SYRIE. Il y a toujours un risque de guerre anti-kurde

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SYRIE / ROJAVA – L’intellectuel et militant des droits humains, Gulal Kasani, souligne que le Rojava est toujours menacé, mettant en garde contre le danger réel d’une guerre de discorde entre ses différentes communautés. Il est donc impératif que la société, les mouvements politiques et les forces armées restent en état d’alerte constant pour assurer la défense et la protection de la région. Il a également souligné la nécessité pour les Kurdes, aux niveaux politique et militaire, d’établir une autorité officielle.

L’intellectuel et militant des droits humains Gulal Kasani s’est entretenu avec l’agence ANHA au sujet de la situation actuelle dans la région, des attaques qualifiées de « guerre spéciale » menées contre la volonté du peuple du Rojava et des exigences de cette étape..

Kasani nous a rappelé que la Syrie, et le Rojava en particulier, ont récemment connu des bouleversements majeurs, et a souligné que les menaces qui pèsent sur le Rojava persistent, émanant aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur de la région. Il a fait remarquer que le gouvernement intérimaire syrien n’a toujours pas reconnu officiellement et constitutionnellement les droits des Kurdes, les cantonnant à un simple « décret » dépourvu de valeur juridique solide. Il a ajouté : « En raison de cette lacune juridique, les menaces persistent ».

Kasani a expliqué que les processus d’« intégration » en cours ont renforcé le sentiment de sécurité chez les Kurdes, entraînant une diminution de la mobilisation générale. Il a toutefois averti que « compte tenu des changements récents, la société kurde, le mouvement politique et les forces armées doivent rester vigilants et prêts à se défendre. La diversité est importante au Rojava, et le risque de déclencher une guerre civile entre Kurdes et Arabes demeure. Cependant, je crois que la politique, la diplomatie et les autorités kurdes sont parvenues à contrecarrer efficacement les tentatives d’aggravation du conflit dans la région ».

En conclusion, Kasani a souligné que les Kurdes du Rojava doivent préserver leur unité, transcender leurs divergences idéologiques et établir une autorité kurde officielle aux niveaux politique et militaire. Il a fait remarquer que le Moyen-Orient est en proie à des conflits et des guerres, et que le rôle des Kurdes, notamment au Kurdistan oriental, aura un impact direct et des répercussions sur le Rojava et le Kurdistan méridional.

Gulal Kasani (Talal Hussein) est un intellectuel et un écrivain aux multiples talents, cumulant les rôles d’éminent intellectuel, d’écrivain, de poète et d’avocat. Son œuvre littéraire comprend deux recueils de poésie intitulés « Azadi » et « Bagir », et il a enrichi la bibliothèque de recherche de trois ouvrages importants sur l’histoire et le patrimoine : « L’origine des Kurdes et leur présence historique au Kurdistan occidental », « Les Kurdes dans le cours de l’histoire » et une étude intitulée « Le mythe dans le patrimoine kurde ».

Sur le plan professionnel et institutionnel, Kasani est membre du barreau de Qamishli et de l’Union des écrivains kurdes de Syrie. Dans le domaine médiatique et universitaire, il présente l’émission « La situation et la pensée » (Rewş û Bîr) sur Rojava TV et enseigne à la faculté de droit de l’université de Rojava. Il y a apporté une contribution juridique majeure en traduisant le Code pénal adopté à l’université de Damas de l’arabe vers le kurde, et publie régulièrement des articles dans de nombreux journaux et revues.

La stabilité a un langage : comment l’Occident a appris à parler le nationalisme arabe

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MOYEN – ORIENT – Dastan Jasim soutient que les violences anti-kurdes perpétrées par les régimes, les idéologies et les mouvements politiques des pays arabes reflètent une conception racialisée et partagée de la présence kurde, perçue comme incompatible avec l’ordre politique établi. Selon Jasim, il s’agit d’une lecture pseudo-anti-impérialiste de l’histoire du Moyen-Orient, où les Arabes sont présentés comme les seuls sujets politiques autochtones, une version des événements adoptée par les pays occidentaux. Voici l’article de Dastan Jasimi :   « Il n’y a pas de Syrie », a déclaré Nesrîn Abdullah, [ancienne commandante] des Yekîneyên Parastina Jin (Unités de protection des femmes, YPJ), lors d’une récente conférence de presse. Par cette déclaration, elle a saisi, dans une perspective arendtienne, la banalité des massacres à motivation ethnique et religieuse perpétrés à répétition depuis la prise de pouvoir en Syrie par l’ancien terroriste d’Al-Qaïda, Ahmed al-Sharaa, en décembre 2024. Pour Abdullah, qui a servi au sein des YPJ et a participé à la défaite de l’État islamique en Irak et en Syrie (EI), la Syrie est moins un État que le fruit de massacres accumulés. Les propos d’Abdullah ont révélé que la situation n’a jamais évolué en Syrie, en particulier pour les Kurdes.   Face à une violence si fréquente et si facile à perpétrer, comment est-elle encouragée et justifiée ? Sous couvert de lassitude envers la Syrie et le Moyen-Orient, certains discours politiques et analytiques occidentaux présentent le désengagement comme une forme de retenue éthique et la non-intervention comme une preuve de prudence, expliquant ainsi l’inaction durant le récent conflit. Un bref rappel des événements de janvier 2026 illustre la gravité du problème. Plus de 150 000 civils kurdes ont fui les quartiers majoritairement kurdes d’Alep après plusieurs jours d’attaques urbaines impitoyables menées par les forces du gouvernement de transition syrien. Ces dernières ont tué des dizaines de personnes. Des témoignages font état de combattants syriens kidnappant des civils, encerclant des réfugiés, les forçant à s’asseoir par terre et les insultant, les traitant de porcs et d’infidèles. Un combattant du gouvernement de transition syrien a jeté le corps d’une combattante kurde du haut d’un immeuble. Un autre a fièrement exhibé une tresse coupée sur la tête d’un combattant kurde.   Cette campagne de violence ouvertement anti-kurde a été suivie par la prise de contrôle rapide, par les forces du gouvernement de transition syrien, des territoires à majorité arabe situés à l’est de l’Euphrate, qui étaient sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes. Des scènes de foules en liesse ont été observées, célébrant ce qui était présenté comme la libération de « l’occupation kurde », alors que ce sont les forces kurdes qui avaient chassé Daech de ces zones quelques années auparavant. Les forces du gouvernement de transition syrien, composées notamment des hommes armés qui avaient auparavant abrité Abou Bakr al-Baghdadi, chef de Daech, après sa défaite, ont pris le contrôle des prisons où étaient détenus les membres de Daech. Ces attaques contre les Kurdes avaient été précédées par les massacres d’Alaouites à Lattaquié, de chrétiens à Damas et de Druzes à Soueïda. Malgré ce lourd passé de meurtres, al-Charia a navigué sans difficulté entre Washington et Paris, New York et Moscou, semblant transcender toutes les divisions géopolitiques, créant de toutes pièces des faits établis, et sachant que le monde adhère pleinement à sa politique de création d’une « Syrie unifiée ». Dans certains pays occidentaux, la perspective d’un dirigeant syrien qu’il serait possible de neutraliser à moindre coût est accueillie favorablement.   Ce qui a changé en Syrie, ce n’est pas la logique d’exclusion, mais la propension des observateurs et décideurs politiques internationaux à l’utiliser, la reproduire et la justifier. Ils déploient un langage technocratique globalisé qui se confond avec des notions de nation et d’ethnicité résolument anti-modernes. Ils instrumentalisent les représentations nationalistes arabes des Kurdes comme acteurs étrangers, entités non autochtones, dont l’existence est perçue comme une provocation. Ces commentateurs transforment la suprématie arabe en « stabilité », tout en qualifiant les contestations de perturbations inutiles d’un équilibre déjà fragile. Dans cette perspective, la présence politique kurde n’est pas interprétée comme une continuité autochtone ou une réponse défensive à une menace existentielle, mais comme une interruption qui engendre l’instabilité par sa simple présence. L’effet de telles analyses et commentaires est de présenter la violence contre les Kurdes comme une conséquence malheureuse de la complexité, de l’épuisement et des revendications concurrentes, et non comme le racisme meurtrier ou l’exclusion politique que les Kurdes paient de leur vie.  

