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Kurdistan : une colonie internationale mise à nu
SYRIE. Des gangs de Damas ont intensifié le vol des biens des Kurdes à Alep
L’historique du drapeau kurde : ala rengîn

Jusqu’à aujourd’hui, la seule source connue concernant l’histoire de la conception du drapeau en question était une phrase rapportée par Kadri Cemil Pacha. Or, une lettre issue des archives du Taşnaksütyun prouve de manière définitive que le drapeau a été conçu en 1920. Cette lettre a été envoyée par Memduh Selim Bey depuis Beyrouth à İhsan Nuri Pacha, représentant militaire de Hoybûn au mont Ararat, connu sous le nom de code « Cemşid ».
Dans cette lettre datée du 21 janvier 1928, nous voyons à la fois le récit du processus de conception du drapeau ainsi qu’un croquis rapide de celui-ci, dessiné à la hâte au crayon noir. Memduh Selim Bey y déclare que le drapeau kurde a été conçu pour la première fois en 1920, à Istanbul ; il demande que les débats autour du drapeau kurde prennent fin et exige que ce drapeau soit accepté sans condition par le comité de résistance du mont Ararat :
« Dans la décision qu’il a prise concernant le drapeau national kurde, le Premier Congrès kurde a accepté le drapeau qui avait été conçu en 1920 au sein de l’organisation kurde d’Istanbul. La raison en est la suivante : ledit drapeau avait alors été accepté à Istanbul par l’ensemble des Kurdes et avait été officiellement présenté aux consulats et aux représentants spéciaux des grandes puissances présents à Istanbul, par lesquelles il a été reconnu comme drapeau kurde.
Par ailleurs, ce drapeau a été envoyé par lettre dans divers lieux d’Europe et d’Amérique, où il a été reconnu de la même manière sur le plan officiel. D’un autre côté, il a été imprimé, diffusé et distribué auprès de nombreux Kurdes. Ainsi, le drapeau kurde qui s’est répandu et a été accepté à cette époque possède une histoire de huit années.
Bien que cette question soit d’une très grande valeur, elle ne saurait en aucun cas être négligée ; c’est sur cette base que le congrès a accepté ledit drapeau tel quel, sans discussion. Les décisions du congrès étant celles de l’ensemble de la nation, il n’est désormais plus possible de débattre de la question du drapeau, et ledit drapeau a été accepté comme le drapeau national des Kurdes.
La forme du drapeau est la suivante : successivement, rouge, blanc et vert. Ces trois couleurs sont disposées le long de la hampe du drapeau. Au centre de la bande blanche se trouve un soleil jaune, d’une forme parfaitement circulaire et d’un dessin exceptionnel. Sur le drapeau, les rayons du soleil s’étendent vers le haut dans le rouge et vers le bas dans le vert. Pour l’instant, un modèle réalisé à la hâte vous a été envoyé. »
Cependant, le drapeau en question ressemblait beaucoup au drapeau iranien de l’époque. On peut dire que le mouvement kurde de cette période, qui n’hésitait pas à exprimer une forte sympathie envers l’Iran dans le cadre du thème « aryen », a également cherché à établir une similarité à travers le symbole national. À cette fin, il ne faut pas écarter la possibilité que l’on ait voulu concevoir un drapeau proche de celui de l’Iran de l’époque. En effet, Memduh Selim Bey, en décrivant le drapeau, déclarait : « Si nous y ajoutions le shîr (le lion), on pourrait dire qu’il s’agit exactement du drapeau de l’Iran. »
Une différence qui distinguait le drapeau kurde conçu de celui de l’Iran, portant un lion avec le soleil dans son dos, résidait dans l’inversion des couleurs rouge et verte. Néanmoins, ces deux drapeaux, malgré leur ressemblance, reposaient — quant aux significations attribuées aux couleurs et au symbole solaire — sur une doctrine mythologique commune issue de l’ancienne croyance zoroastrienne et d’un arrière-plan historique remontant aux empires mède et perse.
