Construction de la révolution communaliste : l’expérience du Rojava

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PARIS – Le journaliste et écrivain kurde réfugié en France, Ercan Aktas* a écrit une série d’articles sur la pensée d’Abdullah Ocalan sous le titre d’« Une lecture d’Öcalan dans une perspective anarchiste ». Voici le cinquième et dernier article d’Ercan Aktas. La construction de la révolution communaliste à travers l’expérience du Rojava « La liberté, ce n’est pas seulement se libérer de la vie privée ; c’est apparaître et agir dans l’espace public. L’être humain ne devient libre que par la parole et l’action. » — Hannah Arendt Les concepts fondamentaux développés par Abdullah Öcalan, tels que la “nation démocratique », le « confédéralisme démocratique », l’écologie sociale ou encore la perspective de libération des femmes, ne puisent pas seulement dans l’héritage marxiste-léniniste, mais également dans l’univers intellectuel anarchiste. Ces orientations reflètent une quête de liberté qui propose, face à la crise de la modernité capitaliste, un modèle alternatif d’organisation sociale basé sur l’autogestion locale, la démocratie directe et la représentation équitable entre les peuples. Cependant, le paradigme d’Öcalan se distingue à plusieurs égards de l’anarchisme classique. Plutôt que de rejeter l’État catégoriquement, il propose une stratégie de dépassement ou d’extinction progressive. Il adopte une conception de la liberté fondée non sur l’individu, mais sur l’identité collective et la communauté historique. Sa position théorique croise à la fois la critique radicale de l’État chez Bakounine et la défense de la localité radicale chez Bookchin, mais ne s’y superpose pas entièrement, en raison de son contexte historique particulier : la réalité du Moyen-Orient, l’expérience du peuple kurde, et les formes de l’État colonial. L’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, apparue en 2012 dans le contexte de la guerre civile syrienne, ne constitue pas seulement une initiative d’autogestion régionale ; elle représente également l’expérience politique la plus aboutie du paradigme de la modernité démocratique développé par Öcalan(1). Cette expérience a été observée avec attention par de nombreux mouvements révolutionnaires et libertaires dans le monde(2). Les conseils locaux, les communes, les assemblées de femmes et les formes de gouvernance multiethniques ont été interprétés comme des expressions concrètes d’une vie sans État fondée sur la démocratie directe(3). Le modèle d’autogestion au Rojava repose sur la participation directe de la population aux processus de prise de décision, en rupture avec les structures centralisées classiques ; à ce titre, il rejoint les principes d’organisation décentralisée imaginés par Bakounine et Bookchin(4). L’organisation sociale au Rojava s’appuie sur un système de conseils, allant des assemblées de quartier jusqu’aux districts et cantons(5). Ce système porte clairement l’empreinte des idées de Bookchin sur le « municipalisme libertaire » et le « confédéralisme communal »(6). La représentation égale des femmes, les structures fondées sur la Jineolojî et la présence d’unités de défense féminines autonomes ne relèvent pas seulement d’une position féministe théorique, mais incarnent une pratique concrète visant à dépasser radicalement le patriarcat(7). Sur le plan économique, des efforts ont été entrepris pour développer des formes de production collective, fondées sur des coopératives, en dehors des logiques de marché(8) — ce qui rejoint les idées anarchistes de l’organisation sociale anticapitaliste. Cependant, ces avancées se déroulent dans un contexte marqué par des conditions de guerre, un embargo sévère et des menaces permanentes, qui remettent en question la durabilité de cette expérience. L’expérience du Rojava ne saurait être comprise comme l’application pure et simple d’une utopie anarchiste, mais plutôt comme une pratique hybride et contextuelle, où les principes anarchistes sont réinterprétés à la lumière de réalités historiques et culturelles spécifiques. Par exemple, la présence de structures militaires a été critiquée par certains milieux anarchistes comme une forme d’organisation du pouvoir assimilable à l’État. Or, cette réalité peut s’expliquer par la nécessité pour le Rojava de développer un mécanisme d’auto-défense pour préserver son existence. Par ailleurs, cette structure étant fortement influencée par les idées d’Öcalan et façonnée sous le leadership d’une figure charismatique, elle ne correspond pas toujours entièrement aux principes anti-autoritaires de l’anarchisme. Malgré ces tensions, l’expérience politique du Rojava constitue un exemple puissant : elle montre que les peuples peuvent, aujourd’hui, construire des formes de vie participatives, égalitaires et émancipatrices. Elle ouvre un espace concret pour explorer les potentialités pratiques de l’anarchisme. Dans le cadre de « la construction d’une économie communaliste et d’une société éthique-politique », le Rojava demeure un terrain d’expérimentation essentiel. La révolution communaliste qui s’y développe ne se limite pas aux structures politiques : elle implique aussi une refonte des relations économiques et sociales. La collectivisation de la propriété, la planification de la production selon les besoins sociaux et la mise en place de coopératives locales esquissent un modèle économique alternatif, en rupture avec la logique du marché capitaliste. Les structures économiques dirigées par les femmes, fondées dans ce processus, brisent non seulement les structures sociales patriarcales, mais jettent aussi les bases d’une société éthique et politique nouvelle. La révolution du Rojava ne se contente pas de viser la disparition de l’État ; elle insiste sur le fait que les relations sociales qui le remplacent doivent elles aussi être émancipatrices. En ce sens, en référence explicite