« Emprisonner un enfant avec sa mère est un crime contre l’humanité »

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TURQUIE / BAKUR – Après l’arrestation de la militante kurde Gönül Aslan à Diyarbakır cette semaine, son fils de 3 ans Dilgeş a été envoyé en prison avec elle. L’agence Bianet a interviewé l’universitaire Mesude Atay au sujet de Dilgeş et de centaines d’autres enfants emprisonnés avec leurs mères.
 
« Ceux qui envoient un enfant en prison avec sa mère ne connaissent pas les besoins des enfants ; s’ils les connaissent, alors ils ne s’en soucient pas.
 
Pour eux, « l’enfant n’a pas de nom », « l’enfant n’a pas de droits », « l’enfant n’a pas de valeur ». Tout compte fait, en tant que pays [Turquie] signataire de la Convention des Nations unies relative aux droits de l’enfant, il y a une violation des droits de l’enfant… »
 
C’est ainsi que l’académicienne Mesude Atay, de l’université Bilgi, résume les violations des droits auxquelles sont confrontés les enfants emprisonnés avec leur mère.
 
Spécialisée dans le développement et l’éducation de l’enfant et auteur de livres sur ces sujets, Atay est également la responsable du département du département du développement de l’enfant de la faculté des sciences de la santé de l’université de Bilgi.
 
Dilgeş ne reçoit pas ses médicaments
 
Dans le cadre d’une enquête lancée par le procureur général de Diyarbakır (Amed) contre l’association des femmes Rosa, 18 militantes et des politiciens kurdes ont été détenus le 22 mai. 12 de ces personnes ont été emprisonnées quelques jours plus tard. Elles sont toutes accusées d’ « être membres d’une organisation terroriste [PKK] ».
 
Gönül Aslan est l’une des 12 personnes arrêtées dans le cadre de cette enquête. Son fils Dilgeş, qui n’a que 3,5 ans et souffre d’une maladie rénale, a également été envoyé en prison avec elle.
 
Le père de Dilgeş est réfugié à l’étranger pour des raisons politiques. Bien qu’il souffre d’une maladie rénale, Dilgeş ne reçoit plus ses médicaments depuis qu’il est en prison.
 
Mesude Atay a été interviewée par l’agence Bianet sur l’état de Dilgeş et de centaines d’autres enfants qui sont en prison.
 
Lorsqu’un membre de la famille, en particulier un parent, est arrêté, quel effet cela a-t-il sur l’enfant ?
 
Le degré de communication et d’interaction entre l’enfant et le membre de la famille arrêté est important pour répondre à cette question. Cependant, lorsque c’est la mère ou le père qui est arrêté, cela peut avoir un effet néfaste sur le développement de l’enfant, surtout s’il est âgé de 0 à 8 ans. Cela peut notamment affecter son développement psychosocial.
 
Car, mentalement parlant, l’enfant a du mal à comprendre l’arrestation, la loi, la punition, la prison, etc. Cependant, le fait d’être séparé de ses parents et la façon dont cette séparation se déroule peuvent affecter le niveau de peur et d’anxiété de l’enfant à un point tel qu’il peut même en résulter un traumatisme. Dans ce processus, l’attitude et le comportement des personnes qui s’occupent de l’enfant ainsi que la manière dont elles gèrent ce processus avec l’enfant sont de la plus haute importance.
 
Malheureusement, il arrive que des personnes soient détenues et que leur maison soit perquisitionnée. Lorsque c’est le cas, les enfants doivent être emmenés loin de la scène de l’incident et tous les facteurs qui pourraient causer de la peur et de l’anxiété doivent être éliminés autant que possible. Les agents de sécurité doivent également être formés à ce sujet.
 
L’emprisonnement a des effets négatifs sur le développement des enfants

Comme certains enfants ont besoin des soins de leur mère, ils peuvent être emprisonnés avec elle. Comment cela affecte-t-il les enfants ?
 
Il a certainement un effet négatif. Comme les conditions ne sont déjà pas adaptées aux adultes, on ne peut pas s’attendre à ce qu’elles le soient pour l’enfant.
 
Par-dessus tout, qu’en est-il de la santé mentale de la mère ? Quelle est sa santé mentale derrière les barreaux ? Nous savons que la santé mentale d’une mère est un facteur très efficace pour qu’elle puisse prendre soin de son enfant.
 
D’autre part, les conditions physiques de la prison ne sont pas adaptées pour favoriser le développement de l’enfant. L’air pur, les conditions d’hygiène, le besoin de soleil et de lumière, une nourriture saine et adaptée aux enfants, les routines quotidiennes des enfants comme le sommeil, les jeux et le bain, la façon dont l’enfant interagit et communique avec les autres adultes… Ce sont autant de facteurs importants qui ont un effet sur la croissance et le développement des enfants.
 
Après leur naissance, les enfants commencent à interagir d’abord avec leur mère, puis avec celles de leur environnement proche. Plus leur environnement proche se développe et plus ils deviennent habiles à se déplacer, plus ils ont besoin d’interagir avec leurs pairs. Mais, dans un endroit comme la prison, les compétences sociales telles que l’interaction et l’apprentissage avec les pairs ne se développeront pas.
 
