Contre la division des questions sociales : Le point de vue de la jineolojî

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Depuis 2008, le mouvement des femmes kurdes développe la « Jineolojî », la science des femmes et de la vie. Pour beaucoup de gens, la jineolojî (ou jinéologie » en français) est l’un des sujets qui suscitent la curiosité et l’excitation d’une part, et la confusion d’autre part. Ceci est dû à sa prétention ambitieuse de présenter une alternative à la mentalité de la modernité capitaliste, qui est déterminée par des paradigmes positivistes, dominés par les hommes et colonialistes du savoir et de la science. Ces dernières années, le mouvement des femmes kurdes a partagé ses idées de jineolojî avec des milliers de femmes à travers le monde. Le discours suivant a été présenté par Necîbe Qeredaxî au nom de la commission de la jineolojî en Europe lors de la journée de la 1ère Conférence internationale des femmes « la Révolution en marche », par le Réseau « Les femmes tissent l’avenir » qui s’est tenue à Francfort les 6-7 octobre 2018. Elle a fourni une perspective par la jineolojî pour les nombreux ateliers auto-organisés auxquels des centaines de femmes du monde entier ont participé.
 
Chers camarades,
 
Permettez-moi de commencer par quelques remarques sur la méthodologie de l’État, l’hégémonie du système capitaliste et du patriarcat et leur impact sur la plupart des mouvements sociaux alternatifs et sur la manière dont ces derniers définissent les problèmes et leurs sources, ainsi que leurs méthodes pour y faire face. En effet, les méthodes de résolution des problèmes reproduisent en quelque sorte des problèmes et rendent les choses plus difficiles pour la société, la nature et les femmes au point d’engendrer le chaos. Cela signifie qu’une telle méthodologie catégorise les problèmes d’une manière qui donne la priorité à un aspect du problème, tout en ignorant les autres. Bien sûr, la femme, en tant qu’identité, existence et statut, est souvent ignorée. Une autre méthode problématique consiste à chercher des solutions à l’intérieur du système et avec les outils du système lui-même ; cela ne mène qu’à des illusions, plutôt qu’à de véritables solutions. De même, il est dangereux d’ignorer la question du patriarcat dans nos redéfinitions des concepts d’esclavage et de liberté. De plus, la maladie de l’individualisme, la désorganisation et notre chute dans les pièges du système nous amènent à agir dans les sources de connaissances qui renforcent le Pouvoir, alors que nous cherchons et suivons les paradigmes de la science et du savoir qui nous déconnectent chaque jour davantage de la société et de l’intelligence émotionnelle.
 
La dernière question que je voudrais mentionner est que considérer les problèmes de la société comme des problèmes individuels prive notre point de vue des aspects sociologiques et collectifs de ces problèmes.
 
Si nous voulons faire des recherches sur les femmes, la société matriarcale et l’histoire de la Mésopotamie à partir des pratiques actuelles de la connaissance et de la science, on nous demandera certainement de fournir des preuves pour la notion de société naturelle. Mais en fait, le Kurdistan et beaucoup d’autres régions et géographies indigènes ont beaucoup de sources orales de données culturelles et historiques non écrites. Les sites historiques qui montrent la lutte des femmes et l’oppression de l’État, de la hiérarchie et de l’hégémonie patriarcale peuvent être des preuves pour montrer les aspects et les réalités cachés de l’histoire qui doivent être révélés. Nos sites historiques ont été camouflés par ceux qui représentent l’État et la mentalité patriarcale, mais ils méritent d’être soulignés. Comme le dit Abdullah Öcalan, « l’histoire de l’esclavage n’a pas été écrite et l’histoire de la liberté attend d’être écrite ». Par conséquent, nous demandons : Si les sciences sociales prétendent chercher des solutions aux problèmes sociaux, comment se fait-il qu’elles favorisent et soutiennent l’hégémonie de ceux qui sont au pouvoir ? On pourrait facilement et sans doute dire que ces sciences sociales sont rationalistes, qu’elles collaborent avec les systèmes de domination, qu’elles deviennent des outils pour leur développement, qu’elles ne considèrent pas les femmes comme des sujets de recherche, mais qu’elles déforment leur réalité et se concentrent sur l’instinct capitaliste pour générer du profit.
 
Nous devons redéfinir l’existence et l’énergie de la femme pour découvrir la vérité. Cela doit inclure des analyses de la société, de la femme et de la vie ; les relations entre les femmes et les hommes et leurs relations avec la société ; la culture et les sociétés de la maternité et leur destruction ; la cause du développement de la mentalité patriarcale ; les méthodes utilisées par la mythologie, la religion, la philosophie et la science, et leur approche de la vie féminine.
 
