérieux de l’enthousiasme révolutionnaire initial, associé en particulier au début de la guerre avec l’EI. Il note qu’en 2013, lorsqu’il effectuait pour la première fois des travaux de terrain dans la région, « une atmosphère révolutionnaire prévalait », que bien que « [l]es gens souffraient de goulots d’étranglement et d’incertitude, [ils] descendaient toujours dans la rue chaque semaine et hérissée d’espoir et de dynamisme. Cependant, déjà en 2014, « peu de cette atmosphère révolutionnaire était encore palpable parmi la population ordinaire », en effet, que l’humeur optimiste initiale avait été remplacée « par l’ambiance typique d’une guerre civile » (2018, p.138).

En somme, l’image globale du fonctionnement des assemblées populaires, du moins telle qu’elle est dépeinte par des gens comme Allsopp et van Wilgenburg, et par Schmidinger, est assez éloignée de l’évaluation plus optimiste fournie par Knapp, Flach et Ayboga, qui jugent « la prolifération des communes au Rojava…, ainsi que le développement d’une économie communale » pour être « les expressions d’une alternative à la modernité capitaliste, développée lentement mais sûrement » (2016, p.120).

Nos entretiens avec des personnes proches du mouvement au Rojava tendent à renforcer certaines des observations critiques faites par des étrangers sur les limites de la démocratie ascendante et populaire dans la révolution. Par exemple, dans cette veine, Ibram Bozan se plaindrait : « La commune ne fait que de petites tâches bureaucratiques et fournit aux gens des bonbonnes de gaz et du pain. Il n’a aucun pouvoir réel. Les décisions viennent d’en haut et la commune ne fait que les mettre en œuvre » (Entretien, 7 novembre 2021). De même, une autre personne que nous avons interrogée, qui a demandé à n’être identifiée qu’en tant que citoyen du Rojava, affirme : « Un des problèmes du système communal est que les conseils, qui devraient être élus par les communes et prendre leurs décisions en fonction des communes, sont complètement séparés des communes. Les membres des conseils sont nommés par l’administration et ils prennent des décisions, et ils ne se soucient pas des communes. Les communes devraient être la base fondamentale de toutes les institutions de l’administration. Mais en réalité, les communes sont cantonnées à de simples fonctions de service sans pouvoir réel comme il se doit » (Entretien, 3 novembre 2021).

Quelle est la portée de cette analyse du point de vue de la théorie révolutionnaire ? David Graeber, qui s’est rendu deux fois dans la région avant sa disparition prématurée, a diagnostiqué une situation de double pouvoir, entre, d’une part, « l’auto-administration démocratique, qui ressemble beaucoup à un gouvernement, rempli de ministères, de parlement et de tribunaux supérieurs » et, d’autre part, « les structures ascendantes… où l’initiative découle entièrement des assemblées populaires » (2016, p.xvii). Dans le même ordre d’idées, Nazan Üstündag a insisté sur le fait que « la relation entre le gouvernement cantonal et les assemblées » est mieux conçue « en termes d’autodéfense », que les institutions ascendantes de démocratie directe « seront le moyen par lequel les localités maintiennent leur autonomie vis-à-vis des gouvernements cantonaux, défaire les prétentions de ces derniers à l’étatisme, et finalement s’approprier leurs fonctions, les prouver redondants » (2016, p.203). De telles évaluations sembleraient encore exagérer l’étendue de la démocratie autonome, ascendante et populaire à l’œuvre, et devraient donc être critiquées pour confondre les mots d’ordre de la révolution avec la dynamique réelle du pouvoir. Pour exprimer ce point peut-être de manière provocatrice, bien que Graeber et Üstündag soient conscients de ce que nous avons appelé ci-dessus le péril de l’administrateur politique, ils sous-estiment néanmoins tous deux considérablement le péril du léviathan militaire, malgré l’accent explicite mis par Üstündag sur le thème de l’auto- la défense.


