ROJAVA / SYRIE. Les unités de protection syriaques / assyriennes

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SYRIE / ROJAVA – « Il est cependant important de préciser que ces personnes ne souhaitent pas se battre. Romantiser le combat nie la réalité de la guerre et ses horreurs et déforme le sens de la prise des armes des femmes syriaques/assyriennes. Créer les Forces de Protection des Femmes de Bethnahrin leur a permis de se joindre à l’objectif des Forces Démocratiques Syriennes : se concentrer sur, renforcer et défendre les femmes syriaques/assyriennes et les femmes en général, leurs terres d’origine et les populations qui y habitent. Cela permet, de plus, de changer les schémas de pensée qui assimilent la catégorie « femme » à des personnes incapables à se défendre et à se constituer comme sujets (sociaux, politiques, économiques, …). »

Un article détaillé sur les unités de protection des syriaques / assyriennes de la Syrie du Nord et de l’Est alliées aux forces arabo-kurdes.
 
Le paysage défile depuis plus d’une heure avant que nous arrivions à la destination souhaitée, non loin des lignes de front séparant d’un côté l’Etat Turc, de l’autre les Forces Démocratiques Syriennes. En ce début mars, les vastes plaines de Cêzîrê sont recouvertes de végétation. Des drapeaux des Unités de Protection du Peuple (YPG), des Unités de Protection des Femmes (YPJ), du Conseil Militaire Syriaque (MSF), des assyriens et chaldéens ainsi que d’Abdullah Ocalan flottent aux des routes et sur les ronds-points. J’ai la chance de rencontrer en premier lieu Mr. Aram Hanna, commandant du Conseil Militaire Syriaque, en deuxième une des commandantes des Forces de Protection des Femmes de Bethnahrin (HSNB ), « Bethnahrin » se rapportant à la région relative à la Mésopotamie en langue syriaque.
 
Ces deux instances militaires se coordonnent avec le Parti de l’Union Syriaque (SUP) et le Conseil National de la Mésopotamie (MUB), un parti politique et une organisation politique qui représentent les intérêts des peuples syriaques/assyriens . Le SUP a été créé en 2003 pour « protéger nos populations, notre langue, notre nation et nos religions » indique Mr. Aram Hanna. Il s’agit, selon ce dernier, de pouvoir transmettre librement aux enfants syriaques/assyriens leur culture propre.
 
Les peuples syriaques/assyriens subirent avant et durant le vingtième siècle de nombreux massacres. Plusieurs milliers de syriaques/assyrien.ne.s ainsi que des chaldéen.ne.s furent tué.e.s en 1933 en Irak, mais aussi durant le génocide des kurdes entre 1988 et 1989 sous Saddam Hussein. En 1909 à Adana, au sud-est de l’Anatolie, l’Empire Ottoman extermina des civils syriaques/assyriens et chaldéens en parallèle des arméniens . Ces populations connurent dans le courant du XIXème siècle plusieurs pogroms perpétrés par l’Empire Ottoman. Mais c’est lors du génocide en 1915 que l’horreur atteignit son apogée. A Seyfo, plus de 250 000 syriaques/assyrien.ne.s et chaldéen.ne.s y perdirent la vie, soit la moitié de la population de ces communautés de l’époque . Ce génocide coïncide avec le génocide arménien et des grecs pontiques.
 
Aujourd’hui, les deux commandant.e.s rencontré.e.s tiennent des propos similaires par rapport à la vie sous l’administration autonome du nord-est syrien. En effet, les peuples syriaques/assyriens peuvent dorénavant parler leur langue et disposent de leur propre secteur militaire, sécuritaire, éducatif et politique.
 
Le Conseil Militaire Syriaque (MSF)
 
Le Conseil Militaire Syriaque fût créé en 2012 et rejoignit les Forces Démocratique Syriennes en 2015, tout comme les Forces de Protection des Femmes de Bethnahrin. Mr. Aram Hanna étudiait la langue anglaise avant la guerre, mais décida de se joindre au Conseil Militaire Syriaque après la prise d’une quinzaine de villages de sa région par DAECH / ISIS. « Au début, témoigne-t-il, ce sont les civils qui ont protégés les rues ». Les Forces Démocratiques Syriennes furent ainsi créées pour coordonner les différentes unités tout en respectant les particularités ethniques et religieuses des différentes composantes de la population du Rojava. Le MSF est actuellement présent à Raqqa, Deir el Zor et Cêzîreh et compte en son sein environs 1000 soldats.
 
A propos de l’invasion de Sêrîkanîye par l’Etat Turc en octobre 2019, Mr. Aram Hanna est sans équivoque à l’idée d’une réaction effective par les puissances extérieures : « Sêrîkanîye est un problème international. Un jour avant les premières attaques, les USA l’ont abandonné. Et les Nations-Unies se sont contentés de regarder. […] Mais nous, nous résisterons. Nous resterons jusqu’à la fin ».

Aram Hanna, commandant du Conseil Militaire Syriaque. A sa gauche, le drapeau symbolisant les syriaques/assyrien.ne.s/chaldéen.ne.s. A sa droite, les photos de Shehid (martyrs) tombés au combat

Armée Syrienne Libre ou Daech, les deux groupes armés sont similaires dans les actes d’horreurs qu’ils commettent. « Cela aurait été plus simple si nous possédions plus d’armes lourdes. Et les drones turcs empêchent de pouvoir se déplacer aisément. Nous faisons face à la deuxième armée de l’OTAN ». Comme Mr. Aram Hanna le précise, ils ne comptent plus que sur eux-mêmes. « Nous sommes ici pour défendre nos terres » dira par la suite la commandante des HSNB. « Nous sommes du bon côté. Nous n’avons pas attaqué. Nous défendons les générations futures » déclare Mr. Aram Hanna.
Ce dernier a appris le syriaque deux ans auparavant. Aujourd’hui, il est fier de dire que ce sont ses enfants qui l’apprennent, et ce grâce à chaque homme et femme qui s’est levé contre Assad, Daech ou l’Etat Turc.
 
