IRAK. L’armée irakienne abat deux adolescents kurdes à Kirkouk

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IRAK / KURDISTAN – Le corps de Mohammed Hemin, un adolescent kurde, a été inhumé mardi après-midi au cimetière Rahimawa de Kirkouk, sous les yeux de sa famille, de ses proches et une foule indigné. Quelques jours plus tôt, les forces antiterroristes irakiennes l’avaient identifié à tort comme un membre de l’État islamique (EI). Un second adolescent kurde, Murad Zana, a également été tué lors du même incident.

Dimanche, le Service irakien de lutte contre le terrorisme (CTS) a annoncé avoir affronté trois « terroristes » de l’EI à Pirde (Altun Kupri), dans la banlieue de Kirkouk. Deux suspects ont été tués et un troisième arrêté près d’un entrepôt, dans le cadre d’une opération menée « conformément à des mandats judiciaires ».

Il est rapidement apparu que l’affrontement avait aussi coûté la vie à deux adolescents kurdes qui n’avaient aucun lien avec le groupe jihadiste. Murad Zana a été tué sur place. Mohammed Hemin, présent à proximité de l’entrepôt, a été blessé, appréhendé et soupçonné d’appartenir à l’EI. Il est mort de ses blessures en détention. Le communiqué initial du CTS ne précisait pas l’identité des victimes, rendant impossible de savoir si Murad figurait parmi les « terroristes » annoncés.

Deux jours après la disparition de Mohammed, sa famille a été appelée à récupérer son corps au service de médecine légale de la province kurde de Kirkouk. Selon les proches, contactés par le journal The New Region, le jeune homme avait été décapité. Ils l’ont reconnu grâce à un tatouage sur le bras.

Les forces de sécurité ont depuis reconnu l’« erreur ». Le député kurde Mazin Gharib a indiqué que les autorités s’étaient excusées, évoquant un « malentendu ». Hasan Majid, chef du bloc du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) au conseil provincial de Kirkouk, a demandé au Premier ministre irakien de former « dès que possible » un comité d’enquête et de désigner les responsables de cette « négligence ». Tout en soutenant la lutte antiterroriste, il a estimé que les opérations devaient être menées avec davantage de précision et de coordination.

Le gouverneur de Kirkouk, Mehmet Seman, a ordonné à la Fondation des martyrs de traiter les dossiers de Mohammed Hemin et de Murad Zana, de garantir leurs droits et de soutenir leurs familles. Le bureau du PDK à Kirkouk et Garmiyan-Khanaqin a quant à lui expressed sa « profonde préoccupation » et réclamé une enquête impartiale dont les résultats seront rendus publics.

Ces morts interviennent alors que l’Irak s’apprête à voir le retrait complet de la coalition internationale anti-EI, longtemps revendiqué par Bagdad au nom de la « vigilance » de ses propres forces de sécurité. Lundi, le Comité suprême de sécurité de Kirkouk a présenté ses condoléances tout en saluant les efforts des forces antiterroristes.

Des manifestations ont éclaté dans la nuit à Pirde. Sur place, la colère se mêle à l’incompréhension : deux adolescents kurdes sont morts, l’un d’eux a été présenté comme jihadiste, et les excuses officielles peinent à apaiser les familles.

IRAN. Les pasdarans abattent un éleveur kurde à Kirmaşan

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IRAN / ROJHILAT – Nayeb Karami, un éleveur kurde de 25 ans originaire du comté de Salas-e Babajani dans la province de Kermanshah (Kirmaşan), a été abattu par les forces du Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC ou pasdarans) alors qu’il faisait paître son troupeau près de la frontière d’avec le Kurdistan d’Irak. D’après les informations recueillies par l’organisation Hengaw pour les droits de humain, l’incident s’est produit près du village de Bani Nar le mardi 29 septembre 2026. Karami faisait paître son bétail dans la zone lorsque les forces du CGRI ont ouvert le feu directement sur lui. Suite à son assassinat, les forces militaires et de sécurité iraniennes ont imposé des mesures de sécurité strictes et ont complètement encerclé le village de Bani Nar, ont indiqué des sources de Hengaw.

Fusion des dossiers syrien et irakien : un plan régional en préparation pour Sinjar

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KURDISTAN – Un vaste plan régional visant à unifier les dossiers syrien et irakien est en cours d’élaboration. Son objectif affiché : remodeler la situation sécuritaire et militaire à Sinjar (région yézidie de Shengal) et le long de la frontière irako-syrienne. Selon le centre de recherche kurde Lêkolîn, ce projet prévoit le transfert de groupes armés djihadistes depuis la Syrie vers la région, suivi d’une intervention militaire élargie de la Turquie et de la Syrie, soutenue par le Qatar, sous prétexte de lutte contre le terrorisme.

D’après des sources décrites comme fiables par Lêkolîn, ce plan attire l’attention de plusieurs acteurs régionaux, notamment la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar. Ses détails seraient actuellement examinés aux États-Unis, sans qu’une approbation définitive ait encore été donnée. Sinjar occupe une place stratégique croissante : situé entre le territoire irakien et la frontière syrienne, son relief montagneux permet de contrôler des axes et des corridors essentiels dans le nord et l’ouest de l’Irak.

Transfert de groupes armés djihadistes

Le scénario envisagé prévoit le déplacement de groupes armés à caractère djihadiste depuis le nord-est de la Syrie vers Sinjar. Ces mouvements partiraient des régions de Tel Hamis et d’al-Hawl, en passant par le poste frontière d’al-Walid.

L’objectif affiché serait de renforcer le contrôle des hauts plateaux et des zones montagneuses, afin de dominer la géographie environnante et de couper le désert irakien du nord. Toute modification de l’équilibre des forces à Sinjar aurait des répercussions immédiates sur la sécurité frontalière et sur les axes militaires et logistiques de la région.

Dans le contexte du redéploiement des forces après le retrait américain, la première phase du plan aurait été fixée au 30 décembre 2026. L’idée sous-jacente est de créer une nouvelle réalité sécuritaire par la présence de ces groupes, qui servirait ensuite de prétexte à une intervention militaire.

Selon le scénario, les forces peshmergas avanceraient ensuite depuis les axes d’Erbil et de Mossoul vers Sinjar, officiellement pour affronter ces groupes et empêcher leur implantation. Cette étape transformerait un simple redéploiement armé en une intervention militaire à plusieurs volets.

Scénario d’intervention turco-syrienne

La phase la plus délicate prévoit l’entrée des armées turque et syrienne sur le sol irakien, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et de combattre le terrorisme. Cette opération serait soutenue par le Qatar et présentée comme une mission antiterroriste de longue durée.

Deux axes principaux sont identifiés pour le déploiement turc :

  • un premier axe allant de Mossoul à Til Afer et Til Koçer ;

  • un second partant de la région de Baaj vers le village de Marzuqah.

Ces axes viseraient à établir une vaste zone de contrôle reliant les environs de Sinjar aux corridors vers Mossoul, Tel Afar et les zones frontalières, facilitant ainsi la supervision des mouvements armés dans la région.

Contacts politiques et position irakienne

Selon les informations rapportées, le président turc Recep Tayyip Erdoğan aurait évoqué avec le président du Parlement irakien, Heybat al-Halbousi, la possibilité d’une intervention militaire turque en Irak et lui aurait présenté un projet de plan. Ces discussions s’inscrivent dans un contexte de coordination renforcée entre Ankara et Bagdad sur les questions de sécurité. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a notamment rencontré al-Halbousi à Ankara le 8 septembre.