En effet, entre 1925 et 1979, l’Iran utilisait un drapeau tricolore composé de rouge, de blanc et de vert, au centre duquel figuraient un lion tenant une épée et un soleil. Sur ce drapeau, le lion symbolisait Rostam-e Zâl, l’un des héros légendaires de la mythologie iranienne. Quant au soleil, il était considéré comme représentant l’« Iranzemin » (une région-noyau existant depuis l’Empire perse historique jusqu’à aujourd’hui) ainsi que le légendaire roi iranien Jamshid.
Les Kurdes, pour leur part, ont attribué à ces couleurs et au soleil des significations différentes : le « rouge » représente pour eux le sang des martyrs et la couleur de la révolution ; le « vert », la fertilité des terres kurdes ; le « blanc », la paix ; et le « soleil », le bien-être ainsi que la religion ancestrale qu’est le zoroastrisme.
Le drapeau envisagé par İhsan Nuri pour l’administration qu’il avait mise en place à Ağrı portait une forte thématique islamique. Dans une lettre datée du 1ᵉʳ août 1928 qu’Ardeşir Muradyan, représentant du Taşnaksütyun pour la résistance du mont Ararat, adressa au représentant du parti à Hoy, ledit drapeau est décrit comme suit :
« Il faut préparer un drapeau en bon tissu. Le fond du drapeau sera noir. Le soleil placé dans le coin, ses rayons et l’inscription au-dessus seront blancs. Le soleil et l’inscription seront réalisés sous forme de broderie à la main. La couleur et la forme du drapeau ont été spécialement choisies afin d’avoir un impact sur les foules. Le noir symbolise avant tout l’étendard du prophète, ainsi que la situation politique profondément sombre du peuple kurde ; quant au rayon du soleil, il représente l’avenir et la victoire de la cause kurde. »
Tandis que les témoins de l’époque évoquent un drapeau de couleur « blanche », selon la presse turque de l’époque, à partir de l’année 1930, le drapeau qui était arboré par les insurgés dans ladite région et dans les environs de Zilan avait un fond vert. Sur ce drapeau étaient inscrits le premier verset de la sourate Al-Fath ( اِنَّا فَتَحْنَا لَكَ فَتْحًا مُب۪ينًاۙ – Innâ fatahnâ laka fathan mubînâ(n) / « En vérité, Nous t’avons accordé une victoire éclatante ») ainsi que le hadith ( إنَّ الْجَنَّةَ تَحْتَ بَارِقَةِ السُّيُوفِ / Al-jannatu taḥta ẓilāli al-suyūf / « Le paradis se trouve sous l’ombre des épées »).
Toujours selon cette presse, ces drapeaux auraient été retrouvés sur des insurgés blessés faits prisonniers, puis envoyés au corps d’armée afin d’être examinés. Or, en réalité, l’étendard évoqué comme le drapeau de la République du mont Ararat était un fanion correspondant à un emblème que les forces kurdes ayant pris part à l’insurrection portaient sur leurs coiffes.
Cet emblème constituait la face avant d’une médaille en or ou en argent qu’İhsan Nuri avait remise à certains combattants en raison de leurs succès militaires. İhsan Nuri précise d’ailleurs explicitement cet élément dans ses listes de commandes.

Sommes-nous en train d’entrer dans une nouvelle ère sunnite au Moyen-Orient ?
Cet axe, à la fois géographique et idéologique, a structuré pendant des années les conflits, les alliances et les guerres par procuration du Levant au Golfe.
Le Croissant chiite a émergé au lendemain de la révolution iranienne de 1979 et s’est consolidé après l’invasion américaine de l’Irak en 2003. L’Iran a utilisé un réseau de gouvernements alliés et d’acteurs non étatiques – le Hezbollah au Liban, le régime d’Assad en Syrie, les milices chiites en Irak et les Houthis au Yémen – pour projeter sa puissance dans toute la région. Depuis lors, l’Iran combat ses ennemis par le biais des milices et groupes armés qu’il soutient dans la région. Cet axe, à la fois géographique et idéologique, a structuré pendant des années les conflits, les alliances et les guerres par procuration du Levant au Golfe, dépensant des milliards de dollars pour façonner le Moyen-Orient. Son rôle est en quelque sorte évident dans l’étiquette d’« Axe du Mal » que lui ont attribuée ses rivaux régionaux, par opposition à celle d’« Axe de la Résistance » employée par l’État iranien.Ce qui distingue cet arc sunnite du croissant chiite, c’est l’accent mis sur les États plutôt que sur les milices.
