TURQUIE. Une journaliste kurde condamnée à 4,2 ans de prison

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TURQUIE / KURDISTAN – Le tribunal correctionnel de Van a condamné la journaliste kurde Reyhan Hacıoğlu à quatre ans et deux mois de prison pour « complicité délibérée avec une organisation terroriste ». Le tribunal a également maintenu l’interdiction de voyager à l’étranger à son encontre.

Hacıoğlu avait passé cinq mois en détention provisoire l’année dernière. Elle était absente lors de l’audience de verdict, qui s’est tenue en présence de ses avocats et de représentants d’organisations de la société civile.

Le procureur avait requis une condamnation pour « appartenance à une organisation terroriste ». Les avocats de la défense ont plaidé l’acquittement, soulignant que les poursuites visaient exclusivement son activité journalistique. « Les accusations sont sans fondement », a déclaré Me Resul Temur.

« Je maintiens chaque mot que j’ai prononcé »

Après le verdict, Reyhan Hacıoğlu a réagi avec fermeté sur les réseaux sociaux :

« Je maintiens chaque article que j’ai rédigé et chaque mot que j’ai prononcé. On ne peut pas dissimuler la vérité avec des peines prononcées. »

Dans une déclaration plus longue, elle a dénoncé les politiques du gouvernement :

« Le journalisme n’est pas un crime. Le crime, c’est de dresser ce pays et ces peuples les uns contre les autres, d’attaquer la nature, d’arrêter les opposants, de commettre des actes inhumains en prison, d’isoler les détenus et de laisser le harcèlement et les viols impunis.

Nous continuerons à nous opposer à tout cela et à suivre l’exemple de nos collègues qui ont payé le prix de la VÉRITÉ. Car nous croyons en la vérité, et nous savons qu’elle connaîtra une fin magnifique. »

La CEDH condamne la Turquie pour la détention illégale d’Ayla Akat Ata

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TURQUIE / KURDISTAN – La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a jugé que la détention en 2016 de la femme politique kurde Ayla Akat Ata était illégale. Dans son arrêt du 12 mai, la Cour a condamné la Turquie pour violation du droit à la liberté et à la sûreté (article 5) ainsi que du droit à la liberté d’expression (article 10).

Ancienne députée du Parti démocratique des peuples (HDP), Ayla Akat Ata a été arrêtée le 26 octobre 2016 lors d’une prise de parole publique devant la municipalité métropolitaine de Diyarbakır, alors placée sous tutelle gouvernementale. Elle a été placée en détention provisoire pour « direction d’une organisation terroriste » et « propagande terroriste ».

Les autorités turques ont fondé leurs accusations sur ses activités au sein du Congrès de la société démocratique (DTK), sa participation à des réunions et manifestations, ses discours publics ainsi que ses publications sur les réseaux sociaux. Elle était également accusée d’avoir dirigé le Congrès des femmes libres (KJA).

La décision de la CEDH

La Cour a estimé qu’il n’existait aucune preuve concrète justifiant sa détention. Elle a relevé que les charges reposaient exclusivement sur des activités politiques et démocratiques pacifiques, sans aucun appel à la violence.

La CEDH a notamment constaté :

  • Une violation de l’article 5 § 1 (droit à la liberté et à la sûreté) : les « soupçons raisonnables » n’étaient pas étayés par des éléments probants.

  • Une violation de l’article 5 § 3 : les prolongations de détention étaient insuffisamment motivées et les autorités n’ont pas démontré la nécessité de maintenir Ata en prison ni examiné des mesures alternatives.

  • Une violation de l’article 10 (liberté d’expression) : la détention constituait une ingérence injustifiée dans l’exercice de ses droits politiques.

Ayla Akat Ata est restée détenue plus de cinq mois avant d’être libérée le 4 mai 2017.

Dersim : une mémoire massacrée, une résistance ciblée

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TURQUIE / KURDISTAN – L’État turc continue de cibler la mémoire de la résistance, la jeunesse et le tissu social de Dersim par le biais de politiques de guerre spéciale continues, écrit le journaliste kurde d dans l’article suivant.