au communalisme de Murray Bookchin, l’objectif est un ordre politico-social dans lequel la population locale exerce un contrôle total sur sa propre vie par le biais des conseils municipaux et de l’autogestion démocratique. Conclusion : Vers une nouvelle Internationale – À la recherche d’une union libertaire sans État Dans cette perspective, la pensée d’Abdullah Öcalan offre à l’anarchisme à la fois une possibilité de relecture critique et une traduction concrète de ses idées en un modèle vécu par les peuples de l’Orient. Depuis l’horizon anarchiste, Öcalan apparaît comme un penseur politique singulier : il dépasse le fétichisme de l’État, analyse les formes de domination de manière multidimensionnelle et conçoit la pratique révolutionnaire non pas comme une simple prise de pouvoir, mais comme une transformation profonde de la vie. La modernité démocratique qu’il propose n’est pas tant une alternative à la théorie anarchiste qu’une radicale reconfiguration de celle-ci dans le contexte du Moyen-Orient. Cette relecture interroge la validité universelle du canon anarchiste tout en rappelant les potentialités d’une politique de liberté qui dépasse les carcans idéologiques étroits. Tout au long de ce travail, nous avons tenté de rendre visibles les croisements théoriques et pratiques établis par Öcalan avec l’héritage anarchiste, en abordant comparativement son évolution intellectuelle autour des thèmes centraux comme l’État, le pouvoir, la modernité capitaliste, la libération des femmes et la démocratie directe. La démarche, structurée en cinq volets, montre une rupture radicale avec la tradition marxiste-léniniste classique et une dynamique de tension créatrice avec les théories anarchistes. Le fait qu’Öcalan conçoive l’État non seulement comme un instrument de domination de classe, mais aussi comme une structure de pouvoir enracinée dans l’histoire patriarcale et civilisationnelle, le rapproche des penseurs anarchistes tels que Bakounine, Kropotkine et Goldman. Néanmoins, sa recherche de solution ne s’appuie pas sur la destruction totale prônée par l’anarchisme classique, mais sur une reconstruction historique de nouvelles formes d’organisation sociale. Le modèle de confédéralisme démocratique, incarné concrètement au Rojava, rend viable l’idée d’une société sans État mais organisée. Par ses principes d’autogestion locale, d’économie communale, de transformation sociale menée par les femmes et de vie écologique, il ravive les possibilités pratiques du projet anarchiste. Ainsi, la modernité démocratique n’est ni un dérivé de l’anarchisme classique ni un modèle en contradiction avec lui ; elle doit plutôt être lue comme une synthèse anti-autoritaire et libertaire, reconfigurée dans les conditions historiques du Moyen-Orient. Ce travail entend démontrer que la pensée politique d’Öcalan constitue une contribution théorique majeure non seulement pour le mouvement de libération kurde, mais aussi pour l’histoire de la pensée radicale mondiale. Les multiples crises de la modernité capitaliste — destruction écologique, guerres, patriarcat, déplacements forcés et génocides culturels — révèlent chaque jour davantage la faillite structurelle du système mondial. Dans ce contexte, les stratégies révolutionnaires centrées sur l’État, héritées des XIXe et XXe siècles, montrent leurs limites historiques. Ni l’héritage autoritaire du socialisme réel ni les démocraties libérales vidées de toute substance ne répondent aux aspirations de liberté de l’humanité. Cette impasse historique appelle à une nouvelle perspective internationaliste : un réseau de solidarité radicalement démocratique, fondé sur la participation directe des peuples, la libération des femmes et une vie en harmonie avec la nature. À ce stade, le paradigme de la modernité démocratique élaboré par Öcalan doit être relu à la lumière des pensées de Murray Bookchin (écologie sociale), Emma Goldman (féminisme libertaire), Peter Kropotkine (entraide mutuelle) et Mikhaïl Bakounine (fédéralisme anti-étatique), et enrichi selon les besoins du présent. L’expérience communaliste du Rojava montre que cette nouvelle Internationale peut être construite non seulement comme une idée, mais aussi comme une réalité. La nouvelle Internationale ne doit pas être une organisation centralisée ni une structure idéologiquement homogène ; elle doit au contraire reposer sur une union égalitaire, horizontale et plurielle des peuples, des croyances, des genres et des modes de vie. Cet appel est la transformation d’un cri révolutionnaire — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » — en un nouvel impératif : « Peuples, femmes, LGBTI+, opprimés et nature : réorganisez-vous ensemble! ». La nouvelle Internationale ne s’élèvera pas sur les ruines des murs effondrés, mais sur les ponts que nous construirons ensemble. Ercan Jan Aktaş est chercheur en sciences sociales, écrivain et militant. Ses travaux portent sur la paix sociale, la violence, le militarisme, le genre et l’objection de conscience. Il contribue à Yeni Özgür Politika, Yeni Yaşam et Bianet avec des articles, des interviews et des reportages approfondis sur l’actualité politique, les questions migratoires, la paix sociale et le genre. Il poursuit son travail universitaire, journalistique et militant en France.   ****************************** Références  1 – Murray Bookchin, La montée de l’urbanisation et le déclin de la citoyenneté, 1987. 2 – Janet Biehl, Écologie ou Catastrophe : La vie de Murray Bookchin, 2015. 3 – David Graeber et Andrej Grubačić, « Un petit vortex : Un avenir alternatif au Rojava », New Left Review, 2015. 4 – Dilar Dirik, Le Mouvement des femmes kurdes, Pluto Press, 2022. 5 – Thomas Schmidinger, La bataille pour les montagnes des Kurdes, 2019. 6 – Mikhaïl Bakounine, La Commune de Paris et l’idée de l’État, 1871. 7 – Janet Biehl, Bibliographie de Bookchin, 2015. 8 – Murray Bookchin, La Prochaine Révolution, 2015.