Mais le paysage régional a considérablement changé. Le 7 octobre et la campagne militaire israélienne qui s’en est suivie ont bouleversé les calculs stratégiques au Moyen-Orient. Le réseau iranien, autrefois considéré comme dominant, est désormais confronté à une pression militaire, un isolement diplomatique et des coûts croissants. Le Croissant chiite a subi un coup dur avec la chute du régime d’Assad en décembre 2024. Parallèlement, un groupe d’États à majorité sunnite, dont l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar et la Syrie, réintègrent prudemment et collectivement la scène politique régionale et trouvent un terrain d’entente dans le contexte des troubles au Moyen-Orient. L’un des principaux facteurs de ce rapprochement réside dans leurs inquiétudes géopolitiques. Cette alliance naissante n’est ni un bloc formel ni guidée par une idéologie commune. Il s’agit plutôt d’une réponse pragmatique à un équilibre des pouvoirs en pleine mutation, à tel point que la Turquie et le Qatar ont exercé un lobbying intense auprès du président Trump pour qu’il n’attaque pas l’Iran, craignant qu’Israël ne soit le principal bénéficiaire de l’effondrement du régime de la République islamique d’Iran. Ce qui distingue cet Arc sunnite du Croissant chiite, c’est son attachement aux États plutôt qu’aux milices. Alors que l’Iran s’appuyait fortement sur des acteurs non étatiques pour étendre son influence, l’Arc sunnite reflète une préférence commune pour une autorité centralisée, l’intégrité territoriale et une diplomatie menée par l’État. Le réajustement de la position régionale de l’Arabie saoudite, la politique étrangère affirmée de la Turquie et le rôle de médiateur et de financier du Qatar témoignent d’une nouvelle tendance : une compétition gérée par la diplomatie, le levier économique et une coopération sélective plutôt que par une guerre par procuration permanente. Ces pays ont également en commun une influence significative sur l’administration américaine actuelle. Leur premier succès géopolitique fut en Syrie, où ils parvinrent à soutenir une figure djihadiste et, de ce fait, à façonner et influencer considérablement les décisions politiques du nouvel État syrien. Ils menèrent conjointement un lobbying contre les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, et ont largement anéanti les anciens acquis kurdes dans le nord-est de la Syrie. Pour autant, cela ne signifie pas que l’Arc sunnite soit exempt de tensions internes. L’Arabie saoudite et la Turquie, ses deux pôles les plus influents, nourrissent des ambitions distinctes et des intérêts parfois divergents. Jusqu’à récemment, elles étaient rivales. L’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi et le soutien turc aux Frères musulmans ont dressé ces deux pays les uns contre les autres sur le plan diplomatique. Pourtant, leur convergence sur des questions clés – contrer l’influence iranienne, gérer les conséquences de la crise de Gaza, façonner l’avenir de la Syrie et, éventuellement, contenir Israël – témoigne d’une volonté croissante de coordination. D’autres pays, comme l’Égypte et le Pakistan, deux puissances militaires unies par leur besoin de financements saoudiens et qataris et par leur rivalité avec Israël, pourraient se rallier de plus en plus à ce cadre, renforçant ainsi son poids régional.Malgré leurs différences, l’Arc sunnite et le Croissant chiite partagent un trait fondamental : l’ambition géopolitique, et dans les deux cas, Israël est la cible.