Dersim : Guerre spéciale ininterrompue depuis 1937

Dersim porte l’un des souvenirs les plus lourds, les plus douloureux et les plus systématiquement occultés de l’histoire du Kurdistan du Nord (Bakur) et de la Turquie contemporaine. Le massacre de 1937-1938 reste l’une des plus grandes campagnes d’extermination ethnique et culturelle du XXe siècle. Des dizaines de milliers de personnes y ont perdu la vie, des milliers d’autres ont été déportées, et de nombreux enfants ont été arrachés à leurs familles pour être assimilés de force. Ce territoire demeure, près d’un siècle plus tard, un lieu de deuil profond, de mémoire blessée et, en même temps, de farouche résistance.

Dersim incarne également une identité singulière où se croisent l’alévisme, la culture zaza et kurde, ainsi qu’une tradition sociale et politique progressiste solidement ancrée. C’est précisément pour cette raison qu’elle constitue l’un des points les plus sensibles de la confrontation historique entre l’État turc et la question kurde.

Une nouvelle forme de guerre spéciale

Après les politiques génocidaires des années 1937-1938, l’État turc poursuit aujourd’hui le même objectif d’effacement par d’autres moyens : détruire la mémoire collective, corrompre la jeunesse, démanteler les solidarités sociales et affaiblir les liens culturels et politiques de la population.

Dans cette nouvelle livraison de notre série, nous examinons la propagation des réseaux de stupéfiants à Dersim, la prostitution organisée, le recrutement forcé, la formation de gangs, ainsi que l’affaire Gülistan Doku — l’un des dossiers les plus emblématiques et les plus troublants de ces dernières années —, et les présomptions de complicité étatique qui l’entourent.

Le trafic de drogue dans une petite ville sous contrôle

Avec moins de 80 000 habitants, Dersim reste une agglomération modeste comparée aux grandes villes du Kurdistan du Nord. Pourtant, la consommation et le trafic de drogue y ont connu une hausse spectaculaire ces dernières années.

La présence de l’université de Munzur attire chaque année des milliers d’étudiants, créant un vivier idéal pour les réseaux de stupéfiants. La progression s’est nettement accélérée après 2016. Cafés et lieux de rencontre se sont transformés en points de vente, tandis que les drogues de synthèse, particulièrement la méthamphétamine, se sont répandues dans le centre-ville et le long de la rivière Munzur.

Ce qui distingue Dersim des autres villes, c’est que la drogue n’est pas venue combler un vide social préexistant. Au contraire, les structures politiques et les réflexes de résistance ont d’abord été délibérément affaiblis, puis la drogue a été introduite dans le vide ainsi créé.

Le mandat Tuncay Sonel (2017-…) : laboratoire de la guerre spéciale

Nommé gouverneur en 2017, Tuncay Sonel a incarné une politique de contrôle total. Sous son mandat, des centaines de personnes ont été emprisonnées sur la base de témoignages anonymes. Des milliers de jeunes ont fui la ville ou le pays. Dans un tel contexte d’affaiblissement politique et social, les réseaux criminels ont trouvé un terrain particulièrement fertile.

Une question se pose avec insistance : pourquoi les cas de drogue, de prostitution, de disparitions et de morts suspectes ont-ils explosé précisément au moment où l’État affirmait exercer un « contrôle total » sur la région grâce à une surveillance massive (caméras, checkpoints, postes militaires) ? La réponse semble évidente : le dispositif mis en place ne vise pas tant à empêcher la criminalité qu’à la gérer et à l’instrumentaliser.

Dans cette région que les massacres n’ont pas pu assimiler, l’État aurait choisi de nouvelles armes : la drogue, les gangs et la dégradation sociale. La méthamphétamine, en particulier, agit comme une arme stratégique : elle détruit rapidement les individus tout en neutralisant à long terme les dynamiques politiques futures.