Du côté irakien, le plan intégrerait une proposition du gouvernement d’Ali al-Zaidi visant à placer toutes les armes et équipements des groupes armés sous le contrôle exclusif de l’État irakien. Cette mesure, destinée notamment à anticiper d’éventuels affrontements à Sinjar, prévoirait le stockage des armes dans des lieux clairement identifiés. L’objectif serait d’offrir une solution acceptable pour Washington lors de la première phase de la crise, en évitant l’ouverture de la région à une multitude d’acteurs armés.

Les États-Unis examineraient actuellement le plan sans avoir donné leur feu vert définitif. Leur position demeure déterminante : tout déploiement militaire majeur en Irak modifierait l’équilibre actuel entre le gouvernement fédéral, les peshmergas, le Hachd al-Chaabi, les forces de protection de Sinjar, la Turquie et les forces internationales.

L’Arabie saoudite exercerait quant à elle une forte pression en faveur de la mise en œuvre du plan, dont l’un des objectifs principaux serait de freiner l’influence du Hachd al-Chaabi et d’empêcher son expansion dans la région.

Pourquoi Sinjar ?

L’importance de Sinjar dépasse sa seule position frontalière. Sa configuration géographique, située entre Mossoul et la frontière syrienne, en fait un point de jonction stratégique entre le nord de l’Irak et l’est de la Syrie. Toute force contrôlant ses routes et ses hauteurs peut influencer les mouvements de troupes et les approvisionnements sur une vaste zone.

Interconnexion des dossiers syrien et irakien

Ce plan met en évidence le lien étroit entre la situation sécuritaire dans le nord-est de la Syrie et la géographie irakienne. Le territoire syrien deviendrait le point de départ de groupes armés vers l’Irak, le conflit de Sinjar servant ensuite de prétexte à une opération militaire régionale.

Ce rapprochement s’inscrit dans le contexte du dialogue turco-syrien croissant. En septembre, Hakan Fidan a rencontré son homologue syrien Asad al-Shaibani ainsi que le président Ahmed al-Chara à Damas, et a participé à une réunion trilatérale avec les ministres syriens des Affaires étrangères et de l’Intérieur.

Les initiatives militaires turco-syriennes liées à la frontière irakienne s’inscrivent ainsi dans un jeu régional plus large, où se chevauchent les dossiers syrien et irakien, la présence américaine et la compétition d’influence dans les zones frontalières.

— Centre d’études stratégiques du Kurdistan (Lêkolîn)

Binke, le documentaire qui déterre l’histoire oubliée de celles et ceux qui ont résisté à Sanandaj

