KURDISTAN – Après avoir exécuté trois prisonniers kurdes à l’aube du 8 septembre 2018, la République islamique d’Iran a franchi un nouveau cap dans sa confrontation avec l’opposition kurde iranienne en exil. Le même matin, le Corps des gardiens de la révolution islamique a tiré sept missiles balistiques Fateh-110 sur les bases des deux branches alors distinctes du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) – le KDP-Iran et le PDKI – à Koya, dans la province d’Erbil, au Kurdistan irakien.
La principale cible était une réunion plénière du Comité central du PDK-Iran. Les missiles ont frappé le bâtiment où se tenait la réunion. Quatorze membres du PDK-Iran ont été tués, dont six responsables de la direction du parti. Le centre d’entraînement des peshmergas du PDKI a également été touché, faisant deux morts parmi ses combattants.
Pourtant, le complexe du KDP-Iran n’était pas un site militaire. Ancienne forteresse de l’armée de Saddam Hussein, situé près de la ville de Koya et des camps de réfugiés kurdes iraniens, il abritait les organes politiques du parti, ses médias ainsi que des organisations civiles, notamment l’Union démocratique des femmes, l’Union de la jeunesse et un centre pour enfants. Des femmes non combattantes et des enfants figuraient parmi les blessés.
Usage illégal, indiscriminé et disproportionné de la force
Au moment des frappes, et durant les années précédentes, les groupes en exil n’avaient mené aucune campagne armée contre la République islamique. Ils avaient rétabli une présence peshmerga dans les zones frontalières, notamment sur les hauteurs du mont Halgurd, aux alentours de Sidekan, mais cette présence à elle seule ne constituait pas une menace d’attaque imminente. Des efforts de dialogue étaient d’ailleurs déjà engagés, par l’intermédiaire du Centre norvégien de résolution des conflits (NOREF), organisation travaillant en étroite collaboration avec le ministère norvégien des Affaires étrangères, afin d’instaurer un dialogue entre Téhéran et les groupes kurdes iraniens.
La frappe a soulevé la question de savoir si l’Iran était en droit d’utiliser la force sur le territoire irakien. L’Iran n’a pas démontré qu’il répondait à une attaque armée ou à une menace imminente susceptible de justifier la légitime défense, y compris au titre de la doctrine controversée de la légitime défense anticipée. La frappe a donc dû être examinée au regard du droit international interdisant le recours à la force contre un autre État.
Le droit international humanitaire aurait également pu s’appliquer, selon que la confrontation entre l’Iran et les partis kurdes ait ou non atteint le seuil d’un conflit armé. Dans ce cas, l’Iran demeurait tenu par les règles de distinction, de précaution et de proportionnalité, notamment en raison de la présence de civils et de structures civiles. Si le droit humanitaire ne s’appliquait pas, la frappe restait néanmoins soumise aux règles régissant le recours à la force sur le territoire d’un autre État et aux obligations en matière de droits humains.
Missiles balistiques contre résistance civile
Pour le PDKI, les attaques iraniennes étaient un problème récurrent. Dès 1994, l’armée de l’air iranienne avait bombardé une réunion de son Comité central au même endroit. Au fil des ans, l’Iran a mené des dizaines d’opérations transfrontalières et d’assassinats au Kurdistan irakien. Moins de deux ans avant la frappe de 2018, une explosion lors des célébrations de la nuit de Yalda, organisées en mémoire du dirigeant assassiné du PDKI, Abdul Rahman Ghassemlou, avait fait au moins six morts.
Cependant, le recours aux missiles balistiques a marqué une escalade significative que les forces kurdes n’avaient pas anticipée. Même dans l’histoire des attaques transfrontalières menées par des États contre des mouvements d’opposition armés, des opérations de ce type demeurent exceptionnelles. On peut rappeler, dans un contexte très différent, le bombardement par Israël du quartier général de l’OLP à Tunis en 1985.
L’Iran a ensuite réitéré cette tactique de manière de plus en plus fréquente. Moins de deux semaines après l’assassinat de Jina Amini, Kurde iranienne, en septembre 2022 – événement qui a déclenché des manifestations à travers le pays et donné naissance au mouvement contemporain « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî) – le complexe de Koya a de nouveau été frappé. Les missiles et les drones sont devenus des instruments récurrents de la pression iranienne contre les partis kurdes du Kurdistan irakien, leur utilisation s’intensifiant considérablement après le déclenchement de la guerre israélo-iranienne.
Mais l’attaque de missiles de Koya du 8 septembre a également révélé une évolution de l’autre côté. Si l’Iran faisait étalage de nouvelles armes, les partis kurdes commençaient à mobiliser les leurs, d’une nature tout à fait différente. Dans les jours qui suivirent, plusieurs partis kurdes iraniens appelèrent à une grève générale dans tout le Kurdistan iranien, qui fut largement suivie. Face à un État possédant une supériorité militaire écrasante, ces partis démontrèrent leur capacité à mobiliser la société kurde en Iran sans recourir aux armes. Ce changement allait devenir beaucoup plus visible par la suite, notamment lors du mouvement Femme, Vie, Liberté, lorsque la confrontation se transforma en mobilisation populaire et en désobéissance civile.
Réponse internationale limitée
L’attaque du 8 septembre est survenue alors que la politique de « pression maximale » de l’administration Trump commençait à peser sur l’Iran, tandis que les tensions intérieures restaient vives. Téhéran menaçait depuis des mois les partis kurdes basés au Kurdistan irakien, et ces frappes lui ont permis d’afficher sa puissance, d’intimider ses opposants et d’adresser un avertissement à ses partisans en Iran. Téhéran savait que le coût international serait limité. L’ambassadrice américaine Nikki Haley a évoqué l’attaque au Conseil de sécurité de l’ONU quelques jours plus tard, mais aucune mesure concrète n’a été prise.
Le contraste avec 1996 est frappant. Lorsque les forces iraniennes ont avancé vers la région de Koya cette année-là, les États-Unis, alors sous une administration démocrate, sont intervenus, notamment par le déploiement de forces aériennes, pour dissuader toute nouvelle avancée iranienne, contribuant ainsi à leur retrait.
Aujourd’hui, le déséquilibre militaire s’est encore accentué. L’Iran a perfectionné les capacités dont l’attaque de Koya fut une première démonstration contre l’opposition kurde. Les partis kurdes, quant à eux, ont renforcé leur unité politique et investi davantage dans la mobilisation civile. Un facteur, cependant, est resté quasiment inchangé : les Kurdes d’Iran demeurent marginalisés dans les calculs stratégiques occidentaux. L’attaque du 8 septembre a révélé jusqu’où Téhéran était prêt à aller contre ses opposants kurdes, et la réaction internationale, limitée, n’a guère freiné cette dynamique. L’impact d’une éventuelle reprise du conflit récent sur la donne reste à déterminer.
Par Asso Hassan Zadeh, universitaire kurde d’Iran, spécialiste du droit international et de la politique du Moyen-Orient. Docteur en droit international de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de l’Université de Genève, il enseigne actuellement à l’Université catholique de Lyon.
Article (en anglais) à lire sur le site The Amargi « Koya attack redefined Iran’s war on Kurds«