L’affaire Gülistan Doku : le visage le plus sombre de cette politique

Le cas de Gülistan Doku, étudiante de 21 ans à l’université de Munzur, en est l’illustration la plus tragique et la mieux documentée. Disparue le 5 janvier 2020 après avoir quitté sa résidence universitaire KYK, elle reste introuvable six ans plus tard.

En janvier 2025, un témoin secret désigné sous le nom de « Şubat » a relancé l’affaire devant la JASAT (unité d’enquête de la gendarmerie). Selon son témoignage, Gülistan aurait été forcée de monter dans le véhicule de Mustafa Türkay Sonel, fils du gouverneur Tuncay Sonel, près du viaduc de Sarı Saltuk. Le témoin affirme qu’elle a été agressée sexuellement, mise enceinte, puis exécutée d’une balle dans la tête. Son corps aurait ensuite été enterré par un garde du corps du gouverneur et un garde de village.

L’enquête a mis en cause un réseau impliquant des hauts fonctionnaires : le gouverneur Tuncay Sonel lui-même, son fils, des policiers, le médecin-chef de l’hôpital d’État, des techniciens de l’université et d’autres acteurs. Plusieurs d’entre eux ont fui ou font l’objet de mandats internationaux.

Protection politique au plus haut niveau

Des documents parlementaires ont révélé le soutien apporté par Süleyman Soylu, alors ministre de l’Intérieur. Celui-ci avait publiquement affirmé qu’« aucune preuve de meurtre n’avait été trouvée » et accusé le PKK et le HDP de politiser l’affaire. La promotion ultérieure de Sonel au poste de gouverneur d’Ordu a renforcé les soupçons de clientélisme et de protection au sein de l’appareil d’État.

Réseaux de prostitution et pièges ciblant les jeunes femmes

L’affaire Doku a également mis au jour un réseau plus large de prostitution impliquant, selon des plaintes déposées, des fonctionnaires. Comme dans d’autres villes du Kurdistan (Şırnak, Van, Hakkari), ces dossiers aboutissent rarement à des poursuites sérieuses.

Les méthodes sont rodées : approches sur les réseaux sociaux ou sur le campus, fausses relations amoureuses, enregistrement d’images intimes puis chantage. Rojwelat Kızmaz, meilleure amie de Gülistan, retrouvée morte en 2024 dans le barrage de Heskif (Hasankeyf), fait désormais partie du même dossier, suggérant un réseau plus vaste.

Trois méthodes de recrutement systématique

  1. Pièges affectifs et sexuels : cibler les étudiants politiquement actifs via de fausses relations, puis les faire chanter.

  2. Exploitation de la vulnérabilité économique : proposer de l’aide aux familles en échange de collaboration.

  3. Système d’informateurs : pression via des arrestations et des témoignages forcés.

Ces méthodes transforment la trahison individuelle en une politique systématique de destruction du tissu social et politique.

Conclusion : une stratégie d’ensemble

L’affaire Gülistan Doku dépasse le cadre d’un crime isolé. Elle révèle un système où gouverneurs, police, services de santé, université et hiérarchie politique semblent fonctionner en synergie pour étouffer les affaires gênantes. Dans une petite ville où tout le monde se connaît, cette stratégie crée un climat de méfiance généralisée qui paralyse l’organisation collective.

À Dersim, la drogue, la prostitution et le recrutement ne sont pas de simples problèmes de sécurité. Ils constituent des armes d’une nouvelle guerre qui vise, non plus seulement les corps, mais les âmes et l’avenir d’une communauté.

Article original à lire sur le site ANF « Dersim: Uninterrupted special warfare since 1937« 

« Un pain en turc » : Quand parler kurde devient un crime

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LINGUICIDE. À l’occasion de la Journée internationale de la langue kurde célébrée ce 15 mai, nous republions ce texte qui raconte, mieux que n’importe quel discours, la violence de la répression linguistique par l’État colonialiste turc au Kurdistan.