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IRAN / ROJHILAT – Le documentaire Binke, réalisé par Zanyar Omrani, revient sur un bref moment de l’histoire de l’Iran où, après la chute du régime monarchique, une partie de la société kurde tenta d’organiser le pouvoir politique et la gestion de ses propres affaires non pas à travers un État central, mais depuis la base, au moyen de conseils, de comités de quartier et d’institutions populaires. Le film inscrit cette expérience dans la continuité de la répression du Rojhilat (le Kurdistan de l’Est colonisé par l’Iran) au cours des années suivantes, avant de la mettre en perspective avec le soulèvement « jin, jiyan, azadî » (femme, vie, liberté) de 2022 provoqué suite au meurtre brutal de Jina Mahsa Amani par la police des mœurs iranienne à cause d’un voile « non conforme » à la charia islamique. Il articule ainsi plusieurs moments : la libération des prisonniers politiques pendant la révolution de 1979, l’émergence d’une forme d’autogouvernement au Kurdistan iranien (Rojhilat), la création des « Binke » et l’élection du conseil municipal, jusqu’à l’offensive de la République islamique contre le Kurdistan et au soulèvement de Jina.   L’importance du film se situe précisément là : Binke ne raconte pas les événements de 1979 simplement comme une composante de la « question kurde » ; il les considère comme l’une des grandes épreuves de l’après-révolution autour d’une question fondamentale : après la chute d’un ordre politique, qui doit administrer la vie politique et sociale, et selon quels mécanismes ? Sanandaj, quelques semaines après la révolution Pour comprendre ce que nous montre Binke, il faut revenir au contexte qui suit immédiatement la révolution de 1979. La révolution triomphe le 11 février 1979, mais, dans de nombreuses régions du pays, les nouvelles structures du pouvoir ne sont pas encore consolidées. Au Kurdistan, les partis et forces politiques qui, pendant des années, avaient mené leurs activités clandestinement ou sous la pression du régime des Pahlavi, peuvent soudain agir au grand jour. Le Komala et le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDK-I) figurent parmi les forces qui présentent leurs revendications politiques dès les premières semaines. Une part importante du courant politique dominant au Kurdistan formule alors ces revendications en termes d’autonomie locale à l’intérieur de l’Iran. Environ un mois après la victoire de la révolution, le gouvernement provisoire de Mehdi Bazargan envoie une délégation à Mahabad afin de négocier avec les représentants kurdes. Au cours des discussions de cette période, il est même question d’une forme d’autonomie régionale, avec des compétences dans les affaires locales et l’utilisation des forces peshmergas pour assurer la sécurité. Mais Téhéran reporte la décision finale à la mise en place d’une Assemblée constituante, et les divergences sur les limites de l’autonomie se renforcent progressivement. C’est dans cette atmosphère tendue que Sanandaj (Sînê) devient le centre de la crise. Le 18 mars 1979, alors que des affrontements éclatent dans la ville à la veille du Newroz (nouvel-an kurde), les forces kurdes et les forces gouvernementales s’affrontent et l’armée utilise des hélicoptères armés. Les sources divergent sur le nombre de morts, mais des rapports publiés à l’époque font état d’au moins quelque 200 morts et d’un nombre encore plus important de blessés. L’événement sera plus tard connu sous le nom de « Newroz sanglant » et constituera un tournant dans l’éloignement d’une partie importante des forces politiques kurdes vis-à-vis du nouveau pouvoir. Mais ce qui se joue à Sanandaj n’est pas simplement un affrontement militaire. La question est aussi de savoir quel type de relation la révolution politique nouvellement victorieuse va instaurer entre le centre et les régions périphériques. 22 mars 1979 Lorsque l’idée d’un conseil municipal est avancée Après plusieurs jours d’affrontements, un cessez-le-feu est annoncé le 22 mars 1979. Une délégation du pouvoir central, comprenant notamment Abolhassan Bani Sadr et Mohammad Hosseini Beheshti, rencontre des représentants kurdes. Les discussions portent sur l’administration locale, la participation des Kurdes à l’élaboration de la Constitution, ainsi que sur les questions liées à la langue et à l’éducation. Dans ce même cadre, Ebrahim Younessi est nommé gouverneur de la province du Kurdistan. Dans le récit historique sur lequel s’appuie Binke, une décision particulièrement importante est prise à cette époque : l’administration de Sanandaj doit être confiée à un conseil élu au suffrage direct. Le 22 mars 1979, lors d’une réunion en présence du ministre de l’Intérieur et du Conseil provisoire de la révolution, la création d’un tel conseil est acceptée ; pour la période de transition, un comité provisoire regroupant des représentants de différents courants est également constitué. La dissolution de certaines structures de maintien de l’ordre et l’interdiction faite aux forces armées de traverser la ville sont également évoquées. À première vue, cette décision pourrait sembler relever d’une simple question de gestion municipale. En réalité, sa portée politique est bien plus importante. Le conseil municipal de Sanandaj n’est pas appelé seulement à gérer les rues, les marchés et les affaires urbaines : il prend en charge une partie de la question du pouvoir. Le lendemain, le 23 mars 1979, des dizaines de milliers de personnes se rassemblent sur la place Eghbal de Sanandaj. La délégation gouvernementale promet la libération des prisonniers, la sanction des responsables du massacre de Sanandaj, la fin de la censure de la radio et de la télévision, ainsi que la garantie de la sécurité. Lorsque Bani Sadr qualifie l’autonomie de « début du séparatisme » dans son discours, la foule l’interrompt en scandant des slogans. Cet épisode montre à quel point, dès le départ, le désaccord autour du terme « autonomie » est profondément politique. En réalité, le désaccord ne porte pas simplement sur la question de savoir si « Sanandaj est iranienne ou non ». Il porte sur la manière de concilier l’appartenance à l’Iran avec le droit à l’administration locale, à la participation politique et à l’autonomie régionale. Le référendum sur la République islamique et l’approfondissement de la fracture Les 30 et 31 mars 1979, un référendum sur la forme du régime est organisé, et la République islamique est officiellement proclamée le 1er avril. Dans une grande partie du Kurdistan, ce référendum est boycotté par les principales forces politiques de la région. Le Parti démocratique du Kurdistan iranien appelle ses partisans à ne pas y participer, et une grande partie de la population du Kurdistan ne prend pas part au scrutin. Ce boycott ne peut être considéré comme une simple opposition électorale. Au Kurdistan, la question est alors de savoir si la nouvelle structure politique accepte ou non de reconnaître la forme d’autonomie et les droits locaux revendiqués par la population. Le pouvoir central parle de la « sécurité du Kurdistan », tandis que les dirigeants kurdes insistent sur « l’autonomie » et la représentation locale. C’est à ce moment-là que le récit historique de Binke prend tout son sens : pourquoi l’expérience d’autogouvernement à Sanandaj débouche-t-elle sur une confrontation militaire avant même d’avoir eu le temps de se consolider ?   Le conseil municipal : lorsque la politique passe de la rue à l’institution Le 14 avril 1979, les élections du conseil municipal de Sanandaj ont lieu. Le scrutin se déroule dans 68 circonscriptions et 11 membres titulaires ainsi que 6 membres suppléants sont élus. Par la suite, des conseils de quartier se constituent les uns après les autres, faisant émerger une expérience de participation directe de la population à la gestion des affaires publiques. Les sources historiques divergent toutefois sur le nombre exact de membres du conseil. Une étude universitaire, s’appuyant sur des sources de l’époque, fait état d’environ 23 000 électeurs et de l’élection de 22 membres, dont une femme. D’autres sources parlent d’un conseil de 11 membres, ou de 11 titulaires et 6 suppléants. Pour établir avec certitude le nombre exact de membres, il faudrait revenir aux documents électoraux originaux. Une chose, cependant, est commune aux différentes sources : le conseil municipal de Sanandaj a bien été constitué et, parallèlement, des conseils de quartier ont eux aussi vu le jour. C’est précisément à ce point que le mot « Binke » prend tout son sens. Dans le récit du film, « binke » ne désigne pas seulement une « base » ; il renvoie à des noyaux locaux d’organisation et de prise de décision, des lieux où les habitants examinent les problèmes de leur quartier et de leur ville et s’organisent pour y répondre. Un réseau allant de la base vers le sommet est alors en train de se constituer : quartier, binke, conseil, participation populaire. Pourquoi cette expérience est-elle perçue comme une menace par le pouvoir central ? Si l’on réduit ce processus à un simple conflit ethnique, une dimension essentielle de la réalité disparaît. La question porte aussi, et en même temps, sur la centralité du pouvoir politique. À Sanandaj, en 1979, plusieurs projets politiques sont simultanément en concurrence : l’autonomie régionale, un État islamique centralisé, l’islam politique sunnite local, l’organisation de la gauche et les conseils populaires. Binke raconte l’histoire précisément à l’endroit où ces différents projets se confrontent. Au cours des mois suivants, la distance entre les différentes parties se creuse. À la fin du mois de juin 1979, des affrontements ont lieu dans plusieurs villes du Kurdistan entre des forces kurdes et les Pasdaran. En juillet, le gouvernement envoie des délégations à Sanandaj afin de négocier avec les religieux sunnites, notamment avec le courant de Moftizadeh. Mais les négociations ne permettent pas de résoudre la crise. En août 1979, la situation entre clairement dans une nouvelle phase. Le 19 août 1979, Khomeini ordonne une offensive de grande ampleur contre le Kurdistan, et les forces de l’armée et des Pasdaran lancent des opérations pour reprendre les zones contrôlées par les forces kurdes. Dans les semaines qui suivent, les tribunaux révolutionnaires entrent eux aussi en action parallèlement aux opérations militaires. Un rapport du Iran Human Rights Documentation Center montre que Sadegh Khalkhali prononce, dans plusieurs villes du Kurdistan, dont Sanandaj, des condamnations à mort sans procédure judiciaire équitable. À Sanandaj, Khalkhali se rend le 27 août 1979 et prononce le même jour des condamnations à mort contre un groupe d’accusés. Le lendemain, le quotidien Ettela’at annonce l’exécution de 11 personnes à Sanandaj. C’est un moment décisif dans l’histoire de Sanandaj : le conseil qui, quelques mois auparavant, avait été créé au terme de négociations et d’élections, se retrouve désormais dans une ville où les tribunaux révolutionnaires prononcent des condamnations à mort. Ainsi, ce qui avait commencé, au début de la révolution, comme un conflit autour de la manière d’administrer la ville et la région, se transforme en confrontation militaire et judiciaire. Que récupère Binke de l’histoire officielle ? La valeur principale du documentaire d’Omrani ne réside pas seulement dans le fait qu’il remet en lumière quelques événements peu connus. L’enjeu fondamental est plutôt le changement de point de vue. Les récits les plus courants de la révolution iranienne commencent généralement à Téhéran : la chute du Shah, le retour de Khomeini, le référendum, la fondation de la République islamique, puis la guerre Iran-Irak. Dans ce récit linéaire, le Kurdistan est souvent relégué à la périphérie, et les événements qui s’y déroulent sont généralement résumés sous les termes de « conflit du Kurdistan » ou de « soulèvement kurde ». Binke inverse cette perspective. Dans le film, la ville elle-même devient le sujet historique : les prisonniers politiques sont libérés ; les habitants créent un conseil pour administrer la ville ; les quartiers s’organisent ; un hôpital et des comités médicaux se mettent en place ; les habitants tentent de décider eux-mêmes de leur vie quotidienne ; puis les forces militaires entrent en scène. C’est précisément ce qui donne son sens au titre Binke : le film raconte un lieu où, pendant une brève période, les habitants ont tenté de décider eux-mêmes de leur propre vie. Pour comprendre comment cette expérience s’achève, il faut avancer d’une année. Le 24 avril 1980, l’armée et les Pasdaran lancent une offensive de grande ampleur contre Sanandaj. Les récits associés à Binke évoquent les bombardements autour de la ville, l’utilisation de l’artillerie et des mortiers, ainsi que de violents combats dans les quartiers ; une résistance qui se prolonge pendant environ 24 jours. Durant cette période, Shahin Bavafa, responsable de l’unique hôpital de la ville, met en place avec les habitants un réseau de comités médicaux de quartier afin de soigner les blessés sur place, alors qu’il devient de plus en plus difficile de les transporter jusqu’à l’hôpital. Après le bombardement de l’hôpital, une salle d’opération est installée dans le sous-sol d’un bâtiment du centre-ville. C’est ici que le film suit une ligne essentielle : les conseils et les binke ne sont pas uniquement des mécanismes politiques ; au moment de la crise, ils deviennent aussi des structures sociales de survie.   Pourquoi cette histoire a-t-elle été oubliée ? C’est l’une des questions centrales posées par Binke. Comment une ville peut-elle, en l’espace de quelques mois, connaître une expérience d’élections, de conseils de quartier, d’organisation collective et de participation politique, avant que cette expérience ne disparaisse presque entièrement de la mémoire publique en Iran ? Une réponse peut être recherchée dans la répression militaire, puis dans le contrôle du récit historique. Après les affrontements de 1980, l’accès des médias étrangers à Sanandaj est restreint et le récit officiel du pouvoir se substitue aux multiples récits locaux. Au fil des années, de nombreux souvenirs, les noms des personnes tuées ou exécutées, ainsi que les expériences de la vie quotidienne restent alors confinés à la mémoire des familles. Cette dimension de la mémoire collective est également très présente dans les récits autour de Binke. De ce point de vue, le documentaire n’est pas seulement un « film sur le passé » : le fait même de réaliser le film devient une forme de travail de récupération de la mémoire. Le lien entre 1979 et 2022 À la fin, Binke rejoint le soulèvement de Jina en 2022. Ce rapprochement historique constitue l’un des choix narratifs majeurs du film. Le documentaire ne dit pas que les événements de 1979 et ceux de 2022 sont identiques ; il les inscrit plutôt dans une même interrogation historique : le rapport entre la population et le pouvoir public, ainsi que le droit de participer à la détermination de son destin politique et social. Dans le récit porté par le film, le soulèvement de Jina est lui aussi relié à l’idée de « reprendre en main la volonté collective ». De ce point de vue, le Sanandaj de 1979 s’inscrit dans la généalogie d’un débat qui, des décennies plus tard, réapparaît dans les rues du Kurdistan et de l’Iran. Il ne faut cependant pas, historiquement, confondre ces deux périodes. La société iranienne, les organisations politiques, les générations, le contexte social et même le langage politique de 2022 sont profondément différents de ceux de 1979. Le lien que Binke établit entre les deux relève davantage d’une continuité conceptuelle autour de la souveraineté populaire, de la participation et de la possibilité d’une organisation venue de la base, que d’une assimilation des deux événements.
Affiche de The Base, documentaire de Zanyar Omrani
Binke : récupérer de l’histoire non pas un événement, mais son effacement On peut aussi regarder Binke sous un autre angle : ce film ne parle pas seulement d’« un événement historique » ; il parle de la manière dont un événement est effacé de la mémoire collective. Cette différence est essentielle. Si le film se contentait de raconter l’histoire de la guerre de Sanandaj en 1979 et 1980, nous aurions affaire à un documentaire historique classique. Mais le choix du titre Binke, l’attention portée aux conseils, aux quartiers, à l’hôpital, au prisonnier politique et à la mémoire familiale montrent que la préoccupation du film dépasse largement la guerre. La question posée par le film est la suivante : dans l’intervalle entre l’effondrement d’un ordre politique et l’installation d’un nouvel ordre, quelles possibilités se sont ouvertes à la société, et lesquelles ont été détruites ? C’est aussi pour cette raison que Binke est important pour comprendre la révolution de 1979. Une révolution ne peut pas être comprise uniquement à travers ses dirigeants et ses institutions centrales. La révolution a également eu lieu dans les villes et les quartiers, dans les hôpitaux, les usines, les conseils, les associations et les rues. L’expérience de Sanandaj constitue l’un des exemples les plus clairs de cette dimension « par le bas » de la révolution. Cette expérience a été vaincue, mais elle n’a pas disparu. Une partie en est restée dans la mémoire des familles, une autre dans les photographies prises par des photographes, une autre encore dans les archives de la presse et des organisations de défense des droits humains, et une autre enfin dans la mémoire politique des générations suivantes. Binke tente de remettre ensemble ces fragments dispersés. « On peut aimer une ville, on peut retrouver ses maisons et ses rues dans les souvenirs les plus lointains ou les plus chers ; mais ce n’est qu’au moment d’une révolte que l’on sent qu’on vit réellement dans sa propre ville — sa propre ville, parce qu’au moment de la révolte la ville appartient simultanément au “moi” et aux “autres” ; sa propre ville, parce qu’au moment de la révolte la ville devient un champ de bataille qu’il a lui-même choisi, et que la foule a choisi elle aussi ; sa propre ville, parce qu’au moment de la révolte la ville devient un espace délimité où le temps historique est suspendu, où chaque acte acquiert une valeur intrinsèque, et où les conséquences immédiates de chaque acte deviennent précieuses. Au cœur de la révolte, dans la chaleur des poursuites et des fuites, lorsque l’on se précipite vers un endroit ou qu’on en est chassé, on s’approprie la ville bien davantage que lorsque, enfant, on joue dans ses rues ou qu’on la parcourt aux côtés d’une jeune fille. À l’heure de la révolte, on n’est plus seul dans la ville. » — Furio Jesi, Spartakus : la symbolique de la révolte, p. 54-55   Le documentaire Binke à voir sur YouTube (sous-titres en anglais) Et sur Viméo BINKE (La Base) Un documentaire de Zanyar Omrani Mixage musical et audio : Roozbeh Mosleh Conception graphique: Runak Resulpur (Rounak Rasoulpour)

