Pour les Kurdes, la solidarité a donc souvent signifié exiger l’abandon de la lutte anticoloniale et le ralliement aux ambitions géopolitiques de ceux qui ont colonisé le Kurdistan pendant un siècle.
Le concept de solidarité, tel qu’il est mobilisé par les États régionaux et les élites intellectuelles, a engendré un phénomène plus insidieux, plus structurel et plus violent. Il a reproduit une hiérarchie de la souffrance où la lutte kurde est, au mieux, un désagrément, au pire, une trahison ; une hiérarchie où l’on demande sans cesse aux Kurdes de faire preuve de loyauté envers leurs colonisateurs ; une hiérarchie où les revendications kurdes d’autodétermination sont qualifiées de « complots étrangers », tandis que les fondements coloniaux de la Turquie, de l’Iran, de l’Irak et de la Syrie demeurent tabous. Pour les Kurdes, la solidarité s’est donc souvent traduite par l’exigence d’abandonner la lutte anticoloniale et de se rallier aux ambitions géopolitiques de ceux qui ont colonisé le Kurdistan pendant un siècle. Il en résulte non seulement une hypocrisie politique, mais aussi un régime épistémique qui normalise la marginalisation des Kurdes. Cette marginalisation se manifeste à nouveau au Rojava, au Kurdistan occidental, où la République arabe syrienne appelle au djihad contre les Kurdes, et où ces derniers sont confrontés à un nouveau massacre.Lorsque les Kurdes insistent pour prendre la parole, lorsque nous leur demandons ce que signifie la solidarité si elle exclut la colonisation du Kurdistan, l’atmosphère change souvent.
Le problème ne se limite pas à l’hypocrisie d’État. Il réside aussi dans le système de production du savoir de la région – la manière dont le « Moyen-Orient » est raconté, enseigné et théorisé, même dans des espaces censés être critiques. Après le 7 octobre, de nombreuses universités américaines ont organisé des panels, des cycles de séminaires et des ateliers d’information axés sur la Palestine. Ces espaces ont souvent proposé une critique radicale de l’impérialisme occidental et du sionisme, tout en reproduisant un déni colonial régional : l’histoire kurde n’apparaissait que comme une simple réflexion après coup, voire pas du tout. L’intervention américaine en Irak et en Syrie était fréquemment évoquée ; le génocide perpétré par Saddam Hussein contre les Kurdes à Anfal ne l’était pas. La manipulation démographique du régime baasiste en Syrie – comme le projet de la Ceinture arabe – était rarement mentionnée dans les archives coloniales de la région, tandis que les souffrances des Arabes palestiniens dominaient le débat. Lorsque les Kurdes insistent pour prendre la parole, lorsque nous leur demandons ce que signifie la solidarité si elle exclut la colonisation du Kurdistan, l’atmosphère se dégrade souvent. La réponse n’est pas le dialogue, mais un silence glacial, une irritation défensive, l’insinuation subtile que soulever l’oppression kurde détourne l’attention du « vrai problème », à savoir la Palestine. Ici, le silence est une stratégie. Il impose ce qui peut être dit et ce qui doit rester impensable. Lors d’une discussion de ce type, interrogé sur l’importance centrale de la Palestine au Moyen-Orient, un intellectuel arabe répondit : « La Palestine est à l’origine du nationalisme arabe. » Cette affirmation, peut-être conçue comme une analyse, révéla involontairement la structure du problème. Si la Palestine sert de mythe fondateur au nationalisme arabe, alors la « solidarité avec la Palestine » se transforme aisément en une exigence de reléguer les peuples non arabes au second plan dans le récit nationaliste arabe. La question kurde devient alors inintelligible, non pas par manque de poids éthique, mais parce qu’elle menace le monopole idéologique de l’arabité en tant que sujet politique de la région.La liberté kurde est perçue non comme une décolonisation, mais comme une menace pour la cohésion politique arabe. On demande aux Kurdes de sacrifier leur libération pour que d’autres puissent préserver leur hégémonie.
Quand une autre personne a demandé pourquoi les Kurdes ne bénéficient pas d’une attention comparable à celle des Palestiniens, la réponse que j’ai entendue était non seulement méprisante, mais aussi ouvertement raciste : « Les Palestiniens sont des génies, ils ont une langue, de la poésie, de la musique », sous-entendant que les Kurdes n’en ont pas. C’est un raisonnement colonial, la même logique utilisée historiquement pour nier la nation kurde : votre langue n’est pas une langue ; votre culture n’est pas une culture ; par conséquent, vos revendications ne sont pas politiques. Voilà ce qui arrive quand on peut s’opposer à la violence à Gaza tout en restant confortablement installé dans le système de suprématie nationaliste arabe. Et c’est précisément là que la « solidarité » atteint ses limites : elle devient une performance morale qui refuse toute autocritique. Ce refus n’est pas abstrait. Il influence la politique. Prenons l’exemple de la déclaration désormais célèbre attribuée à Saeb Erekat, conseiller de Mahmoud Abbas, qui aurait affirmé que l’indépendance kurde serait « une épée empoisonnée contre les Arabes ». Que l’on partage ou non son calcul stratégique, cette affirmation révèle la logique régionale : la liberté kurde est perçue non comme une décolonisation, mais comme une menace pour la cohésion politique arabe. On demande aux Kurdes de sacrifier leur libération pour que d’autres puissent préserver leur hégémonie.