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« Binke » ou l’histoire oubliée des Kurdes qui ont résisté à Sinê

Une ville décida un jour de s’autogérer. Des conseils populaires furent élus, des comités médicaux de quartier organisés pour soigner et défendre les habitants. Puis elle fut bombardée, réduite au silence et effacée des mémoires officielles.

Le documentaire « Binke » (La Base / La Fondation) de Zanyar Omrani révèle pour la première fois cette histoire enfouie.

« L’histoire est trop souvent écrite par les vainqueurs. Nous préférons la lire du point de vue de ceux qui la vivent d’en bas. »

Avec une audace rare et sans concession, Zanyar Omrani plonge au cœur du paysage politique de Sinê (Sanandaj), capitale de la province du Kurdistan (la partie du Kurdistan sous l’occupation iranienne). Il ne se contente pas de raconter : il fait revivre les événements. De la libération explosive des prisonniers politiques en 1979 à la naissance tumultueuse des expériences d’autonomie au Rojhilatê, en passant par la mise en place laborieuse des conseils municipaux et la résistance farouche face à l’agression de la République islamique, « Binke » reste fidèle à son sujet.

Le documentaire fait aussi résonner le soulèvement de Jina (« Jin, Jiyan, Azadî ») de 2022, ce puissant cri qui continue de porter l’aspiration à la souveraineté populaire.

« Binke » n’est pas un simple film : c’est un creuset politique vivant, rempli d’histoires inédites, au centre de la lutte incessante pour l’autonomie et la justice. Il ne raconte pas seulement : il saisit, il montre, il rend témoin.

« On peut aimer une ville, revivre ses maisons et ses rues dans les souvenirs les plus lointains ou les plus précieux. Mais on ne se sent vraiment vivant dans sa propre ville que pendant une rébellion. Car pendant une rébellion, la ville appartient à la fois à « moi » et aux « autres ». Elle devient un champ de bataille choisi par l’individu et par la foule. Un espace limité où le temps historique est suspendu, et où chaque action acquiert une valeur en soi. Dans le feu de la rébellion, dans les moments de poursuite et de fuite, lorsqu’un homme attaque sa ville et en est chassé, elle lui appartient bien plus qu’au temps où il y jouait enfant ou s’y promenait avec une jeune fille. Au moment de la rébellion, il n’est plus seul dans la ville. » — Spartacus (Le symbolisme de la rébellion)

La naissance du Conseil de Sinê

Le 22 mars 1979, lors d’une réunion présidée par le ministre de l’Intérieur et en présence du Conseil révolutionnaire provisoire, il fut décidé que le conseil d’administration de la ville de Sinê serait élu au suffrage universel direct. Cette demande, portée par la communauté révolutionnaire kurde, fut acceptée par le Conseil révolutionnaire de Khomeini.

Il fut également décidé de dissoudre la gendarmerie, la police municipale, le Conseil révolutionnaire local et le Quartier général de la Révolution islamique, et d’interdire à l’armée de traverser la ville. Un comité provisoire fut formé, composé de deux représentants de la gauche, deux représentants des groupes islamiques et un envoyé par Mahmoud Taleghani.

Le lendemain, 23 mars, des dizaines de milliers de personnes se rassemblèrent place Iqbal. La délégation gouvernementale promit la libération des prisonniers, la punition des responsables du massacre de Sinê, la fin de la censure sur les médias d’État et la garantie de la sécurité des soldats. Lorsque Abolhassan Banisadr qualifia l’autonomie de « début du séparatisme », la foule l’empêcha de poursuivre son discours par des slogans répétés.

Solidarité kurde et turkmène

Le 25 mars, l’Association culturelle et politique turkmène organisa une réunion de soutien aux revendications du peuple de Sinê. Malgré les assurances du gouvernement provisoire, la réunion fut violemment dispersée par des éléments armés proches de la ligne de Khomeini.

Un comité de résolution des conflits fut envoyé, mais aucune mesure concrète ne fut prise. Pendant huit jours, les forces fidèles à Khomeini réprimèrent brutalement la population turkmène. Face à cette violence, les forces politiques et le peuple du Kurdistan exprimèrent leur solidarité.

Une équipe médicale fut même dépêchée depuis Sinê vers la région turkmène. Le 28 mars, un convoi de volontaires partit. Sur la route entre Bijar et Zanjan, le véhicule chuta dans une rivière. Neuf révolutionnaires perdirent la vie.

Les théories du complot et la réaction locale

La mort des volontaires plongea Sinê dans un deuil profond. Des dizaines de milliers de personnes participèrent à une procession pacifique tout en dénonçant les stratégies belliqueuses des forces montantes.

