TURQUIE. Les Mères du Samedi debout pour les victimes du coup d’État de 1980

TURQUIE / KURDISTAN – Chaque samedi, place Galatasaray à Istanbul, des femmes tiennent des photos de leurs proches disparus. Elles s’appellent les Mères du Samedi (Dayikên Şemiyê en kurde, Cumartesi Anneleri en turc). Depuis le 27 mai 1995, elles demandent une chose simple et radicale : que l’État turc rende des comptes sur les milliers de disparitions forcées de civils par les forces étatiques.

Aujourd’hui, parmi les photos qu’elles portent figure celle de Kenan Bilgin. Arrêté à son domicile à Ankara le 12 septembre 1994 par une brigade antiterroriste, il a disparu à jamais. Sa famille n’a jamais obtenu de réponse claire sur ce qui lui est arrivé après son interpellation. Comme pour tant d’autres, le silence officiel est resté total.

Les Mères du Samedi ne limitent pas leur combat à la période des années 1990. Elles commémorent aussi ceux qui ont disparu dans les salles de torture de la junte militaire instaurée le 12 septembre 1980. Deux dates qui se font écho : le 12 septembre 1980 et le 12 septembre 1994. Deux moments où l’État a exercé une violence extrême, particulièrement dans les régions kurdes.

Le putsch de Kenan Evren : la Turquie bascule dans la terreur

Le 12 septembre 1980, un putsch militaire mené par le général Kenan Evren plonge la Turquie dans une terreur absolue. Ciblant particulièrement la société kurde et les milieux socialistes, ce coup d’État reste, 45 ans plus tard, une plaie ouverte dans la mémoire collective, notamment au Kurdistan du Nord.

Sous la houlette d’Evren, le Conseil de sécurité nationale instaure un état de siège sur tout le territoire. L’Assemblée nationale est dissoute, la Constitution suspendue, les partis politiques, associations et syndicats interdits. Toutes les grèves sont déclarées illégales. Les maires et les membres des conseils locaux sont remplacés par des militaires. L’amiral à la retraite Bülent Ulusu est nommé Premier ministre.

Ce putsch est le troisième en trente ans (après ceux de 1960 et 1971). Entre 1971 et 1984, la répression s’intensifie massivement contre les Kurdes et les forces de gauche.

Un bilan humain dévastateur

Les chiffres de la répression restent vertigineux :

  • 650 000 personnes arrêtées dans les semaines et mois suivants

  • 230 000 jugées par des tribunaux militaires

  • Plus de 500 condamnations à mort, dont 50 exécutions par pendaison

  • 300 morts dans des centres de détention et prisons dans des circonstances suspectes

  • 171 personnes tuées sous la torture

Plus de 1,6 million de personnes sont inscrites sur des listes noires. 14 000 sont déchues de leur citoyenneté. Environ 30 000 deviennent des réfugiés politiques, principalement en Europe.

L’un des héritages les plus durables de ce régime militaire reste la Constitution de 1982, toujours en vigueur, approuvée par référendum avec 91,4 % de oui (taux de participation de 91,3 %).

Continuité de la violence d’État

Les Mères du Samedi rappellent que la violence n’a pas cessé avec le retour progressif à un régime civil. Selon l’Association des droits de l’Homme (IHD), entre 1992 et 1996, 792 disparitions forcées et meurtres ont été signalés dans les régions kurdes de Turquie. Les victimes étaient journalistes, syndicalistes, médecins, enseignants, enfants ou simples paysans. La plupart avaient été interpellées par les forces de sécurité. Beaucoup n’ont jamais reparu.

Depuis plus de 31 ans, les Mères du Samedi tiennent leur vigile pacifique place Galatasaray, malgré les interdictions, les interventions policières et les tentatives d’intimidation. Elles exigent la vérité sur le sort de leurs enfants, frères, sœurs et conjoints, et la poursuite des responsables.

Leur présence chaque samedi est devenue un symbole : celui d’une mémoire qui refuse de s’effacer face à une justice qui tarde toujours à venir, 45 ans après le coup d’État sanglant de Kenan Evren.

