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Jan Ilhan Kizilhan rend hommage à son père décédé récemment

Dans son article « L’héritage de mon père », Jan Ilhan Kizilhan rend hommage à son père, dont la vie incarne les tragédies et la résilience des Kurdes yézidis (Êzdî). À travers ce récit intime marqué par l’exil et la persécution, le psychologue explore la transmission des traumatismes intergénérationnels et la force silencieuse nécessaire pour survivre. Ce témoignage devient une réflexion profonde sur la capacité de transformer la douleur en un héritage de dignité et d’endurance pour les générations futures.

Voici l’article de Jan Ilhan Kizilhan :

Mon père est né dans les années 1930, dans un lieu qui me semblait autrefois le bout du monde, et pourtant profondément ancré dans les forces qui ont façonné le XXe siècle. Sa vie n’a pas commencé dans le calme, mais au lendemain d’un bouleversement. L’effondrement de l’Empire ottoman n’a pas simplement redessiné les frontières ; il a brisé des vies et dispersé des communautés. Son propre père a fui après la destruction de sa tribu et est mort peu après, accablé par le deuil. Mon père avait deux ans. Ce qui restait, ce n’était pas la continuité, mais la fragmentation, une désintégration silencieuse où les familles se perdaient les unes les autres comme si le langage lui-même avait failli.

Son histoire est indissociable de l’histoire qui l’entoure. Elle porte la mémoire d’un peuple sans cesse repoussé, jusqu’à ce que la marginalité devienne une condition d’existence. Survivre exigeait retenue, silence et la capacité d’endurer sans reconnaissance. Et pourtant, sous cette endurance, quelque chose d’essentiel persistait : un sens de la dignité qu’on ne pouvait pas facilement lui ravir. La patrie, dans ce contexte, cessa d’être un lieu stable. C’était devenu une promesse incertaine, toujours fragile, toujours menacée.

Il a grandi dans un monde où la violence n’était pas l’exception, mais une possibilité constante. Le village [basé dans le Kurdistan de Turquie] semblait vivre sous une tension permanente et tacite. La peur n’était pas évoquée ; elle était simplement présente, absorbée par le quotidien. L’enfance n’offrait pas de protection, mais plutôt une initiation précoce à la nécessité. À dix ans, il a commencé à travailler, non par devoir, mais par nécessité. Une mère malade, un beau-père aveugle, un petit frère : autant de réalités à assumer sans hésiter. La responsabilité n’était pas une notion abstraite, mais un fardeau physique.

Gelhok, notre village, pouvait paraître presque idyllique de loin. Ses maisons couleur terre se dressaient sur une colline verdoyante, entourées de champs de lentilles et de blé, de fleurs sauvages et d’eau calme. Enfant, je percevais ce paysage comme une forme de beauté. Pour les adultes, c’était un lieu d’endurance plutôt qu’un lieu d’appartenance. L’ouverture et l’enfermement coexistaient, intimement liés, façonnant une vie à la fois vaste et restreinte.

Le quotidien était rythmé par le labeur et la répétition. Il n’y avait ni électricité, ni infrastructures goudronnées, et peu de choses séparaient les jours les uns des autres, si ce n’est le degré d’épuisement. Les soirées étaient synonymes de calme plutôt que de repos. Les conversations étaient rares, souvent interrompues par la fatigue. Sous cette routine, une conscience constante de la vulnérabilité planait. En tant que Yézidis, ils vivaient avec la conscience que leur différence, à elle seule, pouvait les mettre en danger.

Mon père avait développé une manière bien à lui de maintenir l’ordre. Pour lui, l’ordre n’était pas une question de préférence, mais de nécessité. Sa rigueur ne découlait pas de la distance, mais de la crainte que, sans structure, tout ne s’effondre. Il portait le poids des responsabilités sans posséder les mots pour exprimer sa vie intérieure. La force qu’il incarnait ne laissait transparaître aucune douceur, peut-être parce que la douceur lui avait toujours été inaccessible. Son lien avec sa mère et sa foi lui offraient un ancrage, pourtant une tristesse persistante l’habitait, une tristesse indicible. Le passé ne s’estompait pas ; il restait actif en lui, façonnant sa présence de manières souvent silencieuses.

