(HASANKEYF) « Notre histoire se noie sous nos yeux

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TURQUIE / BAKUR – La Mésopotamie est une région très importante dans l’histoire de l’humanité. À Hasankeyf, des vestiges des civilisations datant de plus de 12 000 ans ont été découverts. Cette histoire largement inexplorée se noie maintenant sous les eaux du barrage d’Ilisu.
 
La Mésopotamie est l’une des régions où la sédentarisation de l’humanité a commencé. La culture urbaine, les Etats, l’écriture, l’administration et enfin le pouvoir sont des développements qui s’inspirent de l’évolution de la Mésopotamie. L’histoire de la Mésopotamie permet d’examiner l’évolution de l’humanité et montre différents modes de vie possibles. L’un des points forts de cette histoire mésopotamienne est la ville d’Hasankeyf, situé dans la vallée du Tigre. De plus en plus de nouvelles découvertes prouvent une histoire mouvementée remontant à au moins 12 000 ans, c’est-à-dire au Néolithique. D’anciennes églises se trouvent à côté de mosquées et de sanctuaires des anciennes religions de Mésopotamie. Ce lieu et ce paysage respirent l’histoire.
 
Cependant, le destin de ce lieu semble être scellé. Car le lieu est en train d’être noyé sous les eaux, malgré les protestations mondiales de la société civile contre le barrage d’Ilisu, qui est économiquement insensé et uniquement destiné à la guerre. Avec ses multiples barrages construits sur les lits du Tigre et d’Euphrate, la Turquie fait pression sur ses pays voisins, en particulier l’Irak et le nord de la Syrie, d’une part, et d’autre part, les voies du mouvement de libération kurde sont censées être coupées. D’ailleurs, plus de 80 000 personnes ont été déplacées de leurs terres. Entre-temps, seuls les toits des maisons et les arbres des jardins des personnes déplacées de cette région fertile peuvent être aperçus dans les eaux du barrage Ilisu.
 
Le panneau « Hasankeyf, Hoşgeldiniz, Hûn bi xêr hatin, Welcome », se trouve devant cette horrible image. Si l’eau continue à monter, le panneau disparaîtra lui aussi. Normalement, les villes englouties sont associées à des catastrophes naturelles, mais ici, un endroit a été détruit exprès. Pourquoi ? Parce qu’un régime oppressif est prêt, sans hésitation, à détruire l’histoire humaine pour ses propres intérêts.
 
Bientôt, il ne restera plus rien de la ville ancienne et le souffle de l’histoire sera étouffé par les inondations. Au loin, nous voyons une couverture ou un oreiller flotter dans l’eau. Ils sont coincés sur un arbre. Sur la rive du réservoir qui s’élève se trouve une vieille femme s’appuyant contre son bâton. Certaines personnes s’arrêtent pour regarder la catastrophe, d’autres prennent des photos. Le silence est parfois rompu par les engins de construction et parfois par le caquetage des canards.
 
12 000 ans d’histoire sont sacrifiés à un projet de barrage conçu pour durer 50 ans. Le Tigre coule au milieu du drame. Il coule dans ce lit depuis des milliers d’années et peut témoigner de l’histoire, mais lui et sa biodiversité sont également sacrifiés au profit du barrage d’Ilisu. La montée des eaux a jusqu’à présent inondé plus de 250 localités à Siirt, Mardin, Batman et Şırnak. Ces derniers jours, l’eau a atteint Hasankeyf. De nombreux lieux historiques sont déjà inondés. Les maisons des habitants et leurs cimetières sont également sous l’eau. L’une des habitants de Hasankeyf est Hediye Tunç, qui dit : « L’État nous a pris notre maison et notre ferme. Je vis à Hasankeyf depuis 60 ans. La semaine dernière, nos deux maisons à deux étages ont été englouties. Nous sommes dans la rue. Personne ne se soucie de nous ».
 
La mère d’onze enfants se plaint : « Dieu ne peut pas accepter cette cruauté. Il ne doit pas nous abandonner », et continue : « Nous ne voulons pas quitter notre pays. Où d’autre devrais-je aller ? Avant cette catastrophe, nous étions heureux. L’eau du Tigre coulait avec passion. » Elle note qu’elle n’a reçu aucune compensation de l’État turc.
 
Sunmez Er, 42 ans, du village d’Organ, qui a été englouti par le barrage Ilisu il y a un mois, dit : « De nombreux villages ont été submergés. L’État a inondé nos terres les plus fertiles. Les tombes de nos grands-mères et de nos grands-pères ont été inondées. Nous avons dû les laisser là. Nous n’attendons rien de l’État de toute façon, mais nous voulons nos droits. L’État n’a pas tenu une seule de ses promesses jusqu’à présent. »
 
Les inondations sont une catastrophe non seulement pour les populations mais aussi pour la nature. Une zone naturelle de 650 kilomètres carrés est en train d’être détruite. Selon la coordination Hasankeyf, au moins 15 000 personnes ont été déplacées. Cependant, le nombre de personnes touchées est probablement beaucoup plus élevé et est prudemment estimé à environ 100.000 habitants à l’intérieur de la zone côtière du Tigre. Ce projet n’a aucun intérêt public, mais apporte des bénéfices pour les grandes entreprises. Il constitue une menace pour l’Irak et la Syrie également, car la Turquie utilise l’eau comme une arme de guerre. La baisse du niveau du Tigre dû aux barrages que la Turquie a construits dans le cadre du projet GAP (Le projet d’Anatolie du Sud-Est – en turc, Güneydoğu Anadolu Projesi ou GAP) a déjà eu un impact négatif sur l’agriculture irakienne. (Via ANF)
 
A Hasankeyf, on ne détruit pas seulement la nature, l’histoire… on détruit également des vies, des souvenirs, l’identité des peuples – dont celle des Kurdes – des mondes.
 
Pourquoi il fallait protéger Hasankeyf et le Tigre ?
 
Premièrement, Hasankeyf (Heskîf en kurde) est le patrimoine culturel de l’humanité avec ses plus de 12 000 ans d’histoire laissée par de nombreuses civilisations successives telles que les Sumériens, les Assyriens, les Babyloniens, les Byzantins, les Omeyyades, les Abbassides, les Artuqides, les Kurdes, etc.
 
Hasankeyf compte plus de 5000 grottes, 300 monticules et n’a pas encore livré tous ses secrets, fautes de fouilles archéologiques…
 
Deuxièmement, ce grand barrage d’Ilisu va chasser de leurs terres les populations qui vivent dans cette région depuis des millénaires. (On parle de plusieurs milliers de personnes ainsi déracinées de la région qui sera inondée par le barrage.)
 
Troisièmement, la réduction du débit des eaux du Tigre asséchera les marais située dans le sud de l’Irak causant une autre catastrophe écologique dans une région déjà dévastée par les changements climatiques et sécheresses répétées, tandis que la nature d’Hasankeyf sera engloutie par l’eau alors que la Turquie l’avait déclarée « zone de conservation naturelle » en 1981.
 
Quatrièmement, avec ce barrage, l’État turc prendra le contrôle des ressources en eau et sera en mesure de couper l’eau du Tigre à tout moment, affectant ainsi l’Irak. L’eau est très importante non seulement pour les Kurdes, mais aussi pour les Arabes et l’Irak. L’eau du Tigre ne doit pas être une arme de guerre laissée entre les mains du pouvoir turc.

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