Vers la démocratisation de l’économie ?

Ce qui nous amène à la question de « l’économie communautaire ». Knapp, Flach et Ayboga ont salué la naissance de rien de moins qu’une nouvelle « économie sociale » dans le Rojava révolutionnaire, qui, selon eux, fonctionne plus ou moins conformément aux principes du confédéralisme démocratique tels qu’énoncés par Öcalan, et qui peut donc être « se distingue à la fois du néolibéralisme de la modernité capitaliste et du capitalisme d’État du socialisme réel » (2016, p.197). Cette économie sociale, selon eux, « devait être confiée aux mains de la société, qui mettrait en œuvre des activités économiques dans les rues résidentielles, les villages, les quartiers, les districts et les cantons » (2016, p.198).

Ils soulignent en particulier la multiplication des coopératives agricoles initiées par les communes. Ils soulignent qu’environ 80% des terres du Rojava avaient été nationalisées par le régime syrien, et qu’après la révolution, cela a été remis aux communes. Les 20% restants, notent-ils, restent entre les mains de grands propriétaires terriens. Ceci parce que, affirment-ils, les nouvelles autorités révolutionnaires « rejettent l’usage de la force, de sorte qu’aucune grande propriété foncière n’a été expropriée » (2016, p.199). Même ainsi, poursuivent-ils, la diversité de l’économie coopérative « s’épanouit d’année en année » et, soulignent-ils en outre, les forces révolutionnaires se sont « fixé pour objectif d’étendre les coopératives à autant de secteurs de l’économie que possible et de les rendre , dans un avenir proche, la forme économique dominante » (2016, p.200). À cette fin, ils mettent en avant la création de plusieurs coopératives féminines.

Ces coopératives proliférantes, à leur tour, sont en principe soumises au contrôle du système des conseils. Car, insistent-ils, « dans l’économie sociale du Rojava, les besoins ne sont pas déterminés par l’État ou le capital mais par les communes » (2016, p.205). S’ils admettent que « d’autres formes de commerce et d’économie existent également au Rojava », ils affirment néanmoins que « le modèle d’économie sociale se répand rapidement » (2016, p.206). A ce titre, ils peuvent conclure, plutôt avec espoir, que depuis 2012, malgré un embargo brutal poussé par la Turquie, destiné à « affamer à mort leur modèle social et politique », le Rojava a pourtant « développé, progressivement, une forme économique exceptionnelle » (2016, p.207, 209).

Pour leur part, Allsopp et van Wilgenburg observent que « l’organisation économique autour des communes et le développement des coopératives ont, dans de nombreux cas, atténué les pressions économiques et facilité la coopération nécessaire sur la répartition des ressources et des services rares ». Même ainsi, s’empressent-ils d’ajouter, la réalisation « d’objectifs économiques plus larges… a été entravée par la guerre, la dépendance vis-à-vis de l’approvisionnement extérieur en biens et services, ainsi que par les divisions politiques qui ont empêché la coopération ». Allsopp et van Wilgenburg interprètent le conflit comme ayant « fourni les conditions pour réorganiser la société et la production locales autour du modèle d’autonomie démocratique ». Dans le même temps, cependant, ils soulignent que « les incertitudes inévitables sur l’avenir étaient des obstacles à la réalisation des objectifs économiques de l’administration et à leur pérennité ». À cette fin, ils soulignent comment « les effets négatifs sur les salaires, les prix, la production et la migration de la population, entre autres facteurs, ont accru les difficultés générales et restreint les revenus et les ressources ». En conséquence, ils soulignent la prévalence de «la dépendance à l’égard de l’entreprise privée, du commerce du marché noir et gris et des envois de fonds externes, pour répondre aux besoins fondamentaux des individus et des familles», le tout fonctionnant «en parallèle à l’activité économique coopérative organisée» (2019, p.102).

