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Un Turc recherché nommé commandant de division en Syrie
Kurde, yézidi ou les deux ?
Encore et encore, de jeunes Yézidies et Yézidis viennent me voir, au Kurdistan, dans la diaspora, après des conférences, parfois aussi en thérapie, et me posent la même question : Sommes-nous Kurdes et Yézidis [Êzdî], ou seulement Yézidis ? Ils posent souvent cette question à voix basse, presque en s’excusant, comme si une mauvaise réponse pouvait briser quelque chose. Ils subissent des pressions de leur propre communauté et de l’extérieur, et cette pression engendre une incertitude qui va bien au-delà d’une simple question de terminologie académique. Il s’agit d’appartenance, de sécurité, et en fin de compte de la question de savoir à qui l’on peut encore faire confiance après un génocide.
Depuis le 3 août 2014, lorsque le soi-disant État islamique s’est abattu sur la région yézidie de Sindjar (Şengal) dans le nord de l’Irak, a fusillé les hommes, a enlevé femmes et enfants et a réduit des milliers de personnes en esclavage, cette question est devenue l’une des débats les plus émotionnels et en même temps les plus fortement instrumentalisés politiquement au Proche-Orient : Les Yézidis sont-ils des Kurdes ou une ethnie à part entière ? La discussion est, il faut malheureusement le dire clairement, souvent menée avec une agressivité et un manque de considération qui ne rendent pas justice au sujet et blessent davantage les personnes concernées.
Une partie de la plaie est concrète, et elle n’a toujours pas été vraiment élucidée à ce jour : Lorsque les milices terroristes ont avancé dans la nuit du 3 août 2014, les unités kurdes des Peshmerga, chargées de la protection de Sinjar, se sont largement retirées, sans avertir la population à temps. Pour de nombreux Yézidis, ce moment est devenu le symbole d’une perte de confiance qui continue de se faire sentir aujourd’hui. Ce qui a réellement provoqué ce retrait est expliqué de manière différente par des experts militaires, des historiens et des victimes : l’équipement insuffisant des unités présentes par rapport à l’EI, qui avait peu auparavant capturé de lourdes armes de l’armée irakienne, le statut de Sindjar en tant que zone disputée entre Bagdad et Erbil avec des structures de commandement peu claires, ainsi que la rapidité d’une attaque multilatérale qui a apparemment dépassé les lignes de défense existantes. Ce qui manque encore aujourd’hui, c’est une enquête indépendante et transparente sur cette nuit : qui a pris quelle décision, quand et pourquoi. C’est précisément cette clarification manquante, et non seulement le retrait lui-même, qui continue de peser sur la confiance. Pour de nombreux survivants, il est établi qu’on les a abandonnés, et certains vont encore plus loin : ils sont convaincus qu’on les a abandonnés précisément parce qu’ils sont Yézidis. Une enquête honnête et menée en commun sur les événements de 2014 pourrait, indépendamment de la question de l’appartenance ethnique, reconstruire la confiance entre les Yézidies, les Yézidis et leurs voisins kurdes.
La recherche s’accorde largement sur un point : les Yézidis sont une communauté ethno-religieuse dans laquelle la religion, l’ascendance et l’ordre social – c’est-à-dire le système de castes, l’endogamie et le sanctuaire de Lalish – sont indissociablement liés. La science est en revanche divisée précisément sur la question qui est aujourd’hui si âprement débattue. Linguistiquement, culturellement et historiquement, les Yézidis sont indéniablement proches des Kurdes : la grande majorité parle le kurmandji, des chroniqueurs kurdes comme ottomans ont pendant des siècles parlé sans détour de « Kurdes yézidis », et des études génétiques montrent une plus grande proximité avec les Kurdes qu’avec les populations voisines. Certains vont encore plus loin et soutiennent la thèse selon laquelle les Yézidis seraient les véritables Kurdes originels, qui auraient préservé leur culture et leur identité préislamiques, tandis que les Kurdes musulmans auraient, par une islamisation en partie volontaire, en partie forcée, adopté de larges pans de la culture islamique ; pour cette thèse non plus, il n’existe aucune preuve scientifiquement solide. Dans le même temps, les historiens documentent que les Yézidis ont, pendant des siècles, également été persécutés, convertis de force et massacrés par certains dirigeants kurdes musulmans. On peut citer par exemple Mir Bedirhan de Botan et Mir Muhammad de Rawanduz, sous le règne desquels des massacres ciblés de Yézidis ont été commis. Des tribus kurdes ont également participé à des persécutions dans diverses configurations historiques. Même dans le Sharafname de Sharaf Khan Bidlisi, une chronique centrale des principautés kurdes du XVIe siècle, les tribus yézidies sont à peine mentionnées, et lorsqu’elles le sont, c’est généralement de manière négative. En 2014, des musulmans kurdes se sont en outre joints au soi-disant État islamique et ont participé au génocide des Yézidis. Ces responsabilités concrètes ne fondent aucune culpabilité collective des Kurdes ; elles font cependant partie de l’expérience historique de nombreux Yézidis et ne doivent pas être passées sous silence. Cette histoire de persécution n’est historiquement pas sérieusement contestable, et c’est la raison pour laquelle tant de Yézidis, surtout les jeunes après 2014, remettent fondamentalement en question leur appartenance kurde.
