IRAK / KURDISTAN – Le 4 avril 2026 marque le 46e anniversaire du début de la campagne systématique de persécution et de génocide lancée par le régime baasiste de Saddam Hussein contre les Kurdes Feyli (ou Feyliés, en kurde : Kurdên Feylî). Cette communauté kurde chiite, historiquement implantée à Bagdad, dans la province de Diyala, à Khanaqin, Jalawla, Kut et dans d’autres régions frontalières avec le Kurdistan d’Iran, a été victime d’une politique délibérée d’épuration ethnique, de déportations massives, d’exécutions et de spoliations.
Contexte historique et déroulement des crimes
Dès les années 1970, sous la présidence d’Ahmed Hassan al-Bakr puis de Saddam Hussein, le régime irakien a ciblé les Feyli en raison de leur identité kurde et de leur supposée « loyauté » envers l’Iran (beaucoup avaient des origines basées au Kurdistan iranien).
La campagne s’est intensifiée le 4 avril 1980 avec des opérations de « nettoyage » à Bagdad, Diyala, Kut, Khanaqin, Jalawla, Mandali, Naft Khana et ailleurs. Des décrets comme le n° 666 ont retiré la citoyenneté irakienne à des dizaines de milliers de personnes, les transformant du jour au lendemain en « étrangers ».
Les familles étaient raflées à leur domicile, à leur travail ou à l’école. Elles n’avaient le droit d’emporter que les vêtements qu’elles portaient. Les biens (maisons, commerces, terres) étaient confisqués. Les hommes adultes étaient souvent séparés de leurs familles et envoyés en prison ou dans des centres de détention, où beaucoup ont été torturés ou exécutés.
Selon les estimations les plus couramment admises :
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Entre 300 000 et 500 000 Kurdes Feyli ont été déportés de force vers l’Iran.
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Au moins 15 000 à 25 000 personnes ont disparu ou ont été exécutées (certaines sources kurdes évoquent jusqu’à 22 000 à 23 000 exécutions, dont des jeunes hommes envoyés aux champs de mines ou soumis à des expériences chimiques).
Ces crimes s’inscrivent dans une politique plus large d’arabisation et d’élimination de l’identité kurde en Irak, qui culminera plus tard avec l’opération Anfal (1987-1988). Les Feyli ont été particulièrement visés car ils étaient à la fois kurdes et chiites, deux « menaces » aux yeux du régime sunnite baasiste.
Reconnaissance officielle comme génocide
Après la chute de Saddam Hussein en 2003, la justice irakienne a progressivement reconnu ces atrocités :
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En 2008, le Haut Tribunal pénal irakien (Iraqi High Criminal Court) a qualifié les crimes de génocide.
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En 2010-2011, le Parlement irakien a voté la reconnaissance officielle du génocide des Kurdes Feyli.
Ces décisions ont ordonné en théorie la restitution de la citoyenneté, le retour des biens confisqués et l’octroi de compensations. Pourtant, plus de 46 ans après le début des crimes et 23 ans après la chute du régime, la grande majorité des survivants et de leurs descendants attendent toujours une réparation concrète. Beaucoup restent apatrides ou en situation précaire en Irak ou en Iran.
Commémorations du 46e anniversaire (2026)
À l’occasion de cet anniversaire, les autorités de la Région du Kurdistan (KRI) et les représentants feyli ont renouvelé leurs appels à la justice. Le président de la Région du Kurdistan, Nechirvan Barzani, a traditionnellement marqué ces commémorations par des déclarations solennelles (comme en 2025 pour le 45e anniversaire), exhortant le gouvernement fédéral irakien à appliquer les décisions de justice : compensation complète, rétablissement de la citoyenneté pleine et entière, restitution des propriétés et résolution des griefs en suspens.
Des responsables du Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dont Azad Shafi (chef de la cinquième branche), ont rappelé que l’oppression contre les Feyli dure depuis près d’un siècle, depuis la création de l’État irakien. Ils dénoncent le fait que, plus de vingt ans après la chute du Baas, certaines lois et décrets de l’ancien régime restent encore en vigueur et que l’article 140 de la Constitution irakienne (concernant les zones disputées) n’est pas appliqué dans leur cas.
Les survivants et leurs descendants parlent d’une « plaie sanglante » qui n’a toujours pas cicatrisé. Des conférences et rassemblements ont lieu régulièrement à Erbil, Sulaymaniyah et Bagdad pour documenter les témoignages, exiger l’internationalisation du dossier et appeler à la ratification par l’Irak du Statut de Rome de la Cour pénale internationale.
Un chapitre sombre de l’histoire irakienne
Le génocide des Kurdes Feyli n’est pas un événement isolé. Il fait partie d’une série d’atrocités commises par le régime baasiste contre les Kurdes d’Irak (Anfal, Halabja, massacres des Barzanis, etc.). Il symbolise la volonté d’effacer une composante essentielle de la mosaïque irakienne.
Aujourd’hui, les Feyli continuent de jouer un rôle important dans la vie politique et sociale du Kurdistan et de l’Irak. Leur combat pour la justice et la mémoire reste un enjeu majeur pour la réconciliation nationale irakienne.
Les Kurdes Feyli demandent non seulement des réparations matérielles, mais aussi la reconnaissance pleine et entière de leur souffrance, afin que ce « chapitre sombre » ne se reproduise plus et que les générations futures puissent vivre dans un Irak véritablement pluraliste et juste.
46 ans après, la quête de justice pour les Kurdes Feyli demeure inachevée. Les appels lancés depuis Erbil et Bagdad rappellent que la paix et la stabilité en Irak passent aussi par la réparation des crimes du passé.