Le visage anarchiste de la modernité démocratique

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PARIS – Le journaliste et écrivain kurde réfugié en France, Ercan Aktas* a écrit une série d’articles sur la pensée d’Abdullah Ocalan sous le titre d’« Une lecture d’Öcalan dans une perspective anarchiste ». Voici le quatrième article d’Ercan Aktas. Le visage anarchiste de la modernité démocratique   « Tant que la société considère la femme comme une machine à procréer, une esclave domestique ou le complément de l’homme, la révolution restera inachevée. » — Emma Goldman Murray Bookchin considère le capitalisme non seulement comme un système économique, mais comme une forme de civilisation hiérarchique qui instrumentalise la nature et les êtres humains. Selon lui, le capitalisme est la cause principale de la destruction écologique et de l’aliénation sociale(1). Peter Kropotkine soutient que le capitalisme contredit le principe de « l’entraide naturelle », en détruisant la solidarité sociale à travers la concurrence et l’avidité entre individus(2). Emma Goldman définit quant à elle le capitalisme comme un système d’exploitation qui vole le travailleur et comme une structure patriarcale qui opprime systématiquement les femmes et les populations marginalisées(3). Pour ces trois penseurs, le capitalisme est incompatible avec la liberté : c’est un système de domination qui détruit le potentiel humain et les relations éthiques avec la nature. Pour Abdullah Öcalan, qui considère la modernité capitaliste comme l’apogée d’une civilisation hiérarchique vieille de cinq mille ans, « le capitalisme est hors de l’histoire ; il est immoral. Ce n’est ni une forme de société, ni une civilisation. Il n’est qu’un parasite »(4). La modernité capitaliste, au cœur de ses critiques depuis vingt-cinq ans, est un système qui écrase toutes les possibilités d’émancipation sociale, en privilégiant la croissance économique, le pouvoir centralisé et l’uniformisation sociale. Sa forme politique est l’État-nation. Partout dans le monde, l’État-nation agit comme un outil pour protéger les intérêts du capitalisme et réprimer la diversité sociale à travers les principes d’une seule langue, d’une seule nation, d’un seul drapeau. Par des fonctions telles que la collecte d’impôts, l’organisation militaire, la sécurisation de la propriété et la discipline du travail, il institutionnalise les relations de production capitalistes. La famille patriarcale, le modèle national forgé à partir de celle-ci, et finalement la construction de l’État-nation ont produit des conséquences sociales et politiques majeures pour l’humanité. Les révolutions bourgeoises en Europe ont utilisé l’État-nation comme outil au service des intérêts de classe. Ces frontières n’ont pas été inclusives, mais ont reposé sur des principes d’exclusion et d’homogénéisation. En marginalisant les peuples, les travailleurs, les femmes et les personnes LGBTQ+ du champ social et politique, ces structures sont devenues des cimetières pour les identités et croyances(5). En France, la construction nationale a assimilé de nombreuses identités locales, ethniques et linguistiques selon le principe : « une nation, une langue, une culture ». Ce processus s’est accéléré au XIXe siècle, notamment sous la Troisième République (après 1870). Parmi les identités réprimées figurent les Bretons, les Basques, les Occitans, les Alsaciens et les Corses. Les Basques et les Corses poursuivent encore aujourd’hui leur lutte collective contre cette assimilation. Bien que la France ait adopté un modèle de « nation civique », elle a produit une identité française homogène en réprimant la diversité culturelle et linguistique(6).   En Allemagne, la construction nationale — fondée sur le sang et l’origine ethnique — a été encore plus exclusive. L’État-nation allemand a été formé en 1871 par l’unification des principautés allemandes sous la direction de la Prusse. Une conception ethno-culturelle de la nation fondée sur une langue, une histoire et une culture communes a été promue. Des nationalistes romantiques comme Johann Gottlieb Fichte et Herder ont défini l’identité allemande à travers la nature, l’histoire et l’esprit du peuple (Volksgeist)(7). Les modèles français et allemand sont devenus les deux grandes références dans la construction de l’Europe moderne. Mais ces processus ont été marqués par la répression et l’exclusion de nombreux peuples, langues et identités. Ils ont donné lieu à différentes formes de la violence inhérente à la logique de l’État-nation. C’est dans ce contexte qu’Ernest Renan déclara dans sa célèbre conférence de 1882 à la Sorbonne, « Qu’est-ce qu’une nation ? », que la nation n’est pas fondée sur l’ethnie ou la langue, mais sur une mémoire historique partagée et une volonté de vivre ensemble(8). Par ailleurs, Mikhaïl Bakounine, penseur de l’anarchisme collectiviste, et Pierre-Joseph Proudhon, théoricien anarchiste français, ont défendu des formes fédératives d’autogestion populaire face au centralisme(9). Dans son Manifeste pour une civilisation démocratique en cinq volumes, Abdullah Öcalan identifie l’État-nation comme la cause principale de la crise de la modernité. Il le perçoit non seulement comme la forme politique de la modernité capitaliste, mais aussi comme un outil d’oppression qui réprime les peuples, les croyances, les femmes et la nature. Pour reprendre les mots de Proudhon : « L’essence de l’État est l’autorité et la tyrannie ; chaque fois que l’État surgit, la liberté disparaît »(10). Dans cette œuvre, Öcalan analyse en détail les origines historiques de l’État-nation et ses liens avec le capitalisme. Le quatrième volume développe largement les fondements théoriques du paradigme de la nation démocratique comme alternative à la crise de l’État-nation. Le dernier volume, qui prolonge cette réflexion, annonce ce que l’on attend désormais comme un nouveau manifeste : Le Manifeste pour une société démocratique. Il ne vise pas seulement à remplacer Le Manifeste de la voie de la révolution kurde, mais à poser les bases d’une politique communaliste, post-étatique, radicalement démocratique et éthique.   Ercan Jan Aktaş est chercheur en sciences sociales, écrivain et militant. Ses travaux portent sur la paix sociale, la violence, le militarisme, le genre et l’objection de conscience. Il contribue à Yeni Özgür Politika, Yeni Yaşam et Bianet avec des articles, des interviews et des reportages approfondis sur l’actualité politique, les questions migratoires, la paix sociale et le genre. Il poursuit son travail universitaire, journalistique et militant en France.   ****************************** Références  1 – Murray Bookchin, L’Écologie de la liberté : Émergence et dissolution de la hiérarchie, AK Press, 2005. 2 – Pierre Kropotkine, L’Entraide : Un facteur de l’évolution, Penguin Classics, 2009. 3 – Emma Goldman, L’Anarchisme et autres essais, Dover Publications, 1969. 4 – Abdullah Öcalan, Civilisation capitaliste, in Manifeste pour une civilisation démocratique, volume 1, Aram Éditions, 2009. 5 – Benedict Anderson, Communautés imaginées : Réflexions sur l’origine et la diffusion du nationalisme, Éditions Metis, 1993. 6 – Ernest Renan, « Qu’est-ce qu’une nation ? », Conférence à la Sorbonne, 1882. 7 – Johann Gottlieb Fichte, Discours à la nation allemande, 1808. 8 – Isaiah Berlin, Herder et les Lumières, Princeton University Press, 1976. 9 – Mikhaïl Bakounine, Étatisme et Anarchie, Cambridge University Press, 1990. 10 – Pierre-Joseph Proudhon, Du principe fédératif, 1863.  

Les codes de la modernité démocratique à travers la critique de la modernité capitaliste