On observe également un changement notable de rhétorique. Les dirigeants iraniens ont longtemps instrumentalisé un discours anti-américain et anti-israélien comme ciment idéologique, alors même que leur société demeurait plus complexe et divisée. À l’inverse, les gouvernements sunnites actuels doivent gérer une colère populaire intense concernant Gaza, tolérant parfois une rhétorique plus virulente sur le plan intérieur tout en menant une diplomatie pragmatique à l’étranger. Il en résulte une région où l’opinion publique et la stratégie étatique sont de plus en plus déconnectées, une instabilité susceptible d’influencer les crises futures. Malgré leurs divergences, l’Arc sunnite et le Croissant chiite partagent un trait fondamental : l’ambition géopolitique, et dans les deux cas, Israël est visé. De même que l’Iran cherchait à établir un corridor d’influence pour contrebalancer Israël et l’Occident, les puissances sunnites aspirent désormais à un levier collectif dans un Moyen-Orient post-7 octobre. L’attaque israélienne contre les dirigeants du Hamas au Qatar a constitué un tournant décisif. Par conséquent, elles souhaitent s’assurer que la question palestinienne demeure centrale, un argument clé pour rallier leurs populations, en arguant que la liberté d’action d’Israël est restreinte et qu’elles ont un rôle déterminant à jouer dans la définition du prochain ordre régional. C’est dans ce contexte que la question kurde non résolue au Moyen-Orient devient impossible à ignorer. Les Kurdes habitent de vastes régions de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran, précisément les États qui se repositionnent actuellement dans ce nouveau paysage sunnite. Tout ordre régional qui continue de marginaliser les droits politiques des Kurdes restera intrinsèquement instable. Du nord de la Syrie au sud-est de la Turquie et à la région du Kurdistan irakien, les griefs kurdes ont ressurgi à maintes reprises, non pas comme des problèmes minoritaires isolés, mais comme des failles structurelles susceptibles de déstabiliser des États entiers. Cet Arc sunnite considère les Kurdes comme des pions dans les ambitions géopolitiques d’Israël, notamment contre la Turquie. Les Turcs sont très inquiets du soutien rhétorique d’Israël aux aspirations kurdes. De fait, la crainte turque du soutien israélien aux Kurdes est un facteur clé du processus de paix turco-kurde. Les trente dernières années ont clairement démontré que la répression des aspirations kurdes n’engendre pas une stabilité durable ; elle ne fait que repousser les crises. Si l’Arc sunnite veut éviter de reproduire les erreurs du Croissant chiite – conflits interminables, fragmentation et guerres par procuration –, il doit faire face à cette réalité. Résoudre la question kurde par l’inclusion politique, la décentralisation et des cadres fondés sur les droits humains n’est pas une simple concession ; c’est une condition sine qua non de la stabilité régionale. L’Arc sunnite émergent est plus adaptable et moins rigide idéologiquement que l’ancien axe iranien. Les Kurdes, répartis dans quatre pays, et les chiites, plus particulièrement en Irak et ailleurs, ainsi qu’Israël et les groupes minoritaires au sein de ces nations, devraient adopter une approche plus souple et pragmatique pour coopérer face à l’Arc sunnite. Ce bloc a récemment fait preuve d’une réaction agressive et violente à la question kurde en Syrie en janvier 2026. Cette réaction pourrait viser tout rival de l’Arc sunnite, s’il en a la possibilité. Cette situation devrait servir d’avertissement, un avertissement qui a été clairement entendu à Erbil et à Bagdad. Alors que le Moyen-Orient entre dans cette nouvelle phase, la question n’est pas seulement de savoir si le Croissant chiite est en déclin, mais aussi si l’Arc sunnite peut instaurer un ordre qui stabilise la région plutôt que de simplement réorganiser ses conflits. Ce qui va suivre façonnera le Moyen-Orient pour toute une génération. Par Kamal Chomani, rédacteur en chef de The Amargi et doctorant à l’Université de Leipzig Article (en anglais) publié sur le site The Amargi sous le titre de « Are We Entering a New Sunni-Arc Middle Eastern Era? »« La Turquie voulait reproduire au Rojava ce qui a été fait à Gaza »
La Turquie a-t-elle une nouvelle politique envers les Kurdes ou poursuit-elle une stratégie centenaire ?
