ROJAVA. 12 mars 2004 : Le jour où les Kurdes brisèrent la peur face à la répression baasiste

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SYRIE / ROJAVA – Le 12 mars 2004, le régime baasiste tenta d’instrumentaliser un match de football à Qamishlo pour attiser un conflit entre Kurdes et Arabes. Ce qui devait être une simple confrontation entre supporters dégénéra en une vague de colère populaire, marquée par des tirs à balles réelles contre les manifestants kurdes. Un soulèvement kurde éclata, devenant l’un des événements les plus marquants de l’histoire syrienne moderne.

Le régime baasiste et son appareil sécuritaire orchestrèrent un plan pour semer la discorde entre Kurdes et Arabes. La cible : un match opposant le club Al-Jihad de Qamishli à Al-Futowa de Deir Ezzor. Des infiltrés baasistes parmi les supporters d’Al-Futowa scandèrent des slogans provocateurs nationalistes et chauvins, déclenchant des émeutes. Les troubles dépassèrent rapidement le stade pour se transformer en soulèvement dans les villes et quartiers à majorité kurde de Syrie.

Avant les événements

Dès le matin du 12 mars, les autorités baasistes imposèrent un dispositif de sécurité draconien autour du « Stade des Martyrs » de Qamishlo. Les supporters kurdes furent fouillés minutieusement et surveillés à l’entrée, tandis que certains supporters d’Al-Futowa entrèrent sans contrôle, armés de bâtons et de pierres. Avant le coup d’envoi, des infiltrés baasistes scandèrent des slogans anti-kurdes, exacerbant des tensions déjà vives après la chute du régime de Saddam Hussein en Irak en mars 2003.

Émeutes et tirs réels

Le stade sombra vite dans le chaos. Les supporters d’Al-Futowa lancèrent des pierres sur ceux d’Al-Jihad, tandis que les forces de sécurité intervinrent directement du côté d’Al-Futowa, tirant à balles réelles sur les supporters kurdes. En quelques heures, les troubles se propagèrent dans les rues de Qamishlo : des milliers de jeunes descendirent sur les places, exprimant leur rage. Le régime réprima violemment, tuant plusieurs jeunes Kurdes. La nouvelle se répandit, amplifiant les manifestations dans la ville.

Une révolte réprimée dans le sang

Le lendemain, Qamishlo se transforma : des milliers de manifestants défilèrent pour enterrer les martyrs. Les funérailles se muèrent en révolte populaire, avec drapeaux et symboles kurdes. Le régime répondit par des tirs à balles réelles, aggravant la colère. Le soulèvement s’étendit au Rojava – de Dêrik à Afrin –, touchant les quartiers kurdes d’Alep (Ashrafiyeh et Sheikh Maqsoud) et de Damas (Zorava et Rukn al-Din). Cette répression brutale préfigura celle de la révolution syrienne de 2011. Bilan : 38 morts, des centaines de blessés et de nombreuses arrestations.

Des détails inoubliables – Témoignage de l’oncle Khalil Youssef

Khalil Youssef, père du martyr Ahmed Khalil Youssef tué le 12 mars, se souvient encore précisément, 22 ans plus tard :

« C’était le vendredi 12 mars 2004, vers 14h30. Mon fils Ahmed était un bon garçon, attaché à son peuple et à son pays. Sa sœur lui avait demandé d’aller à Al-Hasakah, mais il voulait assister au match Al-Jihad – Al-Futowa. Avant de partir, il est venu me voir et s’est retourné deux fois, comme pour un au revoir. »

Il poursuit : « Je suis allé dans le quartier touristique retrouver des proches. J’ai vu des bus de supporters d’Al-Futowa scander : “Nous nous sacrifions pour toi, Saddam, de toutes nos âmes et de tout notre sang !” et “Vous êtes nos héros, Falloujah !”, tout en insultant les Kurdes. J’ai compris que ce n’étaient pas des supporters, mais des bandes organisées. »

Les supporters d’Al-Futowa portaient bâtons, barres de fer et pierres ramassées sur les voies ferrées. À l’entrée du stade, les Kurdes furent contrôlés strictement – interdiction même de journaux ou carton pour s’asseoir –, tandis que les autres entraient librement armés.

