Gultan Kisanak aux femmes du monde : De ma prison, je suis avec vos luttes

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FEMMES. La politicienne kurde Gultan Kisanak s’adresse aux femmes du monde à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes depuis sa cellule de prison où elle est tenue en otage par le régime turc depuis novembre 2016.
 
L’hebdomadaire féminine suisse, Femina a publié dans sa version papier d’aujourd’hui le texte de Gultan Kisanak, ancienne députée HDP et maire d’Amed, adressé aux femmes en lutte pour leurs droits. (Texte traduit du turc par le politicien kurdo-suisse Ihsan Kurt)
 
 

« De ma prison, je suis avec vos luttes » 

Pendant  que  tout  ce  qui  se  passe  actuellement  dans  le  monde  sur le  plan  social  et  politique,    ce  qu’elles  vivent  des  politiciennes  kurdes  en  Turquie,  pourraient  paraître  une actualité  lointaine pour vous. Or, pour réaliser nos imaginations de la liberté,  nous  devons  suivre nos  traces  respectives  sur le même chemin. Malgré les conditions limitées  dans  lesquelles  je  vis,  j’essaie  de  suivre  la  montée  des  mouvements  émancipateurs  des  femmes du monde entier et j’essaie d’en prendre de la force, de l’énergie. Avec ce texte,  j’aimerais parler de notre lutte et partager mon énergie avec  vous depuis la prison de  « Haute sécurité » de Kandira, à Kocaeli en Turquie. 

Je  vous  écris depuis  une  cellule  de  prison.  Je  suis  une  femme  kurde  qui  a  fait  deux  législatures  de  députation  au  parlement  national  turc  et  une  législature  de  la  mairie.  J’étais arrêtée et incarcérée à cause de mes opinions politiques depuis 2016. L’année de  2016,  c’est  une  année  où plusieurs  politiciens  kurdes  ont  été  arrêtés.  Ces  arrestations  ont aussi continué dans les années suivantes. Actuellement il y a des milliers des femmes  et  hommes  politiques  kurdes  dans  les  prisons.  Les  accusations  sont  toujours  les  mêmes :    faire  des  communiqués  de  presse,  faire  des  discours  dans les manifestations  publiques, critiquer le pouvoir en place,  défendre l’autonomie locale (pour les kurdes),  défendre la paix, etc. 

Dans les dossiers des politiciennes kurdes, la lutte des femmes pour la liberté prend une  place  importante. Les  séances  d’Assemblée  des  femmes  de  notre  parti  (HDP,  Parti  démocratiques  des peuples),  la  parité  de  genre,  le système  de  coprésidence,  la  représentation égalitaire, sont considérés comme délit par le pouvoir. Les activités que  nous  avons  réalisées    à  l’occasion  du  25  novembre,  la  journée  de  la  lutte  contre  la  violence envers les femmes, sont mentionnées dans le dossier du procès. Alors que nous  vivons dans un pays où quatre femmes sont tuées par jour de la part des hommes. Mais  nous sommes jugées en raison de notre lutte contre la violence envers les femmes. 

Comme  partout  dans  le  monde,  ici  aussi  en  raison  de  la  journée  internationale  des  femmes, nous  organisons  des  activités.  Comme  politiciennes  femmes  nous  aussi,  nous  assistons à ces activités et faisons des discours. Mais ces discours aussi sont considérés  comme un délit et mis dans les dossiers  comme actes d’accusation. 

Ce  n’est  pas  fini… En  2014,  quand l’Organisation  d’Etat islamique  (Daech) a attaqué la  ville kurde de Kobanê (Nord de la Syrie), nous avions fait appel à la solidarité. En raison  de cet appel aussi un procès a été ouvert contre 108 politiciens, dont je fais partie. Pour  nous, les politiciennes, ce procès est très significatif. Car la même année, la région kurde de  Sindjar  au Nord  de l’Irak  était  attaquée  par Daech.  Plusieurs  femmes  de la  confession  Yézidis ont été violées, des milliers parmi ces dernières ont été prises esclave de  sexe et vendues dans les marchés à Mossoul. C’était un grand traumatisme pour les  femmes kurdes. Nous étions inquiets que la même tragédie se reproduise à Kobanê.  Et tout naturellement, en tant que citoyennes turques, nous avons demandé de l’aide  aux autorités turques pour arrêter les attaques de Daech. Nous avons aussi fait envers la population turque. Pour cet appel également, les autorités turques ont ouvert un  procès de peine à perpétuité contre nous.

Brièvement, le fait que les femmes s’organisent, participent à la vie politique, affirment une représentation égalitaire, lutter contre la violence, faire appel à la lutte contre les  agressions de Daech, est un délit. La mentalité de domination masculine a dessiné des limites ; la femme qui franchise cette ligne est punie, et est emprisonnée. 

Puisqu’on parle de la prison, je vous raconte un peu les conditions dans lesquelles  nous vivons. C’est une prison dite «Haute sécurité» et je vis dans une cellule  individuelle. Devant chaque cellule, il y a un open espace d’air, de quelques mètres carrés, fermé par de hauts murs. C’est comme un poulailler en béton. On nous  autorise d’y sortir quelques heures par jour, pour prendre l’air, faire un peu  d’exercices sportifs ou sécher nos linges. Cet endroit est surveillé par les caméras.  En tant que femmes nous devons faire très attention à notre vestimentaire et à notre  intimité. «Vivre en prudence» fait partie de notre identité de femme ici ! 

Dans cette prison, il y a encore huit députées et maires kurdes. Il y a quelque temps,  nous avions la possibilité de nous rencontrer et de discuter. En raison des mesures anti Covid-19, tous nos droits ainsi que les activités sociales, y compris notre «droit de  discussion», sont interdits. On ne se voit plus depuis une année. Chacune et chacun  vit dans sa cellule individuelle et lutte contre sa propre solitude. Nous surmontons cette  solitude physique forcée, en pensant aux autres femmes qui luttent à l’extérieur  et ainsi nous devenons nombreuses dans nos imaginations. 

Nous avons franchi plusieurs obstacles pour participer à la vie politique. Nous  avons confronté tout d’abord les multiples visages de mentalité de la domination  masculine qui exclue la femme de l’espace public. Dans les différents espaces, dans  les temps différents, nous avons suivi les chemins de nos sœurs et nous avons  vécu les mêmes expériences qu’elles. Nous avons franchi les préjugés des  hommes, de la famille et de la société et nous avons apporté la parole des femmes  au siège politique. C’était une lutte dure. Et maintenant nous sommes face à face  avec l’attitude masculine de pouvoir politique. 

Je pense que quand vous lisez ce texte, en tant que femme, même si nous vivons  dans des réalités sociales et politiques différentes, vous constaterez que nous ne  sommes pas loin les unes des autres. En tant que femme, pas seulement les chemins  que nous franchissons, mais aussi notre imagination d’un avenir libre et égalitaire  nous rassemblent. En tant que femme, nous prenons la force et le moral de la solidarité féminine. Nous franchissons les frontières qui nous séparent pour partager  nos expériences et protéger nos droits acquis.  

Même si le système patriarcal met des obstacles devant nous, je suis convaincue que nous  réussirons. Je fête le 8 mars, la Journée internationale de toutes les femmes. 

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