TURQUIE. Pas de justice en vue pour les 34 victimes kurdes de Roboski 10 ans après le massacre

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TURQUIE / BAKUR – Il y a dix ans, 34 Kurdes, pour la plupart des adolescents, ont été tuées par des avions de guerre turcs alors qu’ils rentraient du Kurdistan du Sud avec de la marchandise de « contrebande » (kolbarî). Alors que les familles pleuraient encore leurs enfants massacrés et que leurs assassins restaient impunis, voire, félicités par le pouvoir, l’armée turque a tué un autre enfant kolbar à Roboski en mai 2016, car tuer les Kurdes est le sport national turc depuis un siècle… 10 après, personne ne s’attend à ce que la justice soit rendue pour ce crime d’État mais personne ne l’oublie non plus car le peuple kurde croit en la victoire dans sa lutte contre le colonialisme turco-perso-arabe au Kurdistan.
 
Le massacre de Roboski fût le prélude de nouveaux massacres de Kurdes
 
Le 28 décembre 2011, 34 civils kurdes, dont 19 enfants, étaient tués par des avions de guerre turcs à Roboski. DIx ans après ce meurtre de masse délibéré, les responsables de ce massacre n’ont pas été traduits en justice, pire, depuis, la Turquie a massacré d’autres civils kurdes à l’intérieur de ses frontières mais aussi au Rojava, dans le nord de la Syrie, et dans la région yézidie de Shengal, ainsi qu’au Kurdistan d’Irak, en toute impunité.
 
Dans la nuit du 28 décembre 2011, des avions de combat turcs ont bombardé une zone à la frontière avec le sud du Kurdistan (Kurdistan irakien). Les bombes ont tué 34 Kurdes, principalement des adolescents, sur le chemin du retour de la frontière irakienne qu’ils avaient traversée pour le « commerce frontalier » des villages de Gülyazı (Bejuh) et Ortasu (Roboskî) dans le quartier Uludere (Qileban) de Şırnak (Şirnex). Dix ans après ce massacre, les familles des victimes ne croient pas en la justice turque alors qu’ils regardent d’autres civils kurdes se faire massacrés dans d’autres parties du Kurdistan depuis les massacres de Cizre, Sur, Silopi… en 2015/2016 et du Rojava, Bashur, Shengal… encore aujourd’hui.
 
Parmi les 34 victimes, il y avait plusieurs fratries
 
Les villages de Roboskî et Bejuh ont été formés dans les années 90, lorsque des dizaines de personnes chassées de leurs villages évacués se sont installées ici près de leurs proches après que leurs propres terres et villages ont été évacués par les forces de sécurité de l’État turc.
 
Jusqu’à présent, les forces de l’État turc ont posé des mines à travers les terres autour des villages, qui ont coûté la vie à cinq personnes et laissé plus de 20 autres paralysées. Il serait difficile d’estimer le nombre d’animaux tués dans les explosions de mines.
 
Contrebande ou le kolbarî* criminalisé
 
Ce qu’on appelle «frontière commerciale», «frontière» et ce que l’État et ses partisans appellent «contrebande» est la seule opportunité pour les gens d’ici de gagner leur vie. Ils n’appellent pas cela de la «contrebande» car les gens d’ici n’ont jamais reconnu les frontières que les autorités compétentes leur ont imposées. Ils sont impliqués dans la « contrebande » depuis l’époque de leurs grands-parents car ils ont toujours eu des familles, des proches ou des champs en Irak, de « l’autre côté » de la « frontière ». En fait, il n’y a pas de frontière physique en question, à la frontière il n’y a qu’une pierre avec le numéro 15 gravé dessus.
 
Sur ces terres « nationales », le reste d’un empire qui s’étendait sur trois continents, les gens vivaient des traumatismes sociaux au-delà de l’empire. Les gens vivent avec le traumatisme d’une histoire de grands massacres qui vont du génocide arménien au génocide de Dersim, des pogroms du 6 au 7 septembre aux coups d’État militaires, des massacres de Çorum, Maras et Mamak au massacre de Madımak, du massacre du 28 février dans le village de Zanqirt (Bilge) à celui de Roboski qui fût suivi par les massacres commis à Cizre, Sur, Silopi, Nusaybin… et dans d’autres régions kurdes au delà des frontières turques. Cet énième massacre raciste qui est entré dans l’histoire sous le nom de « Massacre de Roboski » est un maillon de cette chaîne de traumatismes vécus par le peuple kurde condamné à vivre sous le colonialisme turco-arabo-perse depuis un siècle maintenant.
 
Dans la soirée du 28 décembre 2011, un groupe de villageois est allé faire ce qu’il ferait normalement, le « commerce frontalier » (kolbarî). Ils sont allés comme d’habitude à la connaissance et à la vue des unités militaires locales qui avaient déjà vidé tous les sites militaires de la région et ouvert la voie aux commerçants frontaliers un mois avant le massacre. Selon Murat Karayılan, président du Conseil exécutif du KCK (Union des communautés du Kurdistan), la zone où le bombardement a été effectué n’a jamais été utilisée par le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) depuis 1991.
 
Sur le chemin du retour de la frontière, les membres du groupe ont vu que les soldats turcs avaient fermé les trois sentiers allant au village. Ils ont subi un coup de semonce et des tirs d’artillerie sans être avertis de s’arrêter. Ubeydullah Encü, père de Muhammed Encü, 13 ans, qui a également perdu la vie cette nuit-là, a déclaré qu’il avait appelé le commandant du poste militaire près du village et l’avait informé qu’un groupe de personnes, dont son enfant, se trouvait dans zone. Le commandant a dit à Encü qu’il était au courant des gens là-bas et a répondu qu’ils venaient de tirer un coup de semonce pour intimidation. Cependant, les événement ne se sont pas déroulés de cette façon et leurs enfants ont été pris pour cible par les bombes des avions de combat F-16.
 