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PARIS – Le journaliste et écrivain kurde réfugié en France, Ercan Aktas* a écrit une série d’articles sur la pensée d’Abdullah Ocalan sous le titre d’« Une lecture d’Öcalan dans une perspective anarchiste ». Voici le troisième article d’Ercan Aktas. Les codes de la modernité démocratique à travers la critique de la modernité capitaliste « Le vrai socialisme unit la liberté individuelle et la solidarité sociale. Non pas l’égalité imposée, mais l’entraide volontaire et le soutien mutuel sont les fondements d’une société libre. » — Piotr Kropotkine   Dans le texte intitulé Perspective présenté au 12e Congrès du PKK, Abdullah Öcalan déclare : « Marx commence l’histoire avec les classes. Or, la véritable problématique commence non pas avec la classe, mais avec la société des femmes »(1). Une des critiques les plus originales et profondes qu’il adresse au socialisme réel concerne le fait que ces systèmes ont relégué la liberté des femmes au second plan et n’ont pas suffisamment remis en question les structures patriarcales dans les processus révolutionnaires. Selon Öcalan, bien que le socialisme de type soviétique ait intégré les femmes dans les processus de production, il n’a pas accompli les transformations éthiques, idéologiques et organisationnelles nécessaires pour faire d’elles des sujets politiques à part entière(2). Cela révèle la reproduction non interrogée des structures sexistes au sein des mouvements révolutionnaires. Öcalan affirme ainsi que le véritable critère de la pensée de la liberté est le niveau de libération des femmes. La femme ne doit pas seulement être considérée comme une classe ou une identité, mais comme le premier être colonisé de l’histoire des civilisations, devant jouer un rôle central dans le dépassement de toutes les formes de domination. Cette approche rejoint directement les critiques du féminisme anarchiste, qui considère le patriarcat comme une structure de domination présente non seulement dans le capitalisme, mais aussi dans les systèmes socialistes. Le concept de Jineolojî, développé par Öcalan, propose une nouvelle science centrée sur la connaissance historique et sociale des femmes, redéfinissant ainsi le paradigme de la liberté non seulement en termes économiques ou de classe, mais aussi comme une révolution fondée sur le genre(3). Toujours dans Perspective, Öcalan écrit : « Je préfère réévaluer le marxisme plutôt que de l’appliquer tel quel. L’histoire n’est pas celle de la lutte des classes, mais celle du conflit entre l’État et la commune… Si Marx avait compris Bakounine, et Lénine Kropotkine, le destin du socialisme aurait été tout autre »(1). Ici, il substitue l’organisation communale à la théorie marxiste de la lutte des classes. Cette tension théorique entre Bakounine et Marx ne doit pas être lue uniquement comme une divergence du XIXe siècle, mais aussi comme une ligne de fracture qui continue de déterminer les orientations stratégiques des luttes sociales aux XXe et XXIe siècles. Elle trouve également un écho important dans la transformation intellectuelle d’Öcalan. Initialement influencé par le marxisme-léninisme, Öcalan considérait l’État comme un outil au service de la domination de classe et prônait la conquête du pouvoir révolutionnaire sous la direction du prolétariat. Mais après 1999, il adopte une position critique à l’égard de l’État, qu’il perçoit sous toutes ses formes comme une structure institutionnalisée du pouvoir et de la domination(4). Cette transformation marque la convergence entre l’anti-étatisme de Bakounine et les idées de Murray Bookchin sur l’écologie sociale et le municipalisme libertaire(4). Ne voyant plus l’État comme un terrain de libération, mais comme une forme de domination à dépasser, Öcalan rompt radicalement avec la stratégie marxiste classique. Il s’oriente alors vers la construction d’un nouveau paradigme de liberté sous le nom de modernité démocratique(5). Le concept de « modernité démocratique » d’Öcalan est un contre-paradigme global opposé à la modernité capitaliste, fondée sur l’appareil étatique centralisé, l’économie industrialiste et la formation de l’État-nation. Ce modèle n’est pas seulement une alternative économique ou politique, mais propose une rupture idéologique profonde visant à transformer la relation homme-nature, le régime de genre et la manière d’écrire l’histoire. Ce tournant théorique s’inspire fortement des idées de Murray Bookchin et établit un lien étroit avec la pensée anarchiste(6). En opposition à la centralisation du pouvoir étatique, Öcalan accorde un rôle fondamental à l’autogestion locale basée sur les conseils populaires, dans le cadre du confédéralisme démocratique. La définition d’Öcalan de la modernité démocratique constitue une rupture nette avec la modernisation marxiste-léniniste, tout en rejoignant de manière significative les critiques historiques de l’anarchisme(7). Pour Öcalan, la modernité est un système de domination complexe, renforcé non seulement par les relations de production capitalistes, mais aussi par le patriarcat, l’étatisme nationaliste et une science positiviste. La modernité démocratique développée en réaction à cette structure se fonde sur une vie anti-capitaliste, anti-autoritaire, anti-hiérarchique et écologique(8). En cela, le paradigme d’Öcalan partage des points d’ancrage fondamentaux avec les postulats de l’anarchisme en faveur d’une société sans État, décentralisée et démocratique. Cependant, la conception d’Öcalan ne se superpose pas entièrement à la théorie anarchiste, mais s’y confronte de manière créative. Là où l’anarchisme rejette catégoriquement l’État, Öcalan le considère comme une « nécessité historique » qu’il faut aujourd’hui dépasser en tant que forme de pouvoir. Sa critique de l’État se rapproche ainsi davantage de la stratégie de dépérissement du pouvoir par les structures locales proposée par Bookchin, que du rejet total de Bakounine. Par ailleurs, son paradigme accorde une grande importance aux identités collectives des peuples et à leurs mémoires historiques particulières, ce qui le distingue des approches anarchistes plus universalistes et individualistes(9). La modernité démocratique peut donc être comprise comme un projet de liberté qui réinterprète les principes de l’anarchisme dans le contexte historique, culturel et politique du Moyen-Orient. Ercan Jan Aktaş est chercheur en sciences sociales, écrivain et militant. Ses travaux portent sur la paix sociale, la violence, le militarisme, le genre et l’objection de conscience. Il contribue à Yeni Özgür Politika, Yeni Yaşam et Bianet avec des articles, des interviews et des reportages approfondis sur l’actualité politique, les questions migratoires, la paix sociale et le genre. Il poursuit son travail universitaire, journalistique et militant en France. ****************************** Références  1 – Abdullah Öcalan, « La Perspective du 12e Congrès du PKK », 2025. 2 – Abdullah Öcalan, Les Problèmes actuels de la sociologie, Aram Éditions, 2007. 3 – Dilar Dirik, Le Mouvement des femmes kurdes : Histoire, théorie, pratique, Pluto Press, 2022. 4 – Janet Biehl, L’Écologie ou la Catastrophe : La vie de Murray Bookchin, Oxford University Press, 2015. 5 – Abdullah Öcalan, Manifeste pour une civilisation démocratique, Tome 1, Aram Éditions, 2009. 6 – Murray Bookchin, La montée de l’urbanisation et le déclin de la citoyenneté, Black Rose Books, 1992. 7 – Mikhaïl Bakounine, Étatisme et Anarchie, Cambridge University Press, 1990. 8 – David Graeber, Fragments d’une anthropologie anarchiste, Prickly Paradigm Press, 2004. 9 – Peter Marshall, Demander l’impossible : Une histoire de l’anarchisme, HarperCollins, 1992.