Comme ils seront privés de la nature où ils apprendront des choses par l’expérience et d’autres matériels de formation, leur développement mental sera également affecté négativement. Ils ne pourront pas courir, sauter ou grimper comme ils le souhaitent, ce qui affectera leur développement moteur.
 
En résumé, face à toutes ces conditions négatives, les enfants peuvent développer un sens de soi négatif, un manque de confiance en soi, une tendance à recourir à la violence, des troubles de l’adaptation et du comportement, qui peuvent même conduire à des troubles de la personnalité.
 
Les droits de l’enfant ne sont pas respectés. Que faut-il faire ?
 
À ce stade, nous devons l’envisager dans une perspective fondée sur les droits et parler du fait que l’enfant est privé de son droit à la vie et au développement. En contre-argument, on dit que l’enfant est gardé avec la mère pour qu’il n’en soit pas privé. En fait, une mère, à elle seule, ne suffit pas pour la croissance et le développement de l’enfant.
 
Ceux qui envoient un enfant en prison avec sa mère ne connaissent pas les besoins des enfants ; s’ils les connaissent, alors ils ne s’en soucient pas.
 
Pour eux, « l’enfant n’a pas de nom », « l’enfant n’a pas de droits », « l’enfant n’a pas de valeur ». Tout compte fait, en tant que pays partie à la Convention des Nations unies sur les droits de l’enfant, il y a violation des droits de l’enfant.
 
La Convention des Nations unies considère l’ « intérêt supérieur de l’enfant ». Les articles 3 et 18 de la Convention soulignent que les États parties s’engagent à assurer à l’enfant la protection et les soins nécessaires à son bien-être, compte tenu des droits et des devoirs de ses parents, de ses tuteurs légaux ou des autres personnes légalement responsables de lui, et prennent à cette fin toutes les mesures législatives et administratives appropriées.
 
Comment voyez-vous ces arrestations en termes de droits de l’enfant ?
 
Je les considère comme une violation du droit. Il n’est pas possible de garantir l’intérêt supérieur de l’enfant en prison. Les enfants sont punis avec leur mère, en un sens. Il est urgent de développer des projets pour les mères condamnées et d’envisager d’autres modes de pénalisation. Nous savons que 780 enfants âgés de 0 à 6 ans sont derrière les barreaux avec leur mère.
 
Les enfants sont envoyés dans des institutions préscolaires pendant la journée, mais elles sont à la fois insuffisantes en nombre et ouvertes au débat en termes de qualité.
 
Punir l’enfant est une violation du droit
 
En parlant de Dilgeş, nous savons qu’il a un seul rein et que son père est en exil à l’étranger. Que faut-il faire en premier lieu pour protéger la santé mentale – la santé de Dilgeş ?
 
Gönül Aslan, membre de l’assemblée du Parti démocratique des peuples (HDP), a été détenue et arrêté avec son fils de 3,5 ans Dilgeş et envoyé en prison. Le fait que sont cas n’ait pas été débattu auprès de l’opinion publique autant qu’il le méritait montre le niveau d’insensibilité à la valeur de l’enfant et à la perception qu’on en a. La santé mentale de Dilgeş doit être protégée. La peur et l’anxiété qu’il a ressenties pourraient entraîner un traumatisme.
 
Il a été séparé de son foyer douillet, de ses jouets, de ses camarades et de sa vie quotidienne. Un adulte peut comprendre cela, vous pouvez le clarifier auprès d’un adulte, mais vous ne pouvez pas le faire avec Dilgeş. Il ne peut pas le comprendre. Il ne peut que craindre. Le fait d’être séparé de sa mère, un éventuel préjudice infligé à celle-ci ou une incertitude peuvent entraîner un traumatisme de sa part. Punir un enfant avec sa mère dans son stade de développement le plus critique est un crime contre l’humanité, c’est une violation du droit.
 
La mère a un rôle très important dans la protection de la santé mentale de Dilgeş, mais l’environnement est tout aussi décisif que la mère. Étant donné que l’environnement et les conditions ne peuvent être modifiés, il sera plus difficile de protéger la santé mentale de Dilgeş. Ce préjudice ne peut être réparé qu’avec un soutien approprié par la suite. Pour l’instant, la seule chose à faire serait, au moins, de différer la peine de la mère ou de la mettre en résidence surveillée. Les violations des droits de l’enfant peuvent également être évitées grâce à de nouvelles solutions similaires qui seront développées par l’État pour 780 mères et leurs enfants.
 
Mesude Atay
 
Mesude Atay a obtenu sa licence au département du développement et de la formation de l’enfant à l’université d’Hacettepe en 1983. Elle a obtenu sa maîtrise dans le même domaine deux ans plus tard. Elle a obtenu une deuxième maîtrise dans le domaine de la psychologie de l’éducation spécialisée à l’université de Londres en 1994. Elle a obtenu son doctorat dans le domaine du développement et de la formation de l’enfant en 1995. Elle est devenue professeure associée en 1998 et professeure en 2014.
 
Atay a publié plusieurs ouvrages sur ses domaines de spécialisation. Elle est également chef du département du développement de l’enfant de la faculté des sciences de la santé de l’université de Bilgi (İstanbul).
 

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