Au cours des dernières années et dans le cadre d’un processus toujours en cours, la recherche de la jineolojî s’est penchée sur la manière dont les femmes ont été définies par ces méthodes. Nous nous sommes demandé s’il est vrai que le savoir est l’analyse du sens et de l’accumulation historique que les communautés ont obtenus en donnant un sens à leur vie et en trouvant des solutions aux problèmes auxquels elles sont confrontées, et si la science est l’institutionnalisation du savoir dans le but de comprendre l’univers et de répondre aux besoins sociaux – pourquoi y a-t-il tant de chaos, de guerre, de violence et de migrations forcées ?
 
Nous pouvons surmonter cette mentalité en remettant en question la relation créée entre l’homme oppresseur et la femme opprimée, en passant du paradigme urbain, moderniste et autoritaire à un paradigme démocratique, en analysant la société, la famille et la relation entre homme et femme. La première étape de cette transformation de nos luttes pour la liberté doit commencer par la transformation des individus en structures organisées.
 
Il ne s’agit pas ici de réformes sociales, politiques, économiques et juridiques, mais bien d’une révolution. Une révolution qui s’épanouit grâce à l’autodétermination des femmes. Une révolution dans laquelle les femmes ne sont pas seulement partiellement incluses, mais sont au cœur de la révolution en la dirigeant et en la planifiant avec leur propre esprit. Quand on parle de femme, on ne parle pas d’une existence biologique, mais d’une existence politique et sociale. Nous parlons du lien entre l’histoire et le présent. Nous parlons à la fois de progrès pratiques et théoriques. Nous parlons de la vérité qu’il y a des milliers d’années, dans les terres de Mésopotamie, la colonisation, la socialisation et la première révolution agricole se sont développées autour des femmes.
 
Sans analyser et examiner la relation entre le système capitaliste, la domination de l’Etat et du genre et la tyrannie, il est difficile de parler d’alternatives et de proposer des solutions à la question universelle de la liberté. Sans toucher aux racines historiques de la société et à la réalité des époques matriarcales de la vie et au-delà, nous ne pouvons pas comprendre le passé ou le présent ni comment « tisser notre avenir ».
 
Ainsi, pour créer de nouvelles potentialités et des changements sociaux durables, il faut aussi que des transformations de genre se produisent au sein de la société et c’est ce que fait le mouvement des femmes au Kurdistan et, en raison des conditions, plus concrètement au Rojava. Pour aider la société à se défendre mentalement et idéologiquement, l’une des méthodes les plus importantes est le développement du concept de co-vie libre (hevjiyana azad) et de l’être (xwebûn).
 
Pour ceux qui entendent pour la première fois le terme « jineolojî » : le terme « jineolojî » est composé de deux mots : « jin » et « loji ». « Jin » est un mot kurde, qui signifie « femme » et « lojî » vient du terme grec « logie » désignant la science. C’est un cadre d’analyse radicale que le mouvement de liberté kurde, et en particulier le mouvement des femmes du Kurdistan, développe depuis 2008. Il tente de transférer les avancées du mouvement des femmes kurdes dans la société, sur la base d’une critique des sciences sociales. Elle montre comment les sciences positivistes ont monopolisé les systèmes entre les mains des hommes et ont donc créé d’énormes écarts entre la société et la vérité, la société et la vie, la société et la science.
 
La jineolojî est le résultat du progrès dialectique du mouvement des femmes kurdes, ainsi qu’un début de réponse aux contradictions et aux problèmes de la société, de l’économie, de la santé, de l’éducation, de l’histoire, de la démographie, de l’écologie, de l’éthique et de l’esthétique, en développant une méthodologie alternative.
 
Hêlîn Dersîm, qui a été membre du premier comité de la jineolojî dans les montagnes du Kurdistan, mais qui a été tuée par les bombardements de l’État turc, a laissé un héritage si riche de recherches et de connaissances sur l’histoire non écrite des femmes que l’histoire doit la reconnaître avec fierté.
 