Construction des pratiques du socialisme réel

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PARIS – Le journaliste et écrivain kurde réfugié en France, Ercan Aktas* a écrit une série d’articles sur la pensée d’Abdullah Ocalan sous le titre d’« Une lecture d’Öcalan dans une perspective anarchiste ». Voici le deuxième article d’Ercan Aktas. II – La construction des pratiques du socialisme réel « Le socialisme réel, loin de résoudre la question de la liberté, s’est souvent transformé en un appareil de pouvoir qui l’a encore approfondie. Les systèmes établis au nom de la dictature du prolétariat ont renforcé la domination des classes bureaucratiques, au lieu d’instaurer l’autogestion populaire. » — Abdullah Öcalan   La révolution d’Octobre 1917 en Russie constitue un tournant historique dans la mise en œuvre du socialisme marxiste en tant que pouvoir d’État. Mais elle marque aussi l’éviction du rôle de la tradition anarchiste au sein de la révolution. Bien que la révolution, dirigée par les bolcheviks, ait d’abord prétendu incarner la volonté populaire à travers les soviets ouvriers et les conseils paysans, ces structures ont rapidement été placées sous le contrôle absolu du parti(1). Les orientations théoriques et pratiques de Lénine, puis de Trotski, reposaient sur une stratégie de centralisation de la révolution via un parti d’avant-garde. Ce choix a transféré l’initiative révolutionnaire du peuple vers l’appareil du parti. Bien que les anarchistes, notamment en Ukraine avec le mouvement dirigé par Nestor Makhno, aient joué un rôle essentiel dans la lutte révolutionnaire, ils ont été réprimés par les bolcheviks, notamment lors de l’écrasement sanglant de l’insurrection de Kronstadt en 1921(2). Ce processus d’élimination a permis au concept marxiste « d’État de transition » d’évoluer vers un appareil autoritaire et centralisé dans le socialisme réel. En URSS, l’État est devenu une structure qui détenait le pouvoir au nom du prolétariat, tout en reproduisant une caste bureaucratique. Les principes chers aux anarchistes — autogestion, décentralisation, démocratie directe — ont été systématiquement écrasés(3). Entre 1918 et 1921, l’Armée rouge a anéanti les territoires libres d’Ukraine, dispersé les forces de Makhno, et de nombreux leaders anarchistes ont été exécutés ou exilés. Les collectifs anarchistes à Moscou et Petrograd ont été démantelés, leurs publications interdites, et les arrestations et exécutions se sont multipliées. Au nom de l’unité socialiste, les bolcheviks ont éliminé toutes les forces révolutionnaires pluralistes pour instaurer leur monopole du pouvoir, liquidant systématiquement la présence anarchiste au sein de la révolution(4). Ces événements ont conduit les anarchistes à qualifier le régime bolchevik de « contre-révolution au nom de la révolution ». Ainsi, la tradition anarchiste a été largement marginalisée dans les mouvements socialistes du XXe siècle, tandis que la ligne marxiste a évolué vers une légitimation de la continuité de l’État. Pourtant, l’avertissement de Bakounine — selon lequel « le nouvel État instauré au nom de la révolution ne serait qu’une version raffinée de l’ancienne tyrannie » — s’est vu historiquement confirmé dans l’expérience soviétique(5). Pour les générations futures, cette expérience constitue non seulement un exemple d’autoritarisme, mais aussi une leçon sur la nécessité impérieuse de défendre les principes anarchistes dans les processus révolutionnaires. La dérive autoritaire du socialisme soviétique constitue une expérience historique décisive qui a profondément modifié la relation d’Abdullah Öcalan au paradigme socialiste. À partir de la fin des années 1990, il interprète l’effondrement de l’URSS non comme une simple victoire de l’impérialisme, mais comme l’échec structurel du socialisme fondé sur l’État(6). Au cœur de cette critique se trouve la bureaucratisation rapide de l’État, la suppression de la volonté populaire et la centralisation du pouvoir, au détriment des femmes et des communautés locales. Öcalan estime qu’il ne s’agit pas d’un simple écart historique, mais d’une forme de domination inscrite dès l’origine dans la conception marxiste de l’État transitoire(7). Dès lors, il rejette le modèle soviétique au profit d’un système politique basé sur la démocratie directe, l’autogestion locale et le dépassement de l’État. Cette démarche rejoint les idées de Murray Bookchin sur l’écologie sociale et le municipalisme libertaire, pour déboucher sur un modèle de société organisé mais sans État : le confédéralisme démocratique. Öcalan redéfinit ainsi la promesse socialiste d’émancipation comme une souveraineté populaire autonome, affranchie de l’État et du centralisme. Au cœur de sa critique du socialisme réellement existant se trouvent la sacralisation de l’État et la répression de la volonté populaire par des mécanismes bureaucratiques. Pour lui, l’URSS et les régimes similaires, bien qu’opposés au capitalisme, ont reproduit ses principaux codes structurels : centralisation, culte du progrès, industrialisme(8). Considérer l’État comme un « outil de transition », substituer l’avant-garde au peuple, remplacer la classe par le parti — autant de choix qui ont rendu impossible la participation populaire. Öcalan considère donc le socialisme réel non seulement comme un échec historique, mais aussi comme une forme de domination contraire aux principes libertaires. Pour lui, l’effondrement des systèmes socialistes relève moins de facteurs extérieurs que de dynamiques internes d’autoritarisme. Une autre critique centrale concerne l’oubli systématique des questions de genre et d’écologie. Selon Öcalan, les analyses centrées sur la classe ont relégué la liberté des femmes et la relation à la nature à un rang secondaire, limitant profondément la portée transformative du socialisme(9). Or une véritable lutte pour la liberté exige une approche multidimensionnelle — contre l’exploitation de classe, mais aussi contre le patriarcat, l’assimilation ethnique et la domination sur la nature. C’est pourquoi Öcalan redéfinit le socialisme comme un modèle fondé sur la pluralité, l’autogestion et une société éthique-politique, sans État, sans centre, sans homogénéité. Ce modèle, appelé modernité démocratique, incarne une tentative de construire une « troisième voie » face aux formes libérales et socialistes de la modernité capitaliste(10). Ercan Jan Aktaş est chercheur en sciences sociales, écrivain et militant. Ses travaux portent sur la paix sociale, la violence, le militarisme, le genre et l’objection de conscience. Il contribue à Yeni Özgür Politika, Yeni Yaşam et Bianet avec des articles, des interviews et des reportages approfondis sur l’actualité politique, les questions migratoires, la paix sociale et le genre. Il poursuit son travail universitaire, journalistique et militant en France. ****************************** Références  1 – Isaac Deutscher, The Prophet Armed: Trotsky 1879–1921, Verso, 2003. 2 – Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Oxford University Press, 1963. 3 – Paul Avrich, The Russian Anarchists, AK Press, 2005. 4 – Alexander Berkman, Le Mythe bolchevik (The Bolshevik Myth), Dover Publications, 1971. 5 – Mikhaïl Bakounine, Étatisme et Anarchie (Statism and Anarchy), Cambridge University Press, 1990. 6 – Abdullah Öcalan, Les Problèmes actuels de la sociologie (Sosyolojinin Güncel Sorunları), Aram Éditions, 2007. 7 – Abdullah Öcalan, Manifeste pour une civilisation démocratique, Tome 1, Aram Éditions, 2009. 8 – Janet Biehl, Ecology or Catastrophe: The Life of Murray Bookchin, Oxford University Press, 2015. 9 – Dilar Dirik, Le Mouvement des femmes kurdes : Histoire, théorie, pratique (The Kurdish Women’s Movement: History, Theory, Practice), Pluto Press, 2022. 10 – David Graeber, Fragments d’une anthropologie anarchiste (Fragments of an Anarchist Anthropology), Prickly Paradigm Press, 2004.