Un journaliste kurde livré à la Turquie après huit mois de torture en Syrie

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SYRIE / ROJAVA – Après huit mois de détention et de torture, le journaliste kurde Ahmed Polad a été remis à la Turquie par le régime islamiste de Damas.

Selon sa famille, le journaliste kurde Ahmed Polad, dont la santé s’est fortement détériorée, a été remis aux autorités turques le 9 septembre par le gouvernement de transition syrien. Il se trouve désormais à la prison de Metris, à Istanbul.

Arrêté le 18 janvier à Raqqa en même temps que sa collègue allemande Eva Maria Michelmann, Ahmed Polad était resté sans nouvelles pendant près de huit mois. Les forces du gouvernement de transition syrien l’avaient placé en détention dans des prisons sous leur contrôle.

D’après les informations obtenues par l’agence ANHA auprès de sa famille, Polad a confié avoir subi de graves tortures durant toute sa captivité. Il a entamé une grève de la faim pour protester contre ces mauvais traitements. Les conditions de détention et les sévices ont gravement affecté sa santé ; il est aujourd’hui affaibli et malade.

Ahmed Polad travaille dans les médias au Rojava et en Syrie depuis 2017. Membre de l’Union des médias libres, il a collaboré avec l’agence ETHA et la chaîne Özgür TV à partir de 2016. Plus récemment, il était rédacteur et contributeur pour le site Kurdistana Azad, lancé en 2025.

Sa collègue Eva Maria Michelmann (née en 1989), correspondante au Rojava et dans le nord et l’est de la Syrie depuis 2022, avait elle aussi été arrêtée le 18 janvier. Elle a été transférée des prisons d’Alep vers Damas avant d’être libérée à la mi-juin, puis a pu regagner l’Allemagne grâce aux efforts de l’ambassade allemande. Ahmed Polad, en revanche, est resté détenu jusqu’à son extradition vers la Turquie.

ROJAVA. La kurdophobie de Damas fait 10 morts à Kobanê

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SYRIE / ROJAVA – Le 10 septembre 2026, le soldat kurde Sîpan Hiznî (Sami Sheikhmous Hiso), combattant de la brigade de Hasakah, a été enlevé puis assassiné de manière barbare près de Serê Kaniyê par un groupe armé. Son corps a été retrouvé décapité et criblé de balles. Ce crime a immédiatement déclenché des manifestations dans plusieurs villes kurdes du nord et du nord-est de la Syrie, notamment à Kobanê, où la population exigeait justice.

Les rassemblements ont été rapidement confrontés à la violence. Des bandes liées aux autorités de Damas se sont en prises aux manifestants kurdes. Selon des témoignages et des sources locales, les forces de sécurité déployées sous le slogan « Allahou Akbar » n’ont pas protégé les Kurdes : elles ont au contraire contribué à l’escalade. Des attaques ont visé des civils et des infrastructures.

Dans la nuit du 11 au 12 septembre, un incendie a ravagé la prison de Kobanê. D’après le témoignage d’un rescapé, des soldats et civils kurdes arrêtés par des gangs affiliés au régime de Damas ont mis le feu à l’établissement pour éviter d’être transférés à Alep, où ils craignaient la torture. Le sinistre a fait au moins dix morts et 20 blessés parmi les Kurdes.

De son côté, l’activiste kurde, Baz Ararat a dénoncé le communiqué officiel de la sécurité publique qui affirmait protéger les manifestants kurdes de Kobanê. Il a écrit :

« Selon le communiqué de la sécurité publique, ils ont déployé des forces pour protéger les manifestants… Ils les ont déployées pour protéger les citoyens sous le slogan « Allahou Akbar ». Et nous sommes venus à vous, ô athées et ô prostituées. De même, le communiqué des terroristes a complètement ignoré l’incident de l’incendie et le martyre et la blessure de plus de 27 Kurdes. Eux-mêmes ont également ignoré l’appartenance du jeune homme au ministère de la Défense, en défense des tribus. »

Ces événements illustrent la pression continue exercée par le pouvoir islamiste de Damas et ses milices kurdophobes sur la population kurde du Rojava en général et de Kobanê en particulier. Le meurtre de Sîpan Hiznî, les attaques contre les manifestants et le drame de la prison s’inscrivent dans une logique de répression et d’intimidation qui vise à briser toute affirmation kurde dans le processus de transition syrienne.