Nous sommes dans les années 1980, dans une région kurde sous occupation turque. Un paysan rentre épuisé de son champ. Le soleil va bientôt se coucher et, avec lui, commence le couvre-feu imposé par l’état d’urgence. Il se précipite à la boulangerie du village. Il ne parle pas un mot de turc, mais il faut bien nourrir sa famille. Alors, dans un souffle, il lance au boulanger : « Ka nanekî, bi tirkî*. » (Un pain, en turc.) Cette phrase devenue célèbre résume à elle seule l’humiliation d’un peuple à qui l’on interdit jusqu’à sa propre langue.

Imaginons un instant la même scène en France, sous l’occupation nazie. Un paysan corrézien, de retour des champs, entre dans sa boulangerie juste avant le couvre-feu. Les Allemands ont interdit le français et imposé l’allemand. Ne parlant pas un mot de la langue de l’occupant, il dirait probablement : « Un pain, en allemand. » L’absurdité saute aux yeux. Pourtant, c’est exactement ce qu’a vécu le peuple kurde pendant des décennies.

Dès la création de la République turque en 1923, la langue kurde a été interdite sur tout le territoire, y compris au Kurdistan. Interdite à l’école, dans l’administration, dans les médias, dans les lieux publics… et même au sein des foyers. Des fonctionnaires étaient spécialement envoyés pour verbaliser, arrêter et parfois torturer ceux qui osaient parler kurde. Des amendes, des humiliations, des emprisonnements : tout était bon pour éradiquer la langue. Aujourd’hui encore, malgré quelques timides assouplissements, le kurde reste fortement discriminé en Turquie. Il n’est toujours pas reconnu comme langue officielle, son enseignement est quasi inexistant dans le cursus public, et son usage public peut encore entraîner des poursuites judiciaires.

« Ka nanekî bi tirkî* » est le titre traduit de la nouvelle « Bana türkçe bir ekmek ver » de l’écrivain et journaliste kurde Cezmi Ersöz. Une histoire vraie devenue symbole d’un linguicide d’État.

La langue n’est pas seulement un outil de communication. C’est l’âme d’un peuple. La réprimer, c’est tenter de tuer ce peuple de l’intérieur.

Génocide linguistique : comment la Turquie m’a arraché ma langue

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LINGUICIDE. À l’occasion de la Journée de la langue kurde, célébrée le 15 mai, nous republions cet article sur la langue kurde, initialement paru en mars 2020. Il reste malheureusement d’actualité tant qu’une grande partie du Kurdistan restera colonisée.

« Qui peut dire que dérober sa langue à un peuple est moins violent que la guerre ? » Ray Gwyn Smith

De nos jours, il est très fréquent d’entendre un Kurde déclarer : « Je suis kurde mais je ne parle pas le kurde. »

Depuis la division du Kurdistan au début du XXe siècle, les États occupants ont cherché à mettre fin à l’existence du peuple kurde en instaurant des politiques de génocide linguistique. Exterminer physiquement des millions de personnes s’étant révélé difficile, malgré les massacres de Dersim, Zilan, Halabja et bien d’autres, la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie ont sévèrement interdit l’usage du kurde à partir de la seconde moitié du XXe siècle.

Les Kurdes ne peuvent ni recevoir un enseignement dans leur langue, ni se défendre devant la justice dans leur langue, ni même affirmer qu’ils possèdent une langue appelée kurde. En Turquie, l’État nie jusqu’à l’existence de cette langue millénaire et la désigne dans ses registres officiels sous le nom de « langue X » (X pour « inconnue »).

Retour sur un génocide linguistique à travers le regard d’une rescapée.

Ma famille vivait dans une ferme isolée en montagne, au Kurdistan du Nord (Bakur), sous occupation turque. En hiver, notre seul lien avec le monde extérieur était un poste de radio que mon père avait acheté et de rares visiteurs venus des villages voisins lorsque la neige ne bloquait pas les sentiers.

Un jour, alors que j’étais encore bébé, mon père a annoncé à ma mère que dorénavant tous les enfants devraient parler uniquement le turc. L’État turc venait d’interdire formellement notre langue, sous peine d’amendes et de prison.