Allsopp et van Wilgenburg poursuivent en soulignant que « [l]e budget des administrations locales provenait principalement des revenus pétroliers, des taxes sur le carburant et l’agriculture et des droits d’importation ». Ils soulignent que la guerre a eu un effet négatif grave sur les niveaux de production et que « les fermetures de frontières et les restrictions commerciales » ont eu un impact négatif sur « la disponibilité et les prix des biens importés » (2019, p.103).

En ce qui concerne le pétrole, ils notent que sa « production reste limitée » et que les revenus restent incomparables aux niveaux d’avant-guerre, bien qu’ils signalent également que « l’absence de commerce sur le marché noir avec le gouvernement Assad, ainsi qu’avec le KRG, » et les taxes sur le pétrole produit par l’Etat islamique, « transitant par le territoire détenu par les YPG », ont largement été accusées d’avoir contribué aux revenus de l’administration (2019, p.104).

C’est l’image d’une économie assez dévastée par la guerre. Ils soulignent en particulier le fait que « les difficultés [e]conomiques et les difficultés à satisfaire les besoins fondamentaux ont accru la migration des Kurdes de Syrie vers l’Europe, la Turquie et la région du Kurdistan [d’Irak] », tout en « produisant] des dépendances vis-à-vis de le commerce alternatif du marché noir/gris ou les envois de fonds de parents à l’étranger » (2019, p.107).

Ils admettent que « [l]es initiatives visant à développer l’économie sociale et les coopératives et à distribuer des services selon ce modèle ont aidé à réguler l’économie de guerre ». Même ainsi, dans le même temps, ils soulignent que « [l]’existence de couches d’économies parallèles […] liait intrinsèquement le nord de la Syrie à l’intérieur de la Syrie et à ses voisins », et que ces liens « sap[aient] ainsi les tentatives de développement ». autosuffisance » (2019, p.109).

Schmidinger va encore plus loin en relativisant les avancées vers l’économie dite « sociale » ou « communale ». Il souligne que, malgré toutes les fanfaronnades sur la création d’une nouvelle économie « alternative », « ni l’auto-administration kurde ni les économistes indépendants ne sont en mesure de donner des faits et des chiffres fiables à cet égard » (2018, p.120 ). En ce qui concerne l’exemple largement vanté des coopératives de femmes, il soutient que, « du point de vue de l’économie dans son ensemble, ces coopératives… jouent un rôle relativement peu important » (2018, p.121). Il ne considère pas non plus les autres coopératives comme si importantes. Au contraire, il insiste sur le fait que, dans l’ensemble, « les nouvelles coopératives ne représentent guère une « économie alternative » ». En effet, à cette fin, soutient-il, « l’économie du Rojava est basée sur un mélange d’économie de guerre, de petit capitalisme et de production alimentaire de subsistance au sein de laquelle les coopératives mènent une existence de niche au lieu de représenter un nouveau système économique » (2018, p. 121).

Comme Allsopp et van Wilgenburg, Schmidinger souligne lui aussi l’importance de l’économie du marché noir, qualifiant la « contrebande » en particulier de « facteur économique important ». Selon Schmidinger, la fermeture des frontières a créé cette « opportunité », transformant « la contrebande de toutes sortes de marchandises en un commerce attractif », dans lequel, insiste-t-il, « tant les clans familiaux que les structures partisanes et militaires sont impliqués » (2018 , p.121). Parallèlement à la contrebande, et « malgré tous les combats », ajoute-t-il, « il y a aussi un commerce intra-syrien intense qui, dans le cas du Rojava, a même traversé les zones tenues par l’EI » (2018, p.121).

Outre les passeurs et les commerçants, les « financiers informels » constituent une autre partie importante de « la nouvelle classe supérieure ». Ces financiers répondent à la fois au « désir des réfugiés de déposer leur argent en toute sécurité en Europe » et contribuent à faciliter les envois de fonds depuis l’étranger, qui, insiste Schmidinger, « constituent une part de plus en plus importante des revenus de la région » (2018, pp.122- 123).

