SYRIE / ROJAVA – Les familles kurdes et leurs enfants boycottent l’école pour protester contre Damas qui a supprimé l’enseignement dans leur langue maternelle et qui propose 3 heures hebdomadaire de kurde comme s’il s’agissait d’une langue étrangère ou d’une matière optionnelle !
Dans le nord-est de la Syrie, la rentrée scolaire 2026-2027 a débuté sous le signe de la contestation. Des élèves, parents et enseignants ont boycotté les classes et organisé des sit-in et manifestations dans plusieurs villes majoritairement kurdes — Qamichli (Qamişlo), Kobané, Hassaké, Çil Agha, Darbasiyah et d’autres localités de la région de la Jazira — pour protester contre une décision du ministère de l’Éducation du gouvernement de transition de Damas.
Une décision perçue comme un recul
Après plus de quatorze ans d’enseignement principalement en kurde dans les écoles de l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (Rojava), le ministère a décidé de limiter le kurde à trois heures hebdomadaires, le traitant comme une matière optionnelle ou complémentaire aux côtés de l’arabe et de l’anglais. Le kurde n’est plus la langue d’instruction des matières principales, mais un simple enseignement linguistique, comme s’il s’agissait d’une langue étrangère.
Cette mesure s’inscrit dans le cadre du décret n° 13 de 2026 et des instructions d’application qui suivent l’accord d’intégration de janvier 2026 entre Damas et les autorités kurdes (dont la dissolution des Forces démocratiques syriennes a été annoncée fin août). Si le décret reconnaît officiellement le kurde comme langue nationale et autorise son enseignement dans les zones à forte population kurde — une première historique après des décennies d’interdiction sous le régime baasiste —, sa mise en œuvre concrète est jugée largement insuffisante par les communautés concernées.
Les manifestants rappellent que, depuis 2012, une génération entière a suivi sa scolarité (primaire, collège et lycée) en kurde (kurmandji), avec l’arabe et parfois le syriaque comme langues complémentaires. Passer brutalement à un système dominé par l’arabe représente, selon eux, un choc linguistique et identitaire majeur.
« La langue maternelle est un droit »
Les slogans scandés dans les cours d’école et devant les directions de l’Éducation sont clairs : « Il n’y a pas de vie sans langue », « Notre langue n’est pas une matière supplémentaire », « La langue maternelle est un droit humain », « Nous voulons étudier en kurde ». Des banderoles en kurde, arabe et anglais ont été déployées. Des élèves et enseignants ont lu des déclarations exigeant que le kurde soit reconnu comme langue d’enseignement à part entière dans les zones kurdes, au même titre que l’arabe, et que ce droit soit inscrit dans la future Constitution syrienne.
Des élèves ont témoigné de leur inquiétude : après des années d’excellence dans leur langue maternelle, reprendre toutes les matières en arabe dès la rentrée leur paraît extrêmement difficile, voire impossible. Des parents et enseignants soulignent que les sacrifices des années de guerre et de construction d’un système éducatif autonome ne peuvent aboutir à une simple « concession cosmétique » de trois heures par semaine.
Les manifestations ont commencé dès fin août 2026, avant même la rentrée, et se sont intensifiées le 6 et 7 septembre, premier et deuxième jour de l’année scolaire. Dans plusieurs établissements, les élèves ont refusé d’entrer en classe et ont organisé des rassemblements pacifiques dans les cours d’école.
Contexte historique et enjeux
Sous le régime d’Assad, le kurde était strictement interdit dans l’espace public et scolaire. L’autonomie de fait du nord-est après 2012 a permis pour la première fois une éducation en langue maternelle à grande échelle, formant une génération fluente en kurde. L’intégration politique en cours avec Damas est présentée comme un pas vers l’unité nationale, mais la question linguistique cristallise les craintes d’une assimilation forcée.
Les autorités de transition mettent en avant la reconnaissance officielle du kurde et l’introduction d’heures d’enseignement comme une avancée. Les communautés kurdes y voient au contraire un retour en arrière qui transforme leur langue en matière secondaire, alors qu’elle a été le véhicule principal de leur éducation pendant plus d’une décennie.
Les protestataires insistent : ils ne rejettent ni l’arabe ni l’intégration, mais exigent le respect de leur droit fondamental à apprendre et à s’exprimer dans leur langue maternelle. « Nous ne sommes opposés à aucune langue, mais nous sommes les gardiens de la nôtre », ont-ils répété.
Alors que la rentrée se poursuit dans un climat de tension, la question de l’enseignement en kurde reste un test crucial pour la réconciliation et la reconnaissance des droits culturels dans la Syrie post-Assad. Les élèves et leurs familles ont clairement fait savoir qu’ils continueront leur lutte pacifique jusqu’à ce que leur langue retrouve sa place pleine et entière dans les salles de classe.