FILM. Les fleurs du Rojava – Une révolution féministe dans la Syrie du Nord

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Suite à une rencontre en 2014 avec un cinéaste kurde du Rojava réfugié en Europe, la journaliste Selene Verri décide de se rendre au Rojava, pas pour tourner un documentaire sur les femmes, de peur de tomber dans les clichés suffisamment véhiculés dans le monde occidental. Pourtant, une fois sur place, Verri et ses compagnons sont témoins de la place centrale des femmes dans la révolution du Rojava, pas uniquement celle des femmes combattantes mais aussi celle qui jouent un rôle de premier plan à tous les niveaux de la société jadis patriarcale qu’elles changent en profondeur. Ils décident alors de faire un documentaire sur ces femmes qui font leur révolution au coeur du Moyen-Orient. C’est ainsi qu’est né le documentaire « The Flowers of Rojava – A Feminist Revolution in Northern Syria » (Les fleurs du Rojava – Une révolution féministe dans la Syrie du Nord).

L’affiche du documentaire « The Flowers of Rojava – A Feminist Revolution in Northern Syria »

Alors que le documentaire « The Flowers of Rojava – A Feminist Revolution in Northern Syria » est actuellement en ligne sur la plateforme Vimeo, Selene Verri a accepté de répondre à nos questions dont on partage avec vous ses réponses.

D’où vous est venu l’idée de tourner un documentaire sur les femmes du Rojava?
 
En 2014, j’ai rencontré à Lyon un réfugié kurde d’Afrin, Kinan Agiri. Il a réalisé un court métrage sur les Kurdes dans lequel j’étais interviewée. Ensuite, il m’a révélé qu’il aurait aimé retourner là-bas pour tourner des documentaires, mais, évidemment, ce n’était pas possible pour lui. Moi je ne suis pas cinéaste, mais je suis journaliste et j’ai vu l’occasion de visiter une région que je ne connaissais pas. Je visitais régulièrement le Kurdistan du Nord depuis 2002 et j’avais été en Irak en 2010 pour interviewer Murat Karayilan, mais je n’avais jamais voyagé au Rojava. Je me suis donc proposée pour le faire à sa place. Il m’a passé les contacts et m’a dit qu’il aurait aimé faire un film sur les femmes. A l’époque, moi je pensais plutôt tourner une série de court métrages sur le Rojava, et le volet sur les femmes devait être seulement un des 4 auxquels je pensais.
 
Quand et dans quelles régions du Rojava le tournage a eu lieu?
 
Le tournage a eu lieu en mai 2015 dans les cantons de Cizire et de Kobanê. On aurait voulu visiter aussi le canton d’Afrin, mais malheureusement notre temps était limité, et il nous a fallu plus de temps que prévu parce que c’était compliqué d’abord de passer la frontière, et puis de voyager dans la région. En fait, il nous a fallu trois jours pour arriver à obtenir l’autorisation des autorités d’Erbil pour passer en Syrie, et à l’époque les cantons de Cizirê et de Kobanê étaient séparés par une centaine de kilomètres occupés par DAECH (Le groupe État islamique – EI). Pour aller à Kobanê, on a donc dû retourner en Irak, de là repasser en Turquie, et de la Turquie repasser à nouveau la frontière illégalement. Rien que ce voyage nous a pris deux jours. Le retour aussi a été fait de façon clandestine, mais deux activistes italiens avaient été arrêtés sur le même chemin la veille de la nuit où on était censé passer, et donc on a été obligé de reporter notre voyage d’un jour.
 
Entre ce que vous aviez découvert au sujet des femmes kurdes du Rojava et ce que vous avez vu sur le terrain, y avait-il une différence ou avez-vous rencontré des surprises une fois sur place ?
 
J’avoue que quand Kinan m’a proposé de faire un film sur les femmes, je n’ai pas eu une réaction enthousiaste. Pas parce que le sujet ne m’intéressait pas, mais parce qu’à l’époque on voyait plein de reportages sur les femmes combattantes, réalisés de façon plutôt cliché, qui à mon avis ne faisait qu’exploiter une fois de plus l’image de la femme. Je ne voulais pas tomber dans le même piège. Une fois sur place, ce qui m’a étonnée, c’est qu’en fait il y avait tellement à raconter, bien au-delà des combattantes, mais aussi sur les combattantes, que je me suis rendue compte que c’était justement l’occasion de briser les clichés et de faire quelque chose qui ne s’aligne ni avec l’orientalisme dominant, ni avec la pure propagande d’un parti. J’ai rencontré non seulement des femmes extraordinaires, mais surtout une société qui se construisait autour d’elles, et cela m’a paru vraiment incroyable et je me suis dite qu’il fallait le raconter. Il faut dire que si nous on a été surprises, on a réussi aussi à surprendre : j’ai appris plus tard que les combattantes qui nous ont rencontrées ont été ravies du fait que, pour une fois, on ne leur demandait pas de poser avec leurs armes, en position de combat, mais qu’on les a traitées enfin comme des êtres humains…
 
Qu’est-ce qui vous a frappé le plus lors de votre séjour au Rojava?
 