Dans sa lettre qui nous est adressée, elle écrit :
 
« Nous devons nous concentrer sur la réalité de la société dans les montagnes de Zagros, qui est le berceau de la société matriarcale. Afin d’acquérir des connaissances, j’ai rencontré et parlé à des bergers, des guérisseurs et des collectionneurs d’herbes. J’ai passé des heures à marcher dans les montagnes. Jineolojî révèle la relation entre la femme et la vie à travers plusieurs facettes et définit la vie à travers les perspectives des femmes. Par conséquent, dans cette perspective, le concept d’homme doit être redéfini. Ce fait peut être retracé à travers les mots kurdes « camer » ou « camerd », qui signifie « généreux/généreuse ». « Ca » ou « cî » en kurde est mère. Il est suggéré qu’à l’époque néolithique, l’homme vivait selon des règles régies par la femme. Cela a encore un impact au Kurdistan et dans l’ensemble de la région. D’autre part, il est important d’analyser le caractère des hommes chasseurs et marchands. Il est important d’évaluer la culture du viol et du fascisme à travers la mentalité des hommes à la recherche du pouvoir. Le mot « zilam » en kurde vient de « zulm » qui signifie « tyrannie ».
 
Partout dans le monde, de véritables tentatives sont faites pour résoudre les problèmes de toute urgence. Nous devons faire attention à ne pas tomber dans le cycle des soi-disant organisations de la société civile qui sont liées à l’État. Il faut plutôt tenter de prendre des mesures locales et pratiques et de développer l’académie pour une éducation alternative afin de changer les mentalités. Sans changer notre mentalité, il est difficile de créer un changement radical et de s’émanciper des astuces du système et de ses institutions. A chaque prise de conscience, nous sommes obligés d’utiliser des méthodes de critique et d’autocritique.
 
Nous devons considérer chaque événement dans son contexte historique. Notre traitement de l’histoire pourrait être basé sur une vision des choses comme exemple vivant de phénomènes.
 
Est-ce une coïncidence qu’après 4 000 ans, le modèle sociopolitique du Rojava soit basé sur la co-présidence plutôt que sur une dictature centraliste et patriarcale des hommes ? Nos grands-mères disent : l’herbe reverdira à nouveau sur ses racines. Considérez la signification des images du dieu et de la déesse sur des trônes égaux, comme dans Tal Xalaf ! Telle est la philosophie qui sous-tend cette révolution. Elle est en train de restructurer les valeurs de la société matriarcale. La mère n’est pas une simple entité biologique. Elle est une valeur qui peut équilibrer et traiter avec la première nature (l’univers) et la seconde nature (l’humain et la société).
 
En ce qui concerne la démographie, il faut savoir que la question de la surpopulation est liée à celle de l’objectivation de la femme, de la colonisation de son corps, de sa volonté et de son identité au nom de l’honneur, de la fausse liberté et du faux amour. C’est ainsi que le système promeut un mode de vie dans lequel les sociétés mettent trop l’accent sur le genre et le sexe, plutôt que sur l’égalité de vie.
 
Nous devons savoir qu’il existe une relation forte entre le système capitaliste et toutes ces crises qui sont définies comme des catastrophes environnementales. Quand la moralité est diminuée, des catastrophes écologiques se développent. L’innovation durable a été remplacée par la destruction. Cela a commencé par la destruction du statut, de l’existence et du rôle de la femme. Nous devons comprendre que les concepts de moralité et d’éthique peuvent être définis non seulement comme des concepts religieux, mais aussi comme le cadre d’une relation symbiotique entre l’homme et la nature, les femmes et la nature et les femmes et les hommes. Pour cela, il doit y avoir un mouvement qui ne se concentre pas seulement sur la préservation de l’environnement, mais qui doit être basé sur un changement conscient et éthique du système.
 
La jineolojî ne suit pas le système économique dominant qui est abstrait de l’écologie et de la vie. La connaissance de la démographie a été détournée de l’économie et de l’écologie sous le nom de plus-value, mais elle ne peut être qualifiée que d’anti-vie. Notre paradigme de la modernité démocratique avec ses principes de démocratie radicale, directe et communautaire, d’écologie et de libération des femmes analysera les questions de pouvoir en considérant les questions entourant l’écologie comme des questions principales. Ce paradigme préconise des révolutions éco-technologiques contre l’industrialisation.
 
Peut-on voir une vision plus écologique que l’attitude des femmes analphabètes, qui disent : « Ne versez pas d’eau chaude sur la terre. Elle nuit à la terre, à l’herbe et à ces créatures qui vivent dans la terre ». Nous avons besoin d’un paradigme de la science et de la connaissance pour révéler les faits plutôt que de les couvrir pour les utiliser comme outil d’intérêt et de capital. Notre travail doit être honnête et au service de la société.
 
La jineolojî en tant que science de la femme, de la vie, de la société et de la liberté est un point de départ contre la partition des problèmes sociaux et la recherche de solutions à l’intérieur et à travers le système. Tous les problèmes qui découlent du patriarcat et de la hiérarchie doivent être analysés et résolus de manière interconnectée et dans leur ensemble.
 
