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Qu’est-il advenu de la justice pour les Yézidis ?

Douze ans après le génocide yézidi perpétré par l’État islamique en 2014 à Sinjar, environ 200 000 Yézidis restent déplacés et plus de 2 500 sont toujours portés disparus. Alors que des milliers de djihadistes de l’EI sont transférés d’Irak vers les prisons irakiennes, l’article s’interroge sur la nature de la justice rendue : les crimes seront-ils jugés comme un génocide ciblant spécifiquement les Yézidis, ou réduits à de simples actes de terrorisme ?
 
Entre reconnaissance historique en Europe et risque d’impunité ou de minimisation en Irak, le psychologue Jan Ilhan Kizilhan souligne que sans une qualification exacte des faits, les victimes risquent un second déni de leur souffrance dans l’interview suivante publiée par The Amargi.
 

Le 10 juin 2014, l’État islamique s’empare de Mossoul, puis progresse vers le nord et fait de Sinjar et de sa population yézidie (Êzdî) une cible existentielle. Il ordonne à ses combattants de « convertir » ou d’« éliminer » cette communauté. Les Yézidis sont sans défense.

Les Yézidis et leur foi vieille de plus de 4 000 ans ont subi, tout au long de leur histoire, des persécutions, des discriminations et des menaces existentielles répétées. L’assaut mené par l’État islamique contre Sinjar en 2014 s’inscrivait dans une campagne d’extermination systématique.

La vulnérabilité des Yézidis ne tenait pas uniquement au déséquilibre militaire. La région souffrait d’institutions étatiques fragiles, d’une coordination sécuritaire locale fragmentée et de fortes rivalités politiques et militaires. Lors de l’attaque, le déplacement forcé est devenu la seule issue pour la plupart d’entre eux. Douze ans plus tard, environ 200 000 Yézidis demeurent déplacés, et leurs perspectives de retour à Sinjar restent extrêmement précaires. Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et l’UNITAD ont tous deux établi sans équivoque que ces actes constituaient un génocide, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre.

Réduire le génocide yézidi, également connu sous le nom de 74e Ferman, au seul crime de guerre occulte bien des aspects. La destruction a anéanti les fondements mêmes de cette communauté, brisé tout espoir en l’avenir, et ses répercussions se font encore cruellement sentir aujourd’hui. L’État islamique avait explicitement classé les Yézidis comme une communauté à « convertir » ou à « éliminer ».

Comment la catastrophe a-t-elle commencé pour les Yézidis ?

Violence systématique

Durant la spirale de violence du génocide yézidi, les hommes et les personnes âgées étaient exécutés sur place, tandis que les jeunes femmes et les enfants étaient systématiquement séparés de leurs familles et enlevés. La brutalité de l’État islamique s’est poursuivie tout au long de la période où il contrôlait des régions du nord-est de la Syrie. Ses membres ont soumis les femmes et les filles yézidies à l’esclavage, à la torture, à des traitements inhumains, au meurtre, au viol et à l’esclavage sexuel, dans le cadre d’une campagne délibérée de génocide.

Les documents de l’ONU ont établi que les violences sexuelles perpétrées contre les jeunes femmes et les filles n’étaient pas une conséquence collatérale de la guerre, mais un élément central et délibéré d’une stratégie de destruction. Le rapport de l’ONU de 2016 soulignait que l’EI avait classé les Yézidis comme une communauté à « convertir » ou à « éliminer », faisant de l’attaque un plan d’extermination idéologique et prémédité, et non une simple opération militaire. Cette qualification a ensuite servi de base à des enquêtes nationales et à des procédures judiciaires.

Justice ou impunité ?

Le 21 janvier 2026, alors que les combats s’intensifiaient en Syrie, un nouveau chapitre s’est ouvert dans la région : l’armée arabe syrienne a lancé des attaques contre les zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes ( FDS ), dominées par les Kurdes. Face à l’escalade du conflit, les États-Unis ont transféré en Irak 5 704 individus liés à l’État islamique, détenus dans des camps gardés par les FDS.

Ces individus, dont seulement 467 étaient de nationalité irakienne, ont été répartis entre les prisons de Nassiriya et de Karkh. Peu après, le Conseil supérieur de la magistrature irakien a annoncé que des poursuites judiciaires seraient immédiatement engagées contre les accusés, conformément à la loi irakienne.

Ces événements ont ravivé des années de souffrance et de traumatismes non résolus liés au génocide yézidi. De nombreuses voix se sont élevées pour dénoncer une nouvelle fois l’injustice persistante dont bénéficient les auteurs de ces crimes, qui ne sont toujours pas traduits en justice de manière adéquate.