« Être femme et kurde en Turquie » : témoignage d’Alizée Lambin

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LYON – Hier, dans le cadre de l’exposition photographique « Voyages au Kurdistan, entre résistance et mémoire », accueilli au Centre de photographie Le Bleu du Ciel, la Maison du Kurdistan de Lyon a organisé une conférence sur les femmes kurdes de Turquie avec la photo journaliste Alizée Lambin.
Lors de la conférence, Alizée Lambin est revenue sur son travail de recherche portant sur les femmes au Kurdistan de Turquie.

Extraits de l’intervention de Alizée Lambin :

« La manière dont les femmes vivent et affrontent les crises et les phénomènes de société a toujours suscité mon intérêt. En juin 2025, je me suis rendue au Kurdistan de Turquie. J’ai rencontré des femmes qui ont accepté, non sans crainte, de me parler de leur condition.

Grâce à elles, j’ai été quelque part, initiée à la pensée d’Abdullah Öcalan et à la jineolojî, « la science des femmes » : cette idée que la libération des femmes était au cœur de la transformation de la société.

Alors que j’assistais à une manifestation féministe à Mardin, j’ai véritablement compris l’importance de m’intéresser à ce sujet. Elles étaient une petite cinquantaine, toutes pacifiques, et réclamaient simplement justice pour des femmes kurdes disparues, mortes ou victimes de la violence des hommes.

Elles n’ont pu marcher qu’une dizaine de minutes, encerclées par un important dispositif policier, une nouvelle fois empêchées de faire entendre leur voix et de demander justice.

J’ai alors enfin compris cette double difficulté que les femmes que j’avais rencontrées évoquaient : être femme et être kurde en Turquie. Certaines prennent les armes, d’autres résistent autrement, dans leur famille, leur communauté, leur travail ou leur engagement. C’est cela que je voulais raconter ».

La maison du Kurdistan de Lyon a remercié Alizée Lambin pour son témoignage et le public pour leur participation à cette soirée organisée dans le cadre de l’exposition « Voyages au Kurdistan, entre résistance et mémoire ».
La photo de la couverture par Alizée Lambin

SYRIE. Un soldat kurde décapité près de Serê Kanîyê

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SYRIE / ROJAVA – Hier, des gangs islamistes ont décapité et criblé de balles un soldat kurde qu’ils ont enlevé à Hassaké. Ses ravisseurs ont filmé sa décapitation.

Le 10 septembre 2026, Sîpan Hiznî (également identifié comme Sami Şeyhmus Hasu ou Seban), combattant de la Brigade de Hassaké, a été enlevé puis décapité. Selon les informations locales, il a été enlevé depuis son domicile dans le quartier de Miftî à Hassaké par un groupe armé. Son corps a ensuite été retrouvé dans la zone de Serê Kanîyê (village d’Edlan/Adlani et environs).

Des membres du clan al-Bu Hassan de la tribu al-Bagara l’auraient localisé dans la province de Hassaké. L’homme, qui avait suivi une formation à Damas dans le cadre de la Brigade de Hassaké (formation issue de l’intégration des anciennes Forces démocratiques syriennes), aurait été conduit à Jabal Abdul Aziz, dans la campagne de Hassaké. Là, les gangs l’auraient décapité soi-disant par « vengeance ».

Le corps a été rapatrié à Hassaké, provoquant des rassemblements et des protestations dans plusieurs localités kurdes du nord-est.

Un crime qui s’inscrit dans un climat de violence persistante

Sîpan Hiznî appartenait à une unité intégrée dans les structures militaires syriennes après la dissolution formelle des Forces démocratiques syriennes (FDS) en août 2026. Son assassinat illustre la fragilité sécuritaire qui continue de régner dans la région de Hassaké et Serê Kanîyê, malgré les accords d’intégration. Les règlements de comptes tribaux, les rancœurs héritées des années de guerre et la présence de groupes armés locaux créent un terrain favorable à de tels actes.