IRAN. Arrestation et torture d’un infirmier kurde

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IRAN / ROJHILAT – Fouad Ghaderi, un infirmier kurde de 27 ans originaire de Javanrud et travaillant à Sanandaj (Sînê), a été transféré à la prison de Dizel Abad à Kirmaşan après avoir subi de graves tortures physiques en détention, notamment de multiples fractures de côtes. Il reste privé de soins médicaux et d’accès à un avocat. Suite aux informations reçues par l’organisation Hengaw pour les droits humains, les forces de renseignement ont arrêté Ghaderi le lundi 21 septembre 2026 sur la route reliant Ravansar à Kamyaran, sans mandat d’arrêt. Il est originaire du village de Sar Rud (Saro), dans le comté de Javanrud. Suite à son arrestation, les forces de sécurité ont perquisitionné son domicile familial à Javanrud et confisqué ses effets personnels, notamment son ordinateur. Des proches de la famille Ghaderi ont déclaré à Hengaw qu’il avait subi de graves tortures physiques et psychologiques lors d’un interrogatoire dans un centre de détention, ce qui lui a valu de multiples côtes cassées. Malgré ses blessures, il s’est vu refuser tout examen médical et tout traitement. Ghaderi a récemment été transféré à la prison de Dizel Abad, à Kermanshah. Les autorités n’ont pas communiqué les raisons de son arrestation ni les charges retenues contre lui. Il est toujours privé de tout contact téléphonique, de visites familiales, de soins médicaux et d’accès à un avocat.

KURDISTAN. L’Iran frappe un camp kurde près de Koya

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IRAK / KURDISTAN – Un camp du parti d’opposition kurde d’Iran PDK-I, situé dans le district de Koya (province d’Erbil, Kurdistan du Sud), a été la cible d’une attaque menée par trois drones. Les frappes, intervenues en deux temps distincts entre une heure et deux heures du matin, ont provoqué des dégâts matériels sur le site touché. Aucun blessé ni perte humaine n’a été signalé.

Selon Roj News, l’attaque a été attribuée au Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien. Les dégâts se sont limités à la zone ciblée et aucune victime n’est à déplorer parmi les personnes présentes. L’identité des responsables n’a toutefois pas été confirmée de manière indépendante.

Le camp Azadi avait auparavant abrité des familles de combattants du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI). Cette nouvelle frappe s’inscrit dans une série d’attaques répétées visant des sites liés à l’opposition kurde iranienne basés au Kurdistan du Sud.

Un historique de frappes ciblées

Le 3 mars 2026, le même camp avait déjà été visé par trois drones. Selon les informations de l’époque, l’attaque avait fait une victime légèrement blessée et causé des dégâts matériels.

Le 30 avril, cinq drones avaient frappé le site, entraînant uniquement des dégâts matériels sans faire de victimes. Des rapports indiquaient par ailleurs que le camp avait été ciblé par deux missiles quelques jours auparavant.