Celui qui veut comprendre le débat ne doit cependant pas le réduire à l’Irak. En Turquie et en Syrie, les Yézidis ont historiquement souvent été persécutés précisément parce qu’ils étaient considérés comme Kurdes. Là-bas, l’expérience de la persécution est donc étroitement liée à l’identité kurde, et non seulement yézidie, et de nombreux Yézidis de ces régions se comprennent jusqu’à aujourd’hui tout naturellement comme Kurdes et Yézidis à la fois. Dans le nord de l’Irak en revanche, surtout après 2014, la distanciation par rapport à l’identité kurde est aujourd’hui particulièrement marquée. Il n’existe donc pas de « position yézidie » unique : la réponse dépend très fortement de l’expérience de persécution concrète qui a marqué une famille ou une région. Des autodésignations différentes ne sont pas nécessairement le résultat d’une ignorance historique. Elles peuvent être des réponses raisonnables à des expériences différentes de protection, de persécution et d’appartenance politique. Un débat comparable est d’ailleurs mené par les Kurdes-alévis et les Zaza en Turquie, qui, depuis le génocide de 1937/38 à Dersim, renégocient sans cesse leur appartenance ; certains d’entre eux contestent même que les Zaza soient des Kurdes.
Dans cette situation déjà compliquée s’inscrit depuis des décennies une troisième narration, scientifiquement particulièrement douteuse : en Arménie, dès le début du XXe siècle, s’est de plus en plus imposée l’idée que les Yézidis constituaient une ethnie clairement séparée des Kurdes. Cette conception a notamment été soutenue par des théories situant les racines yézidies directement chez les Hittites ou les Sumériens et postulant une langue « yézidie » propre appelée Ezdîkî. Ces thèses ne sont majoritairement pas reconnues comme solides par la kurdologie et l’iranologie internationales. Cette politique peut également s’interpréter à la lumière des expériences conflictuelles entre Arméniens et Kurdes ainsi que de la participation de formations kurdes aux massacres et déportations de 1915. L’évolution en Arménie montre de manière exemplaire comment une recherche d’identité propre, en soi compréhensible et même légitime, peut être instrumentalisée de l’extérieur à des fins politiques. Au sein de la communauté yézidie d’Arménie, il existe aujourd’hui en conséquence des conceptions de soi différentes : certains se considèrent comme membres d’une nation indépendante, d’autres continuent de se voir comme des Kurdes yézidis ; d’autres développements religieux et sociaux se sont produits, certains sont par exemple devenus chrétiens.
Une recherche similaire d’un âge aussi élevé que possible du yézidisme se trouve désormais aussi au sein de la communauté yézidie elle-même, et elle mérite également une mise en perspective honnête. Les sources pour la période antérieure au XIIe siècle, lorsque la religion yézidie s’est consolidée autour du sanctuaire de Lalish et de l’enseignement de Sheikh Adi ibn Musafir, sont extrêmement lacunaires. Dans ce vide, certains renvoient à une origine dans le culte de Mithra ou dans les cultures sumériennes et hittites. Des influences préislamiques possibles peuvent être discutées scientifiquement. Elles ne permettent cependant ni de prouver une continuité religieuse inchangée, ni d’affirmer qu’une ethnie actuelle serait « plus ancienne » que d’autres peuples. Les religions se transforment si fondamentalement par les évolutions sociales et historiques que, de leurs formes originelles, il ne reste souvent que peu de chose. Cela vaut pour les zoroastriens actuels comme pour les Yaresan, qui ne sont plus depuis longtemps identiques à leurs prédécesseurs antiques respectifs. Et le mithraïsme historique était, on l’oublie volontiers, une religion et non une ethnie définie ; il ne peut donc a priori pas servir de preuve d’un âge ethnique plus élevé. De telles narrations d’origine insuffisamment documentées, qu’elles viennent de l’extérieur ou de l’intérieur, peuvent répondre au besoin compréhensible de redonner dignité et continuité à sa propre communauté après un génocide. Elles ne sont pour autant pas encore scientifiquement solides, et elles n’aident pas le véritable débat sur l’appartenance et la protection.
Ce qui manque presque toujours dans le débat public, c’est la dimension psychologique. Je travaille depuis de nombreuses années avec des survivants yézidis du génocide, j’ai co-construit le contingent spécial du Land de Bade-Wurtemberg en Allemagne pour les femmes et enfants yézidis survivants, et j’accompagne encore aujourd’hui des personnes concernées au Kurdistan et dans la diaspora. Dans mon travail, je rencontre des survivants et des familles chez qui le génocide a laissé une profonde méfiance, de la peur et un sentiment d’impuissance. Ces expériences agissent aussi sur les générations plus jeunes et influencent la question de savoir à quelle communauté politique elles peuvent encore faire confiance. Plus de 200 000 Yézidis vivent désormais uniquement en Allemagne ; beaucoup d’autres vivent comme déplacés dans le nord de l’Irak, une partie d’entre eux encore dans des camps. Plus de 2 600 personnes sont toujours portées disparues. Sindjar est en grande partie détruit et reste marqué par de nombreux conflits, crises sécuritaires et tensions politiques. Cette dispersion forcée à l’échelle mondiale est elle-même une forme de blessure : elle déchire les familles, affaiblit les autorités religieuses qui dépendent de la transmission orale, et peut faire perdurer peurs, méfiance et sentiments d’impuissance sur plusieurs générations. La question identitaire est donc aussi l’expression d’une profonde perte de confiance : de nombreuses victimes se demandent non seulement qui elles sont, mais aussi à quelle communauté politique elles peuvent encore appartenir sans être à nouveau livrées.