Cette interdiction de parler notre langue maternelle allait provoquer des traumatismes profonds et insoupçonnés chez les nouvelles générations. Il m’a fallu des années pour en mesurer la gravité. De nombreux flash-back me rappellent encore cette destruction lente d’un peuple à travers la mise au ban de sa langue.

Notre village, doté d’une école primaire récente, se trouvait à plusieurs kilomètres de notre ferme. Les mois d’hiver enneigés empêchaient mes frères et sœurs de s’y rendre. Mon père a donc dû les placer en internat.

Dès les années 1980, pour « couper » la langue kurde à la racine, l’État turc a créé des internats destinés aux enfants kurdes. Dès l’âge de sept ans, ils passaient toute l’année scolaire à la merci d’enseignants et de surveillants chargés de leur inculquer le turc – une langue qu’ils ne connaissaient pas – et de les « turquifier » en les coupant de leur famille, de leur culture et de leur langue. Je ne m’attarderai pas sur les sévices psychologiques, physiques et sexuels dont ont été victimes de nombreux enfants kurdes dans ces internats de l’horreur.

Quelques années plus tard, nous avons dû abandonner notre ferme pour nous rapprocher de la petite ville où mes frères et sœurs étaient internés. Ils ont ainsi pu quitter l’internat et revenir à la maison. Mais nous parlions tous turc entre nous et avec notre père. Le kurde était réservé à notre mère, qui maîtrisait très mal le turc.

À l’école, les enseignants nous répétaient à longueur de journée qu’il n’y avait pas de Kurdes en « Turquie » (puisque, pour l’État turc, il n’existait ni Kurdes ni Kurdistan). Enfant, je me sentais coupable. Coupable d’exister alors que, selon eux, je n’aurais pas dû exister. Coupable aussi de parler en cachette une langue qui n’était pas censée exister.

Un jour, le maître a demandé quels enfants ne savaient pas parler le kurde et leur a demandé de lever le doigt. Je me suis exécutée immédiatement. J’étais la seule. Je n’en étais pas très fière.

Avec l’école, la télévision et la radio turques, nous n’avions même plus besoin de faire d’effort pour oublier cette langue clandestine. L’État turc avait tout prévu. Il suffisait de se laisser faire. Notre vocabulaire kurde s’appauvrissait de jour en jour, remplacé par le turc, jusque dans nos rêves, et sans aucun regret. De toute façon, nous n’aimions pas cette langue illégale. Qui aime l’illégalité, surtout quand on est un enfant qui veut bien faire ?

Moi, la petite fille « sage » et « intelligente », j’étais la chouchoute de mes enseignants et j’avais même reçu le surnom de « la Turque » dans le voisinage, car j’avais commencé à parler turc avant le kurde, contrairement aux autres enfants qui peinaient à devenir de parfaits petits Turcs du jour au lendemain. Que dire de la honte que je ressentais devant ma mère qui ne maîtrisait pas le turc ? Honte d’appartenir à un peuple qui n’était pas censé exister, un peuple « arriéré », selon la définition de l’État colonial qui voulait en finir avec nous en nous turquifiant comme il le faut.

Devenue adulte, exilée en France, pays dont je ne connaissais pas la langue, j’ai immédiatement voulu apprendre le français pour me défaire du turc. Cet exil physique a été le déclic d’un retour mental à mes origines. Soudain, les flash-back ont surgi, me rappelant toutes les humiliations subies en tant que Kurdes et enfants, et l’interdiction de parler notre langue sur notre propre terre.

Je passais mes journées à écouter des cassettes d’apprentissage du français, à lire, à discuter avec des non-Kurdes. La nuit, j’avais le dictionnaire Le Petit Robert dans mon lit (je dis souvent que Petit Robert fut mon premier amant français !). En quelques mois, je me débrouillais correctement et, au bout de quelques années, le français était devenu ma langue principale. Mais je ne parlais toujours pas correctement ma langue maternelle. Mon entourage m’avait cette fois surnommée « la Française » !

