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La liberté artistique c’est la liberté de penser

KURDISTAN. Suite aux polémiques intenses qui entourent le différend entre le label KOM Muzik — maison de production musicale indépendante spécialisée dans la préservation, la production et la diffusion de la musique kurde — et le musicien Mem Ararat, le psychologue Jan Ilhan Kizilhan appelle au respect de la liberté artistique de chacun dans la tribune suivante.

La liberté artistique c’est la liberté de penser

L’histoire des Kurdes n’est pas seulement une histoire de déplacement, de répression et de négation identitaire. C’est aussi une histoire de survie à travers la langue, la musique, la poésie et la mémoire. Lorsque les États ont tenté d’effacer les noms, d’interdire les langues et de réduire les cultures au silence, la musique est souvent restée le dernier refuge de liberté. La voix du dengbêj [troubadour], le chant de l’exil, la poésie du deuil et les récits maternels sont devenus des formes de résistance.

Pour les Kurdes, l’art n’a jamais été un simple divertissement. Il incarnait la dignité, la mémoire et un moyen de survie psychologique.

Parmi toutes les formes d’art, la musique occupait une place à part. Les musiciens kurdes ont porté les émotions de leur peuple par-delà les frontières, les prisons, l’exil et les générations. Bien avant l’existence des institutions politiques, les chants préservaient la mémoire collective. Une mélodie a souvent survécu là où les livres, les écoles et même les villages avaient disparu.

C’est pourquoi la liberté artistique n’est pas une question secondaire pour la société kurde. C’est une question existentielle.

Un peuple contraint au silence pendant des générations ne devrait pas réduire au silence ses propres artistes et musiciens au nom d’une « vérité supérieure ».

Pourtant, ce phénomène se produit de plus en plus au sein même de la scène culturelle kurde. Ces dernières années, un fossé grandissant s’est creusé entre les artistes indépendants et ceux qui estiment que l’art et la musique doivent servir une organisation politique, une idéologie ou une cause nationaliste.

Bien sûr, chaque artiste a le droit d’être engagé politiquement. La musique kurde elle-même est souvent née de la souffrance, de la résistance et de l’aspiration à la liberté. Nombre de chanteurs sont devenus des symboles de la lutte collective. Il n’y a rien de mal à ce que des musiciens soutiennent des mouvements ou des organisations politiques.

Le problème survient lorsque cet engagement se transforme en pression.

Aujourd’hui, les musiciens kurdes s’attaquent publiquement de plus en plus souvent. Certains accusent d’autres de trahison parce qu’ils se produisent lors de certains événements, s’expriment dans certains médias ou refusent de prendre position politiquement. D’autres sont insultés en raison de leur richesse, de leur mode de vie, de leur famille ou de leurs choix artistiques. Les réseaux sociaux ont amplifié cette culture de l’humiliation et de la suspicion.

Mais lorsque les musiciens commencent à se détruire moralement et psychologiquement, c’est la culture elle-même qui en souffre.

L’art ne peut s’épanouir dans un climat de peur.

Aucun musicien ne devrait subir d’attaques psychologiques, d’humiliations publiques ou de condamnations morales pour avoir choisi de rester indépendant. Aucun chanteur ne devrait être traité de traître pour avoir refusé de répéter des slogans politiques. Dès lors que les artistes sont contraints à l’obéissance, l’art perd son essence. Il devient propagande.

L’art n’est pas un ordre militaire.

Ce n’est pas une directive de parti.

Et la musique n’appartient à aucune organisation politique.

Le philosophe Michel Foucault a décrit le pouvoir non seulement comme une force imposée par les États, mais aussi comme une entité qui s’insinue progressivement dans le langage, la pensée et les comportements sociaux. Ceci est particulièrement important pour les sociétés marquées par une longue histoire d’oppression. Avec le temps, la répression extérieure peut se muer en contrôle intérieur. La peur de la division engendre le conformisme. La solidarité devient discipline. L’identité politique se transforme en surveillance morale.

Mais la liberté commence là où la pensée redevient possible.

