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TURQUIE: Élections cruciales le 14 mai 2023

TURQUIE / KURDISTAN – Alors que les décombres contenant des dizaines de milliers de corps du séisme dévastateur qui a frappé le 6 février le sud-est de la Turquie à majorité kurde/alévie sont encore au sol, que des millions de personnes sont sans toit et que des centaines de milliers de sinistrés se sont exilés dans d’autres régions… le président turc Erdogan a publié aujourd’hui un décret fixant au 14 mai 2023 la date des prochaines élections présidentielles et parlementaires en Turquie. Pour de nombreux observateurs, Erdogan n’a plus le soutien nécessaire pour briguer un nouveau mandat et l’opposition turque qui regroupe six partis peut remporter les élections du mai, à condition de tendre la main au parti HDP et cesser de criminaliser le peuple kurde dont le vote déterminera l’issus des élections. Par ailleurs, ils mettent en garde contre le risque d’irrégularités électorales, notamment dans les provinces sinistrées du séisme où l’État d’urgence est en vigueur.

L’Institut kurde de Paris vient de nous faire parvenir le texte ci-dessous pour notamment attirer l’attention sur les enjeux des élections en Turquie pour ses citoyens kurdes. On le partage avec vous.

TURQUIE: Élections cruciales le 14 mai 2023

Le président turc a publié aujourd’hui un décret fixant au 14 mai 2023 la date des prochaines élections présidentielles et parlementaires en Turquie.

Au lendemain d’un tremblement de terre, qualifié de « catastrophe du siècle », qui a fait plus de 55.000 morts, affecté une dizaine de millions de citoyens, provoqué l’exode de 1,5 à 2 millions d’habitants vers les autres régions du pays, les conditions d’organisation de ce scrutin restent encore floues. Mais la constitution turque ne prévoit le report des élections qu’en cas de guerre, il n’était donc juridiquement pas possible de les ajourner. Par ailleurs, le pouvoir turc maintient l’économie sous perfusion grâce à des accords swap avec les pétromonarchies, la Chine et la Russie et grâce à l’ajournement de l’énorme dette turque envers la compagnie gazière Gazprom, ne peut pas retarder de plus de deux mois la crise financière attendue.

Dans ce contexte, le scrutin du 14 mai sera crucial pour l’avenir de la Turquie, pour la stabilité régionale et aussi pour la sécurité de l’Europe.

Tout le monde sait que le scrutin ne sera pas équitable car le pouvoir contrôle plus de 90% des media et utilisera les ressources de l’État à sa guise pour sa campagne électorale. Mais même dans ces conditions iniques la coalition de l’opposition, qui regroupe six partis allant du Parti républicain du peuple (CHP) kémaliste et laïc, aux conservateurs musulmans et dissidents de l’AKP comme l’ancien Premier ministre Ahmet Davutoglu ainsi que la droite nationaliste (Iyi Parti) de Mme Meral Aksener, a des chances réelles de l’emporter si le scrutin n’est pas truqué et si un compromis est trouvé avec le parti démocratique des peuples (HDP) pro-kurde.

Avec 6 millions d’électeurs aux dernières élections le HDP avait, lors des élections municipales, joué un rôle déterminant en ne présentant pas de candidat contre les candidats de la coalition de l’opposition appelée l’Alliance nationale. Cela a permis de ravir entre autres les mairies d’Istanbul, d’Ankara et d’autres métropoles turques au parti de M. Erdogan.

Sans faire partie de l’Alliance nationale, il pourrait, en échange de l’engagement d’une dizaine de mesures de démocratisation, de soutenir le candidat unique de l’opposition Kemal Kiliçdaroglu. Mais issue de l’extrême droite nationaliste la formation de Mme Aksener s’oppose à toute négociation avec le parti pro-kurde HDP.

Le leader emprisonné depuis 2016 Selahattin Demirtas vient d’adresser à ce sujet une lettre ouverte à Mme Aksener. Une lettre qui fait débat en Turquie car sans le soutien du HDP, l’opposition n’a guère de chance de gagner les élections.

Voici, pour information, la traduction en français de cet important document.

Lettre ouverte du leader kurde emprisonné à Mme Aksener, présidente d’IYI Parti, membre de droite nationaliste de la coalition d’opposition Alliance Nationale, qui s’oppose à toute négociations avec le Parti Démocratique des Peuples (HDP) pro-kurde qui avec des 6 millions d’électeurs, peut jouer un rôle décisif dans les prochaines élections turques du 14 Mai 2023 et qui a permis l’élection des maires d’Istanbul, d’Ankara, d’Izmir et d’autres grandes villes en 2020.

Mme Meral Aksener,

Présidente d’IYI Parti,

Madame, je vous écris cette lettre sous mon identité d’électeur du HDP. Vous avez entrepris une tâche difficile dans une période historique, avec le candidat à la présidence de l’Alliance nationale, M. Kemal Kilicdaroglu, les dirigeants des partis de l’Alliance nationale et les deux maires.

Tout d’abord, je vous félicite et vous souhaite bonne chance.

D’après ce que je vois, M. Kilicdaroglu et les dirigeants des partis autres que le vôtre veulent rassembler tous les électeurs, y compris ceux du HDP, autour de l’espoir d’une transformation démocratique.

