TURQUIE. Un otage kurde libéré après 32 ans de captivité
KURDISTAN. Les femmes allument le feu du Newroz à Şırnak
Décoloniser le Kurdistan pour la survie de la langue et de la culture kurdes
KURDISTAN – Les Kurdes ne réclament pas un Kurdistan libre pour dominer ou écraser d’autres peuples. Leur combat n’est pas un projet d’expansion ou de revanche. Il est, avant tout, une question de survie existentielle. Sans un espace politique où ils puissent décider librement de leur destin, la langue kurde et la culture qui l’accompagne risquent de disparaître lentement, broyées par des décennies de politiques d’assimilation et de déni. Autrement dit : si le Kurdistan reste colonisé, il ne restera bientôt plus rien de kurde.
Un peuple sans État, une identité sous tutelle
Les Kurdes forment la plus grande nation sans État au monde, estimée entre 40 et 50 millions de personnes. Après la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’Empire ottoman, les grandes puissances ont tracé des frontières qui ont coupé ce peuple en quatre : Turquie, Iran, Irak et Syrie. Le traité de Sèvres (1920) avait pourtant promis un Kurdistan indépendant ; le traité de Lausanne (1923) l’a effacé d’un trait de plume. Depuis, chaque État-nation qui les englobe a appliqué une stratégie claire : nier leur existence en tant que peuple distinct, interdire leur langue, réprimer leur culture.
En Turquie, pendant des décennies, parler kurde en public était passible de prison. Les mots « Kurde » et « Kurdistan » étaient bannis des médias et des manuels scolaires. Les enfants kurdes étaient forcés d’apprendre uniquement en turc, et les noms de villages kurdes étaient remplacés par des noms turcs. Même aujourd’hui, malgré quelques assouplissements, le kurde n’est toujours pas devenu une langue d’enseignement, et toute revendication culturelle kurde est assimilée à du « terrorisme ».
En Iran, la République islamique poursuit une politique similaire : persianisation forcée, exécutions de militants culturels, fermeture de médias kurdes. En Syrie, sous le régime baathiste comme dans les zones contrôlées par d’autres acteurs, les Kurdes ont longtemps été privés de citoyenneté et de droits linguistiques. Seul l’Irak fait exception depuis 2005, avec une Région du Kurdistan autonome qui protège l’usage officiel du kurde (sorani et kurmanji). Mais cette autonomie reste fragile et contestée.
La langue : dernier rempart d’une identité menacée
Le kurde appartient à la famille indo-iranienne et compte plusieurs dialectes principaux : kurmanji (le plus parlé), sorani, goranî, et zaza (ou kirmanckî). Selon les estimations les plus récentes, environ 25 à 30 millions de personnes le parlent encore couramment. Pourtant, il n’a jamais été reconnu comme langue officielle dans trois des quatre États qui le fragmentent. Sans institutions, sans écoles, sans médias libres, une langue minorisée dans son propre territoire perd inexorablement du terrain.
L’histoire est cruelle sur ce point : les langues qui survivent sont celles qui disposent d’un État ou d’une autonomie réelle (basque, catalan, gallois, québécois). Les langues privées de tout pouvoir politique finissent par devenir folkloriques, puis par s’éteindre. Les Kurdes le savent : chaque génération qui grandit sans pouvoir étudier dans sa langue voit son vocabulaire technique, son expression littéraire, sa transmission orale s’appauvrir. La diaspora elle-même, pourtant dynamique, ne peut compenser seule cette érosion structurelle.
La culture kurde : bien plus qu’une langue
La culture kurde ne se réduit pas à la langue. Elle englobe une littérature orale millénaire (épopée de Mem û Zîn), une musique spécifique (dengbêj, les bardes traditionnels), un folklore riche, un artisanat unique, et surtout un modèle social profondément égalitaire, notamment dans le rôle historique des femmes (les fameuses « amazones » kurdes des récits anciens, jusqu’aux combattantes d’aujourd’hui). Or ce patrimoine est systématiquement réduit à du folklore touristique ou réprimé dès qu’il s’exprime politiquement.
