AccueilKurdistanBakurKURDISTAN. Le Newroz de Cizre dédié aux victimes du massacre de 1992

KURDISTAN. Le Newroz de Cizre dédié aux victimes du massacre de 1992

TURQUIE / KURDISTAN – Les festivités du Newroz à Cizîr (Cizre), dans la province kurde de Şırnak ont commencé aux premières lueurs du jour, malgré une pluie battante. La ville était pavoisée de banderoles jaune, rouge et vert. Malgré la boue, des milliers de personnes s’étaient rassemblées dès l’aube. Des cercles de danse traditionnelle kurde (govend) se sont formés spontanément, tandis que le rythme des tambours et le son strident du zurna résonnaient sans interruption.

Les jeunes occupaient le premier rang. Des femmes, accompagnées des Mères de la Paix, portaient les chants traditionnels de la région. Par moments, des slogans s’élevaient : « Bijî Serok Apo » (« Vive le chef Apo », surnom d’Abdullah Öcalan). La pluie tombait toujours, mais la foule restait compacte, déterminée.

Ce qui réunissait ces milliers de personnes n’était pas seulement une fête printanière. C’était un acte de mémoire collective, profondément ancré dans les événements sanglants de 1992. Pour saisir toute la charge symbolique de Newroz à Cizîr, il faut remonter à cette année-là.

La route vers 1992

Les années 1990 furent marquées par une répression féroce dans la province de Şırnak et ses environs. Dans ce contexte, Newroz n’était plus une simple célébration du nouvel an kurde : il incarnait l’affirmation publique d’une identité niée et d’une existence refusée. C’est précisément pour cette raison qu’il devint la cible des interventions les plus brutales de l’État turc.

En 1992, Newroz fut de facto interdit. Tandis que le Premier ministre Süleyman Demirel déclarait que les célébrations seraient « libres », le ministre de l’Intérieur İsmail Sezgin affirmait ouvertement le contraire. Sur le terrain, c’est cette seconde version qui prévalut.

Des coups de feu toute la nuit, un massacre au matin

Toute la nuit du 20 au 21 mars, des tirs retentirent dans Cizîr. Au petit matin, des milliers de personnes descendirent dans les rues de Şırnak, Cizîr, İdil (Hezex) et Dargeçit (Kerboran) pour célébrer Newroz.

À Cizîr, les habitants convergeaient des quartiers vers le cimetière. Femmes, enfants et jeunes, vêtus de tenues traditionnelles et prêts à allumer le feu rituel, furent interceptés dès les premiers pas par les forces de sécurité. Les premiers coups de feu éclatèrent presque immédiatement.

Les attaques s’intensifièrent rapidement. La foule fut prise pour cible par des hélicoptères, des véhicules blindés et des forces militaires. Le quartier fut criblé de balles. Tandis que les gens tentaient de fuir, la violence se propagea aux rues voisines.

Aujourd’hui encore, ces images restent gravées dans la mémoire collective : blindés fonçant sur la foule, femmes et enfants écrasés, rues jonchées de chaussures et de pantoufles abandonnées dans la panique.

Abdulrezak Yıldız, qui a vécu ces événements et que j’ai rencontré sur la place Newroz, témoigne : « De l’autre côté, l’État déployait une force démesurée. Pourtant, les gens étaient préparés depuis la veille. Ils savaient ce qui les attendait, mais personne n’a reculé. »

Les violences se sont prolongées jusqu’au 23 mars. Selon les chiffres officiels, 57 personnes ont perdu la vie, dont un journaliste. Des enquêtes de terrain menées par des organisations de défense des droits humains font état d’un bilan bien plus lourd, dépassant probablement les 100 morts.

« Ils tiraient directement sur les maisons »

Emine, aujourd’hui sexagénaire, était dans la rue ce jour-là. Son récit est un cauchemar éveillé.

« Dès le début de la marche, les chars et les véhicules antiémeute ont chargé la foule. Les gens se sont dispersés dans les rues adjacentes, mais là non plus il n’y avait pas de refuge. Les grenades lacrymogènes pleuvaient de partout. En quelques minutes, le quartier était couvert de sang. On n’y voyait plus rien. Ils tiraient directement sur les maisons, visant quiconque apparaissait aux fenêtres. »

Bloquée dans une ruelle sans issue, Emine a reçu une grenade lacrymogène au pied. Son mari l’a suppliée de rentrer, mais elle a refusé. À peine a-t-elle ouvert la porte qu’une nouvelle attaque l’a projetée d’un côté, sa fille de l’autre. Ce n’est qu’en sentant le goût du sang dans sa bouche, alors qu’elle tentait de porter secours à sa fille blessée, qu’elle a compris la gravité de ses propres blessures.