Si vous dites : « Non, nous voulons aussi le vote et le soutien des électeurs du HDP, mais nous ne voulons pas prendre le HDP comme interlocuteur institutionnel », je dois immédiatement souligner que j’ai donné au HDP le devoir et la responsabilité de protéger mes droits politiques, tout comme le font les électeurs des autres partis.

Par conséquent, quelle que soit la décision de la direction du HDP, en laquelle j’ai une grande confiance, mon vote ira naturellement dans le même sens.

Notre parti, le HDP, tout comme le IYI Parti, tient sa légitimité de la volonté du peuple. De plus, le peuple a montré plus d’intérêt pour le HDP que pour votre parti, faisant du HDP le troisième parti de Turquie. Vous êtes déjà côte à côte avec le HDP au Parlement et assis à la même table dans les commissions. Vous connaissez peut-être aussi notre présence à l’Assemblée, puisque M. Nimetullah Erdoğmuş, député du HDP, préside notre Assemblée de temps à autre.

Madame,

Avant cette élection historique, alors que la majeure partie de la société essayait de susciter l’espoir avec les slogans « nous gagnerons ensemble », je pense que certaines de vos déclarations et approches à l’égard du HDP, notre parti, ne sont pas adaptées à cet objectif.

En tant qu’électeur du HDP, je vois un grand avantage à clarifier certaines questions afin de mieux vous comprendre.

En tant que membre de l’Alliance nationale, vous avez eu d’âpres négociations, même avec les partis de votre alliance. Pourquoi la politique de négociation, qui est votre droit, n’est-elle pas un droit pour le HDP ?

Je suis sûr que vous ne considérez pas les électeurs du HDP comme des citoyens de seconde zone, dépourvus de volonté. Dans ce cas, quel mal y a-t-il à ce que le HDP négocie avec le candidat à la présidence pour lequel il votera ?

En outre, comme le HDP l’a déclaré à plusieurs reprises, les chapitres de négociation sont la déclaration d’attitude en 11 points annoncée par le HDP en septembre 2021, et non pas tant de choses secrètes.

Si le HDP décide de soutenir, M. Kılıçdaroğlu deviendra très probablement président et vous serez vice-président. Votre parti occupera également plusieurs postes ministériels.

Madame, dans ce cas, je dois vous demander ouvertement :

1- Voulez-vous mon vote en tant qu’électeur du HDP ? Comment comptez-vous me convaincre, puisque c’est avec mon vote que vous siégerez à la vice-présidence et au ministère ? D’ailleurs, je vous rappelle que vous n’avez pas dit « je ne veux pas » des voix du HDP, ce qui a permis aux maires de l’Alliance de la Nation de gagner les élections locales. (à Istanbul, Ankara, Izmir, etc.)

2- Bien que le HDP ne veuille pas de ministère, certains de vos amis ont blessé et marginalisé les électeurs du HDP en disant « Nous ne donnerons pas de ministère au HDP ». Maintenant, si ces amis sont candidats à des sièges ministériels avec les votes des électeurs du HDP, n’avez-vous pas besoin de nous convaincre ?

3- Bien que le HDP ait déclaré qu’il n’avait pas d’autres exigences que les principes démocratiques, vous avez dit : « Le CHP peut établir un dialogue avec le HDP, mais des concessions ne peuvent être faites, et leurs exigences ne peuvent être apportées à cette table ». Considérez-vous les demandes de démocratisation comme des concessions ?

Si vous arrivez au pouvoir et que les demandes du HDP ne viennent pas sur votre bureau, quel autre bureau nous recommandez-vous ? Avez-vous l’intention de nous diriger à nouveau vers le « bureau de l’anti-terrorisme », comme c’est le cas depuis cinquante ans ?

4- Ni le HDP ni les électeurs du HDP n’accepteront une approche d’un point de vue autoritaire, imposant et dominant, à l’exception d’une négociation épaule contre épaule entre égaux.

Nous n’adoptons aucune autre méthode que la résolution de nos problèmes dans le domaine de la politique démocratique, pacifiquement, en discutant de manière moderne. Y a-t-il une autre méthode que vous proposez ?

Madame,

Comme tous les électeurs, les électeurs du IYI Parti et du HDP vivent côte à côte dans la rue, rôtis dans le même feu. S’il n’y a aucun problème à se tenir ensemble parmi les électeurs, je pense que les dirigeants politiques devraient également être dignes de la société.

Indépendamment de nos circonstances et de nos décisions, nous devons créer une Turquie qui vit ensemble dans l’égalité, la liberté et la prospérité. Je pense que vous contribuerez également à cet effort, je vous dis encore une fois bonne chance et je vous souhaite beaucoup de succès.

Peyva dawî, birêz Akşener bila tu zanibe ku em Kurd in. Em gelê Kurd xwedî nasname, ziman, çand, hûner û dîrok in. Em di doza xwe de jî mafdarin. Bila qet neyê ji bîr kirin !

(Traduction en français du dernier paragraphe en kurde : Un dernier mot, Mme Aksener, sache que nous sommes kurdes. Nous, le peuple kurde, avons une identité, une langue, une culture, un art et une histoire. Nous avons une cause et des droits. Que l’on ne n’oublie jamais.)

Avocat Selahattin Demirtaş
Prison d’Edirne