Ces violences sont souvent associées à des gangs islamistes ou à des factions armées liées à l’ordre instauré depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Sharaa (ex-Jolani). Cet acte s’inscrit dans un contexte plus large où les communautés kurdes, comme d’autres minorités, se sentent exposées à l’insécurité et à l’impunité relative.

Le vice-ministre de la Défense Sîpan Hemo a condamné fermement ce « crime sauvage et sournois », présenté ses condoléances à la famille et affirmé que les autorités poursuivaient les responsables afin qu’ils soient jugés.

Au-delà du fait divers

Cet assassinat n’est pas un incident isolé. Il rappelle les risques concrets que font peser les exécutions extra-judiciaires et les logiques de vengeance dans une Syrie encore marquée par les fractures communautaires et tribales (Arabes sunnites vs Alawites, Kurdes, Druzes, chrétiens…). De telles pratiques, qu’elles soient le fait de « clans » ou de groupes armés, minent tout espoir de stabilisation et de justice.

La mémoire de Sîpan Hiznî, comme celle de milliers d’autres combattants et civils kurdes tués dans des circonstances similaires ces dernières années, exige non seulement des condamnations, mais une enquête transparente et des poursuites effectives. Sans cela, la violence continue de prospérer dans l’ombre de l’impunité.

ROJAVA. Les Kurdes d’Afrin exigent leurs propres forces de sécurité face aux enlèvements et aux spoliations

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SYRIE / ROJAVA – Après la multiplication des cas d’enlèvements et de vols à Afrin, et particulièrement contre les Kurdes, et face à l’ignorance des forces de sécurité publique envers ces rapports et à leur manquement à leurs devoirs, les habitants d’Afrin exigent le déploiement de forces de sécurité kurdes qui ne soient rattachées ni à l’organisation Al-Qaïda [HTC / HTS] ni à l’armée turque, afin de préserver la stabilité et la sécurité des civils kurdes dans la région.

  Jusqu’à présent, et après plus de deux mois depuis le retour de la majorité des déplacés kurdes d’Afrin dans leur région, des dizaines, voire des centaines de familles n’ont toujours pas pu récupérer leurs biens privés des mains des colons, avec un mépris total des deux parties garantes du retour des habitants d’Afrin, qui ignorent les revendications des déplacés [kurdes] pour la restitution de leurs biens ou la garantie d’un logement qui leur est propre.   Par l’activiste kurde Baz Ararat

Que fait la Turquie à Serêkaniyê et Kobanê ?

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SYRIE / ROJAVA – Suite aux frappes israéliennes sur Abou Douhur, la Turquie concentre ses forces à Serêkaniyê et Kobanê, empêchant le retour des Kurdes sur leurs terres et créent des zones tampons, signale le journaliste E. Pejder Altan dans l’article suivant.

Suite à l’attaque israélienne contre Abou Douhur, la Turquie renforce sa présence à Serêkaniyê autour de trois bases principales. Si ces implantations rendent difficile le retour de la population locale, à Kobanê des groupes paramilitaires mènent des opérations d’infiltration et de fortification clandestines, en recourant au camouflage et au changement d’identité.

L’activité militaire de la Turquie et des groupes paramilitaires qu’elle contrôle le long de la frontière nord-est de la Syrie évolue : elle passe d’une simple rotation tactique à un régime de garnison permanente et de contrôle démographique. Les données de terrain, arrêtées fin août 2026, montrent que les positions militaires se concentrent en bases centrales, notamment le long de la ligne de Serêkaniyê, tandis que des éléments paramilitaires sont déployés clandestinement le long de la frontière de Kobanê, dissimulés derrière des processus d’intégration officiels. Ce tableau, façonné par les frappes aériennes régionales et les bouleversements géopolitiques, marque une nouvelle phase dans la dynamique du conflit sur le terrain, aggravant encore l’injustice profonde subie par le peuple kurde dépossédé de ses terres.

