TURQUIE / KURDISTAN – Il y a 33 ans, le 2 juillet 1993, des islamistes radicaux commettaient l’un des pires massacres de l’histoire contemporaine de la Turquie. Dans la ville de Sivas, ils ont incendié l’hôtel Madımak, brûlant vifs 35 personnes, en grande majorité des intellectuels et artistes alévis réunis pour le festival Pir Sultan Abdal. Parmi les victimes figurait le jeune musicien kurde Hasret Gültekin, âgé de seulement 22 ans.

Yüksel Mutlu, co-porte-parole de la Commission des peuples et des religions du Parti de l’égalité des peuples et de la démocratie (Parti DEM), témoin du massacre, est revenu sur son impact durable et sur la lutte pour la justice. Elle a déclaré que malgré des années de lutte de la part de la communauté alévie et des organisations de la société civile, l’hôtel Madımak n’a toujours pas été transformé en un « musée de la honte ».
La vie à Ankara s’est arrêtée net à l’arrivée de la nouvelle de Madımak.
Vous souvenez-vous du moment où vous avez entendu parler pour la première fois du massacre de Madımak ?
Oui, je m’en souviens très bien. Je vivais à Ankara à l’époque. Lorsque la nouvelle du massacre de Madımak est parvenue, la ville a été quasiment paralysée. Organisations de la société civile, démocrates, milieux de gauche et socialistes, Kurdes… Tous se sont mobilisés pour une manifestation d’envergure. Cela a provoqué un profond choc social.
Existait-il déjà un climat de tension avant le massacre ?
Il y en avait assurément. Environ une semaine avant le 2 juillet, les médias menaient une campagne de dénigrement systématique contre Aziz Nesin. Une intense campagne de propagande avait été lancée à son encontre en raison de la publication des Versets sataniques de Salman Rushdie. Avec le recul, il apparaît aujourd’hui que c’était un signe avant-coureur évident de l’attaque à venir.
Que s’est-il passé à Sivas ce jour-là ?
Les associations culturelles Pir Sultan Abdal organisent chaque année des commémorations à Sivas. En 1993, de nombreux écrivains, penseurs et artistes turcs de renom, ainsi qu’un groupe de semah (danse rituelle alévie), séjournaient à l’hôtel Madımak. Au même moment, une foule d’environ 15 000 personnes sortant de la mosquée a commencé à manifester. Des slogans anti-laïques ont été scandés et un appel organisé à l’instauration de la charia a été lancé. Un groupe a incendié l’hôtel avec des bidons d’essence, et 33 de nos compatriotes y ont perdu la vie.
Madımak n’était pas le premier massacre visant les Alévis durant l’ère républicaine.
Vous dites que les attaques contre les Alévis s’inscrivent dans une tendance historique…
Oui. Madımak n’était ni le premier ni le dernier massacre perpétré contre les Alévis durant la période républicaine. Après 1923 eurent lieu [les massacres des Kurdes-alévis à] Dersim, Zilan et Koçgiri, suivis plus tard par Çorum, Maraş, Gazi et Malatya. De nombreux massacres ont profondément marqué la mémoire collective de la communauté alévie. En 1993, l’État resta passif pendant toute une journée. Ni la gendarmerie, ni la police, ni le chef de la police, ni le gouverneur n’intervinrent.
Comment s’est déroulé le processus judiciaire ?
Au total, 124 personnes ont été poursuivies. Certaines n’ont purgé que de courtes peines de prison avant d’être libérées, d’autres ont fui à l’étranger, tandis que d’autres encore ont continué à vivre à Sivas. Finalement, deux accusés ont été graciés par le président en raison de leur âge. En 2012, l’affaire a été classée sans suite pour cause de prescription. Pourtant, il s’agissait bien d’un crime organisé. Le tribunal ne l’a pas qualifié comme tel, et l’impunité a une fois de plus prévalu.
Comment évaluez-vous cette politique d’impunité ?
L’impunité est monnaie courante dans les pays où la démocratie est absente. Bien que la Turquie soit signataire de conventions internationales, elle a manqué à ses obligations suite à ce massacre. L’attitude de l’État s’est également reflétée clairement dans les propos de la Première ministre de l’époque, Tansu Çiller, qui a déclaré : « Dieu merci, aucun de nos citoyens ayant participé à la manifestation n’a été blessé. » Le message était clair : les victimes étaient considérées comme sacrifiables.
Cela fait des années que des voix s’élèvent pour transformer l’hôtel Madımak en musée de la honte…
La communauté alévie et les organisations de la société civile luttent depuis des années pour atteindre cet objectif. Pourtant, l’hôtel Madımak n’est toujours pas devenu un musée de la honte. À un moment donné, on a même tenté de le convertir en restaurant de kebabs, mais le projet a été abandonné face à la levée de boucliers du public.
Personne n’a été tenu responsable des massacres perpétrés de Dersim à Roboski. Tant que les responsables bénéficieront de l’impunité, des atrocités similaires pourront se produire ailleurs. Ce risque persistera jusqu’à l’instauration d’une véritable démocratie et d’une paix durable en Turquie.
Quelle voie proposez-vous pour trouver une solution ?
Lorsque la Turquie deviendra démocratique, les Alévis, les Kurdes, les Grecs et les Arabes seront tous libres. À cet égard, le projet de société démocratique et de paix que M. Öcalan promeut depuis de nombreuses années revêt une importance capitale. Si des commissions Vérité et Réconciliation sont mises en place au Parlement, les véritables responsables de ces massacres pourront être identifiés.
Votre parti participe aux commémorations qui ont lieu chaque année à Sivas le 2 juillet.
Oui, nous participons au plus haut niveau. Notre objectif est de faire en sorte que ce massacre ne soit ni oublié ni toléré. Face à une opposition sociale forte, les puissants sont contraints de céder. Les revendications de la communauté alévie sont aussi les nôtres, car l’affaire de Madımak ne concerne pas seulement les Alévis ou les Kurdes, mais tous les habitants de ce pays.
Se confronter au passé est essentiel pour éviter un autre Madımak
Enfin, pourquoi cette lutte est-elle si importante ?
La démocratie ne pourra s’institutionnaliser tant que les véritables responsables n’auront pas été identifiés. Pour éviter un autre 2 juillet et un autre Madımak, la lutte pour la vérité, la responsabilité et la justice doit se poursuivre.