STRASBOURG : 15 Kurdes en grève de la faim illimitée pour faire vivre

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STRASBOURG – Leyla Güven, députée du Parti démocratique des Peuples (HDP) et Coprésidente du Congrès pour une Société démocratique (DTK, plateforme composée de partis politiques et d’organisations de la société civile kurdes), est en grève de la faim depuis 45 jours dans sa cellule de prison pour la fin du régime d’isolement imposé au leader kurde Abdullah Öcalan.
 
Par la suite, des centaines de prisonniers politiques ainsi que des responsables et des activistes kurdes ont rejoint l’action de Leyla Guven en Turquie et en Europe.
 
Récemment, le journaliste kurde, Yusuf Alkan est allé à l’encontre des 15 Kurdes, en grève de la faim illimité et irréversible menée à Strasbourg depuis le 17 décembre en solidarité avec Leyla Guven.
 
Voici son récit :
 
« Nous couchons nos corps à la mort pour faire vivre ! »
 
Je vais de Paris à Strasbourg. Pour la première fois, je vais couvrir une grève de la faim illimitée et irréversible. Quand j’ai entendu parler d’une grève de la faim illimitée et irréversible, elle m’a d’abord parue effrayante, puis une humeur incertaine. Les grévistes de la faim sont au centre démocratique kurde. Quand je suis arrivé là-bas, l’incertitude en moi s’est transformée en un sentiment étrange. Je vais les suivre, écouter leurs émotions et leurs buts.
 

Qui sont les grévistes ? Que veulent-ils ?

La première personne que j’ai vue à la porte sur place est Mustafa Sarikaya. Il est resté dans les geôles de Turquie pendant 20 ans, un révolutionnaire, politicien qui a frôlé la mort à plusieurs reprises lors des grèves de la faim. Il a un visage rayonnant, toujours en train de rire. Lorsqu’il parle, sa sagesse se reflète sur son visage tandis que ses rires montrent l’insouciance d’un enfant. Je demande, « N’est-ce pas difficile ? » « Non », dit-il avec un léger sourire. Je me tais.

Mustafa Sarikaya

Il y a du mouvement à l’intérieur. Les lits posés contre le mur, les invités qui arrivent, des grévistes en tee-shirts blancs assis jouant aux échecs. En face, un grand portrait d’Öcalan et en-dessous la devise qui exprime l’objectif fondamental de l’action : « Brisons l’isolement imposé à Ocalan ».

Je salue tout le monde. Tout ceux qui me serrent la main sourient … Ils portent leurs plus beaux vêtements. C’est ce qui attire le plus mon attention. Cet air de fête.
 

Serhat Agiri

Je rencontre un responsable. Il prend soin des activistes. Serhat Agiri : Un révolutionnaire dans la cinquantaine. Il a des brûlures aux mains et au visage. Il s’est immolé à l’époque pour dénoncer le complot contre M. Ocalan. Maintenant, il assume la responsabilité de cette action. « Ce n’est pas une responsabilité. Je porte le même esprit et le même sentiment que les activistes », dit-il. Il est également intéressé par la presse.  »Avez-vous besoin de quelque chose ? » Me demande-t-il en posant sa main amicalement sur mon épaule.

 

Un accueil chaleureux, je me retrouve aussi dans le même état d’esprit, une forte émotion…

Deniz Sürgüt

Il y a des gens de tous les groupes d’âge. Jeunes et vieux. Deniz Sürgüt : Un révolutionnaire dans la trentaine. C’est un activiste que j’avais déjà interviewé. Il me serre dans ses bras tel un vieil ami. Deniz est un avocat diplômé de l’université d’Istanbul. Il devient avocat pour rencontrer M. Ocalan et dès qu’il finit ses études, plutôt que d’exercer son métier d’avocat, il mène des actions politiques contre le colonialisme. Actuellement, il est en grève. Il croit tant au succès de cette action qu’il dit que c’est un acte difficile, mais il croit dur comme fer qu’il va gagner, comme s’il voyait d’ici ce qui va se passer demain.

Au milieu de la journée, les vas et viens s’intensifient, les visiteurs arrivent. Une table est réservée à la presse. On écrit des articles, prend des photos et enregistre des vidéos.
 