SERÊKANIYÊ : TRIPLE LIGNE DE BASE ET GARNISON PERMANENTE

L’activité enregistrée dans la campagne occupée de Serêkaniyê entre le 24 et le 29 août révèle que les Forces armées turques (TSK) ont transformé leur présence dans la région en un réseau de défense et de renseignement centralisé et sécurisé. Suite notamment aux frappes aériennes israéliennes sur la base d’Abu Duhur à Idlib, la Turquie a évacué de nombreux points d’observation avancés et de contact militaire dispersés, concentrant ses forces le long de trois axes principaux : Dawûdîyê, Enîq El-Hewa et Bab El-Farej.

Ces trois bases, considérées comme relativement protégées contre d’éventuelles attaques aériennes grâce à leur proximité géographique avec la région de Cizîr et à l’équilibre géopolitique de l’espace aérien, constituent l’épine dorsale de la présence militaire permanente dans la zone. Les dernières modernisations techniques visent à renforcer les batteries de défense aérienne, à maintenir les unités radar et à intensifier les opérations de reconnaissance continues par drones. Le retrait de certains équipements lourds (unités d’artillerie et véhicules blindés de transport de troupes) au nord de la frontière ne constitue pas un repli ; il a pour objectif de réduire les pertes dues aux attaques aériennes, de moderniser les équipements et de transformer les bases en une structure de défense plus flexible et axée sur les technologies de pointe.

DAWÛDÎYÊ

La base de Dawûdîyê, véritable cœur de la structure opérationnelle et administrative de la région, a été aménagée dans un ancien bâtiment scolaire. Ce centre, qui regroupe huit services distincts, réunit sous un même toit la gestion du renseignement, le commandement tactique opérationnel, la surveillance et l’analyse technique et vidéo, la sécurité, les patrouilles, la logistique, les affaires administratives ainsi que les unités d’interrogatoire et de détention. Véritable artère logistique et opérationnelle pour toutes les bases du front oriental, elle fait également office de principal centre de coordination pour le contrôle de la zone civile.

OBSTACLES AU RETOUR ET INGÉNIERIE DÉMOGRAPHIQUE

L’aspect le plus critique de la restructuration militaire à Serêkaniyê réside dans les politiques d’isolement mises en œuvre à l’encontre des populations autochtones. La réunion du 23 août, rassemblant des délégations militaires escortées par des véhicules de la « Sécurité générale » de Serêkaniyê, qui ont transité par la porte de Şukriyya pour rejoindre Bab El-Farej puis la base de Dawûdîyê, témoigne d’une volonté de pérenniser la situation actuelle. Conformément aux décisions prises, le retour sur leurs terres des habitants [kurdes] des villages où sont implantées les bases militaires turques est définitivement interdit, tandis que des zones tampons de facto d’au moins 500 mètres et des couvre-feux ont été instaurés autour des bases.

Ce périmètre de sécurité, conjugué au contrôle des terres agricoles et à des politiques d’expropriation, constitue le rempart militaire d’un projet d’ingénierie visant à transformer durablement la structure démographique de la région. Présentées comme une mesure de sécurité frontalière temporaire, ces fortifications coupent totalement l’accès des paysans à leurs terres, transformant la zone en une zone militaire dépourvue de population civile.

LIGNE KOBANÊ

Alors que les fortifications se centralisent à Serêkaniyê, l’activité militaire ouverte le long des axes routiers de Kobanê et de la M4 a cédé la place à des opérations de renseignement et clandestines. Les mouvements militaires diurnes ont été réduits au minimum sur les routes de Çelebi et de la M4, tandis que des déplacements nocturnes impliquant des véhicules civils et des individus en civil sont à noter. Le principal axe opérationnel des groupes regroupés dans les villages [kurdes] frontaliers entre Çelebi et Eyn İsa se situe aux alentours de la zone de Lafarge à Xerabaşk, qui a été renforcée en munitions pour armes lourdes et légères.

L’événement le plus concret sur ce front a été enregistré le 17 août. Un groupe paramilitaire d’une cinquantaine de personnes a été repéré franchissant le barrage de Tichrin, près de Minbic, à bord de pick-ups. Il a été établi que les membres du groupe avaient ôté leurs uniformes du ministère de la Défense au point de passage du barrage et revêtu ceux d’« Amin Am » (Sécurité générale) appartenant à Hayat Tahrir al-Sham (HTS), avant d’être transportés dans la région de Sirrin. Le fait que ce groupe soit dirigé par Farouk Hamza, alias « Abou Hamza Shirini », démontre que les groupes opérant sous différentes appellations sur le terrain étaient reliés à une même chaîne de commandement et de coordination.