Une société qui ne tolère que ce qui est politiquement utile perd peu à peu son énergie créatrice. L’art ne recherche alors plus la vérité ; il ne fait que confirmer ce que l’on attend de lui. L’artiste n’est plus perçu comme un esprit libre, mais comme un instrument au service d’une cause.

Les Kurdes, plus que quiconque, connaissent les conséquences de la répression culturelle. Les chants kurdes ont été interdits. Des écrivains ont été emprisonnés. Des musiciens ont été criminalisés. Les États décidaient quelle langue pouvait être parlée et quelle culture était autorisée à exister.

Il serait tragique que de tels mécanismes se reproduisent aujourd’hui au sein même de la société kurde.

La véritable liberté consiste à accepter non seulement les voix avec lesquelles nous sommes d’accord, mais aussi celles que nous rejetons. On peut trouver une chanson vulgaire, commerciale, politiquement naïve ou décevante, et pourtant défendre son droit à l’existence. C’est là la maturité d’une culture démocratique.

La liberté ne commence pas lorsque nous protégeons ce que nous aimons, mais lorsqu’on tolère ce qui nous interpelle.

Hannah Arendt a averti que la pensée totalitaire s’installe lorsque les individus cessent de penser par eux-mêmes et se contentent de répéter des vérités collectives. C’est pourquoi les régimes autoritaires ont toujours craint les artistes, les écrivains, les musiciens et les intellectuels. Non pas parce que l’art est une arme, mais parce qu’il suscite le doute. L’art ouvre des espaces à la contradiction, à l’ambiguïté et à l’individualité.

La musique, en particulier, a toujours revêtu une signification particulière pour les Kurdes. Friedrich Nietzsche a écrit : « Sans musique, la via serait une erreur. » Pour les peuples apatrides, la musique est souvent plus qu’un art. Elle devient une archive collective de souffrance et d’espoir. Les chants kurdes ont porté l’exil, le deuil, l’amour, la résistance et la mémoire à travers les générations et les frontières.

C’est pourquoi la musique kurde ne peut appartenir à aucun parti politique, mouvement idéologique ou gardien autoproclamé du patriotisme.

Un chanteur devrait pouvoir chanter des chansons d’amour sans être traité de traître.

Un musicien devrait être libre de rester apolitique.

Un artiste a le droit de réussir et de prospérer.

Un auteur-compositeur doit être libre de critiquer.

Et les intellectuels doivent avoir le courage de penser à contre-courant.

C’est au public, et non aux censeurs politiques, de décider quelle musique et quel art comptent.

La culture kurde n’appartient à personne.

Historiquement, l’identité kurde n’a jamais été homogène. La société kurde a toujours été à la fois religieuse et laïque, tribale et urbaine, traditionnelle et moderne. Les Kurdes sont sunnites, alévis, yézidis, chrétiens et non religieux. Leur force n’a jamais résidé dans l’uniformité, mais dans leur capacité à préserver la diversité malgré l’oppression.

C’est pourquoi la société kurde a un besoin urgent d’un débat intellectuel approfondi sur la liberté artistique et musicale. Un débat qui dépasse les structures partisanes, l’intimidation sur les réseaux sociaux et les réflexes idéologiques. Un débat sur le rôle des musiciens, des artistes et des intellectuels dans une future société kurde démocratique.

Jean-Paul Sartre voyait l’intellectuel comme celui qui met au jour les contradictions de la société. Foucault affirmait que les intellectuels doivent révéler les structures de pouvoir cachées. Noam Chomsky a décrit leur responsabilité plus directement : dire la vérité et dénoncer les mensonges.

C’est peut-être là le sens le plus profond de l’art pour les peuples opprimés : l’art rappelle à l’humanité que la liberté ne commence pas avec la création d’un État. Elle commence avec la liberté de penser, de douter, de parler et de créer sans crainte.

Un peuple ne survit pas uniquement par la politique.

Il survit grâce à sa capacité à se souvenir, à imaginer et à créer librement.

C’est précisément pourquoi la liberté artistique ne constitue pas une menace pour la cause kurde. Elle en est l’une des expressions les plus démocratiques et humaines.

Jan Ilhan Kizilhan est psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migration.

Texte original (en anglais) publié par Rudaw sous le titre de « The freedom of art is the freedom to think«