Mehmet Nimet Sevim

Je vais au fond de la salle. Je m’approche d’un autre activiste qui est assis sur son lit entrain de lire. Il n’a pas l’air de vouloir parler … Ses cheveux sont si blancs, au visage brun, la cinquantaine, peut-être plus. Je m’arrête, il me regarde et se redresse sur son lit. Il me fait signe de m’asseoir à côté de lui comme s’il avait remarqué ma timidité. Il se présente : Mehmet Nimet Sevim. Nous discutons. Dès les premières phrases, on sent que c’est quelqu’un qui a vu et vécu tant de choses. C’est un ancien guérillero qui a rejoint la lutte de libération en 1983 et blessé grièvement en 1988. Il a passé 22 ans de sa vie dans un cachot. Il a fait de nombreuses grèves de la faim et des grèves allant jusqu’à 68 jours.

Il me parle de 200 ans d’histoire du Kurdistan. C’est comme ça qu’il décrit l’action, à sa manière. Il essaie d’utiliser des phrases simples pour que je comprenne mieux. Tandis qu’il parle, les rides se tendent sur son visage de sage. L’histoire triste d’un peuple se lit sur son visage. Il parle avec profondeur. Son visage et sa parole se complètent.
 
Il raconte, moi j’écoute. Je ne coupe pas son récit, je ne vois d’ailleurs pas le besoin de le faire. Il raconte, parfois se raidit, la colère se lit sur son visage, et parfois, un sourire aux lèvres avec ses yeux plissés.
« La résistance est une action d’être. C’est également le cas dans la nature. La résistance des Kurdes contre les Assyriens était un état de réalisation de soi. Le PKK a créé la tradition de résistance sociale la plus consciente », déclare-t-il, avant d’ajouter : « Ça aussi, c’est Leader Apo qui l’a fait. »
 
« Cette action est un acte de réalisation de soi et d’autocritique : Ce que nous faisons correspond à 1% de ce que nous n’avons pas fait. Une autocritique pour la liberté; la liberté ou la liberté. C’est un acte de la libération en refusant ce qui est imposé, en brisant l’isolement », dit-il.
 
Quand il a fini, il se tourne vers moi et ajoute la dernière phrase : « C’est une très belle action, une action qui mènera à beaucoup de chose. »
 
J’ai des conversations générales avec les grévistes. Ils racontent leurs souvenirs. Il n’y a pas de discussions concernant le retrait des États-Unis du Rojava. Ils déclarent : « Nous nous suffirons ». Je ne pars pas manger, c’est comme si je pars manger, ma conscience allait s’abaisser jusqu’au sol. Je ne sens pas la faim, en fait. Je fume beaucoup et bois du thé somme eux. Alors que j’interview avec la caméra à la main, je veux également servir du thé et du café aux grévistes.

Dilek Ocalan

Il y a aussi une ancienne députée parmi les grévistes de la faim. C’est notre deuxième rencontre. Dilek Öcalan, la nièce de M. Öcalan. Une jeune femme de 30 ans. Elle a l’air un peu dur, mais elle est gentille et a de l’humour. Son visage rond et ses yeux plissés ressemblent à ceux de son oncle (Monsieur Ocalan). Nous discutons. Elle parle de cette action comme le plus grand besoin du moment. Je m’enquiers de la situation M. Öcalan. Bien sûr, son oncle est un grand héros, un sauveur social et un pionnier pour elle. « Il a un approche sociétal des choses. La captivité de M. Öcalan est à un niveau qui ne peut être toléré », dit-elle avant d’ajouter : « C’est l’architecte de l’idéologie de la femme kurde, Il est donc la liberté de la femme et en même temps sa propre liberté. »

La personne la plus active dans l’action, la personne qui ne tient pas en place est la personne la plus âgée des grévistes. Elle agit comme si c’était elle la plus jeune. C’est le co-président de KCDK-E, Yüksel Koç. Il travaille, passe des appels téléphoniques. Il plaisant avec nous. Il s’est intéressé par la lutte pour la liberté à un jeune âge. Il est arrivé en Europe quand il était étudiant à l’université. Il fait de la politique depuis de nombreuses années. Le MIT (Agence nationale turque de renseignement) avait envoyé un escadron de la mort pour assassiner Yuksel. Mais il résiste toujours. Il a une fille a un fils. « Je participe à cette action pour la responsabilité morale et consciencieuse. Ma fille a pleuré quand je suis venu, mais je lui ai dit que nous étions déjà en retard pour la libération de Leader Apo. « Comment puis-je embrasser ma fille, quand les jeunes meurent ? » Et il ajoute avec un visage triste : « Nous couchons nos corps à la mort pour faire vivre ! » Il me demande en me regardant dans les yeux : « Comment les gens peuvent-ils permettre l’isolement de leur avenir et de leur liberté ? »
 

Première photo via Dilek Ocalan

Images et texte : Yusuf Alkan

Traduction : Kurdistan au féminin

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