Cette perte de confiance est encore exploitée par divers acteurs politiques. L’attribution politique et administrative des Yézidis à la population kurde complique à Bagdad les revendications d’un statut de minorité autonome.
Qu’en découle-t-il ? D’abord ceci : le lien linguistique et historique étroit des Yézidis avec les communautés kurdes est bien documenté. Il n’en découle cependant pas que chaque Yézidi doive aujourd’hui se comprendre comme Kurde. Tout aussi indiscutable est la souffrance séculaire que les Yézidis ont également subie sous certains dirigeants kurdes musulmans et de la part d’acteurs kurdes individuels, et qui a reçu, avec les événements de 2014 encore non entièrement élucidés, une nouvelle plaie ouverte. Ces deux vérités existent simultanément, et aucune recherche sérieuse ne peut les résoudre l’une contre l’autre. Le droit individuel inconditionnel à l’autodésignation doit être distingué des droits collectifs de minorité et de protection. Les droits yézidis ne doivent pas dépendre du fait que toute la communauté se mette d’abord d’accord sur une seule définition ethnique.
C’est pourquoi la question décisive, au bout du compte, n’est pas purement scientifique, mais éthique et politique : Qui a le droit de décider de l’identité d’une personne, et comment garantir des droits collectifs dans une communauté qui se désigne elle-même de manière différente ? Sur l’identité personnelle, personne d’autre que la personne concernée elle-même ne peut décider. Aucun politicien kurde, aucun fonctionnaire irakien, aucun militant arménien et aucun scientifique non plus n’a le droit de prescrire à un Yézidi s’il doit se comprendre comme Kurde, comme les deux, ou seulement comme Yézidi, ou de lui interdire l’une de ces possibilités. Qui le souhaite peut se comprendre comme Kurde yézidi, comme le font tout naturellement de nombreux Yézidis en Turquie et en Syrie. Qui ne le souhaite pas a tout autant le droit de se comprendre comme membre d’une nation yézidie indépendante. Cette liberté d’autodétermination n’est pas une remarque marginale, elle est le cœur de tout le débat. En même temps, la communauté doit, indépendamment de ses différences internes, avoir droit à une protection efficace, à une participation politique et à la préservation de ses droits religieux et culturels.
Ce qu’il faut maintenant, c’est moins d’idéologie et plus de responsabilité. D’abord, la nuit du 3 août 2014 devrait être enquêtée de manière indépendante et transparente. Cela inclut la divulgation des structures de commandement de l’époque, la participation des survivants et des proches, ainsi que la désignation claire des responsabilités politiques et militaires. Au-delà, Sindjar et Sheikhan ont besoin d’une protection constitutionnelle et administrative garantie, qui assure des garanties de sécurité fiables, la reconstruction, la restitution et la sécurisation des biens, le retour des déplacés, la protection des lieux religieux ainsi qu’une participation yézidie égale aux structures administratives et sécuritaires. Bagdad doit veiller à ce que les droits de minorité et de protection des Yézidis ne dépendent pas de leur attribution formelle à un autre groupe ethnique. Erbil, de son côté, devrait soutenir l’enquête indépendante sur 2014 et reconnaître la responsabilité là où les institutions kurdes ont échoué. Et ceux qui, de l’extérieur, que ce soit depuis Erevan, Ankara ou ailleurs, apportent dans la communauté yézidie des théories soi-disant scientifiques pour les utiliser à leurs propres intérêts géopolitiques, devraient savoir qu’ils n’aident pas ainsi, mais ne font qu’approfondir la plaie ouverte.
Tant que cela n’aura pas lieu, de plus en plus de Yézidies et de Yézidis feront ce que j’observe déjà depuis longtemps : ils quitteront le Kurdistan, dans la certitude de ne presque jamais y revenir, et développeront dans la diaspora une nouvelle identité hybride qui ne se laisse plus entièrement décrire dans les catégories transmises par leurs parents et grands-parents. Le génocide de 2014 a détruit plus que des vies humaines et des villages. Il a brisé une foi séculaire en l’appartenance, qui ne pourra, si tant est que ce soit possible, être rétablie que par la reconnaissance honnête de la souffrance, une véritable volonté politique et le respect inconditionnel du droit de chaque être humain à sa propre identité.