L’attitude ouvertement hostile de la Turquie envers le Rojava, et même son soutien apparent aux attaques de l’armée arabe syrienne contre les zones kurdes et les régions contrôlées par les Forces démocratiques syriennes (FDS), ont suscité une vive attention. Ces développements soulèvent une fois de plus des questions cruciales quant aux objectifs de la politique actuelle de la Turquie à l’égard des Kurdes et à l’avenir qu’elle envisage pour le Rojava.De Lausanne à aujourd’hui : la politique turque envers les Kurdes a-t-elle changé ?
Après le remodelage du Moyen-Orient par le traité de Lausanne en 1923, qui ratifiait la création de la République de Turquie moderne, les Kurdes se retrouvèrent sans statut politique. L’historien et écrivain Alişan Akpınar souligne que le cœur de la politique turque à l’égard des Kurdes après 1923 était d’empêcher ces derniers d’obtenir un statut politique ou des droits dans quelque pays du Moyen-Orient que ce soit, que ce soit en Iran, en Irak ou en Syrie. Selon Akpınar, la Turquie abritant la plus grande population kurde sur son territoire, l’État turc a longtemps considéré que toute avancée kurde ailleurs dans la région aurait des répercussions directes sur lui. Cette préoccupation a façonné non seulement la politique intérieure de la Turquie, mais aussi sa stratégie étrangère et sa stratégie au Moyen-Orient, qui restèrent globalement inchangées jusqu’à la fin de la Guerre froide dans les années 1990. Après la première guerre du Golfe, la création du gouvernement régional autonome du Kurdistan (GRK) au Kurdistan irakien en 1992 a marqué le début d’une évolution progressive. Suite à l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003, la formalisation d’une région fédérale du Kurdistan a constitué la première reconnaissance internationale du statut politique kurde depuis le traité de Lausanne. Akpınar rappelle que la Turquie s’est farouchement opposée à la création de cette région fédérale, la considérant comme une menace existentielle et un acte d’agression. Cependant, il note qu’à partir de 2006-2007, la Turquie a commencé à accepter cette réalité. Il souligne qu’Ankara a par la suite ouvert des canaux de communication avec les partis et les dirigeants kurdes de la région et a développé des relations étroites avec le Kurdistan irakien.« Jusque dans les années 1990, une politique absolue consistait à nier aux Kurdes tout droit et tout statut. Avec la fin de la guerre froide et la construction d’un nouvel ordre politique au Moyen-Orient, cette approche a été partiellement révisée. Mais le fond est resté le même. »
Dans le même temps, Akpınar souligne que la Turquie poursuit aujourd’hui une ligne de conduite conforme à son approche historique. Selon lui, si la Turquie met tout en œuvre pour empêcher les Kurdes de Syrie d’obtenir un quelconque statut politique, elle s’efforce également de prévenir l’émergence d’une structure autonome semblable à celle du Rojava en Iran, en cas de future crise ou fragmentation politique. En Irak, la Turquie vise à empêcher la région du Kurdistan d’acquérir un statut plus autonome et s’attache tout particulièrement à maintenir Mossoul et Kirkouk en dehors de ce cadre. Akpınar résume ainsi la politique turque à l’égard des Kurdes d’un point de vue historique : « Jusqu’aux années 1990, la Turquie appliquait une politique de déni absolu de tout droit et de tout statut aux Kurdes. Avec la fin de la Guerre froide et l’avènement d’un nouvel ordre politique au Moyen-Orient, cette approche a été partiellement révisée. Mais le fond est resté le même. Idéalement, les Kurdes ne devraient avoir aucun statut ; s’ils doivent en avoir un, il doit être aussi faible, contrôlable et dépendant de la Turquie que possible. »Le Rojava, la Turquie et l’équation régionale
