TURQUIE / KURDISTAN – La Turquie ne se contente pas de turquifier systématiquement les noms géographiques kurdes ni d’effacer les traces historiques de la présence kurde en Haute Mésopotamie. Elle censure également les documents anciens lorsqu’ils contredisent sa narration nationale.
Une carte géographique en arabe, réalisée au XIe siècle par le savant ouïghour Mahmud al-Kashgari (originaire de Kashgar, dans l’actuel Xinjiang chinois), vient ainsi d’être censurée par le ministère turc de la Défense. Cette carte, extraite de son célèbre Dīwān Lughāt al-Turk, mentionne explicitement le « pays des Kurdes » (Arḍ al-Akrād) dans une région correspondant au Kurdistan actuel. Dès 1150, les conquérants seldjoukides turcs désigneront d’ailleurs cette même entité sous le nom de « Kurdistan ».
Pour illustrer l’ancienneté des savoirs et des sciences turcs, le ministère a publié sur son site une version « corrigée » de la carte, expurgée de cette mention gênante. La manipulation n’a pas échappé aux historiens et intellectuels kurdes, qui l’ont vivement dénoncée. Le député DEM d’Ağrı (Ararat), Sırrı Sakık, a interpellé directement le ministre de la Défense, Yaşar Güler, au Parlement. Face au tollé, le ministère s’est contenté de retirer discrètement la carte de son site, sans la moindre explication.
Une ironie historique
C’est pourtant un bibliothécaire et érudit kurde de Diyarbakır, Ali Emiri Efendi, qui avait redécouvert au XIXe siècle l’unique manuscrit connu de cette œuvre, faisant la fierté des Ottomans. À l’époque, l’Empire ottoman assumait pleinement l’existence du Kurdistan : du XVIe siècle jusqu’à sa chute, la région était officiellement désignée sous ce nom. Dans sa fameuse lettre au roi de France François Ier, le sultan Soliman le Magnifique se vantait ainsi d’être le souverain « du pays de Roum, d’Égypte, du Kurdistan » et de bien d’autres contrées.
Depuis la fondation de la République en 1923-1924, le mot « Kurdistan » est devenu tabou. Son usage est interdit ou fortement réprimé. Aujourd’hui encore, les autorités et les médias turcs refusent de nommer le Kurdistan irakien autrement que « le nord de l’Irak », alors même que cette région autonome est reconnue sous le nom officiel de « Kurdistan » dans la Constitution irakienne et par la communauté internationale. Le Gouvernement régional du Kurdistan est systématiquement rabaissé à une simple « administration kurde du nord de l’Irak ».
Cette obsession anti-kurde du régime turc ne connaît ni limites ni frontières. Alors que la Turquie venait d’être visée par des missiles iraniens, le président Erdoğan a publiquement averti Donald Trump que, en cas de soulèvement des Kurdes iraniens contre Téhéran, Ankara interviendrait militairement… aux côtés de l’Iran.
Au moins, cela a le mérite de la clarté. La rhétorique officielle sur la « fraternité turco-kurde » apparaît désormais dans toute sa vacuité. (Via l’Institut Kurde de Paris)