Le trajet jusqu’à l’hôpital fut un calvaire supplémentaire : ambulances bloquées, gaz lacrymogènes tirés à l’intérieur des véhicules. Emine a finalement été soignée à Diyarbakır (Amed) pendant 48 jours.

Malgré tout, elle ne regrette rien : « J’ai juré que tant que je vivrai, je n’oublierai pas. Si j’oublie ce qu’on nous a fait, si j’oublie le sang qui a coulé de ma blessure ce jour-là, alors seulement je ressentirai des regrets. »

Aujourd’hui, elle observe : « Nous pouvons sortir librement dans les rues, mais nous ne ressentons plus la même ferveur. Si nous nous unissons, si nous luttons et si nous n’oublions pas, ce feu reviendra. Ces gens ne doivent pas oublier ceux qui ont donné leur vie pour eux. »

Comme un phénix

« Chaque famille ici a perdu un être cher pour cette cause. Nous sommes ici en mémoire de ces pertes. »

Trente-quatre ans plus tard, Abdulrezak Yıldız voit dans la foule actuelle le fruit direct des sacrifices de 1992 : « La foule que vous voyez aujourd’hui est née de ce sang versé. Des millions de personnes à travers le Kurdistan se rassemblent désormais sur les places avec un enthousiasme immense. Chacun sait à quel prix ce résultat a été obtenu. »

Pour lui, Newroz à Cizîr reste aussi un moment de commémoration : « Les Kurdes renaissent de leurs cendres, comme le phénix. C’est le fruit de cinquante années de lutte. Que le processus avance ou non, peu importe désormais. Après tant de sacrifices, les Kurdes, comme tous les peuples, vivront libres et dignes, avec un statut politique. »

La mémoire se transmet

L’un des aspects les plus marquants de ce rassemblement est la présence massive des jeunes. Beaucoup portent le « leşkeri », la tenue symbolique de la guérilla. Leurs danses en cercle ne s’arrêtent pas.

Un groupe de jeunes femmes d’une vingtaine d’années refuse de donner son nom, par crainte de poursuites judiciaires. Aucune n’a vécu 1992, mais elles connaissent l’histoire par cœur : « Nous le savons par nos familles. La plupart étaient dans la rue ce jour-là ; certaines ont été blessées. »

Pour cette génération élevée dans ces récits, occuper la place aujourd’hui va bien au-delà d’une fête : « Nous sommes heureux, fiers et reconnaissants. »

Un peu plus loin, une femme regarde les jeunes danser. En 1992, elle n’avait pu venir sur la place : elle venait d’accoucher. « Être ici aujourd’hui avec mon fils, celui que je tenais dans mes bras ce jour-là, est une victoire. Nous n’avons pas abandonné les places à l’époque, et nous ne les abandonnerons pas maintenant. Le soleil se lèvera aussi pour nous. »

De la prison à la place publique

Parmi la foule se trouve Soydan Akay. Après 32 ans de prison, il participe pour la première fois à Newroz en liberté. Il avait rejoint la lutte dans les années 1990, alors qu’il n’était encore qu’un enfant.

« Dans les années 1990, à Cizîr, Nusaybin ou Silopi, Newroz était vécu comme une intifada. Les enfants et les femmes étaient en première ligne. Ces images m’ont marqué à jamais. C’est là que j’ai pris conscience de mon identité kurde. »

Il rêvait surtout, pendant ses huit dernières années d’isolement, de se retrouver un jour parmi les millions de personnes rassemblées à Diyarbakır pour Newroz.

Pour lui, cette fête exprime plus clairement que tout l’existence du peuple kurde et ses cinquante années de lutte : « Les gens ne viennent pas par obligation. Ils occupent les places avec un sentiment fort d’identité nationale. Newroz en est la preuve vivante. »

En 1992, se rendre à Newroz à Cizîr, c’était risquer sa vie. Aujourd’hui, ces mêmes places sont envahies par des dizaines de milliers de personnes. Dans les rues où les blindés semaient autrefois la mort, on entend désormais de la musique et des chants.

Pourtant, personne n’a oublié. Presque tous ceux que j’ai rencontrés à Cizîr arrivent à la même conclusion : cette place a un prix. Et ce prix n’a pas été oublié. (The Amargi)