Le 8 juin, trois nouveaux drones avaient été lancés contre Azadi. Deux d’entre eux s’étaient écrasés à l’intérieur du camp, tandis que le troisième était tombé à proximité de l’hôpital du site. Aucun blessé n’avait été signalé, d’après des sources locales.

Plus récemment, le 24 septembre, un site appartenant au Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, situé près du sous-district de Soran, a été la cible de trois drones. Un membre des Peshmergas a été blessé, selon des sources sécuritaires.

Ces attaques successives illustrent la persistance des tensions et des frappes visant des positions associées à l’opposition kurde iranienne en territoire irakien.

ROJAVA. Les Kurdes réclament leurs terres confisquées par la « Ceinture arabe »

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SYRIE / ROJAVA – Le Rojava se trouve confronté à l’épineuse question de la « Ceinture arabe », projet mis en œuvre en 1973 par le régime baathiste. Cette politique a entraîné la déportation forcée d’environ 140 000 Kurdes et la confiscation de leurs terres sur une bande d’environ 290 kilomètres, attribuées à des familles arabes venues principalement des régions de Raqqa et d’Alep.

Ces colons, souvent désignés localement sous le nom d’« Arabes de l’inondation » ou « Arabes de Ghumar » (en référence aux terres submergées par le barrage de Tabqa), avaient reçu ces parcelles sous le prétexte qu’il s’agissait de propriétés de l’État.

Aujourd’hui, des tribus kurdes multiplient les déclarations interdisant à ces familles de cultiver les terres qu’elles considèrent comme leur ayant été arrachées. Ces appels concernent la plupart des villages kurdes s’étendant de Dêrik jusqu’à Hassaké. Les familles kurdes de la campagne de Qamishlo se sont jointes à l’appel lancé par les tribus de Dêrik pour empêcher les familles de Ghumar d’exploiter ces terres, saisies à l’époque sous le couvert de la réforme agraire.

La dernière en date émane de la famille Khani, qui a averti que toute opération d’achat ou de vente menée par des Arabes de Tanuriya al-Ghumr est illégale et illégitime.

Ces positions ne sont pas purement symboliques. Elles s’appuient sur des documents légaux prouvant la propriété originelle des terres de Ghammour par des familles kurdes. Au début de l’intégration des institutions des Forces démocratiques syriennes (FDS), des représentants de ces familles ont présenté ces preuves à l’administration locale. Le dossier a ensuite été transmis à Damas, qui a jusqu’à présent tergiversé, invoquant la nécessité d’« activer la justice ».

Plus d’un demi-siècle après sa mise en œuvre, la « Ceinture arabe » continue ainsi de nourrir des tensions foncières et identitaires dans le nord-est de la Syrie, à un moment où l’avenir institutionnel de la région reste en pleine redéfinition.

Ville, corps et mémoire ; comment le documentaire Sûryar compose-t-il le portrait d’une République en crise ?

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PARIS – Lorsque le mouvement des Gilets jaunes prit de l’ampleur dans les derniers mois de 2018, l’une des questions qui revenaient, aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les médias étrangers (…) était la suivante : pourquoi ce mouvement est-il « si blanc » ? Pourquoi les Français d’origine immigrée — en particulier les deuxième et troisième générations issues majoritairement de l’immigration arabe et africaine — sont-ils si peu présents dans cette mobilisation sans précédent ?

Sûryar, documentaire de Zanyar Omrani, constitue une tentative rare de raconter les « Gilets jaunes » depuis les marges : raconter ceux que les marges ont oubliés, à partir d’un mouvement lui-même né dans les marges. En faisant notamment entrer dans son récit le témoignage de Keyumars, un Kurde iranien exilé en France « qui n’a même pas de voiture pour que le prix de l’essence puisse le faire descendre dans la rue », Sûryar donne à voir une image singulière des Gilets jaunes. Une image qui, même dans les assemblées les plus démocratiques du mouvement, n’a jamais véritablement été visible : de ce point de vue, Sûryar raconte les exclus des Gilets jaunes et, plus largement, ceux que laisse de côté la structure réellement existante de la France.

Le documentaire Sûryar est une tentative de lire la France depuis ses marges. Un pays qui, dans le récit officiel, incarne la République, la liberté, l’égalité et la fraternité, mais qui, dans la vie quotidienne de nombreux citoyens, s’est transformé en un champ de bataille permanent entre justice sociale et logique du marché. C’est le récit d’une société qui peut, dans le même temps, compter parmi les économies les plus riches du monde et voir des millions de ses habitants avoir le sentiment de ne pas avoir voix au chapitre lorsqu’il s’agit de décider de leur avenir, de ne pas « compter » et, plus simplement, de ne pas être considérés comme des personnes à part entière.

En mettant en regard des récits qui ne sont généralement jamais réunis dans un même cadre, Sûryar montre que nombre des crises qui traversent aujourd’hui la France — des Gilets jaunes aux Gilets noirs, le mouvement des sans-papiers, des étudiants qui s’immolent par le feu à la lutte pour la préservation des jardins ouvriers, des violences policières aux grands projets urbains — ne sont pas des événements isolés, mais les différents chapitres d’une même histoire, les branches d’un même arbre dont il faut chercher les racines dans quatre décennies de politiques économiques, de transformations urbaines, de privatisations, de concentration du pouvoir et d’aggravation des inégalités.

La France est entrée dans l’ère du « néolibéralisme économique » au moins dès la troisième année des quatorze années de présidence de François Mitterrand, et elle demeure encore dans cet état. Ce qui distingue peut-être la France de nombreux autres pays, c’est la manière dont la lutte des classes y devient visible : tandis que les transformations fondamentales de la société sont imposées d’en haut, les classes populaires et les masses de salariés affrontent, dans la rue, cette nouvelle situation. Sûryar est la chronique visuelle de cet état de tension.

En réalité, Sûryar ne parle pas d’un mouvement, mais d’une situation : une situation dans laquelle différents groupes sociaux, chacun confronté à une expérience particulière de la discrimination, de la pauvreté ou de l’exclusion, commencent progressivement à comprendre que leurs problèmes ne sont pas séparés les uns des autres.

Selon les statistiques, en 2017, plus de 87 % des contrats de travail en France étaient temporaires, et près de 30 % correspondaient à des emplois à la journée.

Dans la France d’aujourd’hui, les gratte-ciel de La Défense continuent de s’élever, les lignes du Grand Paris Express attirent des milliards d’euros d’investissements, les aéroports sont privatisés, les touristes battent de nouveaux records chaque année et les Jeux olympiques de 2024 sont présentés comme la vitrine d’une réussite nationale.

Mais, dans le même temps, à quelques kilomètres seulement de ces grands projets, vivent des familles qui se battent depuis des années pour obtenir des papiers de séjour, des travailleurs qui, malgré leur emploi, vivent sous le seuil de pauvreté, des étudiants incapables de payer leur logement, des retraités dont le pouvoir d’achat diminue, des femmes victimes de violences qui ne bénéficient pas d’un soutien suffisant et des jeunes dont le premier contact avec l’État n’est ni l’école ni les services publics, mais le contrôle d’identité et la présence policière.

C’est précisément cette contradiction qui constitue le terrain commun reliant nombre des mouvements sociaux contemporains en France.

Avec des images singulières, Sûryar raconte ce que l’on pourrait appeler « l’expérience de la mondialisation urbaine » : celle d’une vaste population repoussée vers les marges afin que la vie des habitants du centre de Paris puisse offrir une meilleure qualité de vie.

L’une des principales caractéristiques de Sûryar est son refus de la simplification. Dans le film, tous les policiers ne sont pas des monstres et tous les manifestants ne sont pas des saints. Tous les projets urbains ne sont pas condamnables et tout développement n’est pas, par nature, destructeur. La véritable question est ailleurs : quel sens peut encore avoir la démocratie lorsque les grandes décisions concernant la ville, l’économie et l’avenir sont prises sans la participation réelle de ceux qui en subiront les conséquences les plus importantes ?