Non pas des haines anciennes mais un système de déni produit

  Sans surprise, compte tenu de cette interprétation des événements, certains reportages et analyses se sont éloignés de la réalité. Certains journalistes ont cité sans esprit critique « les habitants de Raqqa » comme une expression authentique de la volonté populaire, présentant les réactions de la majorité arabe comme un baromètre neutre de légitimité – ignorant ainsi les nombreux résidents kurdes de la ville. Ces reportages ont implicitement positionné les Kurdes comme la source du ressentiment dirigé contre eux, les dépeignant comme des dirigeants étrangers dont le départ aurait rétabli l’ordre social. Des journalistes comme Golineh Atai, journaliste germano-iranienne de la ZDF, se sont tenues devant le camp d’al-Hol, où des centaines de membres de familles de l’EI venaient d’être libérés, affirmant qu’ils s’étaient échappés sous la surveillance des Kurdes, et se disant inquiètes que Mazloum Abdi ne contrôle pas ses forces, évoquant la « peur » des Arabes due à l’animosité qui les opposait aux Kurdes depuis dix ans – rejetant ainsi toute la responsabilité sur les Kurdes et présentant les Arabes comme des victimes impuissantes. Elle a par ailleurs affirmé qu’« une guerre avait été évitée », comme si les dizaines de Kurdes tués, le blocus humanitaire des zones kurdes et les violences raciales filmées n’avaient jamais eu lieu. Cette mise en scène, qui consiste à ne présenter que les récits arabes sous couvert d’« authenticité », marginalise et occulte les pertes, les déplacements et les morts subis par les Kurdes.   De même, un article récent du Spiegel, intitulé « Quel est le jeu de la milice kurde la plus puissante de Syrie ? », illustre comment la suspicion est projetée sur les acteurs kurdes, même dans des reportages se voulant critiques. Ce cadrage présuppose la duplicité et des intentions cachées du côté kurde, tandis que les actions des acteurs arabes et turcs environnants sont traitées comme un simple contexte, et non comme des sujets d’enquête à part entière. La gouvernance kurde est perçue comme une énigme ou une menace, et non comme un projet politique ancré dans l’histoire, doté d’une légitimité sociale et d’objectifs clairement définis. La question n’est pas de savoir contre quoi les Kurdes se défendent, mais ce qu’ils cherchent à accomplir. Cette inversion reflète cette même conception racialisée, selon laquelle les Kurdes posséderaient certaines caractéristiques intrinsèques, qui a longtemps dominé le discours régional et qui se traduit aujourd’hui dans le langage du journalisme d’investigation.   Cette mascarade de reportages prétendument de terrain a vidé de sa substance politique la violence perpétrée contre les Kurdes. Au mieux, ces analyses présentaient le conflit arabo-kurde comme le fruit de haines ancestrales ou de préjugés réciproques, comme si la violence avait émergé spontanément de tensions communautaires non résolues. Souvent, elles ne la réduisaient qu’aux actes commis par les Kurdes durant leurs dix dernières années de contrôle des anciens territoires de l’EI. Cette explication vide le conflit de sa substance politique et constitue une forme de déni. L’enjeu n’est pas la persistance d’une animosité prémoderne, mais le succès d’un projet politique moderne qui a érigé l’existence kurde en incompatibilité avec l’ordre national, le progrès et la souveraineté. L’exclusion des Kurdes n’était pas le vestige du sous-développement ; elle était l’un des instruments qui ont façonné l’État syrien moderne.  

