Le slogan « Jin, jiyan, azadî » appartient aux femmes militantes, pas à Hollywood

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Ce n’est pas pour être rabat-joie, mais nous avons besoin d’avoir une conversation sur la façon dont le capitalisme s’approprie tout et ce nouveau film de cinéma « Girls of the Sun (Filles du Soleil) » sur la lutte des femmes kurdes contre Daesh. D’après ce que j’ai lu, vu et discuté avec des gens qui l’ont vu, il est censé montrer la résistance des femmes kurdes auparavant en captivité (apparemment des yézidies) et s’inspire des YPJ du Rojava bien que l’esthétique évoque aussi des images des combattantes femmes du PKK. Tout d’abord, ces groupes ne sont mentionnés nulle part dans le film, apparemment consciemment, pour éviter la politique.
 
Apparemment, ce n’était pas une lutte préexistante, mais la brutalité de Daesh qui a donné du pouvoir aux femmes ! Curieusement, le nom du film est en fait le même que celui du faux bataillon de femmes formé par le PDK sous Barzanî à des fins de relations publiques des années après la guerre contre Daesh. (Tous ceux qui en savent un peu plus sur ce qui s’est passé à Sinjar, le pire massacre de Daesh, savent que le KDP a trahi les Yézidis et s’est enfui plus vite que le vent, tandis que le PKK, les YPG et les YPJ du Rojava ont sauvé des dizaines de milliers de Yézidis). Ensuite, le film semble impliquer une radicalisation des femmes, une montée soudaine du militantisme des femmes « après » la brutalité que les femmes ont subie de la part de Daesh. Il est clair que ce n’est pas ce qui s’est passé. Les femmes du Kurdistan n’ont pas spontanément et apolitiquement pris les armes et développé par magie une conscience libératrice des femmes après avoir été brutalisées. C’est une fausse image que les médias occidentaux dominés par les hommes ont propagée dès le premier jour pour vider le pouvoir organisé des femmes kurdes de son histoire révolutionnaire et de son essence politique.
 
Le slogan « jin, jiyan, azadî » (Femme, vie, liberté), qui semble figurer dans le film, appartient à un mouvement révolutionnaire socialiste, militant et criminalisé de 40 ans du Kurdistan, le PKK, dont le dirigeant, Abdullah Öcalan, est actuellement détenu dans un isolement carcéral absolu en Turquie.
 
Bien sûr, des milliers de nouvelles femmes sont devenues militantes après les attaques de de Daesh, mais cela s’est produit grâce au leadership organisé et à l’héritage d’un mouvement de liberté préexistant qui s’est établi avec les luttes sacrificielles de milliers de femmes pendant des décennies, comme Sakine Cansız, co-fondatrice du PKK.
 
Les YPJ s’inscrivent dans la continuité de cet héritage. De même, les femmes yézidies qui se sont armées pour libérer leurs sœurs l’ont fait avec les photos d’Öcalan sur leurs uniformes. Pour une lutte aussi épique que celle menée par les « camarades » contre Daesh dans des endroits comme Sinjar et Kobane, avant même la formation de la coalition mondiale anti-Daesh, une stratégie organisée, une philosophie et un engagement révolutionnaire étaient nécessaires.
 
La politisation généralisée est donc le produit d’une lutte idéologique explicite, et pas seulement d’un héroïsme apolitique soudain après les atrocités de Daesh. Il est pour le moins contraire à l’éthique de prétendre que les choses se sont passées autrement. Nous pouvons penser que tant que les gens connaissent la lutte de notre peuple, de telles choses sont des détails techniques sans importance, mais ce n’est pas vrai. Ces choses comptent, elles écrivent l’histoire.
 
La colonisation repose sur le fait que les opprimés n’osent pas contester l’autorité de l’homme blanc (ou dans ce cas-ci de la femme blanche) sur le fait de les connaître. Nos mentalités intériorisées nous poussent même à encourager ce processus de vol de notre culture de rébellion qui génère de l’argent. Même si la représentation de la lutte des femmes kurdes dans ces films peut sembler impressionnante pour notre communauté opprimée, ne laissons pas les industries (mode, cinéma, etc.) déformer les réalités en les rendant plus digestes pour le public.
 
Ce sont littéralement nos proches qui se battent et meurent, nous ne pouvons permettre l’appropriation de leur guerre contre le fascisme. Et puis, non, les gens n’écrivent pas au hasard leur propre version de ce qui s’est passé. Je ne peux pas accepter que mes camarades qui ne sont plus parmi nous n’obtiennent pas la place qui leur revient dans l’histoire ! Leur vie n’est pas si bon marché qu’ils peuvent devenir des artefacts décoratifs pour un divertissement aléatoire et consumériste qui efface leur histoire radicale ! Quelle pourrait être l’intention derrière l’omission consciente de l’identité de ces femmes autres que l’appropriation ?
 
Pourquoi tout le monde veut parler et paraître comme des femmes kurdes courageuses, mais aucune de ces personnes n’est ici pour marcher par exemple contre l’occupation turque à Afrin ? La même Afrin où les YPJ sont nées, où la première combattante des YPJ Silava est tombée ? Où Avesta Xabûr, une combattante des YPJ, s’est fait explosée plus tôt cette année pour vaincre les envahisseurs turcs et leurs mercenaires ? Où le corps de la combattante des YPJ Barîn Kobanê a été torturé et mutilé par les envahisseurs ? Là où le corps de la combattante britannique des YPJ Anna Campbell s’est décomposé sous les décombres de la guerre depuis mars ?!
 
Ce n’est pas féministe de dépolitiser, de déradicaliser les luttes pour lesquelles les femmes versent leur sang ! Une véritable célébration du pouvoir des femmes doit établir des liens entre le patriarcat, la montée de Daesh, les guerres impérialistes, la modernité capitaliste et la criminalisation du socialisme au Moyen-Orient. Et c’est exactement ce que font les femmes révolutionnaires organisées au Kurdistan. Ce ne sont ni les héroïsmes individuels, ni les forces mondiales qui ont mené la lutte contre les bandes de violeurs de Daesh. C’est la volonté collective organisée, militante et historique des révolutionnaires et de tous les peuples, qui ont occupé les rues en solidarité avec eux, qui a constitué la première ligne de défense contre le fascisme.
 
Le slogan « Jin, jiyan, azadî » appartient aux femmes militantes en lutte, pas à Hollywood !
 

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