RISQUE D’INTÉGRATION ET D’INFILTRATION EN MATIÈRE DE SÉCURITÉ

Les processus d’intégration et le démantèlement des zones tampons entre les forces de sécurité intérieure et les institutions pro-Damas dans le nord et l’est de la Syrie, tout en donnant l’illusion d’un cessez-le-feu sur le terrain, engendrent de graves risques sécuritaires. Il a été constaté que certains groupes intégrés au ministère de la Défense et aux structures de sécurité locales infiltrent les lignes de Kobanê et de Cizîr en coordination avec les structures d’Amin Am, par le biais de transferts d’armes et de matériel.

La perméabilité des services de renseignement engendrée par les convois déployés dans la région sous prétexte de protéger les institutions et les tensions liées au drapeau révèle que les processus de réconciliation visent à se traduire par des gains concrets sur le terrain. Au vu des agissements passés de Hayat Tahrir al-Sham (HTC/HTS) et des groupes qui lui sont affiliés à l’encontre de leurs alliés, il apparaît clairement que ces éléments, ayant modifié leur camouflage et leur identité et s’étant positionnés en retrait du front, cherchent à saper l’équilibre de l’autodéfense du nord et de l’est de la Syrie de l’intérieur et à créer de nouvelles zones de crise selon des axes stratégiques, au détriment de la sécurité et des droits fondamentaux des populations kurdes.

Article publié sur le site de l’agence Mezopotamya

La langue maternelle n’est pas un privilège : défendons l’enseignement en kurde au Rojava

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Une pétition lancée en ligne exige un enseignement en langue maternelle pour les élèves kurdes du Rojava, dans le nord de la Syrie.
 
Des militants, enseignants, journalistes, universitaires, syndicats et alliés (kurdes et non-kurdes) s’opposent à la décision du gouvernement de transition syrien de remplacer l’enseignement en kurde au Rojava par un programme exclusivement arabe (le kurde devenant un simple cours optionnel de quelques heures).
 
Ils rappellent que l’enseignement en langue maternelle, obtenu après des décennies de politiques d’arabisation, est un droit fondamental et une conquête historique. Ils soutiennent les manifestations d’enseignants, parents et élèves, soulignant qu’enseigner l’arabe ne doit pas supprimer le kurde (ni les autres langues maternelles), et appellent à défendre ce droit pour construire une Syrie démocratique et pluraliste.
 
Voici le lien pour signer la pétition : « Plaidoyer pour l’enseignement en langue maternelle au Rojava »

ROJAVA. Retour sélectif à Serê Kaniyê : les Arabes rentrent, pas les Kurdes

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SYRIE / ROJAVA – Récemment, des centaines de familles arabes sont revenues dans des villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê (Ras al-Ayn / Serekaniye) et de Tel Temir (Tell Tamer). L’activiste kurde, Baz Ararat dénonce le traitement médiatique de ces retours qui cache le fait que les milliers de familles kurdes chassées de ces régions par l’invasion turque de 2019 ne puissent pas revenir sur leurs terres.

Des centaines de familles arabes sont récemment revenues en relative sécurité dans des villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê (Ras al-Ayn / Serekaniye) et de Tel Temir (Tell Tamer), dans le nord-est de la Syrie. Les médias pro-intégration présentent ces retours comme un accomplissement majeur du processus en cours entre le gouvernement de transition syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS). Pourtant, le problème n’a jamais été le retour des familles arabes dans leurs foyers. Le véritable enjeu demeure le retour digne, volontaire et réellement sécurisé des familles kurdes déplacées depuis 2019, qui, pour l’essentiel, n’ont pas été autorisées à rentrer ou ont refusé de le faire faute de garanties concrètes.