Par Jan Ilhan Kizilhan Jan Ilhan Kizilhan est psychologue, auteur et éditeur, spécialiste en psychotraumatologie, traumatismes, terrorisme et guerre, psychiatrie transculturelle, psychothérapie et migrations. Article d’origine (en allemand) à lire sur le blog de Kizilhan : « Kurdisch, ezidisch oder beides?«Expo normande d’une artiste kurde
CULTURE – L’artiste kurde installée en France, Sarya Nurcan Kaya présente son travail sur la migration et la mémoire du 4 au 19 septembre 2026 à la Médiathèque Elsa-Triolet de Saint-Étienne-du-Rouvray, près de Rouen.


Artiste kurde, Sarya Nurcan Kaya a souvent été perçue comme une menace en Turquie, où ses œuvres ont été censurées. Sa nouvelle exposition met en lumière le passé.

Informations pratiques
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Lieu : Médiathèque Elsa-Triolet, 109 rue du Madrillet, 76800 Saint-Étienne-du-Rouvray
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Dates : Du 4 au 19 septembre 2026
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Tarif : Entrée libre
PARIS. Le procès d’attentat anti-kurde de la rue d’Enghien aura lieu en 2027
ALLEMAGNE. Deux réfugiés kurdes tués à Augsbourg
ALLEMAGNE – Deux corps ont été découverts lundi 3 août 2026 dans un conteneur à ordures d’un centre d’accueil décentralisé pour réfugiés situé rue Inninger, dans le quartier de Haunstetten-Siebenbrunn à Augsbourg (Bavière, Allemagne). Un suspect syrien a été arrêté par la police.
Les victimes étaient deux réfugiés kurdes :
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Un Kurde syrien de 39 ans, originaire de Tell Tamer (gouvernorat de Hassakah, Rojava) ;
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Un Kurde irakien de 54 ans, originaire de Souleimaniye (Silêmanî, Région du Kurdistan d’Irak).
Ces informations sur leur origine kurde ont été confirmées par des sources kurdes, notamment le média Rudaw et la Kurdische Gemeinde Deutschland. La police allemande se contente pour l’instant de mentionner leurs nationalités syrienne et irakienne.
Déroulement des faits
L’enquête a commencé après qu’un proche du quinquagénaire irakien a signalé à la police qu’il n’arrivait plus à le joindre et craignait qu’il se trouve en situation de détresse. Vers 16 heures, les policiers ont retrouvé les deux corps dans le conteneur à ordures de la structure. Les opérations se sont prolongées jusqu’à tard dans la nuit, avec l’intervention de la police scientifique, d’un médecin légiste et des pompiers qui ont éclairé le jardin.
Un homme syrien de 29 ans, Mohamad K., également résident du même centre d’accueil, a été arrêté le jour même dans le centre-ville de Munich. Un mandat de dépôt a été délivré contre lui pour double homicide (zweifacher Totschlag). Il se trouve actuellement en détention provisoire. Les enquêteurs précisent que le suspect et la victime kurde irakienne avaient, à certaines périodes, partagé la même chambre.
Le centre d’accueil
La structure, gérée par la ville d’Augsbourg, abritait 17 hommes originaires de divers pays (Somalie, Turquie, Pakistan, Syrie, Mali, Afghanistan, Irak, Érythrée…). Il s’agissait d’une résidence décentralisée sans surveillance permanente. Après la découverte des corps, les autres résidents ont été relogés. Des riverains ont rapporté à la presse locale que des tensions et des disputes étaient fréquentes dans et autour de l’immeuble.
Enquête en cours
La police criminelle d’Augsbourg a constitué un groupe d’enquête spécial baptisé « Babylon ». Les recherches de preuves se poursuivent sur place et dans les environs, avec l’aide de chiens policiers. Le mobile exact, les circonstances précises de la mort et d’éventuels antécédents de conflits restent pour l’instant inconnus. Les autorités n’ont pas encore communiqué sur l’arme utilisée.
La communauté kurde d’Allemagne a exprimé sa profonde consternation et a présenté ses condoléances aux familles des victimes, tout en demandant une enquête rapide, complète et transparente.
Ankara ne négocie pas la paix, elle organise l’effacement de la lutte kurde
Le processus « Turquie sans terrorisme » (Terörsüz Türkiye) n’est pas un processus de paix au sens d’un règlement politique de la question kurde, mais une stratégie de neutralisation de la résistance armée et politique kurde, centrée sur le PKK et ses extensions régionales.
Lancé fin 2024 sous l’impulsion de Devlet Bahçeli (MHP), allié d’Erdoğan, il s’appuie sur la pression militaire accumulée (drones, opérations au nord de l’Irak, campagnes en Syrie) et sur l’isolement d’Abdullah Öcalan. En février 2025, Öcalan appelle depuis İmralı à la dissolution et au désarmement du PKK. Le groupe annonce sa dissolution en mai 2025, organise une cérémonie symbolique de destruction d’armes en juillet 2025 près de Souleimaniye (Kurdistan d’Irak), et retire ses combattants du territoire turc. En 2026, le Parlement turc avance vers une loi d’« intégration sociale et de solidarité nationale » : amnistie limitée et conditionnelle, retour possible pour une partie des militants non impliqués dans des meurtres, sous contrôle du Conseil de sécurité nationale et des services secrets turcs (MIT), sans amnistie générale ni libération d’Öcalan.