Les bénéfices réalisés par les passeurs, les commerçants et les financiers informels ne sont pas non plus réinvestis dans des entreprises productives, ajoute Schmidinger. Ceci en raison du risque élevé de tels investissements dans un contexte de guerre civile en général, mais aussi, plus particulièrement, parce que « la sécurité juridique des investissements n’existe tout simplement pas » (2018, p.123).

Enfin, Schmidinger souligne qu’« aucune évaluation de la situation économique ne peut ignorer le fait que de nombreux articles sont devenus des produits de luxe au cours des dernières années…, inabordables pour un nombre croissant de Rojavanais » (2018, p.123). En outre, il soutient que ces « pénuries liées à la guerre [ont été] aggravées par la présence au Rojava de plus d’un demi-million de personnes déplacées à l’intérieur du pays (PDI) en provenance d’autres parties de la Syrie », une situation rendue encore plus compliquée par la fait que « [l]es grandes ONG internationales y sont pratiquement inexistantes » (2018, p.123).

La situation économique plutôt grave, telle que décrite assez sobrement par Allsopp et van Wilgenburg, et encore plus brutalement par Schmidinger, sonne certainement bien loin du scénario apparemment utopique décrit dans des récits plus enthousiastes, comme celui fourni par Knapp, Flach et Ayboga.

Une contribution plus récente, d’Azize Aslan, qui écrit dans une perspective clairement proche du mouvement, bien que dans une veine expressément autocritique, tend à confirmer certaines des observations les plus pessimistes faites par des étrangers sur les limites de la socialisation de l’économie dans le contexte de la guerre en cours. À cette fin, elle soutient que « la nécessité d’une économie anticapitaliste n’est pas suffisamment intériorisée et valorisée par les cadres et les dirigeants politiques, ni par les peuples [du Rojava] » (2021, p.27). Plus précisément, s’agissant du sort des initiatives coopératives, elle va même jusqu’à conclure que « la situation commune des coopératives au Rojava est, dans une certaine mesure, celle de l’effondrement et de la distanciation par rapport à l’économie sociale » ( 2021, p.325). Elle cite en outre le chef de la commission du commerce, qui admet franchement que « [c]’est une économie de guerre » (2021, p.255). Dans ce sens, il lui a expliqué, sans ambages, la centralité du négoce pétrolier par rapport au budget administratif. Dans ses mots : « Nous sommes une société qui est en guerre, nous n’avons pas d’autre revenu que le pétrole. Sans pétrole, nous ne pouvons pas payer les salaires, nous ne pouvons pas maintenir les YPG, nous ne pouvons pas acheter d’armes. On ne peut pas non plus y renoncer simplement parce que ce n’est pas écologique, simplement parce que la matière est plus vitale que ça, c’est une question de vie ou de mort pour nous » (2021, p.241). nous ne pouvons pas maintenir les YPG, nous ne pouvons pas acheter d’armes. On ne peut pas non plus y renoncer simplement parce que ce n’est pas écologique, simplement parce que la matière est plus vitale que ça, c’est une question de vie ou de mort pour nous » (2021, p.241). nous ne pouvons pas maintenir les YPG, nous ne pouvons pas acheter d’armes. On ne peut pas non plus y renoncer simplement parce que ce n’est pas écologique, simplement parce que la matière est plus vitale que ça, c’est une question de vie ou de mort pour nous » (2021, p.241).