Il n’est donc pas surprenant que nous suggérions que dans les ateliers, l’évaluation de la géographie montagneuse soit prise en compte. Les montagnes ont une signification cruciale dans tous les mouvements alternatifs et anti-systèmes. Même pour les individus, nous pouvons voir la valeur de la montagne pour la réorganisation du moi ou pour séparer le moi des impacts destructeurs du système.
 
Il est urgent de quitter les prémisses de la science contemporaine imposées par le système et de créer un nouvel environnement de discussion. Les séminaires, panels et conférences ne suffisent pas. Nous avons besoin d’un autre type d’académie qui puisse, systématiquement et pas à pas, travailler sur la manière dont nous pouvons atteindre nos objectifs, des révolutions mentales aux transformations sociales. Cela ne peut se faire sans légitime défense.
 
L’autodéfense ne consiste pas seulement à ramasser des armes. La Jineolojî elle-même est une science d’autodéfense.
Nous avons le devoir de révéler les faits pour le bien des peuples, des femmes et des jeunes afin de pouvoir lutter contre le fascisme. Par exemple, nous ne pouvons pas considérer l’Iran comme anti-impérialiste, alors que le régime commet des exécutions quotidiennes de personnes innocentes. Le pays constitue une prison encore plus grande, où les gens sont privés de liberté. Nous ne pouvons pas regarder les réfugiés à travers le prisme de la pitié. Nous devons mettre en évidence les causes profondes et les raisons de leur état. Nous devons examiner les enjeux à l’échelle locale et dans une perspective non étatique. Les mouvements locaux et ceux qui veulent faire partie d’un front alternatif – antifasciste et anti-patriarcal – ne doivent pas voir les choses à travers des notions individualistes de liberté ou de société à travers le prisme de la victimisation. Au lieu de cela, ils doivent chercher des cadres théoriques qui peuvent se mettre eux-mêmes et soumettre les questions sociales à la critique pour se poser la question de ce que nous avons perdu et où nous l’avons perdu.
 
Ce n’est que lorsque la mentalité du Pouvoir et l’hégémonie de ses institutions seront paralysées que nous pourrons parler de notre existence comme d’une alternative. Cela n’est possible qu’au moyen d’une méthode qui est organisée et qui peut penser en dehors du cadre du système. De même, les solutions à nos problèmes doivent également sortir du cadre du système. Nous pouvons à juste titre nous demander si nous sommes prêts pour cela. À quoi ressembleraient nos outils, nos concepts, nos théories et nos organisations ? Il y a plusieurs exemples dans l’histoire ancienne et nouvelle pour ces derniers, mais l’histoire écrite du paradigme positiviste actuel les a toujours niés. De nos jours, cela s’incarne dans la révolution en cours au Kurdistan du Rojava.
 
La théorie est-elle importante ou la pratique ? S’il n’y a pas de pratique de la vie, les théories perdraient leur valeur. Si la théorie ne peut être collective et sociétale, elle resterait au niveau individuel et seulement sur les papiers de l’histoire. Une théorie alternative ne peut être efficace que par des rénovations continues et vivantes. La mesure en est la mesure dans laquelle elle apporte une réponse aux besoins de la société et dans quelle mesure elle se libère de la mentalité de la hiérarchie et du pouvoir.
 
Notre conscience de soi quotidienne peut nous montrer comment nous sommes attirés de nouveau dans le système et comment nous nous y fondons à nouveau, ainsi que comment éviter que cela ne se produise. Ce n’est pas un hasard si, dans les mêmes pays où le fascisme s’est érigé et a été vaincu, la maladie de l’ultra-nationalisme, l’islamophobie, la haine contre les réfugiés, les vues orientalistes et la pacification des mouvements alternatifs et sociaux sont à nouveau en hausse pour que le système travaille à reproduire le fascisme. Les mouvements sociaux et politiques alternatifs qui prétendent lutter contre le système restent toujours dans le domaine de la « charité ou du soutien » envers les mouvements d’autres régions du monde. Ils restent faibles lorsqu’il s’agit de se compléter mutuellement en tant qu’acteurs.
 
La lutte contre l’occupation, le fascisme et le patriarcat ne peut être menée uniquement par la réaction. Néanmoins, la lutte continue contre la mentalité patriarcale et les mentalités traditionnelles des femmes doit partir de la critique et de l’autocritique. Au tout début de sa lutte, Abdullah Öcalan a déclaré : « Pour détruire le château de l’ennemi, nous devons d’abord détruire le château qui a été construit dans notre esprit ». Pour Sakine Cansiz, la philosophie de cette lutte était : « Rien n’est impossible ».
 

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