Il y a quelques mois, un ami kurde m’a demandé si j’étais née en France tant mon français était bon. Je lui ai répondu que non, que j’étais arrivée adulte, sans passer par l’école. Il me croyait à peine. Je lui ai parlé de mes deux surnoms liés aux langues, avant d’ajouter que j’avais réussi à devenir turque puis française, et qu’il était désormais temps que je (re)devienne kurde et qu’on m’appelle enfin « Kurdê » (la Kurde) !

Aujourd’hui, je lis et écris le kurde, avec difficulté, sauf quand ce sont des poèmes orphelins qui viennent frapper à ma porte pour m’emmener au pays. Mais je ne désespère pas. Je deviendrai une « vraie Kurde » qui parle sa langue, même s’il me faut trébucher sur les mots et tomber à terre après tant d’années de paralysie linguistique imposée. Vive la revanche des « vaincus » !

Keça Bênav (La fille sans nom)

Afrin occupée : Le drapeau turc ou rien, même pour la Journée de la langue kurde

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SYRIE / ROJAVA — L’événement de la Journée de la langue kurde qui devait avoir lieu aujourd’hui à Afrin a été annulé à cause de la mentalité coloniale turque.

L’événement prévu aujourd’hui, jeudi, au Centre culturel d’Afrin à l’occasion de la Journée de la langue kurde a été annulé après un vif différend autour du drapeau turc.

Selon des sources locales, plusieurs participants ont exigé le retrait du drapeau turc présent dans l’auditorium du centre, qui dépend du ministère syrien de la Culture. Les responsables de l’université turque de Gaziantep, partenaires de l’événement, ont refusé cette demande, entraînant l’annulation pure et simple de la manifestation initialement prévue à 13h et le départ des participants.

Contexte d’occupation

Depuis l’invasion turque et l’occupation du canton d’Afrin en mars 2018, la région subit une turquification forcée systématique. La langue kurde a été progressivement effacée des institutions publiques, et son enseignement est interdit dans les écoles.

Batman et Mardin : laboratoire de la guerre spéciale turque contre la jeunesse kurde

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TURQUIE / KURDISTAN – Les politiques de guerre spéciale ciblant les jeunes Kurdes à Batman et Mardin s’inscrivent dans une stratégie d’ingénierie sociale plus large.

Batman (Êlih) et Mardin (Mêrdîn) sont deux villes du Kurdistan étroitement liées par leur proximité culturelle et géographique. Cette imbrication facilite la mise en œuvre des politiques néfastes de l’État turc, notamment à travers le trafic de drogue, la prostitution, les réseaux de gangs et le recrutement forcé.

Bien que les réseaux de prostitution n’aient pas encore atteint l’ampleur visible à Amed (Diyarbakır), ils se développent rapidement et minent le tissu social. Derrière l’image d’hommes aisés fréquentant des « escortes » dans des pavillons, bars et hôtels de luxe, se cache une crise humanitaire aggravée par la politique d’accueil des réfugiés menée par l’État turc.

Selon l’Indice mondial de la criminalité organisée 2023, la Turquie se classe première en Europe et 14e mondiale, avec un score particulièrement élevé (8/10) en matière de traite des êtres humains.

Réduire cette réalité à un simple problème de criminalité reviendrait à occulter la dimension délibérée de ces politiques de guerre spéciale. Depuis 2015 particulièrement, la jeunesse kurde constitue une cible prioritaire. Après le soulèvement de Kobanê et la période d’autonomie, l’État a multiplié les moyens pour criminaliser cette jeunesse et empêcher toute nouvelle politisation de son énergie.

Kızıltepe (Qoser) : épicentre de l’effondrement social

Situé à la frontière avec le Rojava et peuplé majoritairement de jeunes, le district de Kızıltepe est particulièrement visé. La distribution systématique de drogues y coexiste avec la prostitution forcée de femmes réfugiées dans un contexte de grande pauvreté. La population locale subit ainsi une double dégradation sociale, tandis que la question des réfugiés sert de prétexte à de futures expulsions.