Quand les émeutes éclatèrent, l’oncle Youssef se précipita au stade : « J’ai croisé Ahmed et lui ai dit : “Rentrons.” Il a refusé : “Ils ont commencé, ils nous ont jeté des pierres et insulté nos symboles. Même si je dois mourir, je ne partirai pas.” »

Peu après, des tirs à balles réelles visèrent les jeunes Kurdes. Le gouverneur d’Al-Hasakah, Salim Kabl, arrivé sur place, ordonna de tirer directement. Trois jeunes Kurdes tombèrent dès le premier jour.

À l’hôpital national, scène apocalyptique : « J’ai vu mon autre fils Djuwar et l’ami de Ahmed tenter de sauter d’un mur ; ils furent rattrapés et battus. Djuwar s’échappa, mais Muhammad fut emprisonné un an. »

Ahmed fut blessé par balle et transféré à l’hôpital Farman. L’accès était bloqué, forces de sécurité sur les toits tirant au hasard. Un médecin confirma son décès. « Ses amis portèrent son corps sur leurs épaules jusqu’à la maison. Les baasistes étaient cruels et inhumains. »

Lors des funérailles, de la mosquée Qasmo au sanctuaire de Kadourbek : « Les forces tirèrent à nouveau sur les endeuillés, faisant d’autres morts et blessés. Par peur, beaucoup soignèrent leurs blessés en secret dans les villages. »

Contexte politique

Hussein replace ces événements dans le contexte : « En 2003, la chute de Saddam en Irak a libéré des colères déversées sur les Kurdes, comme si c’étaient eux qui l’avaient renversé. La veille, les supporters d’Al-Futowa parcouraient les quartiers en slogans anti-kurdes. Ce n’était pas spontané : le régime cherchait à diviser le peuple syrien pour perdurer. »

Le soulèvement se propage

Après les morts à Qamishlo, les Kurdes attaquèrent des bâtiments du régime partout. À Amuda, une statue de Hafez al-Assad fut détruite. La colère s’intensifia : Kobani le 14 mars, Afrin et Alep le 16 mars, jusqu’au quartier Zor Ava à Damas.

Le régime réagit avec une violence extrême : 38 martyrs, centaines de blessés, milliers d’arrestations – le sort de beaucoup reste inconnu.

22 ans plus tard

Même aujourd’hui, certains groupes tentent d’attiser les conflits entre Kurdes et Arabes pour leurs intérêts. Les attaques récentes et discours sectaires en témoignent. Pourtant, les populations de la région ont su déjouer ces complots, comme elles résistèrent en 2004 aux tentatives baasistes de dresser Kurdes contre Arabes.

KURDISTAN. Les femmes allument des feux de Newroz à Amed

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TURQUIE / KURDISTAN – Dans le centre historique de Diyarbakır (Amed), les femmes kurdes ont allumé un feu de Newroz (Nouvel-an kurde) sur la tour Ben-û-Sen des remparts de Sur. Des centaines de personnes ont participé aux festivités, avec des danses traditionnelles kurdes (govend), de la musique et des messages politiques.

Les célébrations de Newroz ont débuté au Kurdistan sous la devise de cette année : « Newroza Azadî û Yekîtiya Demokratîk » (Newroz de la liberté et de l’unité démocratique). Mercredi soir, un feu a été allumé dans le quartier historique de Sur, à la tour Ben û Sen des remparts de la ville, lors d’une cérémonie organisée et dirigée par des femmes.

De nombreux habitants, ainsi que des représentants d’organisations de la société civile et de partis politiques, étaient présents. Beaucoup portaient des vêtements traditionnels kurdes. La foule s’est rassemblée devant la tour, dansant la govend (dans tratitionnelle kurde) au son de la musique, scandant « Bijî Serok Apo »et « Jin, Jiyan, Azadî ». Les artistes du Centre culturel Dicle-Fırat ont accompagné l’événement avec des tambours sur cadre (defs), tandis que des femmes escaladaient les tours des remparts, portant des flambeaux.