« Les catégories juridiques ne sont pas neutres ; elles façonnent la mémoire. Lorsqu’une personne est condamnée uniquement en tant que membre d’une organisation terroriste, les crimes concrets — viol, esclavage, destruction d’une identité religieuse — disparaissent derrière une étiquette abstraite. »

Jan Ilhan Kizilhan, psychologue et psychothérapeute kurde-yézidi, a qualifié le transfert de milliers de membres de l’EI vers l’Irak non pas d’une simple mesure administrative, mais d’un moment de vérité historique :

« La question fondamentale est la suivante : ce qui s’est passé entre 2014 et 2019 sera-t-il examiné pour ce qu’il était réellement ? Un génocide, des crimes contre l’humanité et un processus systématique de déshumanisation ? Ou bien ces actes seront-ils une fois de plus réduits à la catégorie juridique étroite d’appartenance à une organisation terroriste et discrètement passés sous silence ? »

Né en 1966 à Batman, au Kurdistan du Nord occupé par la Turquie, Jan Ilhan Kizilhan a émigré en Allemagne avec sa famille. Il y a étudié la psychologie et la sociologie, puis a poursuivi sa formation à l’université de Georgetown aux États-Unis. Spécialiste des traumatismes transculturels, il dirige aujourd’hui l’Institut für Transkulturelle Gesundheitsforschung (Institut de recherche sur la santé transculturelle).

En 2015, il a travaillé comme psychologue en chef dans un programme spécial du Land de Bade-Wurtemberg, où il a évalué environ 1 400 femmes et enfants yézidis survivants des attaques de l’EI. Il a personnellement identifié ceux qui nécessitaient un traitement spécialisé et organisé leur transfert en Allemagne pour y être soignés.

Concernant les procès en Irak menés principalement sous l’angle de la lutte antiterroriste, il a été particulièrement direct :

« Les catégories juridiques ne sont pas neutres ; elles façonnent la mémoire. Lorsqu’une personne est condamnée uniquement en tant que membre d’une organisation terroriste, les crimes concrets — viol, réduction en esclavage, destruction de l’identité religieuse — disparaissent derrière une étiquette abstraite. Pour les victimes, cela équivaut à un déni de leurs souffrances. »

Il a insisté sur le fait que cette catégorisation n’est pas seulement un problème juridique, mais aussi moral. Selon la manière dont les poursuites sont menées et qualifiées, elles permettent soit de reconnaître pleinement la souffrance des victimes, soit de la minimiser en la présentant comme une simple conséquence du contexte. « Il y a une différence fondamentale entre un État qui dit : “Vous êtes victimes du terrorisme”, et un État qui dit : “Vous avez été pris pour cible parce que vous êtes Yézidis”. Seule cette dernière formulation leur rend leur dignité. »

« Le concept de terrorisme décrit la violence, mais il ne rend pas compte de ce qui a été fait aux Yézidis. Les crimes commis avaient une intention sans équivoque : la destruction totale d’une communauté en tant que telle. »

La quête de justice en Europe

L’Europe est devenue l’un des principaux lieux de recherche de justice pour le génocide yézidi. Cela s’explique à la fois par la possibilité, pour de nombreux pays européens, d’invoquer la compétence universelle ou des mécanismes juridiques comparables pour les crimes internationaux, et par la présence de suspects sur leur territoire.

Le Réseau de poursuites pour génocide, coordonné par Eurojust, a mis en place un cadre de partage d’informations, de constitution d’équipes d’enquête conjointes et d’utilisation des preuves entre les États membres. En novembre 2024, le réseau a lancé une base de données consultable de jurisprudence sélectionnée.

S’appuyant sur son expérience de témoin expert devant les tribunaux européens, le professeur Kizilhan a insisté sur le fait que « les poursuites ne doivent pas se limiter à établir la culpabilité ; elles doivent mettre au jour toute l’architecture du crime », notamment en répondant aux questions : qui sont les auteurs, les organisateurs et les planificateurs ? Qui a fourni la justification idéologique ? Quelles structures la sous-tendaient ? Quels crimes spécifiques ont été commis contre quels groupes ?

Parmi les juridictions européennes, l’Allemagne s’est rapidement imposée comme un centre majeur. Le 10 avril 2024, le parquet fédéral allemand a annoncé l’arrestation de deux ressortissants irakiens soupçonnés de génocide, de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre.

Trois ans auparavant, la justice allemande avait déjà rendu des décisions historiques. En 2021, à Francfort, Taha Al-J., membre de l’État islamique, a été condamné à la réclusion à perpétuité le 30 novembre, devenant ainsi la première personne au monde reconnue coupable de génocide contre les Yézidis. L’année suivante, une cour d’appel a confirmé ce verdict. Le 19 janvier 2023, le Bundestag allemand a adopté à l’unanimité une résolution reconnaissant les crimes commis par l’État islamique contre les Yézidis comme un génocide — un acte fort de reconnaissance juridique et politique.

Kizilhan a souligné que, plutôt que de se limiter à juger des actes individuels, les tribunaux européens ont également examiné le système, l’idéologie et l’intention d’anéantir un peuple dans son ensemble. « Le verdict de Francfort de 2021 a clairement démontré la portée de cette approche. Il ne s’agissait pas d’une simple condamnation, mais d’un document historique qui a permis de faire la lumière sur les événements. » Il a ajouté que le parquet fédéral allemand a proposé son assistance à l’Irak pour les procès des 5 704 détenus de l’EI transférés. Bagdad n’a toutefois pas encore répondu à cette offre.