Cadre officiel vs réalité stratégique
Ankara présente cela comme la fin d’un conflit qui a fait plus de 40 000 morts depuis 1984 et comme l’ouverture d’une ère de « fraternité ». En pratique, le processus est asymétrique et non négocié sur un pied d’égalité :
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Le PKK doit d’abord se dissoudre et désarmer complètement (vérifié par les services turcs) avant toute mesure légale significative.
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Aucune reconnaissance constitutionnelle des droits kurdes (langue, autonomie, statut politique) n’est prévue dans le cadre actuel. Les réformes restent techniques (réintégration individuelle) et subordonnées à la disparition de l’organisation armée.
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Öcalan reste en prison ; son rôle est instrumentalisé pour légitimer le désarmement auprès de la base, pas pour ouvrir un dialogue politique égal.
Cette logique s’étend au-delà du Kurdistan du Nord occupé par la Turquie. Pour Ankara, le PKK, les YPG/FDS au Rojava et les structures liées au nord de l’Irak forment un continuum. L’objectif n’est pas seulement d’arrêter les attaques en Turquie, mais d’éliminer toute capacité de résistance autonome kurde dans la région.
Rojava (nord de la Syrie) et Kurdistan du Sud (nord de l’Irak)
En Syrie, la Turquie continue de considérer les FDS/YPG comme une extension du PKK. Après la chute d’Assad, Ankara presse pour l’intégration forcée des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) sous l’autorité de Damas, sous peine de nouvelles opérations militaires. Les déclarations officielles lient explicitement le succès du processus « sans terrorisme » à la disparition de toute structure armée kurde autonome au nord de la Syrie. Les zones kurdes restent fragmentées (Afrin déjà occupée, pressions sur Kobanê, Qamishli, etc.), et la présence militaire turque y est maintenue et prolongée.
Au nord de l’Irak, les opérations turques (bases permanentes, frappes, neutralisation de tunnels dans les montagnes de Gara et ailleurs) se poursuivent même après les annonces de dissolution du PKK. L’objectif est de vider les zones frontalières de toute présence de militants et d’étendre l’influence turque sur le Gouvernement régional du Kurdistan, tout en maintenant une présence militaire durable. Le désarmement symbolique à Souleimaniye coexiste avec une pression militaire qui limite la marge de manœuvre des acteurs kurdes irakiens.
Logique d’anéantissement de la résistance, pas de paix politique
Le processus n’offre pas de statut politique collectif aux Kurdes. Il transforme une lutte armée et une aspiration à l’autonomie en une question de « terrorisme » à éradiquer, puis d’individus à réintégrer sous strict contrôle de l’État. Le parti « pro-kurde » en Turquie (DEM) participe au cadre parlementaire, mais dans les limites fixées par l’alliance au pouvoir. Les opérations transfrontalières et la pression sur le Rojava montrent que l’enjeu dépasse la « paix intérieure » : il s’agit de prévenir toute émergence d’un espace kurde autonome ou semi-autonome qui pourrait servir d’exemple ou de base arrière.
Des freins existent (désaccords sur le séquençage, rôle d’Öcalan, situation régionale après la guerre en Iran, scepticisme de parts de la base kurde). Mais la trajectoire reste claire : désarmer et dissoudre le PKK en Turquie, affaiblir les Kurdes en Syrie et en Irak, et recentrer la question kurde sur une intégration individuelle et sécuritaire sous souveraineté turque. C’est une victoire militaire et sécuritaire déguisée en processus de paix, pas une reconnaissance de la résistance kurde comme acteur politique légitime.
L’ensemble féminin kurde, Keçên Kurdistanê en concert à Silêmanî
Pour la première fois, des musiciennes et chanteuses originaires des quatre parties du Kurdistan se sont produites ensemble sur une même scène. L’ensemble, fondé le 1er avril 2026, réunit environ 70 artistes (musiciennes et chanteuses) dans le but de promouvoir la culture kurde et de mettre en valeur le travail artistique des femmes kurdes.
Le programme a inclus notamment les chansons : Kanî Spî, Camekey Nalî, Xoşe Hewramanî, Mîrax, Nîştîman, Bihar Hatewe, Ez Keçim, Sirweyî Beyan et Kejawe. Les solistes (parmi lesquelles Hogir Mihemed, la dengbêj Zîno Hesen, Sêwê Kamil, Jiyan Weledî et Nûjen Bûrhan) étaient accompagnées d’un orchestre d’environ 30 musiciennes et d’un chœur de 32 femmes.
La musicienne Lavîn Ciwamêr a souligné l’importance de l’événement :
« Je suis très heureuse qu’aujourd’hui des femmes de toutes les régions du Kurdistan se soient retrouvées sur une même scène et que nous ayons pu présenter des chants kurdes. Grâce à ce concert, nous avons mis en lumière les talents artistiques des femmes kurdes. Pour la première fois, des artistes des quatre régions du Kurdistan partagent une même scène et chantent en kurde. »
TURQUIE. Mort d’un jeune Kurde torturé en prison
TURQUIE / KURDISTAN – La famille et les avocats d’Özcan Aksu, un jeune Kurde décédé dans un hôpital d’Istanbul douze jours après son incarcération provisoire, demandent une enquête indépendante sur la torture subie en détention et sur d’éventuels retards dans les soins médicaux.