L’histoire de l’idéologie anti-kurde 

  Le cas syrien illustre avec une clarté particulière la logique de l’antikurdisme. Les politiques d’arabisation du milieu du XXe siècle n’étaient ni des excès marginaux ni des erreurs politiques, mais des pratiques constitutives par lesquelles l’État définissait qui appartenait à la nation et qui n’y appartenait pas. La prétendue étude de 1963 sur la région kurde de Syrie (Dirasat ʿan Muhafazati al-Jazirati min al-Nawahi al-Qawmiat al-Siyasiat al-Aijtimʿaeia, « Étude du gouvernorat d’Al-Jazirah d’un point de vue national, politique et social »), réalisée par Mohammed Talib Hilal, officier militaire et policier syro-baasiste, véhiculait une vision du monde où la présence kurde était perçue comme une menace existentielle comparable à Israël lui-même (…). Hilal assimilait ainsi l’existence kurde à l’ennemi permanent, au même titre qu’Israël. Il soutenait que les Arabes devaient affronter le Kurdistan et l’Israël dans le cadre d’un plan global, plutôt que de les traiter de manière partielle ou ponctuelle, car il considérait les deux comme des instruments d’intervention impériale contre le nationalisme arabe. Dans ce contexte, les revendications politiques kurdes ne nécessitaient ni dialogue ni négociation, car l’existence kurde était perçue comme extérieure au champ politique légitime. L’étude de Hilal justifiait la création par le gouvernement syrien d’une « ceinture arabe » (al-Hizām al-ʿArabī), constituée de populations arabes déplacées afin de réduire la présence kurde dans le nord-est de la Syrie.   Surtout, cette logique anti-kurde ne s’opposait ni au fondamentalisme religieux, ni n’était neutralisée par la modernité laïque. Le nationalisme arabe et l’islam politique se sont maintes fois cristallisés autour d’une même conception racialisée de la présence kurde, présentant les Kurdes comme un groupe immuable, étranger et intrinsèquement inférieur. Le parcours politique de Saddam Hussein illustre cette convergence avec une brutale clarté : il a combiné la rhétorique modernisatrice du parti baasiste avec le symbolisme islamique, tout en perpétrant des violences génocidaires contre les Kurdes lors de la campagne d’Anfal (1988) au nom de la préservation de l’État. En Syrie, des figures baasistes comme Salah Jadid, souvent qualifié de néo-marxiste alors qu’il a fait ses débuts politiques au sein du Parti social-nationaliste syrien (PSNS), proche allié du parti nazi, ont traité l’islam et la société kurde comme des forces arriérées à réprimer au nom du développement. Pour les élites alaouites de Syrie, le nationalisme arabe extrême servait de mode d’intégration au sein du paysage politique sunnite arabe, tout comme le nationalisme palestinien avait historiquement permis aux chrétiens palestiniens de se sentir appartenir à une communauté. Le racisme de la modernisation ne contredisait ni l’idéologie religieuse ni l’idéologie nationaliste. Il s’exerçait à travers les deux, engendrant un discours durable où le meurtre des Kurdes, la destruction de leur culture et leur marginalisation pouvaient être sans cesse justifiés au nom du progrès.   La répétition des violences anti-kurdes à travers les régimes, les idéologies et les contextes politiques est généalogique, non accidentelle. Elle ne découle pas simplement des antipathies arabes apparues après la guerre contre Daech et la prétendue occupation des territoires arabes. Elle s’enracine profondément et, comme le démontre l’histoire de la pensée baasiste, dans des fondements idéologiques de racisme anti-kurde élaborés et sophistiqués. Elle reflète une conception racialisée partagée de la présence kurde, perçue comme incompatible avec l’ordre politique, et une lecture pseudo-anti-impérialiste de l’histoire du Moyen-Orient où les Arabes sont considérés comme le seul sujet politique autochtone. Dans ce cadre, l’existence kurde apparaît soit comme une construction impériale, soit comme une menace démographique, mais jamais comme une continuité historique légitime. Cette sélection idéologique a permis au nationalisme arabe, puis aux mouvements islamistes, d’éluder toute réflexion sur leurs propres formes de domination, tout en présentant la résistance kurde comme une collaboration, une déviation, voire une trahison.   L’affaiblissement du régime d’Assad après 2011, date du début du soulèvement et de la guerre civile syriens, n’a pas fait disparaître cette logique raciale. Elle a ressurgi presque sans transition dans le discours de l’opposition anti-Assad, qui a présenté l’autonomie kurde comme une fragmentation, un complot ou une manipulation étrangère plutôt que comme un acte de légitime défense. Ces groupes d’opposition ont systématiquement dépeint l’organisation politique kurde comme illégitime, indépendamment de ses pratiques, de ses alliances ou de ses engagements idéologiques. L’imaginaire racial est resté intact malgré les changements de bannières, de slogans et de soutiens. Cette continuité explique pourquoi il a été si facile de justifier les alliances entre les milices islamistes syriennes et la Turquie pour attaquer la région à majorité kurde d’Afrin (au nord-ouest de la Syrie), et des villes à majorité kurde comme Serêkaniyê (connue en arabe sous le nom de Ras al-Ayn) et Girê Spî (connue en arabe sous le nom de Tal Abyad). La même conception raciale des Kurdes était présente lorsque le président turc Recep Tayyip Erdoğan a indirectement évoqué la « ceinture arabe » lors de son offensive de 2019 contre les Kurdes syriens. Il a déclaré que le nord-est de la Syrie était « quasi désertique » et que les Arabes étaient les « véritables propriétaires » de la ville de Manbij, tout en montrant une carte sur laquelle les zones à majorité kurde, séparées des zones kurdes de Turquie précisément par la frontière arbitraire syro-turque, étaient désignées comme des zones que la Turquie souhaitait occuper en tant que « zone de sécurité ».  