La révolution : avec ou sans État ?

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PARIS – Le journaliste et écrivain kurde réfugié en France, Ercan Aktas* a écrit une série d’articles sur la pensée d’Abdullah Ocalan sous le titre d’« Une lecture d’Öcalan dans une perspective anarchiste ». Voici le premier article d’Ercan Aktas. I – La révolution : avec ou sans État ? Introduction Reposant sur un héritage intellectuel anti-étatique et remettant en question la hiérarchie et l’autorité, la pensée anarchiste a, tout au long de l’histoire, développé des alternatives radicales aux structures de pouvoir centralisé et aux dispositifs de coercition(1). Dans ce cadre théorique, les concepts de « nation démocratique » et de « confédéralisme démocratique » développés ces dernières années par Abdullah Öcalan suscitent un intérêt croissant dans la littérature anarchiste(2). Les critiques qu’Öcalan formule à l’égard de l’État, du pouvoir, de la hiérarchie et des relations entre l’humain et la nature acquièrent une nouvelle orientation, notamment sous l’influence intellectuelle de Murray Bookchin(3). Cet article vise à analyser les points de convergence entre la pensée d’Öcalan et la théorie anarchiste, ainsi que les chemins originaux qu’il emprunte. Au sein de la pensée révolutionnaire du XIXe siècle, les débats entre Mikhaïl Bakounine (1814–1876) et Karl Marx (1818–1883), deux contemporains, éclairent les lignes de rupture entre les traditions « L’État, par sa nature, est autoritaire ; dès qu’il existe, la liberté devient impossible. » — Mikhaïl Bakounine anarchiste et marxiste(4). Tous deux ont centré leur pensée sur la lutte contre l’exploitation capitaliste, mais ont divergé profondément quant aux méthodes et aux finalités de cette lutte. Marx considérait qu’un État ouvrier, dirigé par le prolétariat, était une étape historique nécessaire vers une société sans classes(5). Bakounine, en revanche, percevait toute forme d’État — bourgeois ou prolétarien — comme un outil de reproduction de l’autorité et de la domination(6). Il s’est opposé au centralisme et à l’avant-gardisme du parti, affirmant que même une dictature du prolétariat, dite “temporaire », engendrerait une nouvelle classe dominante. L’une des critiques fondamentales de Bakounine envers Marx portait sur le déterminisme historique et la conception autoritaire du socialisme(7). Alors que le matérialisme historique de Marx proposait une trajectoire inévitable de l’évolution sociale fondée sur le développement des forces productives, Bakounine défendait une révolution fondée sur la liberté et la volonté humaine, construite à partir de la base, par des assemblées populaires et des structures collectives locales(8). Selon lui, une transformation sociale ne pouvait être réalisée que par une participation directe du peuple, sans autorité centrale. Ces débats incarnent non seulement une divergence idéologique entre deux penseurs, mais aussi une opposition stratégique et éthique sur les fondements mêmes des mouvements révolutionnaires modernes. Marx « a gagné », Bakounine « a perdu » Le conflit au sein de la Première Internationale (1864–1876) a culminé avec l’expulsion de Bakounine et de la tendance anarchiste par Marx au Congrès de La Haye en 1872(9). Ce conflit idéologique et stratégique entre Marx et Bakounine a profondément influencé l’avenir des mouvements révolutionnaires. Lors de ce congrès, Marx proposa de transférer le siège de l’Internationale de Londres à New York, une manœuvre interprétée comme une tentative de centralisation du pouvoir. Bakounine et son camarade James Guillaume furent alors exclus, officiellement pour indiscipline organisationnelle” et “conspiration secrète”(10). La ligne marxiste donna naissance à la Deuxième Internationale et, plus tard, au socialisme de type soviétique sous Lénine. En revanche, la pensée de Bakounine continua à vivre à travers les mouvements anarchistes, autonomes et d’action directe(11). Dès 1872, la Première Internationale se divisa de facto : les anarchistes organisèrent leur propre Congrès anti-autoritaire à Saint-Imier(12). La pensée d’Öcalan, pour qui “l’État est l’une des inventions les plus dangereuses de l’histoire de l’humanité ; c’est la cristallisation du monopole du pouvoir”(13), fait écho à ce débat historique. Son concept de “démocratie sans État” peut être lu comme une actualisation, au cœur du Rojava, du conflit idéologique de La Haye entre Marx et Bakounine(14). Tandis que Marx y défendait la dictature du prolétariat et le rôle central d’un parti, Bakounine plaidait pour une transformation sociale fondée sur les assemblées populaires, les structures de base et le rejet de toute centralisation. La critique radicale d’Öcalan vis-à-vis de l’État se traduit par une proposition de structuration politique horizontale et pluraliste fondée sur la participation directe du peuple. Après 2012, les structures d’autogestion mises en place au Rojava — communes, assemblées, conseils de femmes et unités de défense populaire — constituent une réalisation concrète du rêve de Bakounine : une organisation sociale sans État. Bien qu’Öcalan ne cite pas explicitement Bakounine, il ravive en pratique cette ligne de pensée marginalisée, en explorant les possibilités d’une politique non étatique face aux États coloniaux-modernistes du Moyen-Orient. L’expérience du Rojava peut être interprétée comme une tentative de créer une alternative au socialisme autoritaire et centralisé, basée sur l’auto-organisation populaire. Ainsi, la ligne de Bakounine, longtemps perçue comme vaincue, trouve une nouvelle vie dans une des régions les plus complexes du monde, au sein d’un tissu social multiethnique, multilingue et multiconfessionnel. Le paradigme d’Öcalan incarne la résurgence de la veine anarchiste réprimée à La Haye, en réponse aux États coloniaux du Moyen-Orient(15).   Ercan Jan Aktaş est chercheur en sciences sociales, écrivain et militant. Ses travaux portent sur la paix sociale, la violence, le militarisme, le genre et l’objection de conscience. Il contribue à Yeni Özgür Politika, Yeni Yaşam et Bianet avec des articles, des interviews et des reportages approfondis sur l’actualité politique, les questions migratoires, la paix sociale et le genre. Il poursuit son travail universitaire, journalistique et militant en France. ****************************** Références  1 – Peter Marshall, Demanding the Impossible: A History of Anarchism, HarperCollins, 1992. 2 – Thomas Jeffrey Miley, « Abdullah Öcalan and the Post-Statist Political Imagination », Globalizations, 2022. 3 – Abdullah Öcalan, Manifeste pour une civilisation démocratique, volume 1, Aram Aram Éditions, 2009. 4 – George Woodcock, Anarchism: A History of Libertarian Ideas and Movements, Penguin, 1986. 5 – Karl Marx, La guerre civile en France, 1871. 6 – Mikhaïl Bakounine, Étatisme et Anarchie, 1873. 7 – Paul McLaughlin, Mikhail Bakunin: The Philosophical Basis of His Anarchism, Algora, 2002. 8 – Daniel Guérin, L’Anarchisme, de la théorie à la pratique, Monthly Review Press, 1970. 9 – Wolfgang Eckhardt, The First Socialist Schism: Bakunin vs. Marx in the International Workingmen’s Association, PM Press, 2016. 10 – Robert Graham, We Do Not Fear Anarchy – We Invoke It, AK Press, 2015. 11 – David Graeber, Fragments of an Anarchist Anthropology, Prickly Paradigm Press, 2004. 12 – René Berthier, Bakounine et Marx : Alliances et ruptures, Éditions du Monde libertaire, 2009. 13 – Abdullah Öcalan, Le Système des Civilisations I : L’État, Aram Aram Éditions, 2001. 14 – Dilar Dirik, The Kurdish Women’s Movement: History, Theory, Practice, Pluto Press, 2022. 15 – Joost Jongerden, « Rethinking Politics and Democracy in the Middle East: The Kurdish Case in Syria », Ethnicities, 2019.            