Contexte : sept ans de déplacement forcé

En octobre 2019, l’opération turque « Source de paix », menée avec les factions de l’Armée nationale syrienne (SNA), a entraîné le déplacement de plus de 200 000 personnes dans la zone de Serê Kaniyê et de Girê Spî (Tel Abyad). La population kurde, qui constituait auparavant une part importante de la ville et de ses environs, a été massivement contrainte de fuir. Des maisons et des terres ont été occupées par des familles installées par les factions, souvent originaires d’autres régions de Syrie. Des rapports documentent des changements démographiques importants, avec une présence kurde réduite à une poignée de familles dans certains secteurs.

Depuis l’accord du 29 janvier 2026 entre le gouvernement de transition et les FDS, le principe du retour de tous les déplacés est inscrit dans les textes. Des opérations de déminage ont commencé et des convois organisés ont démarré. Un premier convoi d’environ 400 familles est parti le 10 août 2026. Un deuxième, d’environ 700 familles (près de 7 000 personnes), a quitté le camp de Serê Kaniyê près de Hasakah le 8 septembre 2026 en direction d’une cinquantaine de villages des campagnes de Serê Kaniyê, de Zirkan et de Tel Temir.

Une composition révélatrice

Selon les déclarations du porte-parole du Comité des déplacés de Serê Kaniyê, Mahmoud Jamil (Cemil), la grande majorité des familles de ce deuxième convoi sont arabes, avec une minorité de familles kurdes. Ces retours arabes se sont déroulés sans incident majeur signalé, ce qui permet aux narratifs officiels et aux médias d’intégration de parler de « succès » et de « réconciliation ».

Or, le retour des familles arabes dans leurs villages d’origine n’a jamais constitué l’obstacle principal. Ces familles pouvaient, dans de nombreux cas, regagner des zones où les conditions de sécurité et de propriété leur étaient plus favorables. Le problème structurel réside ailleurs : l’absence de garanties réelles pour les Kurdes.

Pourquoi les familles kurdes restent en marge

Plusieurs facteurs expliquent que les familles kurdes n’aient pas pu ou n’aient pas voulu rentrer massivement :

  • Insécurité persistante : lors du premier convoi d’août, certaines familles kurdes ont été agressées par des groupes installés dans leurs maisons. Des véhicules ont été endommagés et une partie des retournés a dû rebrousser chemin vers Hasakah.

  • Occupation des propriétés : de nombreuses maisons et terres appartenant à des Kurdes restent occupées. Des cas d’extorsion (demandes de sommes importantes pour récupérer un bien) sont régulièrement rapportés.

  • Présence de mines et contrôle fragmenté : le déminage avance, mais reste incomplet. Le contrôle effectif des forces de sécurité sur les factions locales et les conseils installés depuis 2019 est encore limité.

  • Absence de garanties politiques et sécuritaires : les comités de déplacés kurdes demandent une participation à l’administration locale, une protection effective et des mécanismes clairs de restitution des biens. Sans cela, beaucoup refusent de risquer un nouveau déplacement.

Les chiffres le confirment : sur les quelque 14 000 familles enregistrées pour un retour (environ 80 000 personnes), seule une fraction a pu rentrer jusqu’à présent, et la composition des convois montre un déséquilibre net en faveur des familles arabes.

Un récit d’intégration qui élude l’essentiel

Présenter ces retours arabes comme la preuve d’un processus réussi relève d’une lecture partielle. Le droit au retour est universel et doit s’appliquer à tous les déplacés, quelle que soit leur appartenance. Or, tant que les familles kurdes n’auront pas la possibilité concrète de regagner leurs villages en sécurité, de récupérer leurs biens sans rançon et de vivre sans crainte de représailles, le processus restera incomplet et asymétrique.

Dans les villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê et Tel Temir, le retour sélectif risque de conforter, plutôt que de corriger, les transformations démographiques intervenues depuis 2019. Une véritable réconciliation exige que le retour des Arabes et celui des Kurdes avancent de pair, sous des garanties identiques et vérifiables.

À ce stade, les convois de septembre 2026 illustrent davantage une gestion différenciée du dossier des déplacés qu’une solution équitable. Le problème n’a jamais été le retour des familles arabes. Il reste celui du retour digne et sécurisé des familles kurdes, encore largement empêché ou dissuadé.