Les villageois qui se sont précipités sur les lieux après le bombardement racontent que 13 personnes étaient encore en vie et que les corps des autres brûlaient lorsqu’ils y sont arrivés. Ces personnes, qui en chemin ont rencontré des soldats de retour de la région, ont dû transporter les survivants blessés par leurs propres efforts car aucun responsable ne s’est rendu sur les lieux malgré le fait que des personnes aient informé les autorités turques peu après le massacre. Les soldats des postes militaires à proximité ont refusé aux équipes de secours de Şırnak la permission de se rendre sur les lieux pour récupérer les corps des victimes et des blessés. « Nous avons rassemblé les parties de leurs corps et essayé de les emmener dans notre village sur le dos des ânes qui ont survécu au bombardement. Tous les villageois qui étaient là ce jour-là savent que beaucoup de blessés ont succombé à leurs blessures et / ou sont morts de froid. 17 des 34 victimes étaient des enfants de moins de 18 ans. Quiconque visite le village une fois peut voir quel type de traumatisme il a causé. Les gens du village souffrent de dépression psychologique depuis ce jour, il y a huit ans. »
 
Cet événement tragique incontestablement médiatique n’a cependant pas été rapporté par les médias turcs pendant plus de 12 heures, tandis que certains des très rares personnes qui voulaient le rapporter ont été empêchées par leurs directeurs. Alors que les autorités de l’État ont commencé à faire des déclarations officielles sur le massacre, les médias ont eu recours à l’euphémisme et l’ont signalé sous le titre « incident près de la frontière irakienne ». Les débats des jours suivants se sont limités à demander « si les victimes étaient des passeurs ou des terroristes » et « si l’incident était un accident, une négligence ou un piège ».

Dans l’Ouest de la Turquie, la société turque a organisé toute la nuit des célébrations du nouvel an trois jours après le massacre, comme s’il ne s’était rien passé dans le pays, tandis que les habitants de Roboski vivaient une nuit douloureuse après avoir ramassé les corps de leurs frères et leurs fils en morceaux.
 
En remerciant le chef de la défense et le commandement militaire pour la « sensibilité dont ils ont fait preuve » après le massacre, le Premier ministre turc de l’époque, Recep Tayyip Erdoğan, a donné le signe de l’attitude que l’État turc aurait désormais.
 
Selon le témoignage des villageois, les autorités turques qui ont empêché les ambulances et les hélicoptères à se rendre sur les lieux la nuit du massacre ont envoyé une équipe sur les lieux un jour plus tard et ont fait rassembler tous les restes (parties de personnes et d’animaux) dans la zone et les ont brûlés, faisant disparaître des preuves en d’autres termes. Le procureur qui a qualifié le massacre d’erreur (…) a demandé à une équipe d’enquêter sur les lieux du crime avec un hélicoptère en vol et a écrit qu’ils «n’avaient rien vu» sur les lieux.
 
Le processus a avancé de manière si imprécise que même les noms et le nombre de victimes ont été enregistrés de manière erronée dans les rapports d’autopsie et donc dans les rapports des organisations des droits de l’Homme qui ont fondé leurs informations sur ces rapports. À la suite d’une série de reportages dans le village peu après l’incident, des organisations tels que MAZLUMDER, l’association des droits de l’homme (IHD), le barreau de Diyarbakır, la Confédération des syndicats des travailleurs du secteur public (KESK) et la plate-forme de la justice pour la fraternité (KİAP) ont convenu que le l’incident était un massacre.
Cette nuit-là, comme l’explique Ferhat Encü, frère de l’une des victimes et ancien député du HDP: « L’État est devenu une bombe et il a plu sur nous depuis les airs, ce qui a choqué nos enfants et nos proches (…). L’État qui a fait des morts et nous a laissés seuls avec nos proches décédés a en outre proféré des menaces après le massacre et tenté de nous empêcher d’enterrer les victimes côte à côte ».
 
En revanche, l’état-major turc a déclaré que l’opération s’est déroulée selon les procédures standard. « L’événement est douloureux sur le plan humanitaire, cependant, sur le plan militaire, il a été exécuté dans le cadre du mécanisme de prise de décision des opérations transfrontalières et dans le cadre des règles établies et des pouvoirs accordés aux forces armées turques », a déclaré l’état-major turc ajoutant que « des bombardements ont été effectués après avoir reçu des informations non confirmées selon lesquelles il y avait environ 30 terroristes dans la région ».
 
«Les forces de sécurité ont consulté les autorités compétentes et ont fait ce qui était nécessaire. Des erreurs peuvent toujours se produire», a déclaré le Premier ministre d’alors, Tayyip Erdoğan.

*Qu’est-ce que le kolbarî?
 
Condamnés à la pauvreté par les États occupant le Kurdistan, des milliers de civils kurdes travaillent comme kolbars pour gagner leur vie dans les zones frontalières de l’Iran, de l’Irak et de la Turquie.
 
Les Kolbars / Kolbers sont les personnes qui transportent différents types de marchandises sur leur dos ou utilisent parfois des mules à travers les frontières. Si les marchandises ne sont pas les leurs, ils reçoivent en échange un salaire insignifiant du propriétaire des marchandises pour ce travail dangereux et épuisant physiquement.
 
Selon des statistiques officieuses de mars 2020 à mars 2021, le nombre de kolbars dans les provinces frontalières occidentales est de plus de 70 000 personnes. La majorité des Kolbars sont originaires du Kurdistan de l’Est, Rojhilat ou le Kurdistan d’ « Iran ».
 
 
 

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