Lors d’une conférence de presse organisée à Istanbul dans les locaux de la section stambouliote de l’Association des droits de l’homme (İHD), rapportée notamment par Bianet, la famille d’Aksu ainsi que des représentants de l’Association des avocats pour la liberté (ÖHD) et de l’Association des avocats progressistes (ÇHD) ont présenté leurs demandes.
Özcan Aksu a été arrêté par des policiers en civil le 22 juin 2026 à Istanbul. Le lendemain, un tribunal a ordonné son incarcération provisoire. Il a été placé au complexe pénitentiaire de Marmara, plus connu sous le nom de prison de Silivri. Il est décédé le 5 juillet à l’hôpital universitaire Dr. Sadi Konuk de Bakırköy. Aucune cause officielle définitive de décès ni explication claire de ses blessures n’ont encore été rendues publiques. Le motif exact de son arrestation et les fondements de la décision d’incarcération restent inconnus.
La visite du 26 juin et les blessures constatées
La sœur d’Aksu, Melek Aksu, a raconté dans un témoignage détaillé que la famille n’avait pas été officiellement informée de l’arrestation. Elle a d’abord eu du mal à localiser son frère. Le 25 juin, à Silivri, on lui a refusé la visite en indiquant qu’il était hospitalisé, sans préciser où.
Le 26 juin, elle a enfin pu le voir à travers une vitre. Elle a décrit un visage tuméfié, un œil droit très enflé, une lèvre supérieure blessée, du sang dans les cheveux et autour du cou, ainsi qu’une blessure à un avant-bras. Aksu tremblait, se levait et s’asseyait sans cesse, semblait désorienté et n’a pas immédiatement reconnu sa sœur. Lorsqu’elle lui a demandé qui l’avait battu, il a, selon elle, désigné du doigt les gardiens présents derrière lui. Un gardien lui aurait déclaré que son frère était arrivé à la prison dans cet état. Ces affirmations n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante.
Melek Aksu estime que d’autres blessures sont apparues après cette visite : le nez, qui ne semblait pas cassé le 26 juin, l’était lorsque la famille a récupéré le corps. Une blessure près du sourcil gauche n’avait pas non plus été remarquée auparavant.
Informations contradictoires et décès
Les informations fournies à la famille sur le lieu de détention d’Aksu ont été contradictoires. Le 30 juin, lors d’une visite prévue, les responsables de la prison ont d’abord indiqué qu’il était dans sa cellule, puis qu’il était à l’hôpital.
Aksu a passé environ deux jours à l’hôpital Bakırköy Dr. Sadi Konuk avant que sa famille ne soit informée de son décès vers 11 heures le 5 juillet. Les proches ont récupéré le corps auprès du Conseil médico-légal d’État à Istanbul et ont constaté des contusions et blessures supplémentaires, qu’ils ont photographiées avant l’inhumation dans la province de Muş.
Demandes des avocats
Les avocats de la famille ont déposé une plainte pénale. Ils demandent une expertise médico-légale indépendante, la conservation de tous les dossiers (police, prison, hôpital, transports) et l’interrogatoire des fonctionnaires concernés (policiers, gardiens, administrateurs, personnel médical) ainsi que d’éventuels témoins détenus. Ils réclament également la préservation des enregistrements des caméras de surveillance des cellules de garde à vue, de la prison, des établissements médicaux et des véhicules de transport.
Les autorités auraient affirmé qu’Aksu avait tenté de s’échapper lors d’un transfert vers l’hôpital et avait résisté à un agent. Les avocats soulignent que le lieu de l’incident présumé, l’existence d’enregistrements et les documents à l’appui de cette allégation n’ont pas été précisés.
La famille et les organisations de défense des droits humains insistent sur le devoir de l’État de protéger la vie et l’intégrité physique des personnes placées sous sa garde, et appellent à une enquête transparente et effective.
Une Kurde expulsée par la Suisse emprisonnée en Turquie
TURQUIE – Bahar Yalçınkaya, demandeuse d’asile kurde, a été renvoyée de force de Suisse vers la Turquie avec ses deux enfants. Dès son arrivée, elle a été placée en détention provisoire et envoyée à la prison fermée pour femmes de Bakırköy, accompagnée de son enfant de 15 mois.
Yalçınkaya résidait depuis près de deux ans au centre de renvoi Rückkehrzentrum Oberhalden Finkenried, à Zurich. Mère de deux enfants — une fillette de cinq ans et un bébé de quinze mois, né en Suisse —, elle a été extraite de sa chambre par la police avant son expulsion. Selon des témoignages de résidents, elle aurait été menottée dans le dos sous les yeux de ses enfants, puis conduite à l’aéroport de Zurich.
À son arrivée en Turquie, elle a d’abord été placée en garde à vue pendant environ une journée, puis présentée à un juge qui a ordonné sa détention provisoire. Elle a ensuite été transférée à l’établissement pénitentiaire pour femmes de Bakırköy, toujours avec son bébé de 15 mois.
