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TURQUIE. Le racisme dans les stades de foot menace le processus de paix

TURQUIE / KURDISTAN – Le racisme anti-kurde des supporters de football turc est de nouveau exacerbé alors que l’État turc est en pourparlers de paix avec la guérilla kurde. Alors que certains y voient une volonté de sabotage du processus de paix, le journaliste Nazim Tural souligne que le racisme dans les tribunes de football ne peut être analysé indépendamment du racisme et du nationalisme de la société turque.
 
 

Dans un pays où le racisme s’est développé parallèlement à une culture nationaliste au fil des ans, les discours haineux sont souvent acceptés comme faisant partie intégrante du discours quotidien. La politique se fonde sur le conflit, et les « autres » sont fréquemment la cible d’insultes. Dès lors, la montée des chants racistes dans les tribunes ne devrait pas surprendre.

Ces derniers jours, des groupes opposés au processus de paix ont étendu leurs campagnes aux terrains de football, faisant peser une grave menace sur la paix sociale et le succès du processus. Compte tenu de la sensibilité de ce dernier et de l’importance du dialogue pacifique attendu de tous les segments de la société, il est impératif de prendre des mesures efficaces contre ces campagnes racistes visant les Kurdes avant qu’il ne soit trop tard.

Les slogans anti-kurdes et racistes scandés dans les tribunes, qui semblent être organisés, témoignent clairement d’une volonté nationaliste d’entraver les efforts de paix. Les chants sexistes, injurieux et racistes visant Leyla Zana, figure politique kurde de premier plan, proférés par les supporters de Bursaspor lors du match Somaspor-Bursaspor du 16 décembre 2025, ainsi que la poursuite de ces attaques par les supporters d’équipes comme Ankaragücü et Rizespor, démontrent que ces agressions racistes s’inscrivent dans une campagne organisée.

En tant que pays aspirant à la paix et à la démocratie, le langage employé envers les minorités revêt une importance particulière, et la période actuelle exige un examen critique du langage courant. Chacun doit prendre conscience que l’utilisation, consciente ou inconsciente, de propos offensants à l’encontre des minorités compromet le processus de paix. Par conséquent, le maintien d’un dialogue apaisé au sein de la société contribuera à éviter les propos haineux à connotation raciste qui insultent autrui.

Par ailleurs, compte tenu des discriminations dont Amedspor a été victime ces dernières années, les attaques racistes ponctuelles visant joueurs et supporters exigent que l’on reconnaisse que ces agissements constituent une grave menace pour la paix sociale. Suite aux attaques racistes et à l’intervention policière contre Amedspor et ses supporters lors du match contre Başakşehir à Istanbul le 28 janvier 2016, Amedspor a été condamné à une amende, interdit de jouer devant un public et soumis à une discrimination avec des matchs obligatoires à l’extérieur.

La tendance des personnalités politiques et du monde du football à minimiser la gravité de ces campagnes racistes sert les intérêts de ceux qui cherchent à provoquer et à entraver le processus de paix. Alors que ce processus figure parmi les priorités du pays, l’évaluation et la discussion des mesures à prendre pour lutter contre la montée du racisme dans les tribunes apparaissent comme une mission essentielle pour les ONG et les organisations de défense des droits humains.

Dans un pays où le racisme s’est développé parallèlement à une culture nationaliste au fil des ans, les discours haineux sont souvent perçus comme faisant partie intégrante du discours quotidien. La politique se fonde sur le conflit, et les « autres » sont fréquemment la cible d’insultes. Dès lors, la montée des chants racistes dans les tribunes ne devrait pas surprendre. Dans une société où la rhétorique raciste est employée par une large partie de la population et se reflète dans l’espace public, il est prévisible que le supporter de football moyen adhère facilement à ce type de langage.

Bien que le football soit souvent perçu comme un terrain propice à l’expression de slogans racistes et de discours haineux, son impact sur les jeunes supporters montre qu’il peut également influencer considérablement le militantisme de certains d’entre eux. De plus, le racisme se perpétue par la répétition quotidienne de discours haineux sur certains médias visuels et sociaux.