Reproduire l’antikurdisme comme expertise

  Le caractère structurel du racisme anti-kurde se manifeste surtout non pas dans des déclarations abstraites, mais dans les moments concrets où l’action politique kurde est évaluée, interprétée et réprimée. Un exemple, aujourd’hui largement oublié, est l’échange entre Leyla Zana, ancienne prisonnière politique kurde de l’État turc, et Leyla Khaled, pirate de l’air palestinienne, lors d’une conférence de femmes en 2013. Zana défendait une position fondée sur la coexistence, insistant sur le fait que la lutte palestinienne pour la libération n’exigeait pas l’effacement d’un autre peuple et que la paix entre les peuples supposait une reconnaissance mutuelle, même en situation d’occupation. Khaled rejetait catégoriquement ce cadre, refusant toute forme de reconnaissance qui permettrait à Israël de subsister et traçant une frontière nette entre les causes nationales jugées légitimes et celles considérées comme irréconciliables.   À l’époque, nombre de Kurdes percevaient ce désaccord comme propre au contexte israélo-palestinien. Rétrospectivement, cet échange a révélé une logique politique plus profonde : les causes nationales arabe et palestinienne sont présentées comme autochtones, absolues et non négociables, tandis que l’existence kurde (et juive israélienne) est considérée comme conditionnelle, secondaire et indéfiniment reportable. La participation kurde aux luttes politiques arabes relevait donc moins de la solidarité que de la manifestation d’une relation inégale, où l’engagement kurde envers la cause arabe était attendu et mobilisé, tandis que la reconnaissance arabe de la lutte kurde n’était jamais un élément du compromis politique.   Cette asymétrie ne se limite pas aux mouvements politiques régionaux. Elle s’insinue sans difficulté dans les discours universitaires et politiques occidentaux, où elle est reformulée à travers le prisme du pragmatisme, de la stabilité et de la gestion des risques. L’analyse de Charles Lister, chercheur résident au Middle East Institute de Washington, en est un exemple révélateur. Lister écrit que « pendant des années, les FDS se sont révélées être un partenaire local loyal et fiable, mais qu’en fin de compte, il s’agissait d’un acteur non étatique dont la base kurde a longtemps été un facteur d’instabilité plus large, tant à l’intérieur de la Syrie que, dans une certaine mesure, au-delà ». Cette formulation est révélatrice non pas parce qu’elle nie la contribution des Kurdes, qu’elle reconnaît d’ailleurs brièvement. Ce qui est révélateur dans cette analyse, c’est qu’elle situe l’instabilité dans l’existence même des Kurdes. La loyauté, l’efficacité et le sacrifice sont relégués au second plan face à un diagnostic ethnique qui perçoit la présence kurde comme intrinsèquement déstabilisatrice, voire comme une menace. L’agression militaire turque, la violence djihadiste et des décennies de répression nationaliste arabe disparaissent de l’analyse, remplacées par l’hypothèse que la simple existence kurde est le problème sous-jacent à gérer.   Une logique similaire est à l’œuvre dans l’analyse de la Syrie orientale menée par Faris Zwirahn, universitaire à Princeton, qui délégitime la gouvernance kurde en affirmant que « ces cadres sont souvent des ressortissants étrangers (principalement turcs et irakiens) plutôt que syriens ». Cette observation est présentée comme une preuve de l’étrangeté des Kurdes, alors même que l’État syrien a intégré des milliers de combattants étrangers, dont des djihadistes ouïghours, dans ses forces sans susciter un examen comparable. Le problème ici n’est pas l’exactitude des faits, mais une interprétation différenciée. De telles analyses présentent les liens transfrontaliers kurdes comme une infiltration et une manipulation démographique, tout en ignorant la militarisation par les États arabes de combattants étrangers non arabes ou en la normalisant comme une nécessité en temps de guerre. Il en résulte une hiérarchie de légitimité où la mobilité kurde est, par définition, suspecte, tandis que les pratiques des États arabes sont soustraites à toute critique équivalente.   Ce schéma est encore plus marqué dans les travaux d’analystes tels que Hassan I. Hassan, fondateur et rédacteur en chef du magazine New Lines, et Rasha al-Aqeedi, collaboratrice de New Lines, dont les commentaires présentent l’autonomie kurde comme une perturbation d’origine extérieure plutôt que comme une réponse politique autochtone à une menace existentielle. Hassan I. Hassan affirme par exemple que les FDS « n’ont jamais remporté de bataille sans un soutien aérien américain rapproché », contrairement à Hayat Tahrir al-Sham (HTS), le groupe djihadiste qui a porté al-Charia au pouvoir. En réalité, HTS a réussi grâce à des années de financement turc, un effort qui bénéficiait lui-même du soutien diplomatique, financier et militaire des États-Unis.   Dans ces analyses, les institutions kurdes apparaissent comme des intermédiaires, des instruments ou des conséquences involontaires de l’intervention occidentale, une vision qui rappelle celle de Mohammed Talib Hilal. Ces écrits perçoivent les acteurs nationalistes et islamistes arabes comme des forces réactives, façonnées par les circonstances, plutôt que comme des agents de domination. Les Kurdes, selon cette perspective, sont des déstabilisateurs extérieurs, tandis que la violence arabe à leur encontre est certes regrettable, mais aussi compréhensible comme une forme d’anti-impérialisme. L’autodéfense kurde devient alors un problème à minimiser, et non une revendication à prendre au sérieux.  

Le coût du fatalisme géopolitique

  Ce qui unit ces affaires, ce n’est ni un préjugé individuel ni une erreur d’analyse, mais une structure épistémique commune où la domination politique arabe est considérée comme la norme. À travers ce discours de réalisme, de non-intervention et de lassitude, les violences contre les Kurdes peuvent se perpétuer sans susciter de rupture morale ou analytique, tandis que la résistance kurde est accueillie avec une méfiance accrue.   À ce stade, le fatalisme géopolitique remplit sa fonction principale. En présentant le contrôle nationaliste arabe comme l’option la moins perturbatrice (et la plus « naturelle »), le discours politique qualifie le retrait militaire occidental de Syrie de retenue, et l’acquiescement de maturité morale. La vie des Kurdes devient négociable non pas parce que les circonstances sont chaotiques, mais parce que le cadre utilisé pour imaginer l’ordre a déjà déterminé quelles revendications sont considérées comme légitimes. La gouvernance kurde est une innovation illégitime et perturbatrice. La gouvernance arabe est l’ordre naturel. Chercher à changer cet ordre établi est une entreprise vaine, de sorte que la seule politique viable consiste à accepter le Moyen-Orient dominé par les Arabes tel quel. L’anti-impérialisme, dépouillé d’une lecture dans laquelle tous les empires sont remis en question, devient un vocabulaire qui absorbe la domination au lieu de la combattre.   Ce système persiste dans les discours régionaux et occidentaux car il repose sur une conception racialisée de l’autochtonie qui considère les Arabes comme le seul sujet politique authentique de la région. Kurdes, Juifs israéliens, chrétiens, Alaouites, Druzes, Yézidis et autres deviennent des présences gênantes, des peuples dont la simple existence est déstabilisatrice. Les conséquences d’une telle pensée se pleurent sur des innocents. Dastan Jasim est chercheuse germano-kurde associée à l’Institut allemand d’études mondiales et régionales (GIGA) et ancienne chercheuse invitée à l’Université américaine d’Irak Article d’origine (en anglais) publié en mars 2026 sur le site fathom journal « Stability has a language: How the West Learned to speak Arab nationalism »  Photo : Le président syrien Hafez al-Assad en compagnie du vice-président irakien Saddam Hussein, du ministre algérien des Affaires étrangères Abdelaziz Bouteflika et du vice-président syrien Abdel Halim Khaddam (lors du sommet de la Ligue arabe à Bagdad). Musée en ligne d’histoire syrienne, domaine public, via Wikimedia Commons.