Du haut des remparts, le slogan « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté) a résonné avec force. Internationalisé depuis 2022, ce cri symbolise la détermination des femmes face à l’oppression patriarcale et à la répression étatique.

En allumant ce premier feu, les femmes d’Amed rappellent que le Newroz est bien plus qu’une fête du printemps : c’est le symbole historique de la victoire de la liberté sur la tyrannie.

ROJAVA. Incendie des locaux de Ronahî TV à Qamishlo

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SYRIE / ROJAVA – Cette nuit, un incendie violent a détruit les locaux de la chaîne kurde Ronahî à Qamishlo. Un important incendie s’est déclaré à l’aube ce matin dans les locaux de la chaîne Ronahî TV à Qamishli, détruisant entièrement le studio principal et la régie et interrompant temporairement la diffusion en direct. Les pompiers sont rapidement intervenus et ont maîtrisé l’incendie. Aucun blessé n’est à déplorer pour l’instant. Les autorités poursuivent leur enquête afin de déterminer les causes du sinistre.

Kurdistan d’Iran : Entre le feu du ciel et l’étau du régime

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IRAN / ROJHILAT – Les populations de villes kurdes comme Sanandaj (Sînê) et Marivan, dans le Kurdistan iranien, traversent une période de terreur et de paralysie. Bien que des métropoles comme Téhéran ou Ispahan soient également touchées par d’intenses bombardements, les zones kurdes paient un tribut particulièrement lourd en raison de la densité urbaine et de la localisation des sites militaires et sécuritaires ciblés par les États-Unis et l’Israël.

1. Détournement des infrastructures civiles

Pour se protéger des frappes visant ses centres de commandement, le régime iranien a déserté de nombreuses bases militaires pour investir des bâtiments civils (hôpitaux, centres sportifs, bureaux administratifs). Cette tactique aggrave la détresse des habitants :

  • Services de santé dégradés : À Marivan et Sanandaj, des services hospitaliers entiers sont réquisitionnés par l’armée ou le renseignement, entraînant l’expulsion de civils blessés et l’impossibilité de prodiguer des soins d’urgence.

  • Justice délocalisée : Les activités judiciaires ont été transférées vers des zones agricoles pour échapper aux frappes.

2. Un bilan humain impossible à chiffrer

Les frappes américano-israéliennes, qui commencent souvent à l’aube, visent les infrastructures des Gardiens de la Révolution, des Bassidj et des services de renseignement. Cependant, l’imbrication de ces sites dans des quartiers résidentiels pauvres et fragiles provoque des pertes civiles massives :

  • Les familles sont surprises dans leur sommeil, et les secours sont freinés par les décombres et le manque de structures médicales disponibles.

  • À Marivan, des sources locales estiment qu’au moins 30 civils et 50 militaires auraient été tués, mais l’absence d’enregistrement officiel et les disparitions rendent tout bilan définitif illusoire.

3. Une vie quotidienne sous tension

Si les produits de première nécessité restent disponibles, l’inflation galopante rend la nourriture inaccessible aux plus précaires. Un exode partiel s’organise : les familles vivant à proximité des bases militaires fuient vers les villages, tandis que le reste de la population se terre chez elle dans une attente angoissante.

4. Un dilemme politique et existentiel

Après des décennies de répression par le régime, les bombardements ravivent à la fois l’espoir d’un changement et la terreur d’une destruction massive des villes et communautés kurdes. La peur domine, avec un sentiment de survie au jour le jour.