Cette question conduit le spectateur de la rue vers les structures et met au premier plan le droit à la ville. C’est précisément le concept que le philosophe français Henri Lefebvre formulait déjà plusieurs décennies auparavant : la ville n’est pas simplement un ensemble de bâtiments ; elle est un espace dont tous les habitants doivent avoir le droit de participer à la construction et aux décisions qui la concernent.

Lorsque les jardins ouvriers d’Aubervilliers sont réduits pour laisser place à des projets d’aménagement, lorsque les familles à faibles revenus sont repoussées vers les périphéries, lorsque les quartiers changent de visage sous la pression de la gentrification, lorsque les places et les rues qui étaient des lieux de rassemblement populaire sont soumises à des dispositifs de contrôle et de sécurisation… le conflit ne porte donc pas seulement sur le foncier. Il porte sur une question plus fondamentale : à qui appartient la ville ? Et lorsque le développement prend le pas sur l’humain, que reste-t-il de la démocratie ?

Après des mois de manifestations chaque samedi, d’occupation de l’espace public, des péages et des ronds-points dans les zones industrielles, le mouvement des Gilets jaunes a été relégué au second plan avec l’arrivée de la pandémie de Covid-19. Pourtant, dans les mois et les années qui ont suivi, les mobilisations ont continué, notamment contre la réforme des retraites.

La structure politique française donne au gouvernement, c’est-à-dire au pouvoir exécutif, des moyens qui lui permettent de faire adopter ses projets de loi malgré des protestations massives, y compris lorsqu’ils rencontrent l’opposition de la majorité des représentants de l’Assemblée nationale.

La sortie tardive de la version définitive de Sûryar pourrait finalement s’avérer être un événement positif. Malgré leur échec, les Gilets jaunes se préparent à retourner dans la rue en octobre 2026 pour protester contre la hausse du prix des carburants et l’augmentation vertigineuse du coût de la vie.

La poursuite des mobilisations populaires en France, quelle qu’en soit l’issue, semble confirmer le récit de Sûryar : la situation actuelle, ainsi que les injustices et les formes de répression qu’elle produit, poussent différentes composantes de la société à réagir.

Du salarié qui doit remplir son réservoir avec une essence à deux euros le litre pour pouvoir aller travailler depuis la périphérie jusqu’au migrant abandonné à son sort pour vendre sa « force de travail à moindre coût » ; du policier, du médecin ou de l’infirmière contraint de faire sans cesse des heures supplémentaires en raison de la baisse des budgets publics jusqu’à l’étudiant qui, pour protester contre la « situation » existante, s’immole par le feu : tous sont pris dans les différentes dimensions d’une même crise.

Le documentaire Sûryar est à découvrir à travers les liens ci-dessous :

https://youtu.be/RvKRYBJCR_E

https://vimeo.com/1212881494

 

IRAN. Un adolescent kurde torturé et risquant la peine de mort

IRAN / ROJHILAT – Des aveux forcés d’un adolescent kurde font craindre sa condamnation à mort par le régime iranien, signale l’ONG de défense des droits humains Kurdistan Human Rights Network (KHRN).

Des médias affiliés aux services de sécurité de la République islamique d’Iran ont diffusé, le 23 septembre, une vidéo d’aveux forcés d’Arjîn Jondî, un adolescent kurde de 16 ans accusé du meurtre d’un membre du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Cette publication suscite de vives inquiétudes quant à la possibilité que les services de renseignement du CGRI fabriquent un dossier à charge afin de préparer une condamnation à mort.

La vidéo porte sur l’assassinat d’Eslam Kak-Darvishi, membre des Gardiens de la révolution. Douze jours après son arrestation, Arjin Jondi se voit toujours refuser l’accès à un avocat ainsi que les visites de sa famille.

Selon une source bien informée à Piranshahr contactée par le Kurdistan Human Rights Network (KHRN), un convoi des forces du CGRI, accompagné de plusieurs responsables judiciaires, a récemment conduit l’adolescent dans son village natal de Kuper. Là, il a été forcé de rejouer la scène du meurtre dans le cadre d’une reconstitution entièrement mise en scène et orchestrée par les forces de sécurité.

Lors de son transfert vers le lieu de la reconstitution, les mains de Jondi étaient recouvertes d’un tissu. On ignore si cette précaution visait à dissimuler d’éventuelles traces de torture ou répondait à une autre raison.

Cette reconstitution forcée, combinée à la diffusion d’aveux obtenus sans présence d’avocat ni contact avec sa famille, renforce les craintes quant à l’état de santé de l’adolescent et à la volonté des autorités de préparer le terrain à une éventuelle peine capitale.

Originaire de Kuper, dans le comté de Piranshahr, Arjin Jondi vivait chez son oncle depuis la mort de son père. Le soir du 11 septembre, des hommes armés ont abattu Kak-Darvishi dans le village. Dans la foulée, des membres de la famille de la victime ont détruit la maison de l’oncle de Jondi, l’accusant d’implication. Quelques heures plus tard, un groupe se présentant sous le nom de « Khori Hiwa » a revendiqué l’attaque.

Selon une source proche du dossier, l’adolescent s’était rendu dans un autre village pour rendre visite à sa mère. Le 12 septembre, convoqué au bureau du renseignement des Gardiens de la révolution à Piranshahr, il s’y est présenté accompagné d’un membre de sa famille et a immédiatement été arrêté. Au moment de l’arrestation, les médias d’État iraniens avaient annoncé l’interpellation du « tueur » de Kak-Darvishi, sans révéler l’identité de la personne détenue.

Voix oubliées des femmes dans la littérature kurde

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KURDISTAN – Les poétesses kurdes qui se sont illustrées entre le XIe et le XVIIe siècle apparaissent encore aujourd’hui à travers leurs œuvres parvenues jusqu’à nous, notamment dans le Lorestan. Ces figures millénaires de la littérature kurde transmettent, par leurs traces historiques autant que par leurs vers, le combat des femmes jusqu’à notre époque.

Les empreintes des poétesses dans la littérature kurde remontent à plusieurs siècles. Les plus répandues se trouvent dans la région du Lorestan, située dans les monts Zagros, au sud-ouest du Rojhilat (Kurdistan oriental). Pendant des siècles, cette région a été l’un des centres importants des poétesses kurdes qui composaient des poèmes et les interprétaient accompagnées du tambûr (instrument à cordes) et du def ou daf (grand tambour sur cadre circulaire). Elle a accueilli des dizaines de poétesses. Bien que les grandes figures de la littérature de leur époque aient progressivement sombré dans l’oubli, leurs œuvres ont continué à circuler de bouche à oreille. Certaines ont été consignées par écrit, mais de nombreuses autres sont parvenues jusqu’à nous grâce à la tradition de la littérature orale.

Ces poétesses et leurs œuvres, qui ont réussi à traverser les siècles depuis le Xe siècle, continuent d’orienter la littérature kurde. Contrairement aux habitudes, les femmes ont exercé une influence particulièrement forte dans la littérature kurde du Lorestan. Nous avons rassemblé ici les poétesses qui ont marqué la poésie, la musique et la culture orale.

Celale Xanima Loristanî

Celale Xanima Loristanî est connue dans les sources comme une poétesse ayant vécu dans le Lorestan entre la fin du Xe et le XIe siècle. Son nom a été particulièrement préservé au sein de la tradition religieuse et culturelle yarsanî/kurde. Les sources rapportent qu’elle écrivait des poèmes, qu’elle était surtout reconnue pour ses quatrains et qu’elle s’intéressait également à la musique. Dans certains récits, elle est présentée comme la mère de Şa Xweşîn, l’une des figures importantes de la tradition yarsanî. Selon les légendes religieuses, elle serait tombée enceinte de manière divine (de façon similaire à la figure de la Vierge Marie dans le christianisme), sans père. Des distiques exprimant ses inquiétudes et ses invocations à ce sujet nous sont parvenus.