Le Newroz au Rojava

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SYRIE / ROJAVA – Hier, les Kurdes du Rojava ont célébré le Newroz à Qamishlo, Amuda, Hasaka, Derbasiyah et Tirbespiyê. Une foule nombreuse a assisté aux événements, qui comprenaient des spectacles artistiques, des danses folkloriques et des chants traditionnels. Les villes du Rojava ont été le théâtre de grandes célébrations mardi, à l’occasion de Newroz 2026. Les festivités ont débuté par l’allumage de torches à Qamishlo, Amuda, Hasaka, Derbasiyah et Tirbespiyê, sous le slogan : « Faisons de Newroz une célébration de la liberté du leader Apo et de l’unité démocratique kurde. » Une foule nombreuse a assisté aux événements, qui comprenaient des spectacles artistiques, des danses folkloriques et des chants traditionnels. Les célébrations ont eu lieu au Stade des Martyrs du 12 Mars à Qamishlo, au village de Jaghir Bazar à Amuda, dans la région de Derijik à Tirbespiyê, au barrage occidental à Hasaka et au village de Gulbistan à Derbasiyah. Les festivités ont été marquées par des danses folkloriques, des hymnes patriotiques et des chants traditionnels kurdes, ainsi que par des discours soulignant la nécessité de garantir la liberté physique d’Abdullah Ocalan, d’intensifier la lutte et de parvenir à l’unité nationale. Les images capturées par l’agence ANHA montrent des foules immenses sur les places de célébration, notamment l’allumage de la torche, le lever des drapeaux des Unités de protection du peuple, des Unités de protection des femmes et des Forces démocratiques syriennes, des photos du leader Abdullah Öcalan, ainsi que les interactions de la foule et leurs danses collectives au rythme des chants révolutionnaires.

KURDISTAN. Un policier kurde tué dans l’explosion d’une bombe à Kirkouk

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IRAK / KURDISTAN — Une bombe placée devant le domicile d’un chef local du Hachd al-Chaabi a explosé ce matin, tuant un policier kurde et blessant trois autres.
L’engin explosif avait été déposé devant la résidence d’Ali Jaafar, commandant au sein du Hachd al-Chaabi (Forces de mobilisation populaire). Alertés, les services de sécurité et la police se sont rendus sur place pour neutraliser la bombe. C’est au moment où les policiers tentaient de la récupérer que l’explosion s’est produite.
 
Les blessés ont été transférés d’urgence vers un hôpital de la ville. Les forces de sécurité irakiennes ont immédiatement ouvert une enquête pour déterminer les circonstances et les responsables de cette attaque.
 
Selon Hardi Mohammed, journaliste pour Rudaw : « La bombe avait été placée devant le domicile d’un chef du Hachd al-Chaabi nommé Ali Jaafar et a explosé lorsque les policiers l’ont ramassée. »
 
Cet incident intervient dans un contexte de tensions persistantes à Kirkouk, ville multi-ethnique (kurde, arabe, turkmène) régulièrement visée par des attentats à l’engin explosif improvisé.

TURQUIE. Rafle et torture des Kurdes ayant célébré le Newroz

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TURQUIE – À Istanbul, un mineur kurde arrêté pour avoir participé aux célébrations du Newroz a été torturé par des policiers turcs. Après Newroz, plus de 100 personnes ont été arrêtées lors de raids dans plusieurs régions de Turquie et du Kurdistan, notamment à Istanbul. Les personnes arrêtées sont accusées d’avoir fait de la « propagande terroriste ». Suite aux magnifiques célébrations de Newroz au Kurdistan et en Turquie, des perquisitions ont été menées dans de nombreuses villes et plus de 100 personnes ont été arrêtées. Ces personnes, interpellées après la diffusion sur les réseaux sociaux de contenus incendiaires faisant état de la présence de photos d’Abdullah Ocalan et de guérilleros martyrs, ont été inculpées pour « propagande organisée ». TORTURE LORS D’UN RAID POLICIER Lors de perquisitions menées à Istanbul, 38 personnes, dont des enfants, ont été détenues et torturées. Au cours de ces opérations, auxquelles ont participé les forces spéciales de police, les policiers ont braqué leurs armes sur les habitants, saccagé leurs maisons et menacé les personnes qui s’y trouvaient. Dans une vidéo envoyée à notre agence, une famille dont le domicile a été perquisitionné a déclaré que leur enfant était recherché pour arrestation simplement parce qu’il avait participé aux célébrations de Newroz, et que la police les avait menacés, eux et leur jeune enfant, avec des armes, avait rendu leurs biens inutilisables, puis était partie. Lors d’une autre perquisition, la police a torturé NE, mineur de moins de 19 ans, après l’avoir placé en garde à vue. NE, qui a subi une blessure à la tête suite aux tortures, a été libéré par le parquet où il avait été conduit.