De Chaldiran à Lausanne : La Longue Fragmentation du Kurdistan (1514-1923)

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Le 24 juillet 1923, la signature du Traité de Lausanne a gravé dans le marbre la division définitive du Kurdistan entre la Turquie, l’Irak (sous mandat britannique), la Syrie (sous mandat français) et l’Iran. En effaçant les promesses d’autonomie kurde du Traité de Sèvres (1920), cet accord diplomatique a marqué le début d’un siècle de négation identitaire et de répression systématique sous les États-nations modernes. Pourtant, pour saisir la profondeur de cette rupture, il faut remonter aux racines impériales de la fragmentation : un processus séculaire où les Kurdes, dotés d’une semi-autonomie locale substantielle, ont été progressivement dépossédés de leurs structures politiques traditionnelles, avant d’être relégués au statut de minorités sans reconnaissance collective.

1. Le Paradoxe Safavide : Des Racines Kurdes à la Division

L’un des aspects les plus tragiques et fascinants de cette histoire réside dans les origines kurdes de la dynastie safavide, qui deviendra le principal rival des Ottomans et l’artisan d’une frontière rigide traversant le Kurdistan.

La lignée remonte à Sheikh Safi al-Din Ardabili (1252-1334), fondateur de l’ordre soufi Safaviyya. Les manuscrits anciens de la Safvat as-Safa (biographie datant des XVe-XVIe siècles) confirment explicitement que son ascendance passe par Firuz Shah Zarin-Kolah (ou Pirooz al-Kurdi al-Sanjani), un notable kurde originaire de Sanjar (Sinjar) en Kurdistan. La famille migre au XIe siècle vers Ardabil (Azerbaïdjan iranien), adoptant progressivement le persan tout en conservant des liens avec les communautés kurdes sunnites.

Cette ascendance kurde s’efface au fil du temps : sous Shah Ismail Ier (r. 1501-1524), la dynastie se « turquifie » militairement en s’appuyant sur les tribus turkmènes Qizilbash, et impose le chiisme duodécimain comme religion d’État en 1501. Cette décision crée une fracture religieuse profonde avec la majorité kurde sunnite (rite shafi’ite), transformant les Kurdes en sujets potentiellement déloyaux. Pour consolider l’empire face aux Ottomans, les Safavides pratiquent la « terre brûlée » au Kurdistan et déportent massivement des tribus kurdes vers le Khorassan (jusqu’à 15 000 familles sous Shah Abbas Ier), en faisant un tampon contre les invasions ouzbèkes et turkmènes. Ces enclaves kurdes isolées persistent aujourd’hui dans le nord-est de l’Iran.

2. L’Ère des Émirats : Une Semi-Autonomie Héréditaire (XVIe-XIXe siècles)

En réponse à la menace safavide, un pacte stratégique décisif est conclu en 1514-1515 entre l’érudit kurde Idris Bitlisi et le sultan ottoman Selim Ier, après la victoire ottomane à Chaldiran. Idris Bitlisi unifie plus de 46 émirs kurdes et négocie un accord formel reconnaissant leur semi-autonomie héréditaire en échange de loyauté, de troupes et de surveillance de la frontière orientale.

Ce système, parfois désigné comme l’« Eyalet de Kurdistan » dans les registres ottomans (bien que l’eyalet administratif formel ne date que de 1846-1867), octroyait aux émirs des prérogatives quasi régaliennes :

  • Souveraineté locale : gouvernance héréditaire, levée d’impôts (souvent réduits ou exemptés), maintien d’armées propres.

  • Justice et tradition : application des lois coutumières tribales et islamiques.

  • Rôle stratégique : rempart contre les Perses, sans unification kurde possible (frontières fixes, interdiction de fusion).

Principaux émirats : Botan (Cizre), Soran (Rawanduz), Baban (Sulaymaniyah), Hakkari, Bitlis, etc. Ce cadre permettait aux Kurdes de préserver une identité politique et culturelle locale pendant environ trois siècles, dans un arrangement pragmatique et mutuellement bénéfique avec les Ottomans.

3. Le Kurdistan : Champ de Bataille des Empires et Perte de l’Autonomie

Coincé entre Ottomans, Perses (puis Qajars) et Russes, le Kurdistan devient une zone tampon sacrifiée. Le traité de Zuhab (1639) stabilise temporairement la frontière, mais les guerres intermittentes persistent.