Le référendum constitutionnel organisé par le régime fut massivement boycotté par la population et les forces démocratiques du Kurdistan. En revanche, le courant réactionnaire local dirigé par Ahmad Moftizadeh — bien que minoritaire — tenta par la violence d’imposer sa domination. Ses partisans, armés de bâtons, patrouillaient autour de la Grande Mosquée, s’en prenaient aux militants de gauche et tentaient d’attaquer les locaux des organisations démocratiques. Ces provocations échouèrent face au large soutien populaire dont bénéficiaient les forces de gauche.

La participation populaire à la gouvernance

Affiche de The Base, documentaire de Zanyar Omrani

Le 14 avril 1979, malgré le sabotage du groupe de Moftizadeh, les élections du Conseil municipal eurent lieu dans 68 circonscriptions. 11 membres titulaires et 6 suppléants furent élus. Pendant cinq mois, ce conseil fonctionna avec efficacité, traitant les problèmes quotidiens de la population et instaurant un climat politique ouvert et libre.

Des conseils de quartier se formèrent spontanément. Cette expérience d’autogestion inquiétait profondément le nouveau pouvoir islamique et les forces réactionnaires locales, qui ne cessaient de chercher à la déstabiliser.

Les 24 jours de résistance (avril 1980)

Le 24 avril 1980, l’armée et les Gardiens de la Révolution lancèrent une offensive massive contre Sinê. Pendant une heure, des avions de combat bombardèrent la périphérie de la ville. Au sol, l’artillerie lourde (canons de 120 mm et mortiers) pilonna les quartiers.

Face à cette attaque disproportionnée — avions, hélicoptères, chars, artillerie et forces organisées contre un peuple désarmé et sans infrastructure militaire —, les organisations de guérilla et le conseil municipal organisèrent une retraite coordonnée après 24 jours de résistance acharnée.

Ce ne fut pas une « guerre » au sens classique, mais un massacre à sens unique : un régime utilisant toute la machine répressive héritée du Shah contre une population qui tentait simplement de gérer ses propres affaires.

Les comités médicaux de quartier et le sacrifice de Shahin Bavafa

Durant ces 24 jours, Shahin Bavafa, responsable du seul hôpital de la ville, fit face à un afflux massif de blessés et à une pénurie dramatique de personnel. Avec l’aide des habitants, elle créa des comités médicaux de quartier (« Fondations médicales »). Des jeunes reçurent une formation médicale accélérée pour intervenir directement dans les rues.

Lorsque l’hôpital fut bombardé, elle installa une salle d’opération de fortune dans le sous-sol d’un immeuble du centre-ville. Médecins et infirmières portant des brassards blancs soignaient les blessés au milieu des combats.

Après la prise de contrôle de la ville par les Gardiens de la Révolution, le régime ferma Sinê aux regards extérieurs, nia les massacres de civils et imposa sa version officielle. En juin 1980, de nombreux jeunes ayant participé aux comités médicaux furent exécutés, dont Shahin Bavafa.

Shahin Bavafa

L’impossible deuil

Depuis plus de quarante ans, les habitants de Sinê n’ont pu ni faire leur deuil publiquement ni obtenir justice. Ils n’ont pu que transmettre l’histoire dans l’intimité des foyers : les bombardements, les nuits de loi martiale, les noms des exécutés, les tombes anonymes, les exilés. Chaque génération a grandi avec ces récits.

L’expérience du Conseil municipal de Sinê, qui avait fonctionné avec succès pendant cinq mois, fut brutalement anéantie par l’offensive ordonnée par Khomeini le 19 août 1980. Celui-ci qualifia les défenseurs des conseils d’« infidèles » et de « conspirateurs » et proclama le djihad contre le Kurdistan.

Cette attaque visait non seulement Sinê, mais l’idée même d’une révolution populaire fondée sur l’autogestion. Le modèle des conseils, qui aurait pu inspirer d’autres régions d’Iran, fut écrasé dans le sang.

Aujourd’hui encore, la gouvernance par les conseils populaires reste une revendication centrale des mouvements ouvriers, sociaux et démocratiques en Iran.

Zanyar Omrani est un documentariste et journaliste indépendant basé en France. Son film « Binke » entrelace avec force l’histoire de l’autonomie kurde de 1979 au soulèvement « Jin Jiyan Azadî (femme, vie, liberté) ».

Lien pour regarder le documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=1vvbkR2LQEc

Texte d’origine par Siavash Shahabi, journaliste et écrivain indépendant basé à Athènes, spécialisé dans les dynamiques politiques et les luttes pour les droits humains en Iran et au Moyen-Orient. (Texte adapté et amélioré pour Aftoleksi.gr)

Via Yeni Ozgur Politika