Les Kurdes de l’Ouest de Kobanê menacés par des gangs de Damas

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SYRIE / ROJAVA – L’Observatoire syrien des droits de l’homme signale une escalade des tensions et des menaces sécuritaires ciblant les Kurdes dans des villages de Kobanê, suscitant de vives inquiétudes parmi les habitants quant à une possible aggravation de la situation. Selon les informations recueillies par l’Observatoire, ces tensions ont touché les villages de Talak, Zark, Awaina, Dakerman, Buraz, Qasmiya et Qanaya, ainsi que d’autres villages de la campagne est de Kobanê. Ces tensions sont alimentées par des menaces racistes proférées à l’encontre des Kurdes des villages susmentionnés, suite aux événements récents liés au retrait du drapeau syrien lors des célébrations de Newroz à Kobanê, ce qui a servi de prétexte aux racistes arabes pour organiser une chasse aux Kurdes dans la région. Les habitants appellent les autorités compétentes à intervenir d’urgence pour mettre fin à ces violations systématiques et traduire les responsables en justice, contribuant ainsi à consolider la paix civile et à prévenir toute nouvelle escalade ou confrontation dans la région. L’Observatoire syrien des droits de l’homme avait précédemment constaté un calme relatif dans la campagne de Kobané lundi, après une série d’escalades de violence dans la région. Des villages kurdes de la campagne de Kobané ont été le théâtre d’une importante mobilisation d’hommes armés issus des tribus et villages voisins. Ces hommes se sont dirigés vers les zones de Jalabiya, Sirrin et Shuyukh, provoquant les Kurdes et attaquant leurs maisons et commerces. Ils ont également arraché les drapeaux et bannières des Forces de sécurité intérieure (Asayish) des points de contrôle et attaqué des véhicules civils circulant sur l’autoroute M4 et d’autres routes menant à Kobané. Des menaces directes et publiques ont également été proférées contre les villages kurdes. Par ailleurs, des coups de feu ont été tirés sur des villages kurdes limitrophes de villages arabes, notamment dans les zones de Kharab Ashk et Jalabiya, dans la campagne de Kobané, sans toutefois faire de victimes. Cette mobilisation a été justifiée par un incident survenu lors des célébrations de Norouz à Kobané, où un individu a arraché le drapeau syrien, exacerbant les tensions dans la région. Parallèlement, des hommes armés des factions al-Amshat et al-Hamzat sous commandement de la Turquie sont retournés à al-Jalabiya après s’en être retirés conformément à un accord antérieur. Ils ont pris position dans l’école de la ville et ont commencé des actions provocatrices et des violations des droits de l’homme contre la population kurde au rond-point d’al-Jalabiya, ce qui a exacerbé les tensions avec les habitants. Ces événements surviennent dans un climat tendu qui règne dans plusieurs zones d’al-Hasakah, Qamishli, Azaz, Alep et Afrin, et coïncident avec les célébrations de Norouz. Cette situation fait craindre une escalade des tensions et un conflit plus large dans la région, compte tenu du laxisme des institutions étatiques et de leur incapacité à contenir ces événements, voire de leur complicité parfois avec les agresseurs et les saboteurs.