Au XIXe siècle, l’irruption russe et les réformes Tanzimat (centralisation dès 1839) accélèrent le démantèlement :

  • Campagnes contre Soran (1834-1837), Botan (1847 : Bedir Khan Beg, qui avait consolidé un pouvoir quasi-indépendant, est vaincu après trahison interne ; siège d’Eruh, reddition le 4 juillet 1847, exil en Crète).

  • Abolition des privilèges héréditaires, remplacement par gouverneurs ottomans directs.

  • Création des régiments Hamidiye (1891) sous Abdul Hamid II : milices kurdes irrégulières (principalement sunnites) pour contrer Russes et Arméniens, mais outil de contrôle et de division interne (impliquées dans les massacres hamidiens de 1894-1896 contre Arméniens ; représailles contre Kurdes dissidents).

La chute de Botan en 1847 symbolise la fin de l’autonomie traditionnelle : les Kurdes passent d’alliés semi-indépendants à sujets directs d’un État centralisé.

4. De la Centralisation au Déni de Lausanne

La fin du XIXe siècle intensifie les tensions : les Hamidiye militarisent la société kurde tout en l’étouffant. La Première Guerre mondiale (1914-1918) voit les Kurdes alliés aux Ottomans (participation au génocide arménien 1915), mais subissant massacres et déplacements massifs.

La chute de l’Empire ouvre une brève fenêtre : le Traité de Sèvres (1920) promet autonomie (articles 62-64) et potentiellement un État via plébiscite. Mais la victoire de Mustafa Kemal Atatürk force une renégociation. Lausanne (1923) ignore les Kurdes :

  • Fragmentation territoriale : découpage arbitraire d’une région homogène (~400 000 km²) entre quatre États hostiles.

  • Négation identitaire : aucune protection comme minorité nationale (contrairement aux Arméniens/Grecs), légitimant turquification, arabisation, persification.

Cela déclenche révoltes immédiates (Sheikh Said 1925), écrasées brutalement.

En conclusion, bien avant le Traité de Lausanne, les Kurdes étaient pris au piège d’une géopolitique sans pitié : divisions territoriales dès 1514, rôle d’alliés sacrifiables, répressions récurrentes. Pourtant, pendant des siècles, ils ont bénéficié d’une autonomie locale réelle et institutionnalisée sous l’Empire ottoman, à travers un réseau d’émirats semi-indépendants dotés de pouvoirs héréditaires, de gouvernance propre et d’exemptions fiscales partielles. Cette autonomie, progressivement érodée par la centralisation ottomane au XIXe siècle (réformes Tanzimat), a été définitivement anéantie par l’avènement des États-nations après 1923, qui ont imposé une négation totale de l’identité et des droits collectifs kurdes.

Les persécutions subies n’étaient pas toujours motivées par une hostilité ethnique pure, mais souvent par des considérations stratégiques liées à leur position frontalière sensible. Elles ont néanmoins créé un cycle de violence qui perdure encore aujourd’hui. Ce long parcours historique met en lumière la remarquable résilience du peuple kurde, capable de résister à plus d’un siècle de déni systématique de son identité et de son aspiration à l’autonomie.

Décès de Salih Muslim, figure centrale de la politique kurde syrienne

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KURDISTAN – L’homme politique kurde syrien, Salih Muslim est décédé ce soir des suites d’une insuffisance rénale à Erbil (Hewler).

Salih Muslim Muhammad est décédé ce soir dans un hôpital de Hewlêr (Erbil), des suites d’une insuffisance rénale. Personnalité majeure du paysage politique kurde syrien des deux dernières décennies, il était l’un des fondateurs et l’ancien co-président du Parti de l’Union démocratique (PYD).

Un parcours marqué par le militantisme et la prison

Né en 1951 à Kobané, Salih Muslim était ingénieur chimiste de formation, diplômé de l’Université technique d’Istanbul en 1977. Son engagement politique lui a valu plusieurs arrestations par les services de sécurité du gouvernement syrien, notamment en 2004 et 2006, périodes durant lesquelles il a été torturé de nombreuses fois.