Kurdes livrés à Erdoğan : l’asymétrie de puissance face à un État surarmé et soutenu par l’OTAN

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KURDISTAN. Dans un récent article*, l’universitaire Özgür Sevgi Göral analyse le processus de désarmement du PKK (via la récente loi-cadre) non comme une défaite du mouvement kurde, mais à travers trois temporalités :

  • Présent (« temps des monstres ») : un monde en crise (capitalisme, fascisme, guerres) où le mouvement kurde se distingue par sa capacité à créer des connexions égalitaires avec d’autres luttes.

  • Passé (« temps de la violence ») : il faut écouter les voix de la résistance kurde (serhildans, disparus, courage quotidien) pour un travail de mémoire émancipateur, au-delà de la justice transitionnelle libérale.

  • Avenir (« temps de la préfiguration ») : construire dès maintenant des alternatives (communes, politique de bas en haut) face aux grondements d’un futur incertain.

 

Özgür Sevgi Göral (et les réponses qui l’accompagnent) refuse de qualifier le processus actuel de « défaite ». Elle insiste sur les « connexions », les « voix » du passé et la « politique préfigurative » (construire des alternatives dès maintenant, par le bas). Selon elle, le mouvement kurde n’est pas vaincu parce qu’il continue d’exister et de projeter un avenir égalitaire.

Cette lecture se heurte à une réalité de pouvoir très concrète :

Asymétrie militaire et étatique écrasante

La Turquie dispose d’une armée parmi les plus importantes de l’OTAN, d’une industrie de défense en pleine expansion, de drones (Bayraktar), d’artillerie et de forces spéciales. Le PKK et les structures liées (YPG en Syrie, etc.) n’ont jamais eu les moyens de tenir tête durablement à cet appareil. Face à un État surarmé, les options armées sont structurellement limitées.

Soutien international de la Turquie

Membre de l’OTAN, la Turquie bénéficie d’une couverture diplomatique et militaire occidentale. Les États-Unis et l’Europe critiquent parfois les opérations turques, mais n’imposent pas de sanctions significatives ni n’empêchent les ventes d’armes. Cela laisse Ankara une grande marge de manœuvre. Les Kurdes, eux, n’ont pas d’équivalent : ni État protecteur fort, ni alliance militaire comparable.

Le rapport de force politique actuel

Le processus en cours (loi-cadre, désarmement, discussions) se déroule sous le contrôle quasi total d’Erdogan et de l’État turc. Les dirigeants kurdes sont souvent en prison ou sous pression judiciaire, les partis légaux (comme le DEM) subissent des interdictions et des arrestations, et les opérations militaires continuent dans le sud-est et en Syrie/Irak. Dans ces conditions, accepter un cadre de désarmement fixé par Ankara ressemble davantage à une concession forcée qu’à une victoire stratégique. Les Kurdes n’ont, dans l’immédiat, que peu de leviers pour imposer leurs conditions.

Limites de la « politique préfigurative » face à la répression

Construire des communes, des solidarités locales ou des alliances égalitaires est important sur le plan moral et organisationnel. Mais face à un État qui contrôle le monopole de la violence, qui peut fermer des partis, arrêter des élus et mener des opérations militaires, ces pratiques restent fragiles et ne compensent pas le déséquilibre de puissance. L’histoire récente (effondrement du processus de paix 2013-2015, reprises des combats, exil forcé de cadres) montre que l’État peut à tout moment refermer l’espace politique.

En résumé : Göral a raison de rappeler que les mouvements ne meurent pas du jour au lendemain et que la résistance civile et culturelle compte. Mais elle sous-estime le rapport de force matériel. Tant que les Kurdes restent confrontés à un État surarmé, membre de l’OTAN et déterminé à garder le contrôle, leur marge de manœuvre réelle reste étroite. Dans ce contexte, le processus actuel apparaît moins comme une étape choisie d’émancipation que comme une adaptation contrainte à une réalité de domination.

*Article (Sur l’idée de défaite et les temporalités conflictuelles du vivre ensemble) publié sur le site The Amargi « On the idea of defeat and the conflicting temporalities of living together«