TURQUIE / KURDISTAN — La récente avancée judiciaire dans l’affaire Gülistan Doku, requalifiée en enquête pour meurtre avec l’arrestation de plusieurs suspects dont le fils d’un ancien gouverneur, a relancé l’espoir chez de nombreuses familles kurdes. Parmi elles, celle de Rojwelat Kızmaz et celle de Rojin Kabaiş, deux jeunes femmes kurdes dont les décès, officiellement classés comme suicides, continuent de susciter de graves soupçons de négligence, de dissimulation et de féminicide.
Rojwelat Kızmaz, 26 ans, diplômée en développement de l’enfant, a disparu le 9 février 2024 de son domicile à Batman (Êlih). Sa famille l’a recherchée pendant trois jours à ses propres frais. Son corps a été retrouvé le 12 février dans le lac du barrage de Hasankeyf (barrage d’Ilisu). L’enquête a conclu à un suicide, mais le médecin légiste a indiqué que le corps n’était pas resté longtemps dans l’eau et que le décès remontait à quelques heures seulement. Cela suggère que Rojwelat aurait pu être encore en vie durant une grande partie des deux premiers jours suivant sa disparition.
Son frère, le journaliste Mehmet Kızmaz, refuse cette conclusion : « Si elle était encore en vie le dimanche midi, elle attendait de l’aide. Ne pas sauver une personne, c’est aussi un meurtre. » Il pointe du doigt une négligence liée à l’identité politique de la famille, connue à Batman pour son engagement kurde et son passé de répression (père emprisonné et torturé, raids nocturnes, pressions pour devenir informateurs). Un poste de gendarmerie se trouvait à proximité du lieu de découverte du corps sans vie de Rojwelat.
Rojwelat était la plus proche amie et ancienne camarade de classe de Gülistan Doku, disparue en janvier 2020 à Dersim (rebaptisée « Tunceli »). Elle travaillait comme plongeuse dans un hôtel de la ville malgré son diplôme, une situation qui l’avait profondément marquée. Mehmet Kızmaz évoque un changement brutal chez sa sœur après ce séjour : perte d’énergie, d’envie de vivre. Il s’interroge : « Que s’est-il passé exactement à Dersim ? [Rojwelat ] Savait-elle quelque chose sur la disparition de Gülistan ? » La famille annonce de nouvelles plaintes judiciaires pour examiner les caméras et les éventuels liens entre les deux affaires.
Le cas Rojin Kabaiş : un troisième féminicide en écho
Quelques mois plus tard, un autre drame vient s’ajouter à cette liste. Rojin Kabaiş, une jeune Kurde de 21 ans, originaire de Diyarbakır (Amed), étudiante en première année de formation des enseignants préscolaires à l’université Yüzüncü Yıl de Van, a disparu le 27 septembre 2024 après avoir quitté sa résidence universitaire pour une promenade au bord du lac de Van. Son téléphone, ses écouteurs, un gâteau et une bouteille d’eau ont été retrouvés le lendemain sur la rive.
Après 18 jours de recherches, son corps a été découvert le 15 octobre 2024 sur la rive du lac de Van, près du village de Mollakasım, à environ 20-24 km de l’endroit où elle avait été vue pour la dernière fois. Les autorités ont là encore conclu à un suicide par noyade. Pourtant, des rapports médico-légaux ont révélé la présence d’ADN de deux hommes différents sur sa poitrine et à l’intérieur de son organe sexuel. Il s’agissait d’un viol. Le barreau de Van a d’ailleurs confirmé que ces traces n’étaient pas dues à une contamination accidentelle.
La famille de Rojin rejette catégoriquement la thèse du suicide. Son père, Nizamettin Kabaiş, a déclaré : « Ma fille aimait la vie. Ce n’est pas un suicide, c’est un meurtre. » Des manifestations ont eu lieu à Van et dans d’autres villes, avec des slogans comme « Ce n’est pas un suicide, c’est un féminicide ». Des députés du parti DEM ont demandé une commission d’enquête parlementaire. Plus d’un n après les faits, de nombreuses questions restent sans réponse : heure exacte du décès, explication du déplacement du corps sur 24 km, origine des traces d’ADN, et absence de la chaussure qu’elle portait.
Une politique d’impunité dénoncée
Mehmet Kızmaz, dans son témoignage, élargit le regard au-delà du cas de sa sœur. Il évoque une « politique délibérée » visant à déstabiliser la société kurde, particulièrement les jeunes femmes, via le harcèlement policier, le chômage discriminatoire lié à l’origine politique, l’exploitation et les réseaux de chantage. Après une étude personnelle, il déclare avoir recensé près de quarante jeunes à Batman seuls ayant connu un sort similaire en peu de temps.
Ces trois affaires — Gülistan Doku (2020), Rojwelat Kızmaz (2024) et Rojin Kabaiş (2024) — sont désormais souvent citées ensemble par les organisations de défense des droits humains (IHD, associations de femmes) et les partis pro-kurdes. Elles illustrent, selon eux, une tendance plus large de morts suspectes de jeunes Kurdes dans les régions kurdes, trop souvent classées rapidement en suicides sans enquête approfondie.
Avec les progrès judiciaires dans l’affaire Doku en 2026, les familles Kızmaz et Kabaiş, soutenues par des avocats et des militants, exigent que la lumière soit faite également sur les dossiers de Rojwelat et de Rojin. « Si la vérité éclate pour Gülistan, elle doit éclater pour Rojwelat, Rojin et toutes les autres », déclarent-elles.
Ces drames posent une question lancinante : s’agit-il de tragédies individuelles liées à des difficultés socio-économiques, ou d’un phénomène plus systémique marqué par l’impunité dont jouissent les auteurs des crimes ciblant les femmes kurdes ? Les prochaines décisions judiciaires pourraient apporter des éléments de réponse.