Rôle au sein du PYD et du Rojava

Co-fondateur du PYD en 2003, il en prend la co-présidence en 2010. Sous sa direction, le parti est devenu la force politique dominante du Nord et de l’Est de la Syrie (Rojava) après le début de la guerre civile en 2011. Muslim a agi comme le principal représentant diplomatique de l’Administration autonome (AANES) auprès de la communauté internationale.

Sa trajectoire a été marquée par des tensions régionales persistantes. La Turquie, l’accusant de liens directs avec le PKK, avait émis des mandats d’arrêt à son encontre, menant à une brève interpellation à Prague en 2018. Sur le plan personnel, son fils Shervan, membre des YPG, a été tué en 2013 lors d’affrontements contre le groupe État islamique.

Un acteur des transitions politiques

Bien qu’ayant quitté la co-présidence formelle en 2017, il restait un membre influent du conseil présidentiel du PYD. Jusqu’à son hospitalisation, il participait activement aux discussions portant sur le statut de l’autonomie kurde et les structures de gouvernance dans la phase de transition actuelle de la Syrie.

Sa disparition intervient alors que les négociations sur l’avenir institutionnel du pays et la fin des injustices historiques subies par la minorité kurde restent au centre de l’agenda régional.

KURDISTAN : Le premier feu du Newroz allumé à Amed

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TURQUIE / KURDISTAN – Ce soir, au pied des remparts historiques d’Amed, le premier feu du Newroz 2026 a été allumé, lançant officiellement les célébrations du Nouvel An kurde. Cet acte symbolique marque le début d’une période de fête, mais aussi de revendications politiques à travers tout le Kurdistan, rappelant l’injustice séculaire subie par le peuple kurde et sa volonté de résistance.

Une foule en liesse au pied des murailles

Une foule immense s’est rassemblée autour du brasier pour danser au rythme des chants traditionnels kurdes. Une fois le feu allumé, la célébration a pris une dimension solennelle : portant des flambeaux et des dafs (tambours sur cadre traditionnels), les femmes kurdes sont montées sur les remparts antiques du quartier de Sur. Le son puissant des percussions et les flammes s’élevant sur les fortifications millénaires ont créé une atmosphère de force et de mémoire.

« Jin, Jiyan, Azadî » : Le cri de la liberté

Du haut des remparts, le cortège a fait résonner le slogan « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté). Ce cri de ralliement, internationalisé depuis 2022, symbolise ici la détermination des femmes face à l’oppression patriarcale et à la répression étatique.

En allumant ce premier feu, les femmes d’Amed réaffirment que le Newroz est bien plus qu’une célébration du printemps : c’est le symbole historique de la victoire de la liberté sur la tyrannie.

 

Kobanê : 50 jours de siège et une catastrophe sanitaire imminente

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SYRIE / ROJAVA – Depuis le 20 janvier 2026, la ville kurde de Kobanê subit un siège sévère imposé par des factions armées affiliées à la Turquie et à Damas. Malgré l’accord conclu le 29 janvier entre les Forces démocratiques syriennes (FDS) et le gouvernement intérimaire syrien, le blocus persiste, privant la population d’eau potable, de nourriture, de médicaments et d’éducation.

Ahmad Mahmoud, coprésident de l’Autorité sanitaire de la ville, a détaillé pour l’agence ANHA l’ampleur de la catastrophe humanitaire en cours après cinquante jours de siège.

Un système de santé sous pression extrême

L’afflux massif de réfugiés en provenance des villages environnants a saturé les infrastructures médicales urbaines. L’hôpital de Kobanê reçoit désormais environ 800 patients par jour. Parallèlement, les centres de santé de Jableh, Karak, Sirrin et Al-Qadriya sont totalement hors service après avoir été pillés par les factions pro-turques.

Pénurie critique de médicaments vitaux

Le manque de fournitures médicales met en péril la vie des patients souffrant de pathologies chroniques :

  • Maladies chroniques : Les médicaments pour le diabète, l’hypertension, le cœur et le cancer sont devenus introuvables. Le centre de traitement du diabète est d’ailleurs fermé.

