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Balance ton Turc

Le texte d’une jeune kurde qui fait le lien entre la réaction de certains « hommes » devant la libération de la parole chez les femmes suite au mouvement « #BalanceTonPorc » et des fachos turcs quand ils entendent une personne dire « Je suis kurde ».

« Une innommable douleur commence dans mon ventre et s’empare rapidement de tous mes organes. L’envie de vomir supplante la rage ou peut-être est-ce la rage qui me retourne l’estomac. Et puis merde, pourquoi je me sens si mal ? Pourquoi j’attache tant d’importance à des choses aussi extérieures ? L’extérieur. Le monde qui est en dehors de mon être mais qui m’entoure, parfois en me bousculant, souvent en me convaincant de la fatalité de ma condition, toujours en normalisant et banalisant cette fatalité. Finalement, l’extérieur ou en d’autres termes « la société » est un appareil de formatage des valeurs qu’on a appris à intérioriser depuis toujours. Et puis, ces valeurs, ces représentations, on finit par se les approprier comme s’il s’agissait de l’essence de nos êtres, comme si nos corps de chairs et d’os avaient pris forme à partir de ces abstractions. Elles ne sont pourtant rien d’autres que le produit complexe de la société, ce système de personnes et d’éléments sociaux qui en interagissant entre eux et avec le tout produit les normes sociales. De quoi nous faire relativiser. Il y a au-delà de moi, de toi, et de chaque individu, ce quelque chose d’impalpable dans lequel on baigne depuis toujours et qui nourrit nos identités. Quelque chose qui fait penser à l’habitus de Bourdieu ou encore plus spécifiquement à la notion de système qu’on aime tant utiliser dans le milieu féministe pour expliquer la société patriarcale et les rapports de pouvoir inégaux qui entretiennent le statut quo.

Oui, j’en arrive tout doucement à ce truc qui me donne envie de vomir depuis tantôt. Cette arrogance dénuée de la moindre once de gêne qu’ont les dominants lorsqu’ils utilisent en plus leur condition de privilégiés pour nier et minimiser les inégalités qu’ils causent et entretiennent. Au-delà même du refus de la remise en question, c’est cette attitude consciente d’user de son pouvoir pour humilier des personnes déjà en souffrance. #BalanceTaPouffe ou comment des hommes frustrés d’avoir essuyé des « non » placent leur problème d’égo au même titre que des violences systématiques. On parle de tendances générales lorsqu’empiriquement une série de fait sociaux révèlent les mêmes conclusions, et des expériences personnelles peuvent effectivement représentés des exemples qui illustrent ces tendances (puisque c’est la somme de ces expériences qui définissent la tendance, j’insiste). Cependant, un contre-exemple n’a pas la force de réfuter la tendance s’il est ponctuel.

Mais que fait-il qu’autant d’hommes vivent la libération des paroles de femmes comme une agression à leur moi profond ? Je ne peux pas m’empêcher de faire un parallèle avec la réaction de certains nationalistes turcs lorsque le simple fait de leur affirmer « je suis kurde » apparaît pour eux comme une insulte à leur identité, une menace à l’idée d’une nation turque homogène. Il y a peut-être un peu de ça, la peur de la remise en question d’un modèle dans lequel ils se sentent si bien. De quoi justifier de ne pas prendre en compte que d’autres s’y sentent si mal. Pourtant, on pourrait co-construire une société plus égalitaire où il serait inconcevable pour chacun.e d’envisager que son propre bien être doive reposer sur la négation des droits et libertés des autres. Même si c’est difficile de le réaliser pleinement sans confrontation à une situation concrète qui nous pousse à la remise en question, ces abstractions de valeurs qu’on pense déterminante de nos identités sont relatives à des éléments tellement externes et contextuels qu’on peut choisir de les mettre à l’épreuve pour déterminer ensemble des nouvelles valeurs. »

Bérivan Des Montagnes

 

Photo via G. L.

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