IRAN / ROJHILAT – Hier soir, les manifestations anti-régime se sont propagées dans de nombreuses grandes villes iraniennes (Téhéran, Karadj, Machhad, Babol …) alors qu’elles restaient jusqu’à présent conscrites aux régions kurdes et périphériques.
La vague de contestation qui secoue actuellement l’Iran a débuté le 28 décembre 2025, déclenchée par un effondrement économique catastrophique. Ce qui avait commencé comme une grève des commerçants du Grand Bazar de Téhéran, alimentée par la chute historique du rial (monnaie iranienne) et une inflation dépassant les 50 %, s’est rapidement transformé en un soulèvement national. De nombreuses manifestations antérieures avaient été réprimées par l’État iranien. Face à la priorité accordée par ce dernier aux dépenses sécuritaires au détriment du bien-être de ses citoyens, le mouvement, initialement centré sur des revendications économiques, s’est mué en une contestation directe du pouvoir clérical, rappelant les manifestations « Jin, Jiyan, Azadî » de 2022.
Il convient toutefois d’interpréter avec prudence les événements actuels en Iran. Nous assistons à un affrontement de récits, à des réalités simultanées mais profondément différentes. Dans les villes du Kurdistan, résonnent les slogans « Le Kurdistan est le cimetière des fascistes ! », « Jin, Jiyan, Azadî (liberté de la vie des femmes en kurde) », « À bas le fascisme ! » et « À bas le dictateur ! ». Pourtant, les médias de masse étouffent souvent ces voix, préférant se concentrer sur le soutien apporté au prince exilé dans d’autres villes. Ce traitement sélectif de l’information occulte la résistance populaire en cours et déforme la perception de la réalité de cette lutte. Pour saisir la vérité de ce moment, il est impératif d’écouter les voix réduites au silence.
Il est essentiel de distinguer la situation à Téhéran de celle des villes kurdes de l’ouest. Dans les zones kurdes, la réponse de l’État a été beaucoup plus militarisée, ressemblant davantage à une zone de guerre qu’à un lieu de protestation civile. Si les manifestations dans la capitale ont connu des périodes de fluctuation, leur intensité a explosé dans des villes kurdes comme Abdanan et Malekshahi. Malgré la présence brutale des forces gouvernementales, la population a résisté avec un courage immense. En quelques jours seulement, des dizaines de vies ont été perdues ; cependant, ce sacrifice n’a fait que catalyser le mouvement, attirant encore plus de personnes dans les rues, tant au Rojhelat que dans les villes iraniennes. Aujourd’hui, dans tout le Kurdistan oriental, notre peuple a dit un « NON » catégorique au régime. Dans un élan d’unité massif, les villes se sont jointes à une grève générale pour soutenir Ilam et Kirmaşan (Kermanshah), qui ont subi plusieurs jours de massacres et d’arrestations massives. Malgré des décennies de tactiques coloniales employées par l’État iranien pour faire croire que les Kurdes de différents dialectes ou religions sont divisés, cette grève nationale prouve le contraire. Le Kurdistan parle d’une seule voix ; nous devons maintenant lui faire entendre.
La grève générale au Kurdistan
Le jeudi 8 janvier 2026, l’appel à la grève générale lancé par sept partis politiques kurdes a été suivi avec une intensité historique. Selon l’organisation Hengaw pour les droits humains, 39 villes de la région ont été paralysées, les commerçants et les ouvriers restant chez eux en signe de protestation.
● Province de Kirmaşan (Kermanshah) : La participation a été totale dans les villes de Kirmaşan, Sarpol-e Zahab, Pawe (Paweh), Jiwanro (Javanrud) et Dalahoo (Kerend-e Gharb).
● Province de Sine (Sanandaj) : Les principaux centres comme Saqqez, Mer îwan ( Marivan) et Baneh ont été rejoints par des villes plus petites comme Dehgolan et Serwabad (Sarvabad).
● Solidarité généralisée : La grève a atteint Urmîa , Mehabad (Mahabad), Ilam et Awdanan (Abdanan), montrant un front continu à travers Rojhelat.
En écho à la résistance de rue, des prisonniers politiques kurdes, dont Zeinab Jalalian, Wirîşe Mûradî (Varisheh Moradi) et Idrîs Menberî (Idris Manbari), ont entamé une grève de la faim à la prison centrale de Sine (Sanandaj). L’État a réagi par une campagne de diffamation coordonnée, piratant les comptes de réseaux sociaux des militants pour y diffuser des slogans progouvernementaux et instaurant un black-out internet généralisé afin de dissimuler l’ampleur de la répression.