Sans décolonisation, c’est-à-dire sans un espace où les Kurdes puissent légiférer sur l’éducation, les médias, la toponymie, la préservation du patrimoine, cette culture devient une curiosité muséale. Elle survit dans les fêtes, les chants, les mariages… mais elle cesse d’être vivante, créative, moderne. Elle se folklorise pendant que les jeunes générations, scolarisées uniquement dans la langue dominante, perdent le lien avec leurs racines.
Ni domination, ni revanche : simplement la dignité
Accuser les Kurdes de vouloir « écraser » les Turcs, les Arabes ou les Perses est une inversion classique de la réalité. Les mouvements kurdes les plus influents – du PKK historique au PYD syrien en passant par les partis irakiens – ont toujours affirmé un projet de cohabitation. La Région du Kurdistan irakien vit en paix relative avec Bagdad depuis vingt ans. Le projet de confédéralisme démocratique défendu par Abdullah Öcalan et mis en œuvre à Rojava (nord-est de la Syrie) était explicitement multi-ethnique : Arabes, Assyriens, Turkmènes, Arméniens y participaient aux institutions. Les Kurdes ne demandent pas un État ethniquement pur ; ils demandent simplement de ne plus être traités comme des citoyens de seconde zone dans leur propre terre ancestrale.
La décolonisation qu’ils revendiquent n’est pas une expulsion des autres, mais une reconnaissance mutuelle. C’est le droit de gérer leur éducation, leur culture et leur sécurité sans être constamment suspectés de séparatisme. C’est le droit de ne plus voir leurs enfants punis pour avoir parlé leur langue maternelle à l’école.
Une urgence civilisationnelle
Si rien ne change, le scénario est prévisible : dans cinquante ans, le kurde sera peut-être encore parlé dans les foyers traditionnels et dans la diaspora, mais il aura perdu sa vitalité littéraire, son usage administratif, sa capacité à produire de la pensée contemporaine. Il deviendra une langue patrimoniale, comme le gaélique irlandais ou le cornique – belle, mais moribonde.
Les Kurdes ne demandent pas la lune. Ils demandent ce que la communauté internationale a accordé à bien d’autres peuples : le droit à l’autodétermination culturelle et politique. Pas pour écraser quiconque. Simplement pour que, dans un siècle, il reste encore quelque chose de kurde – une langue vivante, une culture créative, un peuple debout.
Le Kurdistan doit être décolonisé. Non pas par haine des autres, mais par amour de soi-même. Parce que lorsqu’une langue et une culture meurent, c’est une part de l’humanité tout entière qui s’éteint. Et l’humanité ne devrait pas se permettre de perdre les Kurdes.
ROJAVA. La Turquie a détruit l’identité kurde d’Afrin en huit ans d’occupation
Huit ans d’occupation à Afrin : Entre épuration ethnique et espoir de retour
Ce 18 mars 2026 marque le huitième anniversaire de la chute d’Afrin. Après 58 jours d’une résistance héroïque menée par les habitants aux côtés des Unités de protection du peuple (YPG) et des femmes (YPJ), la ville tombait en 2018 sous le contrôle de l’armée turque et de ses factions affiliées. Depuis, la région vit sous un régime d’occupation marqué par des violations systématiques des droits humains.
Un bastion kurde défiguré
Historiquement connue sous le nom de « Çiyayê Kurmênc » (la Montagne kurde), Afrin constitue l’extrémité nord-ouest de la Syrie. Avant 2018, les Kurdes représentaient 98 % de la population. En huit ans, ce chiffre a tragiquement chuté à moins de 25 %, suite au déplacement forcé de plus de 300 000 autochtones.
L’occupation a imposé une transformation radicale :
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Turquification : Remplacement des noms de lieux, déploiement massif de drapeaux turcs et marginalisation de la langue kurde.
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Destruction culturelle : 59 sites archéologiques pillés, dont le château de Nabi Huri, et 28 sanctuaires religieux (musulmans et yézidis) profanés.