Cela peut paraitre risible, mais c’est absolument vrai : j’ai été très touchée par le regard des enfants. Dans d’autres régions du monde en guerre ou en tout cas où il faut s’adapter vite pour survivre, les enfants grandissent très vite et ils ont un regard « adulte », marqués par les difficultés et les souffrances. On a toujours l’impression qu’ils veuillent duper l’adulte venu de l’étranger. Au Rojava, j’ai trouvé des enfants qui étaient… des enfants, quoi ! Ils gardaient un regard innocent et un sourire ouvert, même ceux qu’on a rencontré au camp de réfugiés Newroz [dans la province de Hassaka]. Je ne sais pas pourquoi, peut-être qu’il y a une explication que des psychologues ou des anthropologues pourraient trouver, moi, je me limite à constater un fait. On les voit dans le film, on en voit beaucoup plus dans un reportage que j’ai tourné pour la chaine Euronews dans des écoles maternelles, et c’est vraiment frappant. C’est peut-être dû au fait que le patriarcat n’est plus la culture dominante dans la région ? A étudier.
 
Pensez-vous retourner au Rojava, une fois la crise sanitaire liée au Covid19 résolue?
 
Malheureusement, les difficultés pour retourner au Rojava ne sont pas du uniquement à la crise sanitaire. Comme vous le savez, même avant la pandémie c’était très difficile de passer la frontière, que ce soit du coté de la Turquie mais aussi de l’Irak. La situation en plus s’est aggravée avec l’invasion [de Serê Kanîyê] de la part de la Turquie. J’étais d’ailleurs en Turquie en octobre 2019, quand l’invasion a eu lieu. J’étais en vacances à Marmaris et je suis partie tout de suite au Kurdistan, à Diyarbakir, mais je n’ai pas pu me rapprocher de la frontière. J’aimerais y retourner, mais je ne vois pas de possibilité pour le moment.
 
Votre documentaire est en kurde et sous-titré en anglais, peut-on espérer une version française ?
 
Notre documentaire est complètement auto-produit. Cela veut dire qu’on n’a pas un producteur derrière nous qui s’occupe de payer pour les ressources dont on aurait besoin. C’est la raison pour laquelle il nous a fallu 5 ans pour le terminer. A un moment donné, l’ordinateur du monteur, Marco Tomé, a lâché, et on a eu peur de ne pas pouvoir récupérer le travail fait. A plusieurs reprises, j’ai été tentée de tout laisser tomber. Donc, non, pour l’instant je ne vois pas la possibilité de traduire le texte en français. Je suis moi-même en train de réaliser une version en italien, ma langue maternelle, mais je n’ai pas envie de demander à quelqu’un des francophones de mon équipe, qui ont déjà donné énormément sans, pour l’instant, recevoir rien en échange, de se charger de la traduction.

Une partie de l’équipe du film au travail
On sait que la pandémie du coronavirus a perturbé les événements culturels et autres, dont les projections des films et les débats. Est-ce que vous avez quand même pu projeter votre documentaire ou organiser des débats autour ?
 
J’ai été invitée à deux festivals kurdes, à New York et Hambourg, qui se sont passés cette année en version virtuelle, et en particulier au festival de New York j’ai participé à une longue session de questions-réponses. D’autres événements étaient soit prévus soit commençaient à prendre forme, en particulier une projection à Milan, en Italie, mais tout a dû être annulé. Croisons les doigts pour l’avenir ! Je suis évidemment toujours disponible à participer à des événements en ligne.
 
Actuellement, on peut visionner votre documentaire sur la plateforme Vimeo. Y aura-t-il d’autres événements autour de « The Flowers of Rojava – A Feminist Revolution in Northern Syria » ?
 
Je suis en train d’y réfléchir, peut-être que j’arriverai à organiser une ou plusieurs conférences virtuelles. Mais en ce moment pour moi c’est assez compliqué pour manque de temps.
Selene Verri

A propos des autrices :

Réalisatrice

– Selene Verri est une journaliste italienne basée en France qui étudie la question kurde et la relation UE-Turquie, en voyageant en Turquie, en Irak et en Syrie, depuis 1998. Elle a réalisé plusieurs reportages liés à ces sujets (entre autres, une interview du Prix Nobel de littérature turc Orhan Pamuk et un reportage sur le multilinguisme dans les écoles pour enfants réfugiés dans le nord de la Syrie, tous deux pour la chaîne de télévision internationale Euronews) et est l’autrice d’un livre, publié en Italie en 2017, sur ses voyages à travers les frontières de la zone à majorité kurde (« Nelle piaghe del Leone », publié par Delos Digital).

Co-autrice

– Magali Magnin est une camerawoman française ayant une grande expérience des zones de crise. Elle a voyagé et tourné des vidéos, pour différents points de vente, en Afghanistan, en Colombie et dans les territoires palestiniens. Elle a activement participé au processus de création de ce film, en suggérant des questions lors des interviews, en donnant ses précieux conseils sur la façon de filmer et le moment de le faire, et en apportant son aide avec enthousiasme lors de la phase de post-production.

Vous pouvez visiter la page Facebook dédiée au documentaire « The Flowers of Rojava – A Feminist Revolution in Northern Syria » ici 

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