Quand les stéréotypes se transforment en croyances dominées par l’ignorance

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Texte écrit par Gulistan Sido, l’universitaire kurde du Rojava
 
« Inconsciemment ou involontairement, et sans s’en apercevoir ni même en tenir compte, et quelle que soit l’étendue de notre conscience ou de notre culture, ils sont présents dans notre vie et imprègnent ses moindres détails et nous contrôlent et en général ne représentent pas nécessairement la vérité, et leurs impacts forment un grave danger pour les personnes et les sociétés. Le fait de ne pas analyser ou rechercher les causes de leur émergence peut conduire à des résultats négatifs et désastreux. Ce sont les « clichés » ou les « stéréotypes ».
 
Nombreuses sont les définitions de ce terme ou de ce concept. D’une part c’est une image mentale d’autrui préfabriquée ou toute faite, ou le jugement porté sur l’existence d’une idée antérieure et la diffusion d’une certaine idée par un groupe particulier, de sorte que l’interlocuteur l’habille comme un attribut générique ou une idée préconçue qui reflètent des caractéristiques spécifiques et fixes portant sur tous les membres d’une classe ou d’un groupe. Cette image inchangeable et défigurée qui contient de fausses informations contrôle notre regard et nos émotions.
 
Chaque société a son propre système de stéréotypes qu’elle adopte et qui se transforment en croyances, et renforce leur présence dans la vie publique à travers les programmes éducatifs, les médias, le cinéma, les arts, les sites de réseautage social, et les espaces d’études et de recherche dirigés contre l’autre. La diffusion de l’ignorance de la réalité des autres (peuples et civilisations) mène à l’absence de communication et d’échange culturel.
 
Les sociétés se construisent une grande prison et en deviennent prisonnières à cause de ces stéréotypes, et se cantonnent à un espace confiné et clos dans tous les domaines. Nos sociétés patriarcales, par exemple, ont leur propre vision préfabriquée des femmes, de leur rôle et de leur définition. De nombreuses productions intellectuelles et littéraires occidentales décrivent incorrectement le monde oriental, tandis que nous, dans le subconscient collectif oriental, avons des jugements prêts, irréfléchis sur le monde occidental. Partout où nous nous tournons, nous trouvons des stéréotypes qui nous envahissent, et en vertu de l’habitude ou de la répétition de la même chose, le contenu en devient évident et naturel, et se transforme parfois en destin inévitable, cette situation me fait penser à la réaction nerveuse.
 
Sans aller plus loin, depuis l’annonce de sa sombre organisation terroriste dans la région, l’Etat islamique a tenté de tirer parti des médias sociaux et des moyens technologiques avancés dans le domaine des médias pour créer une image et un modèle typique de l’organisation forte, invincible, agitée et en expansion, en diffusant des vidéos soigneusement réalisées de décapitation et diverses méthodes de torture pour faire peur et terroriser les gens et répandre en eux un esprit de soumission et de passivité. Mais les combattants/es des YPG et YPJ ont réussi à briser cette image fausse lors de la bataille épique de Kobanê quand ils ont remporté la victoire contre eux le 1er novembre 2014, et Arîn Mîrkan et ses compagnons sont devenus des icônes de la résistance et de la volonté libre qui ont fait tomber le masque de Daech.
 
Il est urgent de savoir que, tout au long de l’histoire, malgré toutes les histoires mythiques, les contes et les croyances négatives qui sont racontées sur les femmes et sur leur incapacité et leur faiblesse, œuvrent à les rabaisser et à cacher leur vérité et à leur dessiner un espace typique. Mais l’histoire a été témoin et l’est toujours de la naissance des femmes qui ont pu changer cette image, de la belle philosophe Hypatie à Nefertiti, considérée comme l’une des femmes les plus puissantes d’Égypte, ainsi que Simone de Beauvoir et son célèbre dicton « On ne naît pas femme mais on le devient », qui a travaillé avec sa production intellectuelle et littéraire à remettre en question l’identité des femmes, avec l’affirmation selon laquelle il s’agit d’une identité aliénée de la création des hommes et de sa libération qui est sa capacité à sortir des chaînes du stéréotype créé par la société, et ainsi elle a ouvert la voie à la théorisation du concept de « genre ».
 
Tous les mouvements féministes internationaux ont cherché à travers leur lutte et tentent toujours de changer la réalité des femmes et de les libérer des restrictions qui leur sont imposées afin d’obtenir leurs droits à la justice et à l’égalité, mais les femmes sont toujours soumises aux violations et à la discrimination sexuelle, même dans des pays que l’on croit libres. Lors de l’une des récentes élections américaines, le monde a été alerté et choqué par le Lilly Ledbetter Act, une loi votée en 2009 par le Congrès pour promouvoir les droits des femmes et des minorités qui font face à la discrimination professionnelle, mais en fait, aux États-Unis, c’est toujours la même situation. Les professions ont les mêmes avantages, mais les hommes gagnent un salaire plus élevé.
 
En fait, nous commettons une grave erreur lorsque nous pensons que ce qui nous semble clair l’est de même pour les autres. Même pour le féminisme, en tant que mouvement ou en tant que concept, est enchaîné par des stéréotypes qui n’expriment pas son contenu. Dans le livre « Nous sommes toutes des féministes », l’écrivaine et militante féministe nigériane Shimmanada écrit sur les interprétations du féminisme et comment le fait d’être féministe dans son pays vous vaut d’être jugé et d’être accusé de terrorisme et sur le fait que c’est une culture occidentale qui n’a rien à voir avec la société nigériane-africaine. Il est peut-être très important de libérer le féminisme de certaines interprétations erronées. Il convient de noter que l’éducation et les programmes d’enseignement contribuent grandement à consolider les stéréotypes et les préjugés, à définir des rôles sociaux stéréotypés et à transmettre des idées fausses à travers les générations. Ne devrions-nous pas reconsidérer nos programmes éducatifs, nos méthodes d’enseignement et le niveau d’émancipation mentale atteint par les enseignants eux-mêmes ? L’éducation est un point de départ pour la création d’un monde meilleur et juste, dans lequel les femmes considèrent les hommes et les hommes les femmes avec une vision des pairs basée sur le respect pour un monde plus brillante et plus belle.
 
Enfin, il est important d’indiquer le rôle des intellectuel·le·s et des universitaires et leurs responsabilités dans le travail pour élever le niveau de la société cognitive et sa prise de conscience des dangers d’être attirés par les stéréotypes et d’en être trompés. Il est nécessaire de tout réexaminer et de tout revoir en toute transparence pour combler le fossé entre les différents individus et identités et aller vers une société créative et libre non stéréotypée. »
 
Gulistan Sido, après un cursus de littérature française, et de traduction et d’arabisation à l’Université d’Alep, poursuit ses études à l’Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris 3) dont elle est titulaire du master de Lettres Modernes, puis amorce un second master à l’INALCO qu’elle se voit obligée d’interrompre en 2009. Elle a enseigné l’arabe et le français à partir de 2003 à Alep.
Membre fondatrice de l’Institut de Littérature et Langues Kurdes « Viyan Amara » à Afrin, Vice-présidente du Comité Éducation-Rojava-Afrin, Vice-présidente de l’Université du Rojava à Qamishli où elle est aussi Responsable du Comité Académique et membre du Comité des relations internationales.
Domaines de recherche : Théories de l’oralité, Littératures orales kurdes, Révolution sociale et luttes des femmes.
 
Publié en arabe sur le site Kenoozarabia et en français sur le site transglobal studies
 

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