Les incidents de Chenaran : Les Kurdes du Khorasan
Les violences se sont étendues profondément dans le nord-est de l’Iran. À Chenaran , dans la province de Razavi Khorasan, les forces gouvernementales iraniennes ont ouvert le feu sur des manifestants à l’aide de fusils Kalachnikov le soir du 7 janvier. Cinq résidents kurdes ont été tués : Mehdi Ghorbandoust, Mehdi Validoost, Morteza Jahanbakhsh, Ruhollah Setareh Moshtari et Mohammadreza Gorouhi.
Ruhollah Setareh Moshtari, un homme de 26 ans devenu père la veille de son assassinat, a été la cible d’une tentative d’enterrement nocturne orchestrée par les forces de sécurité, qui a été courageusement déjouée par les habitants du quartier.
La présence kurde dans cette région témoigne d’une longue histoire de résistance et de survie. La communauté kurde du Khorasan trouve son origine dans les déportations massives ordonnées par les chahs safavides (notamment le chah Abbas Ier à la fin du XVIe/début du XVIIe siècle) afin de créer une zone tampon contre les nomades d’Asie centrale (Ouzbeks) et d’affaiblir le pouvoir kurde au Rojhelat (ouest de l’Iran), suite aux conflits avec l’Empire ottoman. Ces migrations forcées ont donné naissance à d’importants territoires tribaux qui ont conservé leur identité et leurs traditions kurdes pendant des siècles, malgré les tentatives du régime de dissocier leur lutte de celle de l’Occident.
Recours disproportionné à la force et pertes parmi les minorités
La nature des violences d’État révèle un profond clivage géographique et ethnique. Si les autorités des villes du centre de la Perse ont souvent recours aux gaz lacrymogènes, aux matraques et aux balles de plomb pour réprimer les manifestations, la riposte dans les régions peuplées de minorités ethniques se caractérise par l’usage immédiat et meurtrier de munitions réelles. Depuis le début de ces manifestations, les forces de sécurité ont déployé des armes de calibre militaire contre les populations kurdes, lors et baloutches avec une fréquence et une brutalité sans précédent dans la capitale.
La campagne de terreur menée par le régime ne se limite pas à une seule région, mais elle cible de manière disproportionnée les populations ethniques marginalisées. Dans la province de Gilan, deux habitants de Khoshk-e Bijar, Mobin Yaghoubzadeh, 17 ans, et Milad Gholamzadeh, 31 ans, ont été tués par balles. Mobin est le sixième enfant de moins de 18 ans tué ces deux dernières semaines, portant à 43 le nombre de morts confirmés des « Manifestations de décembre ». Parmi ces victimes, 37 appartiennent à des minorités ethniques, dont 16 Kurdes, 19 Lurs et 2 Gilakis, ce qui souligne une répression systématique et meurtrière des communautés marginalisées.
La vague de détentions :
● Régions kurdes : Au moins 21 Kurdes ont été arrêtés à Kirmaşan (Kermanshah), Sonqor (Songhor) et Ilam, dont Artin Parvini, 15 ans, et Pouria Bamkhasht, étudiant . À Sonqor, onze personnes ont été arrêtées, dont trois membres d’une même famille : Farnoush Pasha’i, Zahra Pasha’i et Bahar Rafiei, 17 ans .
● Téhéran et Iran central : Dans la capitale, les enseignants retraités Hamid Rahmati et Abolfazl Rahimi-Shad ont été arrêtés à leur domicile. À Ispahan , Helia Rahmani, une jeune femme lor-bakthari de 18 ans, a été interpellée en même temps que Khodamorad Albarznejad , un homme baloutche.
● Opération nationale : Au moins 35 personnes supplémentaires ont été arrêtées à Mashhad, Lordegan, Yasuj et Yazd. Parmi elles figurent Moein Mohammadi, un bahaï, et Keyvan Rezaei Dalini, un champion de lutte asiatique de Shiraz.
Coupure d’Internet
D’après les données réseau en temps réel de NetBlocks, l’Iran est actuellement plongé dans une grave coupure d’internet à l’échelle nationale. Cet incident fait suite à une série de mesures de censure numérique croissantes visant les manifestations à travers le pays, entravant fondamentalement le droit à la communication des citoyens en cette période critique.
Les données en direct montrent que Téhéran, le Rojhelat et d’autres régions importantes sont plongés dans un black-out numérique total, la connectivité étant coupée chez de nombreux fournisseurs. Cette coupure systémique fait suite aux perturbations régionales au Kurdistan et vise probablement à limiter drastiquement la circulation de l’information et la couverture des événements sur le terrain, alors que la résistance continue de s’étendre.