Son avocat en Suisse, Murat Özten, avait alerté à plusieurs reprises sur les risques. Il avait indiqué que sa cliente faisait l’objet d’enquêtes et de procédures judiciaires sérieuses en Turquie, notamment liées à des accusations de propagande en lien avec le mouvement kurde, et qu’elle risquait l’arrestation dès son retour.
Cette affaire relance les critiques contre les pratiques suisses de renvois forcés, en particulier lorsqu’elles concernent des familles avec de jeunes enfants. Défenseurs des droits humains et associations soulignent le caractère traumatisant de ces opérations et les dangers auxquels sont exposées les personnes renvoyées en Turquie. Les autorités suisses font face à de nouvelles questions sur le respect des obligations internationales en matière de protection des réfugiés et de l’intérêt supérieur de l’enfant.
L’expulsion de Bahar Yalçınkaya et son incarcération immédiate illustrent une nouvelle fois les tensions entre politique migratoire suisse et risques de persécution dans le pays d’origine.
Holly Mason Badra : Je veux que les Kurdes soient vus dans toute leur intégralité
Dans cette interview pour The Amargi, je me suis entretenu avec l’écrivaine, universitaire et éditrice kurde-américaine Holly Mason Badra pour discuter de son anthologie marquante, Sleeping in the Courtyard : Contemporary Kurdish Writers in Diaspora.
Réunissant poésie, fiction et essais d’autrices kurdes contemporaines et d’autrices non binaires, ce recueil constitue un puissant acte de préservation littéraire et de solidarité. Notre conversation a exploré la richesse et la diversité de la littérature kurde, les nuances du déracinement et du sentiment d’appartenance au sein de la diaspora, ainsi que l’impérieuse nécessité de dépasser les représentations médiatiques occidentales qui réduisent trop souvent la vie kurde au conflit et au statut de victime.
Amargi [TA] : Après avoir lu d’autres interviews, j’ai eu l’impression que l’édition de ce livre était aussi un cheminement personnel. En tant que personne d’origine kurde vivant en diaspora, vous avez évoqué le désir de renouer avec vos racines et votre communauté. Comment ce cheminement s’est-il déroulé depuis la parution du livre ?
Holly Mason Badra [HMB] : Même en travaillant sur l’ouvrage « Sleeping in the Courtyard », je me suis sentie plus proche de la culture et de la communauté kurdes. Nombre des autrices présents dans ce livre sont devenus comme une famille. Nous partageons nos histoires et nos faiblesses. Nous nous protégeons les unes les autres. Nous pansons nos blessures et nous nous réjouissons de nos joies respectives.
Depuis la parution du livre, son impact s’est considérablement accru sur internet, les Kurdes partageant leurs impressions et leurs liens avec l’ouvrage, que ce soit en ligne ou lors d’événements. La communauté kurde avec laquelle j’ai été en contact grâce à ce livre a manifesté un grand enthousiasme pour ce recueil.
Je pense que l’approche intersectionnelle qui consiste à se concentrer sur les femmes kurdes et les écrivains non binaires a une portée multiple, touchant à la fois ceux qui s’intéressent à la littérature, ceux qui se soucient des expériences et des droits des femmes kurdes, et ceux qui se soucient de la préservation et de la reconnaissance de la culture kurde en général.
Pouvoir entrer en contact avec la communauté kurde grâce à ce livre a été incroyablement enrichissant et apaisant pour moi, en tant que Kurde de la diaspora.
TA : Un aspect crucial et unique de ce livre réside dans son incroyable diversité, tant au niveau des formes littéraires que des thèmes abordés. Aviez-vous l’intention de présenter cette grande variété de styles et de thèmes dès le départ, ou s’est-elle développée naturellement au fil du temps ?
HMB : Dès le départ, il était essentiel pour moi que le livre s’oppose à tout stéréotype monolithique sur les Kurdes et les femmes kurdes en particulier. Pour ce faire, il me fallait proposer une diversité de voix, de styles, de perspectives et de contenus. J’étais ravie de pouvoir inclure des œuvres formellement novatrices comme les poèmes de Tracy Fuad, « Object Exercise » et « Jin-Jiyan-Azadî », l’essai de Maha Hassan, « In Anne Frank’s House », l’entretien oral de Meryem Rabia Uzumcu, « Family Rashomon », et des pages du roman graphique de Rooz Mohammed, « Between Two Rivers ».
Je souhaitais présenter des œuvres qui, ensemble, permettraient de communiquer l’étendue de la littérature et de la vie kurdes.
TA : De nombreux Kurdes estiment que les médias occidentaux ont souvent une vision très réductrice et monolithique de la communauté kurde, ne s’y intéressant généralement qu’en temps de guerre ou de troubles politiques. Récemment, des personnalités comme le footballeur Deniz Undav et le champion du monde WBC des poids lourds Agit Kabayel ont remis en question cette perception en attirant l’attention du monde entier grâce au sport.
Selon vous, que faut-il de plus pour élargir la perception occidentale de l’identité kurde, et quel rôle voyez-vous pour la littérature dans ce processus ?