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Écocide : Plus d’un million d’oliviers, symboles de l’identité locale, ont été abattus. L’huile d’olive d’Afrin est désormais détournée vers les marchés internationaux sous l’étiquette « huile turque ».
Le mécanisme du changement démographique
Ibrahim Sheikho, directeur de l’Organisation des droits de l’homme à Afrin, dénonce une politique délibérée d’ingénierie sociale. Selon lui, la construction de 47 colonies de peuplement, financées parfois par des organisations étrangères sous couvert humanitaire, vise à installer durablement des populations arabes et turkmènes sur les terres kurdes.
« On estime que 700 000 colons ont été installés dans la région pour remplacer les habitants d’origine », précise-t-il.
Un bilan humain et judiciaire lourd
Les rapports documentent un climat de terreur :
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600 civils tués lors de l’invasion initiale (dont 95 enfants).
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10 000 arrestations et enlèvements depuis 2018.
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2 000 disparus, dont de nombreuses femmes et jeunes filles, dont le sort demeure inconnu.
Malgré les preuves soumises aux instances internationales, l’absence de responsabilité judiciaire reste une plaie ouverte. Ibrahim Sheikho rappelle que ces actes sont qualifiés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité par les Nations Unies.
2026 : Le souffle du retour
L’espoir est réapparu avec l’accord du 29 janvier 2026. Le 10 mars dernier, un premier convoi de 400 familles a regagné Afrin sous les acclamations. Environ 12 000 familles supplémentaires attendent actuellement leur tour depuis les zones de Shahba et du Rojava.
Malgré les tentatives de certains colons d’extorquer de l’argent aux propriétaires pour libérer leurs maisons, la détermination des Kurdes reste intacte. Les estimations actuelles suggèrent que la population kurde est déjà remontée à plus de 77 % dans certaines zones.
Pour Ibrahim Sheikho, ce retour est une « victoire historique » qui doit permettre de restaurer l’identité kurde de la ville et de soigner à nouveau l’olivier, cet éternel symbole de paix.
Iran : une nouvelle vague d’exécutions commence
Les autorités judiciaires iraniennes ont annoncé ce matin l’exécution de Kourosh Keyvani, condamné à mort pour espionnage au profit d’Israël. Selon l’agence Mizan (liée au pouvoir judiciaire), la sentence a été appliquée après confirmation par la Cour suprême. Il s’agit de la première exécution publique pour espionnage depuis le début de la guerre actuelle contre Israël et les États-Unis.
Keyvani avait été arrêté en juin 2025 pendant la « guerre des 12 jours ». Il est accusé d’avoir transmis des images et des informations sur des sites stratégiques iraniens au Mossad, mettant en danger la « sécurité nationale ».
Les organisations de défense des droits humains dénoncent une nouvelle vague d’exécutions utilisées comme outil d’intimidation par le régime face à la pression militaire extérieure.
Le régime iranien continue ainsi d’utiliser la peine de mort pour montrer sa fermeté, tandis que les exécutions se multiplient dans le contexte du conflit régional.
BREST. FEST-NOZ et NEWROZ : Soirée de soutien aux Kurdes

IRAK. L’Iran et ses proxies ciblent l’autonomie du Kurdistan
Dans le cadre de l’escalade régionale liée à la guerre Iran-Israël-États-Unis de 2026, l’Iran et les milices chiites irakiennes pro-Téhéran (notamment Saraya Awliya al-Dam, Ashab al-Kahf et le réseau de la « Resistance islamique en Irak ») frappent systématiquement le Kurdistan irakien depuis le 28 février.
Ces dernières 24 heures (17-18 mars), deux attaques majeures ont de nouveau visé la région d’Erbil : un drone kamikaze a frappé Koysinjaq (Koya), district connu pour abriter des camps de partis d’opposition kurdes iraniens (PDKI et Komala), provoquant un important incendie. Parallèlement, trois explosions successives ont retenti près de l’aéroport international d’Erbil, à proximité d’une base américaine, avec des débris tombés dans des zones résidentielles.