TURQUIE. Une attaque raciste ciblant une famille kurde fait un blessé grave

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TURQUIE – Dans un village de la province de Mersin, une famille kurde a été victime d’une agression raciste pour avoir parlé en kurde. Un Kurde ayant reçu un coup à la tête est en soins intensifs. Un groupe de racistes turcs a pris pour cible une famille kurde dans le village de Kisecik, situé dans le district de Çamlıyayla à Mersin, dimanche après-midi. Le groupe raciste, dont faisait partie le chef de Kisecik, a arrêté la famille à l’entrée du village. Les citoyens kurdes ont d’abord été insultés, puis attaqués et on leur a dit : « Nous sommes en République de Turquie, comment osez-vous parler kurde ? » Adnan Nazlı, un membre de la famille comprenant une femme et un bébé de trois mois, a été grièvement blessé suite aux coups reçus et a été admis en soins intensifs à l’hôpital de Mersin. Les autres membres de la famille ont bénéficié d’une prise en charge ambulatoire. Suite à la plainte de la famille, les personnes impliquées dans l’agression ont été placées en garde à vue et conduites au commissariat de police du district de Tarse. L’enquête sur l’incident est en cours. (ANF)

ROJAVA. Le commandant Nuradin Sofi sera inhumé à Qamishlo

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SYRIE / ROJAVA – La dépouille du commandant kurde Nuradin Sofi arrivera aujourd’hui au Rojava pour être inhumée dans sa ville natale de Qamishlo. Les Forces de défense du peuple (HPG, branche armée du PKK) avaient récemment annoncé le martyre de deux de leurs commandants, Koçero Urfa et Nuradin Sofi qui sont tombés martyrs lors d’une frappe aérienne turque alors qu’ils étaient en visite au QG des HPG au Kurdistan du Sud en 2021. Les Unités de protection du peuple (YPG) ont présenté leurs plus sincères condoléances aux familles et camarades des martyrs Sofi et Urfa, racontant en détail des extraits de leur lutte qui a commencé au Rojava en 2013 et s’est poursuivie au fil des ans, soulignant leur rôle clé dans la conduite de la révolution et la construction des institutions militaires, sécuritaires, sociales et politiques du nord et de l’est de la Syrie. Selon les informations disponibles, la population du Nord et de l’Est de la Syrie, toutes composantes confondues, se prépare à accueillir la dépouille du commandant Nouradin Sofi pour son inhumation dans sa ville natale de Qamishlo, dans le canton de Jazira. Des informations indiquent que sa dépouille arrivera dans le Nord et l’Est de la Syrie dans les prochaines heures. (ANHA)

TURQUIE. La police ferme les mosquées de Cizre

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TURQUIE / KURDISTAN – ŞIRNAK – Hier, la police turque a attaqué la cérémonie funéraire du combattant kurde Ferhat Tünç à Cizre. Aujourd’hui, elle a fermé les mosquées et les centre de condoléance de la ville pour empêcher la famille de Tunç d’organiser des prières funèbres et de recevoir les condoléances de la foule. Hier, la police turque a attaqué les funérailles de Ferhat Tunç, guerrier kurde mort lors de combats il y a 8 ans. Le corps de Ferhat Tünç (Xebat Goyi), membre du HPG et présumé tué lors d’affrontements dans la région d’Herekol, district de Berwarî (Pervari), province de Sêrt, le 30 juin 2017, a été inhumé dans sa ville natale de Cizre en présence des centaines de personnes. Aujourd’hui, la police turque a fermé les lieux de condoléances et les mosquées de Cizre pour empêcher la famille d’organiser des prières funèbres et de recevoir les condoléances de la foule. La famille de Tünç souhaitait partager son chagrin dans une maison de condoléances du quartier de Nur à Cizîr. Cependant, la police a encerclé toutes les maisons de condoléances et les mosquées du quartier. Les citoyens souhaitant se rendre dans les mosquées en ont été empêchés par la police, qui les a fermées. Les journalistes qui se sont rendus à la mosquée Seyit Süleyman ont également été empêchés par la police. Nedim Oruç, reporter d’Ajansa Welat, qui tentait d’enregistrer le blocus devant la mosquée, a été soumis à un contrôle d’information générale (GBT) et empêché d’enregistrer.
Entre-temps, Servet Tünç, frère de Ferhat Tünç, arrêté hier lors des funérailles, a été déféré au tribunal. Tünç a été remis en liberté conditionnelle. 
La famille de Tünç recevra aujourd’hui la visite organisé par l’Association de Mésopotamie pour l’assistance et la solidarité avec les familles ayant perdu leurs proches (MEBYA-DER). 