Un passage de poèmes qui lui sont attribués est rapporté ainsi dans les sources :

« Ey kake Reda, siwar dana Î fermana ma çi heft esmana Xelkê Loristan wezoş mezana Paken Celaley Mirza Amana »

Mestûre Erdelanî, aussi connue sous le nom de Mestûre Kurdistanî

L’une des figures les plus connues de la littérature féminine kurde est Mestûre Erdelanî, également appelée Mestûre Kurdistanî. Née en 1805, elle est morte encore jeune en 1848. Originaire de la ville de Sine, au Rojhilat, elle se distingue non seulement par ses poèmes, mais aussi par son travail d’historienne. Elle est considérée comme l’une des figures importantes parmi les poétesses kurdes. Son importance ne se limite pas au fait d’être une femme : à une époque où l’accès des femmes à l’éducation et à la littérature était limité, le fait qu’elle ait écrit des poèmes et rédigé de l’histoire en fait l’une des intellectuelles majeures de son temps.

Les sources indiquent qu’après son mariage avec Hüsrev Han, souverain d’Erdelan, elle a poursuivi ses activités littéraires et a bénéficié du soutien de son entourage. Dans ses poèmes, les thèmes classiques de la nature, de l’amour, de la séparation et du printemps occupent une place centrale. L’un des points qui distingue l’héritage de Mestûre Kurdistanî de celui d’autres poétesses est que ses œuvres et sa vie ont été relativement mieux documentées.

La poétesse disparue Cîhan Ara

Bien que le nom de Mestûre Kurdistanî soit relativement plus connu dans la littérature kurde, certaines poétesses de la même époque n’ont pas connu la même visibilité. Parmi elles figure Cîhan Ara. Les sources indiquent qu’elle est née en 1858 et morte en 1911. Dans les études sur l’histoire de la littérature kurde, elle apparaît parmi les contemporaines approximatives de Mestûre Kurdistanî. Cîhan Ara est classée parmi les poétesses kurdes les moins connues. Ce que l’on sait aujourd’hui de sa vie reste limité. Il n’est pas possible de dire que ses poèmes nous sont parvenus sous la forme d’un corpus complet. Cîhan Ara n’est donc pas seulement une poétesse oubliée, mais aussi une poétesse dont les œuvres n’ont survécu que de manière partielle.

Mîhreban : le nom est resté, les poèmes ont disparu

Mîhreban a vécu entre 1858 et 1905. Elle fait partie des poétesses moins connues de la même période. Comme Cîhan Ara, son nom apparaît dans les registres de l’histoire littéraire. Cependant, les détails concernant sa vie et ses poèmes sont extrêmement limités.

Le point le plus frappant de l’histoire de Mîhreban est que, bien que son nom figure en bonne place dans l’histoire littéraire, ses poèmes et les détails de sa vie ont en grande partie disparu.

Une poétesse dont la naissance et la mort n’ont pas été enregistrées : Amîne

Parmi les représentantes féminines de la littérature kurde, l’une des figures les plus saisissantes est Amîne. Son nom apparaît parmi les poétesses de l’histoire littéraire kurde, mais on ignore à quelle période elle a vécu. Elle est toutefois considérée comme une contemporaine de Mestûre Erdelan. Le fait que même ses dates de naissance et de mort n’aient pas été consignées témoigne d’un problème de mémoire encore plus large.

Une poétesse dont le divan est perdu : Xurşîd Xanima Dawaşî

En arrivant au XXe siècle, on retrouve une histoire d’oubli similaire, plus proche de nous dans le temps : celle de Xurşîd Xanima Dawaşî. Selon certaines sources, elle est née en 1902 à Rewanser et est morte en 1966. L’information la plus remarquable à son sujet est l’existence d’un divan qui lui est attribué. Cependant, ce divan lui-même n’a pas été retrouvé à ce jour.

Dans l’un des fragments de poèmes qui lui sont attribués et qui nous sont parvenus, les images de la tristesse, de la mort, du temps et de la nature occupent une place centrale.

Rihan Xanima Loristanî

Née au XIe siècle dans la région de Yafteko, au Lorestan, Rihan Xanima Loristanî est l’une des premières poétesses et musiciennes de la littérature kurde classique. Selon les données du livre sacré du yarsanisme (Ahl-e Haqq), le Serencam, elle a été profondément influencée par le courant de Şa Xweşîn (Şah Hoşin), figure religieuse et littéraire importante de l’époque, et a fait partie de ses fidèles disciples. Son monde intérieur a été illuminé par la lumière de la créativité universelle, et la majeure partie de ses poèmes est composée d’éloges et de louanges dédiés à Şa Xweşîn. Certains vers qui lui sont attribués et qui sont consignés dans le Dewrey Şa Xweşîn nous sont parvenus ; ces vers se distinguent par leur raffinement unique, leur profondeur émotionnelle et leur élévation. Excellente interprète de tanbur, Rihan Xanima Loristanî récitait souvent ses poèmes en s’accompagnant de cet instrument.

L’un de ses vers parvenus jusqu’à nous est le suivant :

« Ey kekê Rida, tu tundiya pêla rûbarê Medanî. / Ew rûbarê ku demekê Şa Xweşîn bargeha xwe li qiraxa wî danî bû. Tu ketî sitayîş û perestişa wî / û paşî te bawerî pê anî û te rêbaza wî pejirand. Tu balindeya beyanî, xêza esimananî. »

Lîza Xanim

Lîza Xanim, ou Lîza Xanima Caf, a également vécu au XIe siècle. Bien qu’elle soit née dans la région de Şehrezur, dépendante de la ville de Silêmanî au Kurdistan fédéral, elle a passé une grande partie de sa vie au Lorestan. Certaines sources la décrivent comme une disciple de Şa Xweşîn et une adepte de la voie yari. Lîza Xanim a laissé en héritage de beaux et envoûtants poèmes. Talentueuse interprète de tanbur, elle récitait ses poèmes en s’accompagnant de cet instrument.

L’un de ses poèmes est le suivant :

« Ey Heyderê cewhernas, /maweyekê ez di eyneyê de bûm û ez di nava gêjitiya tavgeha wê avahiyê de dijiyam. /Naha ji min re dibêjin ey keça Caf, di vê tu qebaleya sir û raza Yarî / ku di nava çîyayê Mesaf de ye bînî. »

Dayê Xezana Serketî

Dayê Xezana Serketî est l’une des plus anciennes poétesses et philosophes connues de l’histoire de la littérature kurde. Ayant vécu au XIe siècle, elle est considérée comme une personnalité d’une grande importance au sein de la littérature classique. Dès son plus jeune âge, elle s’est intéressée à la lecture et à l’écriture. Malgré des conditions de vie difficiles et la perte de son père, elle a appris à lire et à écrire grâce à l’éducation de sa mère. Encore jeune, elle a orienté son intérêt vers la littérature et l’art kurdes. Elle a composé de nombreux poèmes. Elle a exprimé à travers ses vers les oppressions et les souffrances subies par la société dans laquelle elle vivait. Élevée dans la foi zoroastrienne en tant qu’élève de sa mère, elle s’est d’abord opposée à Babe Nawûsê Serketî, qui était alors l’un des représentants du zoroastrisme. Mais après que celui-ci eut adopté la foi yarsan/yari, elle l’a soutenu et a œuvré à la diffusion de cette philosophie parmi le peuple. Dayê Xezan est morte dans le village de Serketî, où elle a été enterrée. Malheureusement, la plupart de ses poèmes ont disparu, mais certains ont été consignés dans le livre de Babe Nawûsê Serketî et sont parvenus jusqu’à nous. Ses poèmes s’appuient en grande partie sur la voie yari.