Féminisme blanc – Orientalisme blanc

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Dans un essai incisif et sans concession, la chercheuse Dastan Jasim revient sur son expérience personnelle en tant que femme kurde et spécialiste du Moyen-Orient face aux approches féministes occidentales (blanches) dans la région. 
  Associée à l’Institut allemand d’études mondiales et régionales (GIGA) et ancienne chercheuse invitée à l’Université américaine d’Irak, elle dénonce l’émergence d’une nouvelle forme de suprématie occidentale : non plus raciale au sens classique, mais morale. Cette suprématie, selon elle, s’alimente d’un réflexe de sauveur occidental qui se convainc d’agir pour le bien des autres, alors qu’il ne fait en réalité que recentrer l’Occident au cœur du récit et du pouvoir. Voici l’article de Dastan Jasim :  Une Allemande blonde aux yeux bleus marchait à mes côtés – sa seule présence semblait me métamorphoser dans les rues d’Irak. Je recevais des regards amicaux et respectueux de la part des chauffeurs, des vendeurs et des chercheurs, alors qu’en temps normal, j’étais accueillie avec condescendance, irrespect ou, au mieux, avec une indifférence totale. C’était comme si mon être s’élevait, s’apaisait, grâce à la présence de cette femme blanche qui m’enveloppait d’une aura de pureté absolue. Elles sont précieuses, elles valent beaucoup, et les hommes du Moyen-Orient le reconnaissent. Au cours des nombreuses années où j’ai travaillé sur le Moyen-Orient en tant que politologue, mon travail a été pour le moins éprouvant. L’accès au terrain est difficile et comporte des risques, non seulement pour moi, une Kurde née en Allemagne, qui me rend dans des régions comme le Kurdistan irakien, mais aussi potentiellement pour ma famille, du fait de mes recherches, souvent critiques, sur la démocratisation, la lutte contre le terrorisme islamiste et les questions de genre au Kurdistan. Des facteurs plus prosaïques influencent également mes interactions quotidiennes en tant qu’experte du Moyen-Orient : les préoccupations liées à la sécurité, à ma façon de m’habiller ou à la manière dont je suis perçue en société comme une femme kurde visible qui choisit de vivre seule. Bien que j’aie grandi entre l’Allemagne et le Kurdistan, bénéficiant d’un bagage culturel et linguistique me permettant de gérer diverses situations, j’ai constamment l’impression d’être à deux doigts de basculer. C’est au sein de cette société moyen-orientale, ce lieu où j’ai été témoin et victime de violence, que je comprends comment une simple étincelle, un ego masculin blessé ou un parent envieux peuvent engendrer de graves problèmes. Il s’agit d’un milieu professionnel où les traumatismes infantiles et familiaux servent à la fois de sources d’information et de déclencheurs de retraumatisation. Sachant que j’ai accès à des espaces inaccessibles à d’autres, j’essaie de m’en servir pour la recherche et, en fin de compte, pour améliorer les situations, mais je suis aussi condamnée à revivre sans cesse le même traumatisme. Ma robe est-elle appropriée pour cette occasion ? Le chauffeur de taxi remarque-t-il d’où je viens ? L’agent de sécurité transmet-il des informations me concernant aux forces de l’ordre ? Le livreur partage-t-il mon adresse avec d’autres personnes parce que j’ai reçu ma commande en débardeur, avec un sourire peut-être un peu trop grand, trop engageant ? À quel point dois-je être aimable avec mon patron pour ne pas froisser son ego, mais aussi pour éviter qu’il ne me prenne pour une proie ? Dans bien des situations où j’ai évolué dans ces environnements particulièrement difficiles, j’ai souvent été frappée par un groupe démographique en particulier : les femmes expatriées blanches. Que ce soit au Moyen-Orient ou dans les médias et institutions d’Europe et d’Amérique du Nord, je ne pouvais m’empêcher d’être stupéfaite par la diversité de leurs parcours et par le soutien qu’elles reçoivent du groupe démographique qui m’a rendu la vie si difficile : les hommes du Moyen-Orient. On observe une tendance croissante chez les femmes blanches à se convertir à l’islam et à s’intéresser à la culture du Moyen-Orient sur les réseaux sociaux. Si le phénomène des « femmes traditionnelles » a fait l’objet de nombreuses analyses médiatiques et d’études de genre, son lien avec les communautés musulmanes et les communautés de femmes « tradwife » converties a été moins exploré. En Allemagne, notamment, on constate un sentiment d’isolement post-COVID, un besoin de communauté et une aspiration à des réponses simples face à des problèmes complexes. Les femmes blanches ont rapidement adopté cette tendance, alliant la précieuse « fragilité blanche » à un désir profondément allemand d’authenticité, d’essentiel et de romantisme au sens le plus pur du terme. Une jeune Allemande est même allée jusqu’à affirmer qu’elle se trouvait en Afghanistan et qu’elle fréquentait des hommes talibans, vantant les mérites des rencontres musulmanes. L’ancienne boxeuse et DJ Hanna Hansen incarne elle aussi cette esthétique : convertie à l’islam, elle porte une large abaya noire et évoque la pudeur et, surtout, la guerre à Gaza. Toutes deux bénéficient d’un soutien important en ligne : des centaines de personnes d’origine musulmane, principalement des hommes, affluent pour les féliciter de leur bonheur apparent, de leur courage et du fait qu’elles « révèlent enfin la vérité ». La femme du Moyen-Orient, en moyenne, ne pouvait que rêver de l’estime que suscitent la peau blanche et les yeux bleus chez ses compatriotes. La femme blanche, quant à elle, peut désormais non seulement revendiquer un statut privilégié au sein de cette nouvelle communauté, mais aussi se réclamer victime de discrimination. Pour les Allemands en particulier – qui n’ont jamais réussi à faire face sainement à leur passé nazi – cela représente une porte de sortie bienvenue, leur permettant de passer du rôle d’oppresseur à celui d’opprimé. Cette obsession pour le regard masculin musulman se retrouve même parfois au cœur de certains mouvements antiracistes et féministes. Lors de la manifestation contre les violences faites aux femmes, le 25 novembre 2024 à Berlin, une foule d’hommes bruyants s’est jointe au cortège, scandant des slogans palestiniens. Si leur présence a été critiquée, d’autant plus que les groupes qui les ont mobilisés nient catégoriquement les violences sexistes lors des attentats du 7 octobre, des photos de la marche ont ensuite circulé, montrant des femmes blanches portant des t-shirts du Hamas. Un gros plan glaçant montrait une femme souriante arborant fièrement le logo sur son t-shirt. À chaque critique, ces mêmes voix ont immédiatement réagi en la qualifiant de raciste ; même exprimer des inquiétudes quant à la masculinité toxique chez les hommes du Moyen-Orient est considéré comme raciste. Le rapprochement avec un groupe démographique qui soutient ouvertement des régimes rétrogrades semble être la dernière tendance en date dans la quête de domination toujours plus grande des femmes blanches sur les autres femmes. De manière moins évidente, ce regard de la femme blanche s’est également infiltré dans le journalisme et la recherche. Alors que les femmes du monde entier observaient avec effroi les événements en Afghanistan durant l’été 2021, la journaliste de CNN, Clarissa Ward, s’empressait d’enfiler son plus beau hijab et son abaya noirs pour poser devant des combattants talibans. « Dans les rues de Kaboul aujourd’hui – j’ai le sentiment d’assister à un moment historique », a-t-elle tweeté, avec un sourire innocent. Certes, nous assistions à un moment historique – mais aurait-elle commenté une catastrophe d’une telle ampleur avec autant de froideur et de détachement si elle avait été provoquée par des puissances occidentales ? Alors que l’Afghanistan sous le régime taliban entre dans sa quatrième année, et que la couverture médiatique et l’indignation publique face à la privation d’éducation des femmes et des enfants restent marginales, il apparaît clairement que la distance normative par rapport à cet événement historique a été délibérément maintenue. Inutile de préciser que la photo de couverture de la correspondante internationale en chef de CNN la montre toujours en abaya, à côté d’une autre où elle est assise dans des ruines en débardeur. Cette désinvolture, cette facilité avec laquelle elle passe d’un code vestimentaire à l’autre et d’un pays à l’autre, est le signe distinctif de son privilège absolu. Cela est devenu encore plus évident lorsque Ward s’est retrouvée au cœur d’un autre moment historique, la chute d’Assad, et a tenu le bras d’un prisonnier prétendument récemment libéré, qui a vu la lumière du jour pour la première fois lors d’une émission de CNN. Les révélations ultérieures ont donné une tout autre dimension à cette histoire . Une fois