Et en effet, dans nos propres entretiens avec des personnes associées au mouvement au Rojava, nous avons également rencontré beaucoup de pessimisme, ainsi que de mécontentement, quant aux limites de la démocratisation de l’économie. Par exemple, un membre du Comité kurde de jinéologie a formulé la critique suivante : « L’économie coopérative devrait être la base de notre projet. Mais même les coopératives existantes étaient monopolisées par des personnes travaillant dans le domaine économique et proches de l’administration. Par exemple, à Şehba, pour soutenir les gens, l’administration a accordé des crédits financiers aux gens pour construire des projets économiques. Cependant, seules les personnes proches de l’administration ont reçu ces crédits financiers, mais pas les pauvres. C’est un gros problème. Beaucoup de gens s’en sont plaints » (Entretien, 11 novembre 2021). Elle le ferait, en outre, poursuivre en établissant un lien explicite entre l’échec de la construction d’une économie juste et l’échec de la construction d’une société écologique. Selon ses mots : « Pour Öcalan, construire une société écologique signifie créer une économie juste. Une telle économie ne devrait pas nuire à l’environnement. C’est la perspective de la jinéologie, qui souligne que tous les aspects de la vie ne doivent pas être séparés. Ils sont interconnectés, s’influencent mutuellement et ne doivent pas se nuire. La politique doit être au service de l’économie, l’économie doit être au service de l’écologie, l’écologie doit être au service de l’humanité et la démographie doit être écologique. La jinéologie analyse très bien cela. Par conséquent, pour Öcalan, les projets économiques doivent être écologiques. En fait, l’un des principaux piliers de la « nation démocratique » est l’écologie. Malheureusement, tous les projets économiques que nous avons nuisent à l’écologie. Par example, creuser des puits pour obtenir de l’eau est nocif pour l’écologie. Les gens creusent des puits sans aucune restriction. Cela montre qu’il y a un manque de sensibilisation. Les projets économiques qui ont été réalisés et proposés ne servent pas notre projet. Ils contredisent notre projet. Les projets économiques qui se font ici sont les mêmes que ceux de l’État » (Entretien, 11 novembre 2021).

Vers une durabilité écologique ?

Compte tenu des difficultés rencontrées dans les efforts pour surmonter la hiérarchie sous toutes ses formes, y compris les obstacles à la construction d’assemblées véritablement populaires, qui fonctionnent bien, de bas en haut, ainsi que les progrès très limités vers une démocratisation complète de la vie économique, en raison surtout mais pas seulement dans le contexte de la guerre totale, il ne faut pas s’étonner que les mesures concrètes prises vers la réalisation de la durabilité écologique, malgré l’accent mis par le discours sur celle-ci, aient été rares et espacées.

Bien que de telles étapes ne soient pas inexistantes. Knapp, Flach et Ayboga documentent dans leur livre l’accent mis par les autorités révolutionnaires sur la poursuite à la fois de la diversification des cultures et de l’utilisation des déchets organiques comme engrais, en particulier. La Commune internationaliste du Rojava documente en outre certains efforts spécifiques à cet égard, et mentionne également quelques initiatives importantes axées sur la préservation de l’eau et l’élimination écologique des déchets, dans le chapitre sur les «défis écologiques» de son livre, Make Rojava Green Again(2018). Mais comme le titre de son chapitre, qui fait écho au même titre d’un chapitre du livre par ailleurs très optimiste de Knapp, Flach et Aboyga, le suggère définitivement, lorsqu’il s’agit de l’objectif ultime et du pilier de la durabilité écologique, même les plus proches du révolutionnaire sont prêtes à admettre que, bien plus que leurs réalisations, ce qu’il faut souligner, c’est l’ensemble des immenses défis auxquels elles sont confrontées (voir aussi Hunt, 2019).

De tels défis ne doivent pas être sous-estimés, même si la lutte pour surmonter toutes les hiérarchies sociales, politiques et économiques était beaucoup plus avancée. Car en effet, comme l’a observé Stephen Hunt, la transition vers la durabilité écologique nécessiterait « une rupture rapide avec l’économie mondiale basée sur les combustibles fossiles », une tâche aussi urgente qu’il est presque impossible de l’imaginer dans un contexte d’attaques militaires et de crise économique. embargos (in Hunt, 2021 , p.xiv).