2 500 Yézidis toujours portés disparus

Compte tenu des données parfois contradictoires et incomplètes, il est difficile d’établir un bilan définitif du génocide yézidi. Néanmoins, le constat général qui ressort des différentes enquêtes est alarmant : des milliers de personnes ont été tuées, des milliers d’autres enlevées, et des dizaines de milliers se sont retrouvées sans abri. Dans leurs mises à jour de 2024-2025, les mécanismes des Nations Unies indiquent qu’environ 2 500 Yézidis restent portés disparus.

Un rapport de 2016 de la MANUI et du HCDH indiquait que 308 315 personnes, majoritairement yézidies, avaient été contraintes de fuir la région à la suite de l’attaque de Sinjar, et qu’environ 360 000 Yézidis continuaient de vivre en situation de déplacement.

Dans ce contexte, la justice devient un impératif à plusieurs niveaux. Concernant la tendance des procédures irakiennes à qualifier les crimes d’actes de terrorisme, le professeur Kizilhan, qui y voit un nouveau déni des souffrances des victimes, a déclaré :

« Le concept de terrorisme décrit la violence, mais il ne rend pas compte de ce qui a été fait aux Yézidis. Les crimes commis visaient un objectif clair : la destruction totale d’une communauté. Lorsque le viol, l’esclavage, la conversion forcée, l’enlèvement d’enfants et les massacres sont considérés comme de simples effets secondaires du terrorisme, la signification profonde de ces crimes est effacée. Les victimes deviennent invisibles. Pour de nombreux survivants, c’est une source de profonde souffrance. »

L’UNITAD a mené un travail de terrain approfondi, constituant une archive de 52 téraoctets de preuves. Pourtant, à de rares exceptions près, ces preuves n’ont jamais été utilisées par les tribunaux.

La qualification des attaques contre les Yézidis comme génocide a été déterminante, tant pour la mémoire collective que pour l’évolution du droit international. Dans son rapport de 2024, la Commission d’enquête sur la Syrie du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme et réaffirmé que l’attaque du 3 août 2014 marquait le début du génocide contre les Yézidis.

Créée par le Conseil de sécurité des Nations Unies le 21 septembre 2017, l’UNITAD avait pour mandat de recueillir, préserver et stocker des preuves de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide commis par l’EI en Irak, afin qu’elles puissent servir dans des procédures judiciaires. L’UNITAD a mis fin à ses opérations le 17 septembre 2024. Cette fin de mandat a coïncidé avec l’adoption par l’Irak d’une loi d’amnistie générale, qui devrait bénéficier à plus de 90 000 personnes, dont certaines condamnées pour appartenance à l’État islamique. Cette situation a fortement accentué les craintes d’impunité.

« Avec la fin de son mandat en 2024, un corpus important de preuves confirmant le génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre existe désormais. Si ce travail n’est pas préservé et rendu accessible, un schéma familier risque de se reproduire : d’abord le crime, puis le silence, puis le déni », a averti Kizilhan.

Pour lui, le silence et le déni constituent bien plus qu’une injustice : ils risquent de perpétuer les effets du génocide. « La lutte pour la reconnaissance est toujours, simultanément, une lutte contre l’oubli. Dans ce contexte, un principe fondamental doit être clairement énoncé : le déni est le début du génocide ; le déni de soi peut en être l’étape finale. »

« La justice ne se limite pas aux verdicts des tribunaux »

Le génocide yézidi ne peut plus être nié ni considéré comme un incident isolé. Les mécanismes des Nations Unies, l’UNITAD, les verdicts des juridictions européennes, les institutions politiques et les organisations de défense des droits humains confirment tous qu’il s’agissait bien d’un génocide, commis de manière systématique et avec l’intention d’anéantir une communauté.

Malgré ces conclusions largement partagées, le transfert des procédures vers les tribunaux irakiens et leur réduction au cadre étroit du « terrorisme » rendent la question de la justice plus urgente que jamais.

Kizilhan a réaffirmé que, pour les Yézidis, l’essentiel est que la loi traduise les auteurs en justice, mais il a insisté : « La justice ne se limite pas aux verdicts des tribunaux. Elle exige une approche globale, qui englobe les dimensions juridiques, sociales et psychologiques. La justice requiert également la participation : les victimes, en particulier les femmes, les enfants et les familles des disparus, doivent être pleinement intégrées à chaque étape du processus. Leur voix doit être entendue. »

Pour les Yézidis, cette exigence n’est pas un débat philosophique, mais une nécessité vitale. Elle seule leur permettra de dire : « Notre histoire a été reconnue, notre souffrance a été nommée, et notre avenir est désormais possible. »

Tant que les crimes resteront impunis, que les disparus ne seront pas retrouvés, que le traumatisme des survivants ne sera pas pris en charge, que les conditions d’une vie en sécurité ne seront pas réunies et que les poursuites en Europe manqueront de soutien, ce chapitre ne pourra être considéré comme clos.

Article écrit (en anglais) par Mahir Fırat Fidan à lire ici : What happened to justice for Yazidis?