Si l’on considère le Rojava et les attaques dont il fait l’objet dans un contexte régional plus large, quelle politique la Turquie poursuit-elle aujourd’hui et quels sont ses objectifs ? Selon Akpınar, l’objectif principal de la Turquie demeure d’empêcher les Kurdes d’acquérir un statut politique dans la région. Toutefois, la Turquie est également consciente que, compte tenu du contexte régional et international actuel, elle ne peut plus atteindre cet objectif aussi pleinement qu’auparavant. Akpınar fait remonter la phase actuelle du processus à l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Il rappelle que cette attaque a été suivie d’une offensive israélienne de grande envergure contre Gaza, puis d’attaques contre le Hezbollah au Liban, et enfin du renversement du régime d’Assad en Syrie. Selon Akpınar, ces événements démontrent que les actions d’Israël ne doivent pas être perçues comme des manœuvres militaires isolées ou limitées, mais plutôt comme faisant partie d’un processus stratégique plus vaste visant à briser le « croissant chiite » que l’Iran a construit au fil des décennies. Faisant référence aux réunions tenues à Paris le 6 janvier entre Israël, la Turquie, les États-Unis et le gouvernement intérimaire syrien, Akpınar affirme que l’escalade de l’agression de Hayat Tahrir al-Sham (HTS) sur le terrain à la suite de ces discussions n’est pas fortuite. Il souligne que le contexte politique et militaire actuel en Syrie est directement lié à ce processus de restructuration régionale complexe.Les limites de la politique turque au Rojava
Le contenu de l’accord signé le 29 janvier entre les FDS et Damas révèle que la politique turque à l’égard des Kurdes du Rojava n’est plus uniquement guidée par un objectif d’élimination. Le rejet, dans cet accord, de l’intégration individuelle des FDS au sein de l’armée syrienne et l’acceptation de leur déploiement en divisions dans les zones majoritairement kurdes indiquent que certaines exigences fondamentales de l’État turc n’ont pas été satisfaites. Selon Alişan Akpınar, cette situation ne change rien au fait que « la préférence première de la Turquie a toujours été que les Kurdes de Syrie n’obtiennent aucun statut politique », mais elle démontre que la dynamique régionale et internationale actuelle contraint la Turquie à agir dans certaines limites.La Turquie a cherché à faire au Rojava ce qu’Israël a fait à Gaza.
Akpınar souligne que la stratégie des États-Unis et d’Israël, centrée sur l’Iran, les a incités à rechercher la stabilité en Syrie, ce qui a temporairement freiné les efforts de la Turquie pour éliminer complètement le Rojava. Dans ce contexte, l’accord illustre concrètement que, malgré son opposition historique à la subjectivité politique kurde, l’État turc ne peut pleinement mettre en œuvre son programme en raison de la résistance kurde sur le terrain et du contexte international actuel.« Ce qui a été fait à Gaza devait être reproduit au Rojava. »
Akpınar compare l’approche turque au Rojava à la stratégie israélienne à Gaza. Il affirme que la Turquie a cherché à reproduire au Rojava ce qu’Israël a fait à Gaza. Cependant, une différence cruciale subsiste : tandis que le Hamas est perçu par l’Occident comme un ennemi, les forces kurdes au Rojava sont considérées comme des alliées de l’Occident sur le terrain. C’est pourquoi les espoirs de la Turquie ne se sont pas concrétisés. Néanmoins, selon Akpınar, la Turquie continue d’adresser un message clair aux Kurdes syriens : « Nous ne vous permettrons pas d’être des sujets politiques ni de vous gouverner ; vous ne pourrez exister qu’en tant que sous-culture. » Akpınar résume ainsi la politique turque au Rojava : « Le plan initial de la Turquie était d’éliminer militairement le Rojava dès le départ. Face à l’impossibilité de cette stratégie, elle a évolué vers un refoulement progressif du Rojava à l’est de l’Euphrate, puis son expulsion de Deir ez-Zor et de Raqqa. L’objectif, si possible, est la chute d’Hassaké et de Kobané, ne laissant aux Kurdes que la zone de Qamishlo. » Cependant, parallèlement à ces attaques, les FDS ont poursuivi leur résistance tout en maintenant