De plus, comme Hoffman et Matin (2021) l’ont souligné avec perspicacité, la «dépendance de la région vis-à-vis du pétrole et de ses revenus, que ce soit de manière pragmatique ou sous la contrainte budgétaire, contredit fondamentalement les principes centraux de« l’écologie sociale »de Bookchin et de l’agriculture coopérative et biologique» sur laquelle elle est censée être fondée. Ils mentionnent, à juste titre, à cet égard, que Bookchin a en fait « identifié les hydrocarbures non seulement comme une source de dégradation environnementale, mais aussi sociale ».

La présence militaire américaine dans la région a bien sûr beaucoup à voir avec l’infrastructure pétrolière ( Aslan, 2021, p.242). C’est sans doute la collaboration avec les Américains qui a jusqu’à présent empêché une invasion totale des forces turques pour mettre fin une fois pour toutes à l’expérience révolutionnaire au Rojava. Cependant, il convient de noter qu’une telle collaboration s’est finalement avérée inefficace pour arrêter l’invasion et le nettoyage ethnique qui a suivi du canton le plus à l’ouest de la région, Afrin, en 2018, ou la nouvelle incursion dans le nord-est de la Syrie par les forces turques l’année suivante. . Même ainsi, dans la mesure où l’existence continue de la révolution au Rojava dépend de la collaboration avec la principale puissance impérialiste mondiale et l’allié de l’OTAN de la Turquie, une rupture avec l’économie mondiale basée sur les combustibles fossiles semble particulièrement difficile à comprendre. D’ailleurs, il ne semble pas du tout probable que, même dans le scénario post-conflit optimal, avec l’incorporation éventuelle de la région dans une république syrienne démocratisée et fédéralisée, y aurait-il non plus des circonstances propices à une telle rupture. Il y a donc ce problème ou dilemme majeur, que nous ne pouvons pas nous permettre d’oublier ou de minimiser du point de vue de l’écologie sociale.

Ensuite, il y a l’autre question cruciale de la rareté de la ressource en eau, dont dépendent nécessairement les formes d’agriculture décentralisées et écologiques, promues par les autorités révolutionnaires et poursuivies par des entreprises coopératives responsables devant les communes. Hoffman et Matin (2021) sont à nouveau perspicaces en mentionnant le fait que « dans les conditions spécifiques du nord de la Syrie, cela inclut également les infrastructures hydrauliques construites par la République arabe syrienne, qui, à leur tour, dépendent du contrôle en amont de la fleuve Euphrate par la Turquie. Une grave vulnérabilité, c’est le moins qu’on puisse dire. Et une qui a été considérablement exacerbée « en raison des actions de la Turquie et de ses mandataires suite à leur occupation militaire des zones frontalières en 2019 », un point auquel Nick Hildyard (2021) a récemment cherché à attirer l’attention. Pour être précis, Hildyard a déploré comment « depuis que… la milice soutenue par la Turquie a pris le contrôle de la station d’eau d’Allouk, située près de la ville de Ras al-Ain (Serekaniye), l’approvisionnement en eau du nord-est de la Syrie a été interrompu à plusieurs reprises. par les autorités turques. Cela s’ajoute au fait que, comme le souligne Hildyard, « [b] en raison de la construction de barrages et de projets d’irrigation en Turquie, le débit en aval du fleuve [Euphrate] a été réduit de 40 à 45 % depuis la début des années 1970, la Turquie utilisant délibérément sa capacité de stockage pour faire pression sur ses voisins riverains, notamment en période de conflit.

Ainsi, il s’avère que l’autonomie pour pratiquer des formes d’agriculture écologiquement durables se heurte à deux obstacles géopolitiques sérieux, tous deux liés à l’hostilité implacable de la Turquie : le premier, lié à l’insertion presque inévitable de la région dans le paysage fossile mondial -économie basée sur le carburant ; et le second, associé à la vulnérabilité particulière de la région et à sa dépendance en matière d’accès à l’eau. En somme, l’abondance relative d’une ressource, le pétrole, et la rareté relative d’une autre, l’eau, semblent toutes deux lier inextricablement le sort de l’expérience révolutionnaire au Rojava au contexte géopolitique plus large et à la dynamique dans laquelle elle est inévitablement mêlée.