  • Épidémies : Les stocks pour traiter la leishmaniose (disponibles uniquement à l’hôpital de Mishtenur) sont presque épuisés face à l’augmentation des cas.

  • Chirurgie : La rareté des produits anesthésiants menace de provoquer l’arrêt total des interventions chirurgicales.

Infrastructures et équipements en panne

L’électricité étant coupée depuis le début du blocus, les structures médicales dépendent de générateurs fonctionnant en continu. Cette situation a entraîné des pannes massives :

  • De nombreux appareils de radiologie sont hors service.

  • Sur les quatre appareils de dialyse de la ville, un seul reste opérationnel en raison des instabilités électriques.

L’urgence des vaccins pour enfants

Le stock de vaccins infantiles diminue dangereusement. Ahmad Mahmoud rappelle que ces vaccins, fournis par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), transitent par le gouvernement intérimaire syrien. Il exige que la part destinée à Kobanê soit acheminée sans délai.

Appel à la levée immédiate du blocus

Bien que le gouvernement intérimaire nie l’existence de ce siège, Ahmad Mahmoud souligne que la fermeture des routes et l’absence totale d’approvisionnement constituent une réalité indéniable.

« Si la situation perdure, nous serons confrontés à une véritable catastrophe. Nous appelons les organisations de défense des droits humains à faire pression pour la réouverture urgente des routes vers Kobanê. »

ROJAVA. Mazloum Abdi promet justice et transparence après le décès d’Alaa Al-Amin

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QAMISHLO – Le Commandant en chef des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), Mazloum Abdi, a publié un communiqué suite à l’attaque qui a visé la tente de deuil du jeune Alaa Al-Amin et suite au décès de ce dernier durant sa détention par les services de sécurité kurdes (Asayish).

Justice pour Alaa Al-Amin

Mazloum Abdi a fermement condamné l’attaque contre la tente de deuil, la qualifiant d’acte de sabotage. Il a assuré que les autorités compétentes poursuivront les auteurs sans relâche afin qu’ils répondent de leurs actes devant la loi.

Concernant le décès du jeune homme alors qu’il était aux mains des services de sécurité, le général Abdi a annoncé des mesures immédiates :

  • Commission d’enquête : Une instance indépendante a été constituée pour faire toute la lumière sur les circonstances de ce drame.

  • Transparence totale : Les conclusions de l’enquête seront rendues publiques dans les prochains jours.

  • Tolérance zéro : Le Commandant des FDS s’est engagé à ce que toutes les personnes impliquées soient tenues pour responsables, sans exception ni indulgence, quel que soit leur rang ou leur affiliation.

Un message aux familles

Présentant ses plus sincères condoléances à la famille et aux proches d’Alaa Al-Amin, Mazloum Abdi a réaffirmé son engagement personnel à ce que justice soit rendue. Cette déclaration vise à apaiser les tensions et à garantir l’intégrité des institutions de l’Administration Autonome face à ces graves incidents.

Les émirats et principautés kurdes : Un millénaire d’autonomie

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L’idée selon laquelle le peuple kurde n’aurait jamais exercé de souveraineté politique est une contre-vérité historique qui ignore près d’un millénaire de structures étatiques autonomes. Entre le Xe et le XIXe siècle, le Kurdistan n’était pas un vide politique, mais une mosaïque d’émirats et de principautés puissantes — tels que les Marwanides, les Baban ou l’émirat de Bohtan — qui battaient monnaie, rendaient la justice et entretenaient des armées permanentes. L’existence même du Sharafnama*, écrit en 1597, témoigne d’une conscience politique ancienne et documentée, répertoriant des dizaines de dynasties ayant exercé un pouvoir régalien bien avant l’émergence des États-nations modernes. Cette autonomie traditionnelle n’a pas disparu par manque de maturité politique, mais a été délibérément brisée par les politiques de centralisation forcée des empires ottoman et perse au XIXe siècle, transformant une réalité historique séculaire en une lutte contemporaine pour la reconnaissance.