Étant donné que notre pays a connu par le passé diverses tragédies à caractère raciste, la conception et la mise en œuvre de projets à long terme pour lutter contre le racisme sur les terrains de football méritent une attention particulière dans le cadre des efforts déployés pour résoudre la question kurde.

Puisque les supporters dans les stades de football reflètent les attitudes d’une partie importante de la population, le football constitue un terrain propice pour entamer la lutte contre le racisme. Si les stades sont des lieux où s’expriment des discours racistes et haineux, ils servent également de plateformes permettant de toucher des millions de personnes grâce aux technologies de communication modernes.

Il convient de reconnaître que les campagnes de longue haleine visant à prévenir le racisme dans le football devraient contribuer de manière significative à l’instauration d’un discours de paix contre la xénophobie et les discours de haine généralisés. On espère également que ceux qui se définissent comme nationalistes, tout en niant être racistes, commenceront à remettre en question leurs propres positions.

Par conséquent, le contexte historique et l’évolution récente de la situation dans le pays rendent indispensable l’élaboration d’une stratégie à long terme et d’un plan d’action à court terme pour lutter contre la montée du racisme. Dans ce cadre, les actions et activités prévues comprendront diverses campagnes d’information du public visant à présenter la nature et les valeurs des sociétés démocratiques multiculturelles et le respect des identités autres.

Par ailleurs, l’élaboration de projets spécifiques de lutte contre le racisme sur les terrains de football doit se faire conformément aux programmes et recommandations de l’UEFA et de la FIFA.

Dimensions internationales

Dans la lutte contre le racisme dans le football, l’action menée ces dernières années par les instances européennes et internationales du football, dont la Turquie est membre, telles que l’UEFA et la FIFA, témoigne d’un renforcement de leurs mesures, notamment par des sanctions plus fermes. La Turquie pourrait s’associer aux programmes de ces organisations et mener diverses campagnes de sensibilisation auprès du public, des clubs et des joueurs concernant les sanctions appliquées.

L’engagement de la FIFA à utiliser le pouvoir du football pour créer un impact social positif est évident dans ses partenariats avec les organisations des Nations Unies pour les droits de l’homme afin de diffuser le message « Non à la discrimination ».2 La FIFA et l’UEFA abordent cette question dans le cadre de leurs activités de responsabilité sociale par le biais d’unités spéciales et de groupes de travail.

Les projets d’envergure initiés par la Turquie démontreront que ses politiques et actions sont en accord avec l’UEFA et la FIFA. Par ailleurs, compte tenu de la dimension internationale de ces campagnes, la question ne se limite pas aux organisations de football, mais relève également du champ d’action d’institutions œuvrant pour les droits humains, telles que le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, le Conseil de l’Europe et l’Union européenne.

La « Position mondiale contre le racisme » vise à mettre en œuvre les politiques de tolérance zéro et les programmes de travail de la FIFA à l’échelle mondiale pour lutter contre toutes les formes de racisme dans le football.4 Approuvée à l’unanimité par les 211 fédérations membres de la FIFA lors du 74e Congrès de la FIFA en mai 2024, la Position mondiale contre le racisme comprend des plans d’action visant à mettre fin au racisme dans le football.

Par ailleurs, le respect des obligations découlant du droit international et des conventions ratifiées par la Turquie est également nécessaire. Outre les conventions des Nations Unies et européennes relatives aux droits de l’homme, la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale interdit la discrimination raciale dans tous les domaines du droit privé et public et oblige les États signataires à prendre des mesures immédiates et efficaces pour éliminer les idées et pratiques racistes.⁶ En outre, des efforts sont déployés pour lutter contre le racisme dans le sport sous l’égide des Nations Unies. La Déclaration et le Programme d’action de Durban invitent les États à prendre des mesures pour prévenir et combattre l’émergence d’idéologies néofascistes, nationalistes et violentes qui promeuvent la haine raciste et la discrimination raciale.

Au vu de l’évolution du football ces dernières décennies, une transformation structurelle majeure s’est opérée ; il est indéniable que le football est devenu un secteur lucratif grâce à la diffusion des matchs aux niveaux régional et international, au sponsoring, à la corporisation des clubs et aux recettes publicitaires. Par ailleurs, il est admis que le football ne se limite pas au terrain, mais demeure important de par ses dimensions politiques et économiques. (Bianet)