Ces frappes ne sont pas accidentelles. Selon de multiples sources, l’Iran et ses milices irakiennes visent délibérément les régions kurdes pour plusieurs raisons : punir le Kurdistan irakien d’héberger les partis d’opposition kurdes iraniens (PDKI, Komala, PAK…), frapper les bases Peshmerga et les infrastructures civiles, et exercer une pression sur les forces américaines présentes. Plus de 200 attaques (missiles et drones) ont déjà touché le Kurdistan irakien depuis le début du conflit, dont une majorité concentrée sur Erbil et ses environs.
Les autorités kurdes dénoncent une stratégie claire de Téhéran et de ses proxies irakiens : transformer le Kurdistan irakien en champ de bataille secondaire pour affaiblir les Kurdes et leur autonomie. La situation reste très tendue à Erbil, où les sirènes et interceptions aériennes sont désormais quotidiennes.
Un membre de l’EI utilisait Istanbul comme base arrière pendant des années
Selon des documents judiciaires américains rendus publics, un terroriste de l’État islamique (EI) a fait d’Istanbul son quartier général pendant plusieurs années pour recruter des combattants étrangers, gérer des planques et organiser leur passage en Syrie.
Mirsad Kandic, Kosovar naturalisé résident américain depuis 2003, a été condamné en 2022 à deux peines de prison à perpétuité aux États-Unis pour soutien matériel à l’EI. La Cour d’appel du deuxième circuit a confirmé le verdict en 2025.
Les actes d’accusation et les comptes-rendus du procès à Brooklyn révèlent que Kandic, après avoir combattu en Syrie avec la brigade Jaysh al-Muhajireen wal-Ansar (absorbée par l’EI), est retourné en Turquie en 2014. Depuis Istanbul, il coordonnait l’arrivée de djihadistes du monde entier (Australie, États-Unis, Europe), les logeait dans des appartements sécurisés et les faisait passer clandestinement vers la frontière syrienne.
Un « facilitateur de confiance » au cœur du réseau
Les procureurs l’ont décrit comme un rouage essentiel de la logistique terroriste :
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Propagande et recrutement : Il gérait plus de 120 comptes Twitter pour diffuser la propagande de l’EI.
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Logistique d’infiltration : Il conseillait aux recrues d’entrer en Turquie « en touristes », fournissait de faux papiers (kimlik) et transférait des fonds (plus de 8 000 dollars vers Mossoul).
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Cas emblématique : Parmi ses recrues figurait l’adolescent australien Jake Bilardi, qui a commis un attentat-suicide en Irak en 2015 après avoir été guidé par Kandic via Istanbul.
Un témoin clé, son ex-compagne Azra Delja, a décrit ces planques bondées et le rôle de Kandic dans la fabrication de faux documents. Les échanges avec des hauts responsables de l’EI (Abou Luqman à Raqqa, Baja Ikanovic) étaient réguliers depuis la Turquie.
La Turquie, point de transit majeur
Les documents judiciaires confirment que la Turquie était alors une plaque tournante pour les combattants étrangers : entrée légale par avion, puis passage via des passeurs. Kandic a finalement fui en Bosnie en 2017 avec de faux papiers avant d’être arrêté et extradé.
L’affaire, détaillée dans un article de Nordic Monitor publié ce jour, éclaire le fonctionnement concret des réseaux logistiques de l’EI à Istanbul entre 2013 et 2016. Elle repose sur des preuves du FBI et du Département de la Justice américain, bien que les tribunaux US n’aient pas directement accusé le gouvernement turc dans ce dossier spécifique.
Des milliers de combattants étrangers ont transité par la Turquie à l’époque, et l’affaire Kandic demeure l’un des dossiers les plus documentés sur l’ampleur de ces réseaux de facilitation.
TURQUIE. Un enfant arrêté pour un maillot portant l’inscription « Kurdistan »
NEWROZ KURDE. La Turquie l’interdit d’abord, puis le réapproprie