Et encore, dans nos entretiens avec des personnes au Rojava proches du mouvement, nous avons rencontré des appréciations très dures, voire dégrisantes, sur les limites des initiatives écologiques entreprises par les forces révolutionnaires là-bas. Dans cette veine, l’un des membres fondateurs de la Greentree Initiative, Ziwar Şêxo, formulerait la critique suivante : « Sur le plan écologique, l’auto-administration n’est restée qu’une théorie. Ils n’ont parlé que d’écologie, qui est un aspect du projet, de manière propagandiste. Cependant, dans la pratique, la Commission d’écologie est liée à la municipalité, qui concentre ses efforts sur les questions de service, comme le nettoyage des ordures, le pavage des rues, etc. Ainsi, le Bureau de l’écologie de la municipalité n’est qu’une forme sans fonction. Cela s’applique également au Conseil administratif de l’écologie à Jazira, qui est également très faible. Depuis 2020,

Conclusion

Quelles leçons peut-on tirer de l’analyse ci-dessus de l’expérience du Rojava pour le paradigme de l’écologie sociale ? Terminons en en mentionnant brièvement trois. Un premier enseignement porte sur les conditions dans lesquelles le scénario de la « dualité de pouvoir » a été surmonté, et par conséquent, comment les forces révolutionnaires ont réussi à asseoir leur hégémonie sur tout le nord-est de la Syrie. Le recul de l’État syrien, dans un contexte de guerre civile, a créé la situation révolutionnaire. L’efficacité des forces armées affiliées au Mouvement de libération kurde d’inspiration Öcalan est ce qui a assuré l’issue révolutionnaire de cette conjoncture. Mais ces circonstances de retrait de l’État et de prise de contrôle par les paramilitaires ne se sont pas avérées propices à la consolidation d’un contrôle ascendant et démocratique direct. Au contraire, ils ont prêté quelque chose d’une saveur descendante, militariste et partisane à la construction et à la consolidation des assemblées populaires.

Un deuxième enseignement a trait aux difficultés d’avancer vers la démocratisation de la vie économique dans un contexte de guerre civile. La prolifération d’entreprises coopératives, responsables devant les communes, semble avoir été quelque peu éclipsée par la dépendance des autorités révolutionnaires aux revenus pétroliers, ainsi que par les difficultés et les «opportunités» présentées par la fermeture des frontières et une économie de guerre, qui à son tour a conduit à une certaine prévalence de la contrebande, du commerce et de la finance informelle. Plutôt que le marché noir constituant une niche dans la transformation progressive vers une économie sociale, la réalité semblerait être l’inverse. La transition vers la démocratisation, peut-on conclure, est très entravée par l’introduction de la rareté généralisée qui accompagne la guerre.

Une troisième leçon a trait à la façon dont l’autonomie pour poursuivre la durabilité écologique peut être minée par un contexte géopolitique hostile. D’une part, l’addiction au pétrole s’avère particulièrement difficile à vaincre dans un contexte où, non seulement une guerre doit être financée, mais aussi, la survie même de l’expérience révolutionnaire finit par dépendre de la collaboration avec la première puissance impérialiste mondiale. D’autre part, l’accès à la ressource cruciale mais rare de l’eau, dont dépendent nécessairement les formes décentralisées et écologiques d’agriculture, a été à plusieurs reprises et de plus en plus menacé par un État turc hostile, qui contrôle les flux d’eau en amont le long de l’Euphrate. Ce qui montre finalement le grain de vérité de la vieille maxime selon laquelle, à long terme, pour qu’une révolution survive, il est impératif qu’elle se propage. Mais ce point, à son tour, nous oblige à poser la question difficile : pourrait-il se propager sans guerre ?

 
Article d’origine à lire en anglais sur le site frontiersin.org

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