À Kızıltepe, l’âge de la première consommation de drogue serait tombé à 9 ans, et la dépendance au jeu touche désormais les adolescents. Dettes de jeu, tentatives de suicide, violences conjugales et maltraitance des enfants se multiplient.

En novembre 2025, la Plateforme antidrogue de Mardin, signée par 47 institutions, déclarait : « Le fait que l’âge de la toxicomanie soit tombé à 9 ans prouve que le problème n’est plus individuel, mais systémique. »

Des liens étatiques documentés

En 2021, l’agence Mesopotamia révélait que Kemal Ürün, lié au « gang Daltons », organisait l’envoi de drogue vers le nord du Kurdistan, notamment Nusaybin, sous couvert d’« aide scolaire ». Des noms comme celui de l’ancien commandant général de la gendarmerie Arif Çetin ou du conseiller présidentiel Oktay Saral (lié au groupe Sarallar) reviennent régulièrement dans les enquêtes sur les connexions entre État, mafias et trafic de drogue.

Ces structures ne sont pas des phénomènes criminels ordinaires, mais des outils assumés de guerre spéciale.

Mécanismes de recrutement et chantage

À Nusaybin, des policiers contactent via les réseaux sociaux des jeunes femmes issues de familles patriotiques, feignent des relations amoureuses, puis les transforment en chantage sexuel.

À Batman, les jeunes Kurdes servent de main-d’œuvre de rue pour le trafic de cocaïne et de méthamphétamine. Chômage, endettement via les paris illégaux et menaces les rendent dépendants.

Quatre grands volets de recrutement ont été identifiés :

  1. Toxicomanie → coopération avec les services de renseignement ;

  2. Chantage via images sexuelles (surtout contre les femmes de familles patriotiques) ;

  3. Approche d’enfants pauvres avec promesses d’argent ;

  4. « Relations amoureuses » utilisées comme piège.

L’Association internationale des droits de l’homme (IHD) a recensé 87 cas de recrutement et d’enlèvements entre 2022 et 2024, dont une part importante à Mardin et Batman.

Abus sexuels sur enfants : la face la plus sombre

Les agressions sexuelles sur mineurs explosent. Selon le rapport 2022 du Réseau d’Amed contre les violences, 865 plaintes ont été déposées dans le seul district d’Amed, soit une moyenne de trois cas par jour. Les villes les plus touchées incluent Batman et Mardin.

Le volet idéologique : Hezbollah / HÜDA-PAR

À cette guerre sociale s’ajoute une dimension idéologique via le Hezbollah turc, transformé en parti politique (HÜDA-PAR) et légitimé par l’alliance AKP-MHP. Historiquement implanté à Batman, où il a commis de nombreux assassinats dans les années 1990 en coordination avec le JITEM, il sert aujourd’hui de force de pression conservatrice-religieuse contre le mouvement kurde démocratique et laïque.

Conclusion

À travers le trafic de drogue, la prostitution, les gangs et le recrutement, combinés à l’action de structures comme HÜDA-PAR, l’État turc mène un projet global d’ingénierie sociale au Kurdistan du Nord. L’objectif est clair : briser le potentiel de résistance de la jeunesse kurde et détruire le tissu social.

ANF

IRAK. Un bourreau d’Anfal condamné à mort

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IRAK / KURDISTAN — Un tribunal de Bagdad a condamné à mort, jeudi, Hajaj Ahmed al-Tikriti (alias Hajaj Nugra Salman), ancien officier baasiste et responsable de la tristement célèbre prison de Nugra Salman.

Une semaine seulement après l’ouverture de son procès très médiatisé, l’ancien responsable du régime de Saddam Hussein a été reconnu coupable de crimes contre l’humanité commis durant le génocide kurde (al-Anfal) : tortures systématiques, viols, massacres et exécutions extrajudiciaires de Kurdes.

Un symbole de la barbarie d’Anfal

Pour les survivants et les familles de victimes, ce verdict constitue une étape historique et longtemps attendue vers la justice. Dirigeant de la prison du désert de Nugra Salman (province de Muthanna), al-Tikriti incarnait la terreur baasiste : passages à tabac quotidiens, famine, humiliations, exécutions, viols et disparitions forcées.

