KURDISTAN – Un vaste plan régional visant à unifier les dossiers syrien et irakien est en cours d’élaboration. Son objectif affiché : remodeler la situation sécuritaire et militaire à Sinjar (région yézidie de Shengal) et le long de la frontière irako-syrienne. Selon le centre de recherche kurde Lêkolîn, ce projet prévoit le transfert de groupes armés djihadistes depuis la Syrie vers la région, suivi d’une intervention militaire élargie de la Turquie et de la Syrie, soutenue par le Qatar, sous prétexte de lutte contre le terrorisme.
D’après des sources décrites comme fiables par Lêkolîn, ce plan attire l’attention de plusieurs acteurs régionaux, notamment la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Ses détails seraient actuellement examinés aux États-Unis, sans qu’une approbation définitive ait encore été donnée. Sinjar occupe une place stratégique croissante : situé entre le territoire irakien et la frontière syrienne, son relief montagneux permet de contrôler des axes et des corridors essentiels dans le nord et l’ouest de l’Irak.
Transfert de groupes armés djihadistes
Le scénario envisagé prévoit le déplacement de groupes armés à caractère djihadiste depuis le nord-est de la Syrie vers Sinjar. Ces mouvements partiraient des régions de Tel Hamis et d’al-Hawl, en passant par le poste frontière d’al-Walid.
L’objectif affiché serait de renforcer le contrôle des hauts plateaux et des zones montagneuses, afin de dominer la géographie environnante et de couper le désert irakien du nord. Toute modification de l’équilibre des forces à Sinjar aurait des répercussions immédiates sur la sécurité frontalière et sur les axes militaires et logistiques de la région.
Dans le contexte du redéploiement des forces après le retrait américain, la première phase du plan aurait été fixée au 30 décembre 2026. L’idée sous-jacente est de créer une nouvelle réalité sécuritaire par la présence de ces groupes, qui servirait ensuite de prétexte à une intervention militaire.
Selon le scénario, les forces peshmergas avanceraient ensuite depuis les axes d’Erbil et de Mossoul vers Sinjar, officiellement pour affronter ces groupes et empêcher leur implantation. Cette étape transformerait un simple redéploiement armé en une intervention militaire à plusieurs volets.
Scénario d’intervention turco-syrienne
La phase la plus délicate prévoit l’entrée des armées turque et syrienne sur le sol irakien, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et de combattre le terrorisme. Cette opération serait soutenue par le Qatar et présentée comme une mission antiterroriste de longue durée.
Deux axes principaux sont identifiés pour le déploiement turc :
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un premier axe allant de Mossoul à Til Afer et Til Koçer ;
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un second partant de la région de Baaj vers le village de Marzuqah.
Ces axes viseraient à établir une vaste zone de contrôle reliant les environs de Sinjar aux corridors vers Mossoul, Tel Afar et les zones frontalières, facilitant ainsi la supervision des mouvements armés dans la région.
Contacts politiques et position irakienne
Selon les informations rapportées, le président turc Recep Tayyip Erdoğan aurait évoqué avec le président du Parlement irakien, Heybat al-Halbousi, la possibilité d’une intervention militaire turque en Irak et lui aurait présenté un projet de plan. Ces discussions s’inscrivent dans un contexte de coordination renforcée entre Ankara et Bagdad sur les questions de sécurité. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a notamment rencontré al-Halbousi à Ankara le 8 septembre.
Du côté irakien, le plan intégrerait une proposition du gouvernement d’Ali al-Zaidi visant à placer toutes les armes et équipements des groupes armés sous le contrôle exclusif de l’État irakien. Cette mesure, destinée notamment à anticiper d’éventuels affrontements à Sinjar, prévoirait le stockage des armes dans des lieux clairement identifiés. L’objectif serait d’offrir une solution acceptable pour Washington lors de la première phase de la crise, en évitant l’ouverture de la région à une multitude d’acteurs armés.
Les États-Unis examineraient actuellement le plan sans avoir donné leur feu vert définitif. Leur position demeure déterminante : tout déploiement militaire majeur en Irak modifierait l’équilibre actuel entre le gouvernement fédéral, les peshmergas, le Hachd al-Chaabi, les forces de protection de Sinjar, la Turquie et les forces internationales.
L’Arabie saoudite exercerait quant à elle une forte pression en faveur de la mise en œuvre du plan, dont l’un des objectifs principaux serait de freiner l’influence du Hachd al-Chaabi et d’empêcher son expansion dans la région.
Pourquoi Sinjar ?
L’importance de Sinjar dépasse sa seule position frontalière. Sa configuration géographique, située entre Mossoul et la frontière syrienne, en fait un point de jonction stratégique entre le nord de l’Irak et l’est de la Syrie. Toute force contrôlant ses routes et ses hauteurs peut influencer les mouvements de troupes et les approvisionnements sur une vaste zone.
Interconnexion des dossiers syrien et irakien
Ce plan met en évidence le lien étroit entre la situation sécuritaire dans le nord-est de la Syrie et la géographie irakienne. Le territoire syrien deviendrait le point de départ de groupes armés vers l’Irak, le conflit de Sinjar servant ensuite de prétexte à une opération militaire régionale.
Ce rapprochement s’inscrit dans le contexte du dialogue turco-syrien croissant. En septembre, Hakan Fidan a rencontré son homologue syrien Asad al-Shaibani ainsi que le président Ahmed al-Chara à Damas, et a participé à une réunion trilatérale avec les ministres syriens des Affaires étrangères et de l’Intérieur.
Les initiatives militaires turco-syriennes liées à la frontière irakienne s’inscrivent ainsi dans un jeu régional plus large, où se chevauchent les dossiers syrien et irakien, la présence américaine et la compétition d’influence dans les zones frontalières.
— Centre d’études stratégiques du Kurdistan (Lêkolîn)