HMB : Oui, exactement ! J’aspire tellement à ce que les Kurdes soient reconnus au-delà de la guerre et de la dévastation. L’Occident les réduit souvent à leurs terres, leur pétrole et leurs montagnes. Je veux que l’on voie les Kurdes dans toute leur complexité et leur richesse.
Je pense que le paysage littéraire est un espace où les écrivains kurdes peuvent offrir des représentations plus nuancées de la vie, des expériences et des terres kurdes. Il y a plus que la simple fracture. Ils devraient aussi percevoir la complexité d’une vie queer et kurde, que ce soit sur papier ou à l’écran.
Bien sûr, la beauté et la complexité ne devraient pas être les seuls critères permettant de définir l’humanité d’un peuple, mais il n’en reste pas moins que des récits plus nuancés de la vie et de la diaspora kurdes suscitent une plus grande attention de la part des publics non kurdes. Notre travail artistique mérite d’être reconnu. Artistes, écrivains, créateurs, universitaires, féministes, nous devons nous soutenir mutuellement.
TA : Et comment pensez-vous que les voix spécifiques de « Sleeping in the Courtyard » — en particulier les femmes et les auteurs non binaires — remettent en question ces récits occidentaux simplistes ?
HMB : Ce livre donne la parole aux écrivaines kurdes elles-mêmes. Je m’intéresse beaucoup moins aux livres et aux films sur les Kurdes qui ne sont pas réalisés par des Kurdes. Je souhaite que chaque Kurde puisse s’exprimer librement.
Ce faisant, nous passons des affirmations générales à des récits plus précis. Nous nous éloignons des expériences x, y, z vécues par « tous les Kurdes » ou « toutes les femmes kurdes » pour parvenir à une véritable compréhension des expériences kurdes nuancées, spécifiques et individualisées. Dans cet ouvrage, les contributions de différentes autrices s’harmonisent tout en soulignant la singularité et la diversité des points de vue. L’émancipation m’intéresse. Et les œuvres de ce recueil, dans toute leur richesse, sont des instruments de pouvoir.
TA : Il existe un débat de longue date au sein des cercles littéraires kurdes entre les « instrumentalistes » — qui estiment que la littérature doit strictement servir la libération sociale et politique — et ceux qui prônent « l’art pour l’art ».
Quel est votre avis sur cette tension, notamment en tant qu’éditeur travaillant sur une anthologie qui aborde des thèmes à la fois profondément personnels et politiques ?
HMB : Oui, j’ai assisté il y a quelques années à une conférence en ligne sur la littérature kurde où un intervenant affirmait qu’une œuvre ne pouvait être considérée comme de la littérature kurde si elle n’abordait pas directement « la question kurde » (c’est-à-dire les souffrances, le génocide, la fragmentation, l’occupation, la politique, etc.). Je comprends ce raisonnement, mais je n’adhère pas à cette théorie.
L’œuvre de Balsam Karam, par exemple, ne mentionne pas explicitement l’identité kurde, et pourtant, connaissant son contexte culturel et l’existence kurde, nous pouvons y déceler des éléments kurdes. Dans son roman « Event Horizon » (que je suis ravie de retrouver dans ce recueil), il est impossible de ne pas voir en ces femmes en prison des figures kurdes, notamment lorsqu’elles se relaient pour être battues afin de protéger les plus vulnérables, à l’image des liens de sororité kurdes qui transcendent les liens du sang. Parallèlement, on peut peut-être les percevoir comme représentant d’autres groupes de femmes marginalisées, ce qui confère à ses récits une force particulière.
À mon sens, suggérer que la littérature kurde soit cantonnée à un rôle précis risque de servir les intérêts de l’oppresseur. Pourquoi les écrivains kurdes ne pourraient-ils pas explorer la nature, la culture populaire, la sexualité, le capitalisme et d’autres thèmes encore, au-delà des attentes ?
TA : Pensez-vous que le fait d’écrire sur l’identité personnelle, la joie ou l’intimité puisse constituer en soi un acte politique radical pour un écrivain kurde, ou voyez-vous une ligne de démarcation nette entre les deux camps ?
HMB : Je pense que le fait de considérer les écrits sur l’identité personnelle, la joie et l’intimité comme radicaux ou politiques témoigne de notre histoire marquée par le génocide, le linguicide, la répression culturelle, l’oppression et la criminalisation. J’estime qu’explorer des sujets tabous en littérature est un acte de libération.
Cette question m’évoque aussi le roman d’Ava Homa, « Daughters of Smoke and Fire » (dont des extraits figurent dans ce recueil), et la façon dont, avant leur exécution par l’État iranien, les prisonniers kurdes mangent du chocolat. Pour moi, c’est emblématique de l’esprit kurde, et cela illustre mon propos : nous devons écrire ce que notre cœur aspire à écrire, sans nous sentir obligés de nous conformer à des normes. Face à la destruction, nous pouvons aussi nous tourner vers ce qui nous fait du bien. Ils veulent nous effacer ; nous sommes là. Écrivons dans toutes les directions.
Par l’universitaire Azad WelatLe texte original (en anglais) peut être lu sur le site The Amargi « Holly Mason Badra: I want Kurds to be seen in their fullness »