L’histoire kurde est marquée par l’existence de nombreux émirats, principautés et seigneuries. Si les Kurdes n’ont jamais fondé un empire unique et durable — à l’exception notable des Ayyoubides de Saladin, au caractère multinational — ils ont dirigé des entités semi-indépendantes souvent puissantes.

La période médiévale précoce (Xe – XIIe siècles)

Dès le déclin du califat abbasside, plusieurs dynasties kurdes s’affirment comme des puissances régionales, tout en reconnaissant parfois la suzeraineté nominale des autorités centrales :

  • Hasanwayhides (≈ 959–1015) : Régions de Hamadan et Dinawar (Ouest de l’Iran).

  • Marwanides (≈ 990–1096) : Centrés sur Diyarbakır (Amid) et la Haute-Mésopotamie.

  • Shaddadides (≈ 951–1199) : Présents dans le Caucase (Arménie, Arran).

  • Annazides (Banu Annaz, ≈ 990–1117) : Établis dans les montagnes du Zagros.

  • Rawadides : Influence autour de Tabriz et Maragha.

L’âge d’or des émirats sous les Ottomans et les Safavides (XVIe – XIXe siècles)

Après la bataille de Chaldiran (1514), les Empires ottoman et safavide se partagent le Kurdistan. Pour sécuriser leurs frontières, ils accordent une large autonomie aux princes kurdes (mîr ou beg), qui font office de tampon stratégique.

La question de l’origine kurde des Safavides

La dynastie safavide, fondée en 1501 par Shah Ismail Ier, était elle-même d’origine kurde-iranienne. Sa lignée remonte à Sheikh Safi al-Din Ardabili (1252–1334). Des sources anciennes (telles que le Safwat al-Safa) qualifient leurs ancêtres, comme Firuz-Shah Zarrin-Kolah, de « kurdes de Sanjan ». Installés à Ardabil au XIe siècle, ils se sont progressivement turquifiés linguistiquement au contact des tribus Qizilbash, tout en conservant leur socle ethnique kurde. Cette origine rend les relations safavido-kurdes complexes : une dynastie d’extraction kurde imposant le chiisme à des principautés kurdes majoritairement sunnites.

Les principaux émirats de cette période :

  • Émirat de Soran (XIVe–XIXe) : Autour d’Erbil, Kirkouk et Rawanduz.

  • Émirat de Baban : Centré sur Souleimaniye.

  • Émirat de Badinan (XIVe–1843) : Régions de Dohuk et Amadiya.

  • Émirat de Bohtan (Botan) : Puissant sous Bedirxan Beg à Cizre au XIXe.

  • Émirat de Bitlis (XIIe–1847).

  • Émirat de Hakkari (XIVe–1845).

  • Émirat d’Ardalan : À l’est (Sanandaj / Sînê), vassal persan jusqu’en 1867.

  • Autres entités : Mahmudi, Şirvan, Palu, Eğil, Bradost (lieu de la célèbre révolte de Dimdim en 1609-1610), etc.

Le Sharafnama (1597), rédigé par le prince Sharaf Khan de Bitlis, demeure le témoignage le plus précieux de cette époque, recensant 33 dynasties kurdes actives.

La fin de l’autonomie traditionnelle

Entre 1830 et 1880, les réformes centralisatrices ottomanes (les Tanzimat) et les offensives militaires mettent fin à ce système féodal. Les émirats tombent les uns après les autres : le Bohtan en 1847, les Baban en 1850, et l’Ardalan côté iranien en 1867. Cette centralisation marque le passage d’une autonomie kurde traditionnelle à une administration directe par les États modernes.

En résumé : L’histoire politique kurde est celle d’une vitalité millénaire, illustrée par une mosaïque de seigneuries souveraines qui ont dominé la région jusqu’au milieu du XIXe siècle.

*Le Sharafnameh ou Sherefname est une célèbre chronique kurde. Son auteur est Sharaf al-Din Bitlisi, prince, poète et historien kurde. Le texte est considéré comme l’une des principales sources sur l’histoire kurde.