ouverts les canaux de négociation afin de prévenir un éventuel massacre. À l’échelle internationale, une forte vague de réactions contre les attaques contre le Rojava s’est manifestée. Selon Akpınar, la résistance militaire et sociale des FDS est devenue un facteur décisif, permettant à la fois d’empêcher une potentielle atrocité de masse et de renforcer la position des Kurdes à la table des négociations. Akpınar souligne également qu’au cœur de ce processus réside la conscience nationale unique que les Kurdes ont forgée au cours du siècle dernier. Malgré des défaites et des génocides répétés, les Kurdes, qui ont refusé l’assimilation, ont su construire une conscience nationale sans avoir d’État-nation, explique Akpınar. Selon lui, cette conscience ne repose pas sur un modèle replié sur lui-même, excluant et altérisant ; au contraire, elle s’appuie sur un cadre capable d’offrir au Moyen-Orient un projet social démocratique. Par Şilan Bingöl Article (en anglais) publié sur le site The Amargi sous le titre de « Does Turkey Have a New Kurdish Policy or are They Continuing a Century-Old Strategy? » Şilan Bingöl est une chercheuse indépendante qui a étudié la sociologie à l’université Galatasaray et à l’École Normale Supérieure de Lyon. Son mémoire de master porte sur la sociologie des médias.La République islamique d’Iran : une lutte entre guerre et soumission
ROJAVA. 20e jour d’embargo contre Kobanê
Depuis vingt jours, le gouvernement intérimaire syrien impose un siège suffocant à la ville de Kobanê, affectant gravement la vie d’environ 600 000 civils et personnes déplacées qui y ont trouvé refuge après avoir fui les attaques lancées par les forces armées affiliées à Damas contre leurs régions d’origine.
Les habitants de la ville vivent une situation humanitaire catastrophique, souffrant d’une grave pénurie de médicaments, de fournitures médicales et de produits de première nécessité, en plus d’un manque de combustible de chauffage et d’une coupure totale d’électricité et d’internet, ce qui aggrave les souffrances de la population et paralyse le fonctionnement des services essentiels et de l’aide humanitaire.
Malgré l’accord signé le 29 janvier entre les Forces démocratiques syriennes (FDS) et le gouvernement intérimaire, qui stipulait explicitement la levée du siège de Kobani, celui-ci reste en vigueur à ce jour, sans qu’aucune de ses dispositions n’ait été réellement mise en œuvre.
Dans ce contexte, l’administration de Kobani a publié un communiqué le 7 février, expliquant que « suite à une invitation adressée à l’administration autonome de Kobani, une délégation de l’administration et des dignitaires de la ville s’est rendue à Alep le 5 février, où elle a rencontré le vice-gouverneur d’Alep et le commandant des forces de sécurité intérieure du gouvernorat. »
Le communiqué précise que la réunion a abordé plusieurs questions importantes, notamment les mesures concrètes mises en œuvre dans le district d’al-Sheokh et celles à prendre dans le district de Jalabiya pour assurer le retour des personnes déplacées dans leurs villages. Les participants ont également discuté des problèmes liés aux services, en particulier les coupures d’eau, d’électricité et d’internet.
L’administration de Kobanê a souligné dans sa déclaration que « jusqu’à présent, aucune mesure concrète n’a été prise par le gouvernement, notamment en ce qui concerne le retrait des forces militaires du district de Jalabiya et la levée du siège imposé à la ville de Kobani, malgré les promesses faites par les représentants du gouvernement lors de la réunion. »
Les habitants et l’administration de Kobani mettent en garde contre la poursuite du siège et ses graves conséquences humanitaires, exigeant le respect des accords signés, la levée immédiate du siège et la fourniture des biens de première nécessité aux habitants de la ville sans conditions préalables. (ANHA)
SYRIE. Les gangs de Damas continuent le massacre des Kurdes à Alep et à Afrin