Les Forces de Protection des Femmes de Bethnahrin
 
Les Forces de Protection des Femmes de Bethnahrin ont été créées en 2015 dans un contexte de double violence : violence perpétrée par Daech d’une part, violence patriarcale systématisée d’autre part. Déjà présentes sur la ligne de front en octobre 2015 alors qu’elles furent seulement fondées en août de la même année, les HSNB durent répondre à l’urgence de se constituer en tant que force militaire face à Daech. Depuis lors, l’éducation que les nouvelles recrues bénéficient s’est nettement améliorée. Celles-ci assistent à des cours sur l’idéologie démocratique, sur l’histoire, mais aussi sur l’histoire des femmes, des syriaques/assyrien.ne.s.

Un travail psychologique est notamment entamé car nécessaire après de longues années au sein d’un environnement familial liberticide. Les femmes normalisent leur objectification à travers la sphère familiale ; s’entourer d’un groupe de femmes solidaires entre elles dans les forces de protection permet ainsi à celles-ci de se développer pleinement. Selon la commandante, « il ne s’agit effectivement pas juste d’un symbole ». La révolution pour elles, c’est sur les lignes de front … au sein même de leur ligne. Elle m’a confié une anecdote lorsqu’elle supervisait des unités d’hommes et de femmes . Tandis qu’une pluie torrentielle s’abattait sur les troupes, une soldate a refusé de rentrer à l’intérieur d’une tente car cela favorisait une promiscuité physique entre combattantes et combattants. Elle a cependant suivi les ordres de la commandante.
 
Se défendre en tant que femme est un tabou, surtout lorsqu’il s’agit de prendre les armes. Il arrive d’ailleurs que des maris viennent essayer de rechercher leur femme à la base militaire. En outre, beaucoup de femmes n’ont pas la capacité de rejoindre la base puisqu’elles sont sujettes à un contrôle social extrême. Elles ont souvent honte de quitter leur famille car il est culturellement admis que ce soient les femmes qui s’occupent des affaires relatives au domaine du « care ». Au vu de ce contexte, réussir à s’investir dans les forces de protection est déjà un acte révolutionnaire. Par leur engagement, les nouvelles recrues souhaitent changer leur condition. Il s’agit effectivement d’échapper à ce que la vie leur réserverait si elles étaient restées dans leur foyer. Elles se soulèvent contre l’Armée Syrienne Libre, mais aussi contre leurs pères, leurs frères et leurs maris. « Nous provenons toutes du même background » déclare la commandante.

Il est cependant important de préciser que ces personnes ne souhaitent pas se battre. Romantiser le combat nie la réalité de la guerre et ses horreurs et déforme le sens de la prise des armes des femmes syriaques/assyriennes. Créer les Forces de Protection des Femmes de Bethnahrin leur a permis de se joindre à l’objectif des Forces Démocratiques Syriennes : se concentrer sur, renforcer et défendre les femmes syriaques/assyriennes et les femmes en général, leurs terres d’origine et les populations qui y habitent. Cela permet, de plus, de changer les schémas de pensée qui assimilent la catégorie « femme » à des personnes incapables à se défendre et à se constituer comme sujets (sociaux, politiques, économiques, …). Comme le rappelle la commandante, le secteur civil et militaire sont intrinsèquement liés. Les représentations sociales doivent être changées et cette révolution est aussi, comme nous l’avons vu, pragmatique.
 
Un article d’India Ledeganck
 
Annotations:
 
« Haylawothe d’Sutoro d’Neshe d’ Bethnahrin » en syriaque.
Nous respectons les dénominations qui ont été utilisées par les acteurs et actrices de terrain.
European Syriac Union (2019), « Simele 1933 : Martyrs Remembrance day », http://www.european-syriac-union.org/press-releases-reader/simele-1933-martyrs-remembrance-day.html
Human Rights Watch (1933), « Genocide in Iraq », The Anfal Aampaign Against the Kurds, A middle East Watch Report, https://www.hrw.org/reports/1993/iraqanfal/index.htm#TopOfPage
Shirinian G. N. (2017), « Genocide in the Ottoman Empire : Armenians, Assyrians, and Greeks, 1913-1923 » éd. Shirinian G. N
Gaunt D.(2009), « The Assyrian Genocide of 1915 », Assyrian Genocide Research Center, https://www.seyfocenter.com/english/38/
Traduction libre de l’anglais : « Bethnahrin Women Protection Forces »
 
Il semble intéressant de noter que le statut de « mère » n’empêche aucunement une femme d’aller sur la ligne de front. Le HSNB compte d’ailleurs en son sein une personne qui est grand-mère. Détail intéressant puisque la Maison des Martyrs d’Amûdê m’avait signalé, lorsque j’avais demandé quel était le montant offert à une famille d’une femme tombée Şehîd et qui avait des enfants, « qu’il n’y avait pas de femmes Şehîd et mères ». Il peut cependant être supposé que cette dernière information pourrait erronée suite à un problème d’interprétation.
 
Les commandantes peuvent diriger des unités d’hommes et de femmes, tandis que les commandants dirigent uniquement les unités d’hommes.

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