Alors que des milliers de Syriens fuient encore la violence et que les minorités du pays vivent dans la terreur, l’Europe déroule le tapis rouge à Ahmed al-Sharaa, alias Abu Mohammad al-Jolani, chef historique de Hay’at Tahrir al-Sham (HTS). Cet homme, qui se fait désormais appeler président de transition syrien, arrive à Berlin ce 30 mars 2026 pour des discussions officielles avec le chancelier Friedrich Merz et d’autres responsables allemands.
Le cynisme est total. Jolani porte sur les mains le sang des Kurdes, des Druzes, des Alaouites, des Chrétiens et de nombreuses femmes et civils massacrés depuis la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024. Sous son autorité, des massacres sectaires d’une ampleur effrayante ont visé les minorités : plus de 1 400 à 1 500 Alaouites tués en mars 2025 dans la région côtière (Latakia, Tartous), avec des familles entières exécutées chez elles, des villages pillés et incendiés. Des rapports documentent des exécutions sommaires, des viols et des disparitions. Des massacres similaires ont frappé les Druzes à Suwayda en 2025, avec des estimations allant jusqu’à plusieurs milliers de morts civils dans des violences qualifiées d’« ethnic cleansing » par certains observateurs. Les Kurdes du nord-est, qui ont payé un lourd tribut contre Daech, voient aujourd’hui leur autonomie menacée et subissent des attaques et une marginalisation systématique.
Les Chrétiens ne sont pas épargnés : églises attaquées, communautés harcelées, et violences récentes comme celles à Al-Suqaylabiyah près de Hama, où des groupes venus de localités voisines ont saccagé des biens chrétiens après des incidents mineurs. Des témoignages font état de grenades lancées dans des maisons d’Alaouites, de femmes enlevées et de minorités poussées à l’exil ou à la soumission.
Les Kurdes sont morts pour rien ?
Rappel amer : les Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement kurdes, ont été le principal allié occidental sur le terrain contre l’État islamique (Daech / ISIS). Ils ont libéré des territoires entiers au prix de milliers de morts. Aujourd’hui, le régime HTS de Jolani, né des cendres de Jabhat al-Nusra (branche syrienne d’al-Qaïda), consolide un pouvoir qui marginalise précisément ceux qui ont combattu le califat noir. Pire, des observateurs notent une résurgence des cellules djihadistes et une instabilité qui profite aux restes de Daech, comme si le chaos post-Assad permettait à l’hydre islamiste de se reformer sous d’autres formes.
Jolani lui-même a un passé lourd : il a combattu en Irak avec des groupes liés à al-Qaïda en Irak (précurseur de Daech), fondé Jabhat al-Nusra avec le soutien initial d’Abu Bakr al-Baghdadi, avant une rupture stratégique. HTS a beau se présenter aujourd’hui comme « pragmatique » et chercher la reconnaissance internationale, ses racines jihadistes et les exactions commises sous son égide restent indéniables.
À Berlin, accueil chaleureux… et drapeaux de DAECH / ISIS
Pendant que Jolani discute « reconstruction » et retour des réfugiés avec Berlin, des Syriens en Allemagne l’accueillent. Des images montrent des rassemblements avec des drapeaux à l’effigie d’Abdul Baset al-Sarout, combattant et sympathisant de DAECH mort en 2019. Sarout avait appelé à l’unité contre les « chrétiens » ou exprimant des sympathies envers des groupes extrémistes. Voir son effigie brandie aux côtés du chef de HTS en Europe interroge profondément sur le message envoyé aux minorités syriennes persécutées.

Pourquoi l’Europe soutient-elle ce jihadiste repackagé ? Les arguments officiels tournent autour de la « stabilisation », de la lutte contre un retour de Daech, de la gestion des réfugiés (l’Allemagne en accueille des centaines de milliers) et des opportunités économiques (reconstruction). La France l’a déjà reçu en 2025, des discussions ont lieu avec l’UE. On invoque la « realpolitik » : mieux vaut un Jolani « modéré » qu’un chaos total ou un retour d’Assad/Iran/Russie.
Mais cette realpolitik a un prix : elle banalise les massacres de minorités, ignore les cris d’alarme des Alaouites, Druzes, Kurdes et Chrétiens, et risque de légitimer un régime qui impose une vision islamiste sunnite dominante. Les Kurdes, qui ont vaincu Daech au sol avec le soutien de la coalition internationale, sont aujourd’hui abandonnés. Leurs sacrifices semblent vains face à un nouveau pouvoir qui reproduit des logiques sectaires.
Photos qui rappellent la barbarie
A Deir ez-Zor, on voit des sympathisants de Daech défiler dans les rues avec leurs drapeaux noirs qui restent un symbole de l’horreur que les Kurdes et d’autres ont combattue. La ville a été un bastion du califat, assiégée et dévastée.

A Hama et environs, des membres de DAECH et d’Al-Amshad posent avec le drapeau de Daech après avoir mener des attaques contre des populations chrétiennes, des violences sectaires qui nous rappelle que la menace islamiste n’a pas disparu ; elle mute.

L’Europe ne peut pas prétendre défendre les droits de l’homme, la laïcité et la protection des minorités tout en offrant une tribune internationale à un dirigeant dont les forces et les alliés sont accusés de massacres systématiques. Accueillir Jolani à Berlin alors que des civils kurdes, druzes, alaouites et chrétiens continuent de tomber en Syrie est non seulement une faute morale, mais un signal dangereux pour tous les défenseurs de la liberté et de la diversité au Moyen-Orient. Il est temps que l’Europe conditionne tout soutien ou reconnaissance à des garanties concrètes : arrêt immédiat des violences sectaires, protection réelle des minorités, justice pour les victimes et un processus politique inclusif. Sinon, elle risque de devenir complice d’une nouvelle tragédie syrienne, après avoir déjà fermé les yeux sur tant d’autres.
Les Kurdes ne sont pas morts pour que l’Europe offre des tapis rouges à leurs bourreaux potentiels. Les minorités syriennes méritent mieux qu’un silence assourdissant face au sang versé.