TURQUIE / KURDISTAN – Les districts de la province kurde d’Urfa, à l’origine du soulèvement de Kobanê en octobre 2014, se sont depuis transformés en centres de trafic de drogue, de prostitution et d’activités de gangs, écrit le journaliste Rustem Sincer dans l’article suivant.
Riha (Urfa), autrefois ville antique où histoire, foi et résistance s’entremêlaient, est devenue ces dernières années l’un des principaux terrains d’application des politiques de guerre spéciale de l’État turc. La raison est claire : sa position frontalière avec le Rojava, le rôle actif de sa jeunesse lors du soulèvement de Kobanê en octobre 2014 et l’enracinement profond du mouvement politique kurde dans ses quartiers populaires en ont fait une cible prioritaire.
La mémoire collective de l’État turc garde également vive la résistance menée par le PKK contre les tribus collaborationnistes dans les districts de Sêwêreg (Siverek) et Curnê Reş (Hilvan) dans les années 1970. Ce passé sert aujourd’hui de justification aux politiques visant à affaiblir durablement l’influence du Mouvement de libération kurde à travers Riha.
Dans cette ville, l’État ne privilégie pas la destruction physique directe, mais une stratégie multidimensionnelle de dévastation culturelle et morale. La prostitution, le trafic de drogue, la formation de gangs et le recrutement d’informateurs constituent les quatre piliers de cette politique, mise en œuvre via des structures étroitement interconnectées.
850 maisons closes sous contrôle policier
En 2019, un communiqué du département de police d’Urfa lui-même a levé le voile sur la reality de la ville : les autorités ont reconnu l’existence de 850 maisons closes actives et placées sous contrôle policier. Cet aveu officiel rare montre que la prostitution et le trafic de drogue ne sont plus traités comme un simple problème de sécurité publique, mais comme une question relevant directement de l’administration de l’État.
La destruction causée par les drogues
Riha est devenue une plaque tournante du trafic de cannabis acheminé via Licê et Nisêbin, ainsi que d’autres substances en provenance d’Iran et de Syrie. Dans le centre-ville, particulièrement dans les quartiers kurdes défavorisés, l’âge de la première consommation ne cesse de baisser. L’héroïne, les drogues de synthèse et, ces dernières années, la méthamphétamine se sont largement répandues. La toxicomanie chez les enfants illustre l’ampleur de la crise.
L’attaque armée survenue le 14 avril dans un lycée du district de Sêwêreg, qui a fait 16 blessés parmi les élèves, a révélé l’emprise grandissante d’une culture de la drogue, des gangs et des armes sur la jeunesse. Sêwêreg est marqué par une extrême pauvreté et par les ravages des politiques de l’AKP.
Prostitution : les réfugiés des marais poussés vers la prostitution
Riha figure parmi les villes turques accueillant le plus grand nombre de réfugiés syriens. Des dizaines de milliers de familles syriennes survivent en périphérie, sans accès à l’emploi, à une protection juridique ni à des conditions de vie décentes.
L’aide de l’État se limite à environ 500 livres turques par personne et par mois via la Carte Rouge (chiffres 2024). Face à l’absence de permis de travail et de protection sociale, la prostitution devient pour beaucoup une nécessité de survie plutôt qu’un choix. L’État, qui ne leur offre aucune perspective, se décharge de sa responsabilité en invoquant le « consentement personnel » dès que les réseaux de prostitution entrent en jeu.
Des unités de guerre spéciale au sein de la police
Selon des sources locales, plus d’un millier de maisons closes et de services de rencontres opèrent aujourd’hui à Riha, quasiment sans entrave, dans un système stable et organisé. Cela renforce l’impression d’une activité à la fois tolérée et encadrée, comme le suggérait déjà le communiqué policier de 2019.
Ces réseaux ciblent autant les femmes syriennes que les jeunes femmes kurdes issues de familles défavorisées. Ce qui commence par des promesses d’argent facile se transforme rapidement en piège : enregistrements sexuels, chantage et recrutement d’informateurs.
Un employé d’un établissement public de la ville, ZD, témoigne que des policiers et soldats ciblent spécifiquement les jeunes femmes kurdes. Ces opérations seraient pilotées par des unités spéciales créées au sein de la police sur ordre de l’ancien ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu. Des agents choisis pour leur apparence attractive y auraient été affectés. Ce système resterait actif.
Réseaux de gangs et corruption des administrateurs
Un exemple récent et emblématique est l’opération menée à Xelfetî (Halfeti) : 49 personnes, dont l’ancien maire AKP Şeref Albayrak, ont été arrêtées pour corruption dans des marchés publics entre 2019 et 2024, y compris sous administration provisoire.
Albayrak avait été nommé administrateur de la municipalité (détenue par le Parti DEM) en 2016, puis élu sous l’étiquette AKP en 2019. Après sa défaite en 2024, la municipalité a de nouveau été placée sous tutelle. L’opération a révélé une corruption systématique. Les nominations d’administrateurs apparaissent ainsi non seulement comme une violation de la volonté populaire, mais aussi comme un mécanisme permettant le pillage des ressources publiques.
Ce système, combiné au trafic de drogue, à la prostitution et au recrutement d’informateurs, pose les bases d’un effondrement social durable. Les opérations de police restent sélectives, selon les quartiers, l’appartenance politique et les besoins d’image.