Ma mère, en revanche, évoluait dans le même environnement avec une conscience différente. Sa capacité à lire et à écrire la distinguait, et on se tournait vers elle lorsqu’on avait besoin de clarté ou de conseils. Elle vivait avec les mêmes contraintes, mais elle ne s’y laissait pas définir. Ses actions étaient empreintes d’une autonomie tranquille, d’un refus d’être entièrement prisonnière des circonstances.

La relation entre mes parents ne suivait pas le schéma classique de l’amour. Elle s’est tissée progressivement, façonnée par des responsabilités partagées et par la conviction que la survie dépendait de la coopération. Ce qui s’est développé entre eux n’était ni expressif ni démonstratif, mais stable et fiable, enraciné moins dans l’émotion que dans une endurance mutuelle.

Pourtant, le passé restait omniprésent. Les histoires familiales revenaient sans cesse, non comme une histoire lointaine, mais comme une blessure irrésolue. Le nom d’Ibrahim Pasha Milli [Ibrahim Pacha Milli était le chef de la fédération tribale kurde de Milan en Haute Mésopotamie] revêtait une importance particulière. La tribu de mon père, y compris mon grand-père, s’était ralliée à lui dans la résistance contre l’Empire ottoman, animée par le désir d’améliorer leur sort. Ce moment de rébellion, cependant, n’a pas mené à la libération. Il a engendré la perte.

Des terres ont été confisquées. Des familles ont été séparées. Des vies ont été fauchées. Ce qui a suivi n’a pas été l’apaisement, mais une absence persistante qui s’est étendue sur plusieurs générations. Cette histoire persistait dans les gestes, dans les silences, dans les non-dits. Mon père la portait comme une part indissociable de lui-même.

La violence du passé demeurait présente de manière insidieuse. Elle se manifestait dans les décisions prudentes, dans les hésitations, dans la conscience que la sécurité n’était jamais acquise. Quand ces souvenirs furent évoqués, l’atmosphère changea, comme si le poids des événements était encore palpable. Mon père parla de persécution, de la fragilité de la coexistence et de la complexité du sentiment d’appartenance. Il insistait souvent sur le fait que les gens étaient liés, qu’ils appartenaient à une même communauté malgré leurs divisions, et pourtant, il était profondément affecté par les conflits au sein de sa propre communauté culturelle et linguistique.

Parallèlement à ces souvenirs, il y avait d’autres formes de récits. Le soir, au coin du feu, des histoires de lumière, d’anges et de rythmes sacrés offraient une perspective différente. Le soleil était perçu comme bien plus qu’une simple présence physique, et la terre elle-même était imaginée comme vivante, reposante et se renouvelant sans cesse. Ces histoires n’effaçaient pas la peur, mais elles proposaient une autre façon d’appréhender le monde, une façon qui suggérait une continuité au-delà de la souffrance.

La décision de ma mère de partir pour l’Allemagne marqua un tournant. Elle partit seule, pénétrant dans un monde qui lui était totalement étranger. Pour mon père, accepter ce départ exigeait un courage difficile à exprimer. Son consentement eut des conséquences, et la punition physique qui suivit reflétait la tension entre décision individuelle et attentes collectives.

Lorsqu’il la rejoignit finalement, nous restâmes en arrière, enfants séparés de nos parents et de tout repère rassurant. À partir de ce moment, mes propres souvenirs se transforment, devenant moins structurés, plus immédiats. Je me souviens du départ non comme d’une suite d’événements, mais comme d’une image : leurs silhouettes s’éloignant, se fondant peu à peu dans le lointain. Je me souviens avoir couru, crié, tenté de retenir quelque chose d’inatteignable. Ils ne se sont pas retournés, et leur disparition a marqué une rupture difficile à comprendre sur le moment.