Après des décennies de cavale, il avait été arrêté l’année dernière par les forces de sécurité irakiennes. Des dizaines de survivants kurdes ont fait le déplacement jusqu’à Bagdad pour témoigner lors du procès.

Rappel du génocide d’Anfal (1986-1989)

Campagne génocidaire du régime de Saddam Hussein qui a causé la mort d’environ 182 000 Kurdes, la destruction de plus de 4 000 villages, l’utilisation massive d’armes chimiques (notamment à Halabja, où plus de 5 000 civils ont été tués en une journée) et la déportation de centaines de milliers de personnes.

Ce jugement est perçu comme un rare moment de reconnaissance judiciaire pour les victimes kurdes, qui espèrent désormais que d’autres responsables des crimes d’Anfal soient traduits en justice.

COLONIALISME. La Turquie cherche son salut au fond des tranchées

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SYRIE / ROJAVA – La Turquie colonialiste continue à creuser des tranchées le long de la frontière artificielle imposée par l’accord Sykes-Picot entre le Kurdistan d’Ouest (Rojava) et le Kurdistan du Nord (Bakûr). Elle a repris le chantier des tranchées entre Nusaybin-Qamishlo, Kobanê-Suruc, et Cizire-Derik.

La Turquie poursuit le renforcement de sa frontière sud en creusant des tranchées profondes face aux zones kurdes du nord-est syrien. Ces travaux, visibles notamment dans le secteur de Cizîrê (Cizre) face à Dêrîk, s’inscrivent dans une logique de militarisation accrue le long d’une frontière qui divise historiquement le peuple kurde.

Selon des informations locales, la Turquie a entamé le creusement de tranchées d’environ sept mètres de profondeur à l’aide d’excavatrices, avec des opérateurs portant parfois des uniformes militaires. Les travaux ont débuté près du centre-ville de Cizîrê, dans la province de Şırnak, et s’étendraient sur plus de deux kilomètres dans ce secteur. Le ministère turc de la Défense aurait adressé des circulaires aux gouvernorats frontaliers (Şirnex, Mêrdîn, Riha/Urfa, Dîlok/Antep, Kilis et Hatay) pour lancer des appels d’offres et généraliser ces opérations.

Ces tranchées viennent compléter un mur de béton déjà imposant, long d’environ 760 à 900 km selon les sources, construit entre 2015 et 2018. Ce mur, composé de blocs de 2 mètres de large et de 3 à 4 mètres de haut, est surmonté de barbelés et précédé d’une zone militaire tampon et d’une seconde clôture.

Des travaux similaires ont déjà été observés par le passé, notamment lors des offensives turques et des attaques contre le Rojava, comme au poste-frontière de Mürşitpınar (près de Suruç-Kobanê).

Le Fonds cinématographique du Kurdistan lancé à Cannes

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CINEMA — Le Fonds cinématographique du Kurdistan a été officiellement lancé le 13 mai 2026 sur la Croisette lors du Marché du Film de Cannes.

Doté d’une enveloppe annuelle de 2 millions de dollars, ce fonds (en anglais : Kurdistan Film Fund) vise à structurer une véritable industrie cinématographique au Kurdistan. Le Kurdistan Film Fund est porté par la Commission du film du Kurdistan (Kurdistan Film Commission), sous la présidence de S.E. Qubad Talabani (Vice-Premier Ministre) et la direction de Bavi Yassin.

Le Kurdistan Film Fund financera le développement de projets, la production de films, la formation des talents locaux et les coproductions internationales. Il ambitionne également de positionner le Kurdistan comme une destination attractive pour les tournages étrangers.

Lancé sous le slogan « Réapproprier notre histoire », ce projet marque une étape historique pour permettre aux Kurdes de raconter leurs propres histoires et de développer un secteur créatif professionnel.

Les premiers appels à projets seront annoncés prochainement.