Fatime Loreya Goranî

Fatime Loreya Goranî est l’une des personnalités éminentes et importantes de la littérature kurde. Originaire du Lorestan, elle était la fille de Baba Lori et appartenait à la tribu Birîşah du peuple Goran. Fatime Loreya Goranî est née au Ve siècle à Hemedan. Amoureuse dévouée de Baba Tahir-i Hemedanî, elle a gravé son amour dans la terre du Kurdistan et a mêlé ses poèmes à l’amour qu’elle portait à Baba Tahir. Elle a suivi la trace de la vérité spirituelle en faisant partie de l’entourage de Baba Tahir. Celui-ci partageait le même attachement et demandait à Şa Xweşîn de officialiser leur union. Soutien de Şa Xweşîn, Fatime Lorey a marché sur le chemin de l’amour divin et a consacré sa vie à la foi et à l’amour qu’elle partageait avec Baba Tahir. Fatime Loreya Goranî était une poétesse, une artiste et une figure pionnière de la société. Après sa mort, elle a été enterrée aux côtés de Baba Tahir-i Uryan. Elle était une poétesse talentueuse et une interprète de tembur qui récitait ses poèmes au sein de la communauté et dans les assemblées.

Dayê Tewrêza Hewramî

Fille de Derzyanî Yusuf Beg, Dayê Tewrêza Hewramî est née au VIIIe siècle dans le village de Derzyanî. Elle était connue et respectée dans la société de son temps pour ses poèmes. Femme cultivée et éduquée, elle décrivait la nature et l’être humain dans une harmonie parfaite. Elle était également une interprète de tanbur extrêmement talentueuse. Ayant adopté la philosophie zoroastrienne, on retrouve dans ses poèmes les traces de la philosophie yarsan/yari.

Yay Hebîbeya Şarezûrî

Yay Hebîbeya Şarezûrî a vécu entre 1282 et 1348. Poétesse, dengbêj et femme sage, elle est l’une des figures pionnières des XIIIe et XIVe siècles. Elle occupe une place très importante dans l’histoire de la littérature kurde classique et particulièrement dans la foi yarsanî (Ahl-e Haqq). Elle est née et a grandi dans la région de Şarezûr. Elle a vécu à une époque où, dans les régions du Lorestan et de Hewraman en particulier, les poétesses interprétaient leurs poèmes en direct, accompagnées d’instruments de musique tels que le def et le tambûr. Yay Hebîbeya Şarezûrî est connue comme une poétesse qui récitait ses œuvres en s’accompagnant du tambûr et du def. Dans ses poèmes, les thèmes du soufisme, de la sainteté religieuse, d’un amour profond et de la beauté de la nature du Kurdistan occupent une place centrale.

Nazdar Xatûna Şirazî

Nazdar Xatûna Şirazî a vécu entre le XIIIe et le XIVe siècle. Elle est considérée comme l’une des plus anciennes et des plus importantes poétesses kurdes de l’histoire de la littérature et de la poésie classique kurdes. Influencée par les courants soufis et mystiques de son époque, elle a principalement composé ses poèmes dans le dialecte goranî du kurde. Elle a traité des thèmes philosophiques, de l’amour divin et soufi. Dans les manuels de littérature kurde classique et les anthologies littéraires, elle est citée, aux côtés de figures comme Xatûn Dayrakî Razbar, parmi les représentantes pionnières de la littérature féminine kurde des premières périodes.

Xatûn Dayrakî Razbar

Xatûn Dayrakî Razbar a vécu entre le milieu du XIIIe siècle et la première moitié du XIVe siècle. Elle occupe une place d’une grande importance dans la littérature kurde et dans la foi yarsanî. Elle est la mère de Sultan İshak (Sultan Sohak), considéré comme le fondateur et la plus grande figure sacrée de la foi yarsanî/Ahl-e Haqq, parfois comparé à Hacı Bektaş-ı Veli. Dans la foi yarsanî, elle représente une force divine (un ange). Elle est la seule figure féminine acceptée comme l’une des sept manifestations sacrées de Dieu sur terre et comme le secret de la vérité. À son époque, elle est décrite comme une dirigeante puissante qui résolvait les problèmes sociaux et guidait la société yarsanî par son bon sens et sa sagesse. On raconte qu’elle a déjoué des complots visant son fils. Elle a écrit des poèmes et chanté des mélodies dans les dialectes goranî et lorî. Elle fait partie des premières importantes poétesses mystiques kurdes à avoir interprété ses œuvres accompagnées de musique dans les dergahs et les cemevis.

Nergîz Xanima Şarezûrî

Nergîz Xanima Şarezûrî a vécu au XIVe siècle. Elle est une poétesse et une figure religieuse kurde d’une grande importance. Elle occupe une place exceptionnelle dans l’histoire de la littérature kurde et particulièrement dans le yarsanisme (Ahl-e Haqq). On sait qu’elle était la fille de Mela Şukrullah et qu’elle s’est mariée à l’âge de 18 ans avec Abidînî Caf. Elle fait partie des poétesses qui ont rédigé ou interprété les textes sacrés de la foi yarsanî. Dans le yarsanisme, les femmes et les hommes étant considérés comme égaux, les kilam religieux et philosophiques chantés par les femmes sont également tenus pour sacrés. Alors que les poétesses des textes yarsanîs chantaient généralement leurs kilam en dialecte goranî, Nergîz Xanima Şarezûrî a exprimé les siens en dialecte soranî. Bien que le début de la littérature soranî soit normalement situé au XIXe siècle, ces œuvres du XIVe siècle de Nergîz Xanima Şarezûrî constituent des documents historiques prouvant que l’héritage littéraire écrit en dialecte soranî remonte à une époque bien plus ancienne.

Xatun Zerbanûya Derzyanî

Xatun Zerbanûya Derzyanî a vécu entre le XIVe siècle et 1440. Elle est une poétesse, dengbêj et sage d’une grande importance, formée durant les premières périodes de la littérature kurde classique et de la culture de la foi yarsanî. Les sources historiques la considèrent parmi les premières poétesses à avoir produit des œuvres dans les dialectes goranî du kurde. Elle est originaire du village historique de Derzyanî, situé dans la région de Hewraman au Rojhilat. Elle est connue pour sa sagesse qui résolvait les problèmes sociaux, son attitude intellectuelle et son identité de guide. Xatun Zerbanûya Derzyanî interprétait les poèmes philosophiques et mystiques qu’elle composait, accompagnée du tambûr, dans les dergahs (sanctuaire ou un lieu de rassemblement soufi) et les cemevi (lieux de culte alévis).

Semen Xanima Dewdanî

Semen Xanima Dewdanî occupe une place importante dans l’histoire de la littérature et de la culture kurdes. Selon certaines sources, elle a vécu au XVIe siècle, selon d’autres au début du XVIIe siècle. Poétesse pionnière, aşıq et mystique, elle est considérée comme l’une des plus anciennes représentantes féminines de la langue et de la littérature kurdes. Elle s’est attachée à Baba Celîlî Dewdanî, l’un des importants mystiques de son époque, et a reçu de lui une formation spirituelle. Elle a exprimé ses œuvres principalement dans un esprit soufi et mystique, selon la tradition littéraire répandue de l’époque, accompagnée du tambûr (ou saz) et de la parole. Dans ses poèmes et dans son univers de pensée, on retrouve les traces profondes de la foi yarsanî et de la culture zoroastrienne, ainsi que les reflets littéraires de ces traditions.

(Via Mezopotamya Ajansi)