Le recrutement d’informateurs : le fardeau d’une ville frontalière
La position frontalière de Riha en fait un lieu privilégié pour le MIT et les services de renseignement militaire, qui y collectent des informations sur le Rojava et le mouvement kurde en Turquie. Les méthodes déjà documentées à Qoser et Nisêbin – chantage sur toxicomanes, utilisation d’images sexuelles, propositions d’argent aux jeunes issus de familles pauvres – sont également appliquées ici. Le recrutement via des relations « amoureuses » est également courant.
Une part importante des 87 cas recensés dans le rapport 2022-2024 de l’IHD (Association internationale des droits de l’homme) provient des villes frontalières du Bakur. La part de Riha y est considérée comme particulièrement élevée.
Suicide et désintégration sociale
Selon un rapport du Centre de recherche de terrain couvrant 2000-2023, le taux de suicide à Riha a été multiplié par 2,71 en 24 ans. Entre 2020 et 2023, 280 suicides ont été enregistrés. Parmi 23 villes du Kurdistan du Nord, Riha figure parmi celles ayant connu la plus forte hausse.
Ces chiffres ne peuvent s’expliquer par de simples difficultés économiques. La période 2020-2023 a été marquée par une intense pression sur le mouvement kurde, l’effondrement économique lié à la pandémie, la progression de la drogue et l’accentuation de la guerre spéciale dans les quartiers kurdes.
Quelle est la situation dans les districts de Riha ?
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Wêranşar (Viranşehir) : Malgré une forte influence persistante du mouvement politique kurde, notamment chez les jeunes et les femmes, le district a subi d’intenses vagues d’arrestations et de pressions. Les municipalités placées sous tutelle ont fermé crèches, centres culturels et écoles pour enfants, remplacés par des cours de Coran et des « centres de jeunesse » contrôlables. Au moins 70 maisons closes y opèrent sous contrôle policier, souvent dans les bidonvilles peuplés de femmes kurdes syriennes déplacées de Kobanê ou d’Alep.
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Pirsûs (Suruç) : Symbole de solidarité pendant la résistance de Kobanê, le district est devenu une prison à ciel ouvert. Le chômage dépasse les 70 % chez les jeunes. Le mur frontalier et les postes de contrôle ont coupé tout lien avec le Rojava. Plus de 50 suicides ont été recensés entre 2023 et 2026, majoritairement chez les 18-25 ans. Les espaces culturels et politiques kurdes sont fermés ; seuls des tournois sportifs sont proposés. La drogue, la prostitution et le désespoir comblent le vide.
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Serêkaniyê (Ceylanpınar) : L’un des exemples les plus sombres. Principal centre d’accueil de réfugiés, il est également une base majeure de recrutement d’informateurs par le MIT et le renseignement militaire. Drogue, chantage sexuel et propositions d’argent aux jeunes précaires y sont monnaie courante. Au moins 60 personnes auraient été ciblées de cette façon. Environ 300 maisons closes y opèrent, souvent au grand jour avec la complicité policière. La confiance entre habitants a quasiment disparu.
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Sêwêreg (Siverek) : L’un des districts les plus pauvres, marqué par le souvenir de la résistance des années 1970. L’État y privilégie le contrôle indirect via les conflits tribaux. Trafic de drogue et d’armes y sont étroitement liés. Au moins 150 adresses de prostitution y existeraient. Les adolescents scolarisés sont particulièrement visés pour le recrutement d’informateurs.
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Curnê Reş (Hilvan) : Pauvreté et trafic de drogue y sont profondément enracinés. L’État utilise les familles de gardes villageois pour exercer des pressions. Le district servirait de corridor de transit pour l’héroïne et la méthamphétamine, avec très peu d’inspections.
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Bêrecûk (Birecik) : Moins touché par la prostitution et la drogue, le district sert surtout de point de surveillance pour le renseignement sur les cantons occidentaux du Rojava (notamment Kobanê). Des cas de corruption dans les marchés publics y ont également été signalés.
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Kaniya Xezalan (Akçakale) : Porte d’entrée vers Girê Spî, zone de forte concentration de réfugiés. La prostitution y est quasi ouverte, avec une exploitation systématique des femmes et enfants syriens. La plupart des établissements sont sous surveillance policière. Le district est aussi un important point de passage pour le trafic de drogue en provenance de Syrie.
La signification stratégique de l’effondrement d’une ville frontalière
Le déploiement massif de ces politiques à Riha n’a rien d’anodin. Bastion du mouvement kurde, épicentre du soulèvement de 2014 et ville frontalière stratégique, elle doit être « neutralisée » aux yeux de l’État. Les quartiers patriotiques du centre, notamment à Xelîliye (Haliliye), Eyyübiye et Cubeyde (Yeniköy), subissent un double siège : sécuritaire et socio-moral.
Ce reportage révèle aussi une piste de solution largement partagée par les personnes interrogées : « Nous ressemblons de plus en plus à notre ennemi. Pour stopper cette désintégration, le mouvement kurde doit reconquérir l’espace politique et social qu’il a laissé vacant ces dernières années. »
Article d’origine (en anglais) à lire sur le site ANF «
Urfa: The laboratory of cultural genocide – II«