TURQUIE. Arrestation d’un jeune Kurde lors des funérailles de son frère

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TURQUIE / KURDISTAN – ŞIRNAK – Hier, la police turque a attaqué les funérailles de Ferhat Tunç, guerrier kurde mort lors de combats il y a 8 ans. Le corps de Ferhat Tünç (Xebat Goyi), membre du HPG et tué lors d’affrontements dans la région d’Herekol, district de Berwarî (Pervari), province de Sêrt, le 30 juin 2017, a été inhumé dans sa ville natale de Cizre en présence des centaines de personnes qui scandaient « Şehîd Namirin » (Les martyrs sont immortels) malgré les attaques des policiers turcs qui ont notamment arrêté Servet Tünç, le frère Ferhat Tünç. Le corps de Ferhat Tünç (Xebat Goyi), membre du HPG et tué lors d’affrontements dans la région d’Herekol, district de Berwarî (Pervari), province de Sêrt, le 30 juin 2017, a été restitué à sa famille huit ans plus tard. La famille, qui avait fourni un échantillon de sang pour un test ADN, a été informée que les restes de Tunç lui seront restitués et invitée à se rendre à Mêrdîn. La famille s’est rendue à l’hôpital de formation et de recherche de Mardin pour récupérer le corps. La famille a ensuite pris possession du corps et s’est rendue dans le district de Cizîr (Cizre) à Şirnex. Les députés Newroz Uysal Aslan et Mehmet Zeki İrmez, membres du Parti pour l’égalité des peuples et la démocratie (DEM), ainsi que la foule n’ont pas été autorisés à entrer dans le cimetière. La police a déclaré que seuls les membres de la famille seraient autorisés à entrer, a arrêté Servet Tünç, le frère du défunt Ferhat Tünç, en le menottant dans le dos pour avoir brandit la photo du défunt. À ce moment-là, la police a attaqué la députée Newroz Uysal Aslan et la foule. La foule rassemblée devant le cimetière est entrée par une autre porte. Les policiers anti-émeute ont tenté de bloquer la foule à l’intérieur du cimetière. Les mères, dévoilant leurs foulards blancs, ont riposté en scandant « Şehid Namirin » et ont franchi les barricades policières. La foule a pris le corps de Ferhat Tünç des mains des policiers et l’a transporté jusqu’à la tombe où il devait être enterré, en scandant « Şehid Namirin ». La police a attaqué le cercueil de Tünç, mais la foule a porté le corps jusqu’à la tombe. Le corps a été enterré au milieu de centaines de personnes scandant « Şehid Namirin ». Rihan Tünç, la mère de Ferhat Tünç, a réagi à cette obstruction en déclarant : « Aujourd’hui, mon fils est un martyr du Kurdistan. Dieu merci, ce n’est pas un voleur et il n’a pas consommé de drogue. Que nos condoléances soient au Leader Apo. Je ne pleurerai pas et n’apporterai pas de joie à l’ennemi aujourd’hui. Aujourd’hui, ce sont les noces de mon fils. »   Lors de l’inhumation, la foule scandait fréquemment « Şehid Namirin ». Après les prières, la foule est sortie du cimetière en scandant ces slogans. À ce moment-là, la police leur a barré la route et a de nouveau attaqué la foule, agressant Newroz Uysal Aslan, députée du DEM Parti (DEM). La foule a répondu en scandant « Şehid Namirin ». Les manifestants ont franchi le barrage policier et se sont dirigés vers le domicile familial, dans le quartier de Nur.

IRAN. Inquiétudes pour 3 otages kurdes tenus dans un lieu secret depuis des semaines

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IRAN / ROJHILAT – Depuis leur arrestation, trois civils kurdes sont détenus dans des lieux tenus secrets, sans aucun contact avec leur famille ni leurs avocats. Le sort de trois civils kurdes détenus par les forces de sécurité ces dernières semaines reste inconnu, a rapporté le Réseau des droits de l’homme du Kurdistan (Kurdistan Human Rights Network, KHRN). Les forces de sécurité ont arrêté Matin Osloubi de Naqadeh, dans la province de l’Azerbaïdjan occidental, Rafigh Mostafaei de Marivan, dans la province du Kurdistan, et Aboubakr Oghabi d’Oshnavieh, dans la province de l’Azerbaïdjan occidental, lors d’incidents distincts au cours des dernières semaines. Tous trois sont depuis détenus dans des lieux tenus secrets, sans aucun contact avec leur famille ni représentation juridique. Osloubi, 25 ans, a été arrêté par l’Organisation du renseignement du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) à Naqadeh le 12 juillet. Le 1er août, des agents du ministère du Renseignement ont arrêté Mostafaei sans mandat alors qu’il travaillait dans une briqueterie à Marivan. Trois jours plus tard, le 4 août, des agents du ministère ont perquisitionné plusieurs maisons dans le village de Balagir à Oshnavieh sans mandat. Au cours du raid, ils ont confisqué les documents d’identité d’Oghabi et l’ont arrêté plus tard alors qu’il se rendait au bureau local du ministère pour les récupérer. Depuis l’attaque israélienne contre l’Iran et l’annonce ultérieure d’un cessez-le-feu, plus de 335 militants kurdes et autres citoyens ont été arrêtés dans les provinces d’Ilam, d’Azerbaïdjan occidental, du Kurdistan, de Kermanshah, de Téhéran et du Khorasan du Nord par le ministère du Renseignement et l’Organisation du renseignement du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). En outre, des dizaines de citoyens, de militants des droits civiques, d’anciens prisonniers politiques et de proches de militants résidant à l’étranger ont été convoqués dans les bureaux du ministère du Renseignement et de l’Organisation du renseignement du CGRI et interrogés pendant plusieurs heures. Bien que les autorités judiciaires aient déclaré que certains détenus ont été libérés sous caution, les informations obtenues par le Réseau des droits de l’homme du Kurdistan indiquent que la plupart restent en détention sans accès à un avocat ni à la visite de leur famille dans des centres de détention centraux gérés par les agences de sécurité à Ilam, Kermanshah, Sanandaj, Orumiyeh, Téhéran et Bojnurd.(ANF)