Ce n’est que plus tard qu’il m’a été possible d’interpréter cet instant autrement. Leur départ n’était pas un abandon, mais une tentative de construire un avenir. Il était guidé par la volonté de revenir, de reconstruire, de nous offrir une vie différente. Pour eux, il représentait l’espoir. Pour moi, il est resté une perte.

En Allemagne, leur vie était rythmée par le travail et la persévérance. Ils ont bâti quelque chose de nouveau dans des conditions exigeant un effort constant. Mon père a continué d’assumer ses responsabilités, mais il nous a aussi ouvert d’autres perspectives. Il insistait sur l’éducation, non comme une valeur abstraite, mais comme un moyen de préserver la dignité et d’acquérir l’autonomie. Son encouragement à lire, à apprendre et à réfléchir a marqué un tournant qui dépassait sa propre expérience.

Sa fierté s’exprimait discrètement, sans emphase. Elle transparaissait dans la façon dont il parlait de nous, comme si notre développement confirmait que le passé ne déterminait pas tout ce qui allait suivre. Il y avait, dans son attitude, le sentiment que la transformation était possible, même si elle exigeait de la persévérance.

Aujourd’hui, en tant que père moi-même, je constate la pérennité de cette dynamique. Mes enfants le perçoivent non seulement comme un grand-parent, mais aussi comme une figure d’origine, une source de stabilité qu’ils portent en eux. L’idée de patrie, en ce sens, se réduit moins à une question de géographie et davantage à une présence, à ce qui se transmet de génération en génération.

L’histoire plus large de sa vie reflète des expériences qui dépassent le cadre d’une seule communauté. La perte, le déracinement et le silence ne sont pas des phénomènes isolés. Le traumatisme ne se limite pas à la mémoire ; il perdure à travers le non-dit, à travers des schémas qui persistent sans reconnaissance explicite.

Dans mon travail, j’ai rencontré de nombreuses histoires de ce genre. Invariablement, j’y reconnais des traits de mon père : une forme d’endurance inexprimable, une capacité à continuer malgré la fragmentation, et une intensité discrète qui ne recherche pas l’attention.
L’image qui me reste n’est pas celle d’une expression dramatique, mais celle d’une présence subtile et persistante. Il y avait en lui une qualité que l’on pourrait décrire comme une lumière intérieure, non pas quelque chose qui exigeait d’être reconnu, mais quelque chose qui perdurait.

Cette présence a façonné sa vie et continue de façonner la suite.

Sa mort fut presque imperceptible, comme si la tension qui avait marqué une grande partie de son existence s’était peu à peu dissipée. Il ne restait que le sentiment d’une vie marquée par les difficultés, mais aussi par la continuité, par un engagement qui ne dépendait pas de la reconnaissance.

Il n’était pas du genre à s’exprimer en termes grandiloquents, pourtant sa manière de rester, de ne pas se retirer malgré tout, peut être perçue comme une forme d’amour qui se passe de déclarations.

Son héritage ne se limite pas à la mémoire. Il se manifeste dans nos actes, dans notre compréhension de nous-mêmes et dans nos relations aux autres. Il est présent chez nos enfants, dans nos décisions et dans la persistance discrète de certaines valeurs.

Vivre avec cet héritage, ce n’est pas le répéter, mais le faire perdurer transformé. Cela implique d’en reconnaître les failles tout en reconnaissant sa force.

S’il existe un espace au-delà de cette vie, on peut l’imaginer là, libéré du poids qu’il portait, mais dans un état de délivrance, peut-être connecté à cette même force tranquille qui l’a accompagné tout au long de son existence.

Jan Ilhan Kizilhan est psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migrations.

Article original publié par Rudaw sous le titre de « My Father’s Legacy«