de plus : le sensationnalisme journalistique d’une femme blanche primait sur la réalité. Les journalistes blanches couvrant l’Iran respectent souvent avec grâce les règles du hijab, que des milliers de femmes iraniennes transgressent ouvertement chaque jour, comme si le hijab était un symbole d’authenticité sur le terrain. Si, par le passé, la photo de profil Twitter avec un casque et un gilet pare-balles symbolisait le courage des reporters internationales blanches, aujourd’hui, l’image d’une femme blanche se mêlant « authentiquement » à des sociétés qui comptent parmi les environnements les plus hostiles aux femmes est devenue un nouveau symbole prestigieux. Cependant, cela ne se limite pas à un niveau symbolique. Une grande partie des reportages sur Israël, la Palestine, ainsi que l’Iran, le Kurdistan et la Syrie, est fortement influencée par une vision du monde qui dépeint le monde musulman comme un bloc monolithique opprimé par l’Occident. Tous les autres groupes du Moyen-Orient, qui ne correspondent pas à cette catégorie (leur oppression provenant principalement de groupes hégémoniques musulmans nommés), sont quant à eux présentés comme supérieurs ou conspirateurs. Dans son article de juillet 2025 publié dans Fathom, Eva Illouz a souligné avec force que nous sommes confrontés à une nouvelle forme d’orientalisme. Cette asymétrie dans le traitement réservé par la gauche aux musulmans et aux juifs révèle une double discrimination : d’une part, elle considère l’islam comme nécessitant une protection, malgré son rayonnement territorial et son influence religieuse, témoignant ainsi d’un mépris orientaliste (protéger l’islam ne revient pas à protéger les minorités musulmanes vivant dans les pays occidentaux contre les discriminations réelles et actuelles) ; d’autre part, elle nie le statut minoritaire des juifs, car ils sont implicitement associés au pouvoir et à la domination. Depuis la chute de Bachar el-Assad et l’arrivée au pouvoir d’Ahmad al-Charaa en décembre 2024, nous avons assisté en Syrie à la mise en place concrète d’un gouvernement affilié à Al-Qaïda, au grand détriment des minorités syriennes, notamment les Kurdes, les Druzes, les chrétiens et les Alaouites. Dans ce contexte, un réflexe familier refait surface avec force. Des journalistes comme Kristin Helberg, qui a passé des années en Syrie sous Assad dans les années 2000 et qui, alors même qu’Assad régnait par une répression brutale, décrivaient autrefois le pays avec approbation comme un État socialiste et laïque, présentent désormais les attaques perpétrées par les forces de Charaa contre les minorités comme de simples escarmouches liées à des intérêts divergents, sans reconnaître les visées fondamentalement génocidaires du régime islamiste. Le point commun : hier comme aujourd’hui, des personnes comme Helberg perçoivent la valeur de leur travail non pas dans un reportage critique sur les événements, mais dans la déconstruction de ce qu’elles considèrent comme des stéréotypes occidentaux sur le Moyen-Orient. Si de nombreux stéréotypes occidentaux existent bel et bien, fonder l’intégralité de son discours journalistique sur cette approche fondamentalement réactionnaire s’avère particulièrement dangereux aujourd’hui, alors qu’il est crucial d’aborder les agissements d’acteurs tels qu’Al-Shaara, le Hamas ou la République islamique d’Iran envers les populations de la région. De même, la journaliste allemande Sophia Maier, qui a interviewé des responsables du Hamas en juin 2024, a fièrement partagé sur Instagram une photo avec Ali Baraka, un Libanais, devant le drapeau du Hamas. Affirmant avoir reçu des menaces suite à cette interview, elle a ensuite partagé un article de Der Spiegel intitulé, avec une futilité frappante, « Comment le vol d’un camion de légumes a dégénéré en guerre ». Elle l’a encensé dans sa story Instagram, le présentant comme un contrepoint rafraîchissant à ce qu’elle a qualifié de « machinerie idéologique des réseaux sociaux », tout en ignorant la sombre réalité : des Druzes exécutés devant les caméras pour la seule raison de leur identité. Dans le contexte néoconservateur des années 2000, marqué par les guerres de George W. Bush en Afghanistan et en Irak, il était plus « à la mode » de parler de la démocratisation des peuples « étranges et sauvages » d’Orient. À l’inverse, le nouveau regard orientaliste cherche à s’attirer les faveurs d’une population de plus en plus anxieuse, saturée d’informations et terrifiée par la guerre, en lui faisant croire que la situation n’est pas aussi grave qu’elle n’y paraît et en présentant même son ignorance des conditions de vie des femmes, des personnes LGBTQ+ ou des minorités au Moyen-Orient comme une position non interventionniste raisonnable. À plusieurs reprises, j’ai constaté que les combattantes kurdes des YPJ, qui ne portaient pas le voile et luttaient contre Daech, se heurtaient à la méfiance d’intellectuels et de féministes occidentaux influencés par les idées postcoloniales. Ces derniers semblent croire que les souffrances endurées dans les pays du Sud, ainsi que les représentations médiévales des femmes voilées, devraient être acceptées sous prétexte que « ce n’est pas la faute des hommes du Moyen-Orient » ou que « ce n’est pas à nous de juger ». Les images des YPJ libérant en 2016 à Manbij des femmes, majoritairement arabes, des griffes de Daech, les serrant dans leurs bras et les aidant à retirer leurs vêtements noirs et leurs voiles, ont profondément ébranlé la conviction de ces personnes que les valeurs féministes universalistes pouvaient être considérées comme dépassées. Ces mêmes personnes tremblent et marmonnent dès qu’il s’agit de prendre position sur le sort des femmes victimes du 7 octobre, d’humaniser la femme israélienne ou de la percevoir comme un être humain vulnérable. Le nouveau racisme, à l’instar de son proche cousin le féminisme blanc, ne se manifeste plus par des hiérarchies grossières ni par des déclarations de supériorité ostentatoires. Il ne dit pas : « Le groupe X est inférieur, donc je peux faire Y. » Il s’exprime plutôt par une sorte de détachement désinvolte, une démonstration d’autorité morale immatérielle. Il se manifeste par l’image de quelqu’un qui traverse, indifférent, des rues baignées du sang d’autrui – non pas en témoin, ni même en touriste, mais en figure autoproclamée. Le sang a coulé pour des raisons à la fois locales et profondes : politiques, historiques, et même intimes. Mais ce ne sont pas là que la nouvelle figure morale souhaite s’intéresser. Elle n’est pas là pour comprendre, encore moins pour améliorer les choses, mais pour apparaître. Pour danser sur le volcan, pour poser parmi les ruines, pour flatter son propre sens de la vertu. Cette nouvelle forme de suprématie n’est pas raciale au sens traditionnel du terme, mais morale. Elle se nourrit d’un réflexe de sauveur occidental qui se persuade d’agir pour le bien, alors qu’en réalité, elle ne cherche qu’à recentrer l’Occident : non plus comme colonisateur, mais comme confesseur ; la suprématie se faisant passer pour une expiation. L’urgence est dissociée de sa cause. La souffrance est réduite à une forme consommable, tandis que les structures qui la créent et la perpétuent restent intactes, voire sont souvent légitimées. Elle désigne avec jubilation les Israéliens, en disant : « Voyez, vous n’êtes pas meilleurs que nous, les Allemands », ou les Kurdes en Syrie, en proie à la lutte, en disant : « Voyez, nous vous avions prévenus de ne pas collaborer avec l’Amérique ». Sous couvert d’humilité, le sujet occidental reproduit les logiques mêmes de domination qu’il prétend rejeter. Au lieu de démanteler le pouvoir, il se soumet sélectivement à de nouveaux, notamment aux hégémonies locales qui lui permettent de se maintenir, protégé par un récit de soumission occidentale. C’est là le renversement le plus habile : le dominant structurel se présente désormais comme vulnérable – vulnérable à la douleur, à l’injustice et à la souffrance du monde, mais seulement dans la mesure où il préserve son autorité morale. Il ne résiste pas à l’oppression, il la narre, soigneusement mise en scène, filtrée par l’épuisement moral et conçue pour des publics qui valorisent davantage la culpabilité que le changement. Et c’est peut-être la raison fondamentale pour laquelle chaque recherche, chaque mission de terrain, chaque interaction dans mon propre environnement est bien plus difficile pour moi que pour ces femmes : parce que je m’y engage sincèrement avec les questions que je me poserais si, en fin de compte, je devais vivre dans les circonstances et les conditions que je normalise. Certes, certains acteurs politiques et militaires sont là pour rester au Moyen-Orient et il faut composer avec eux. Mais quand j’entends des phrases comme « Al-Sharaa est un technocrate » ou « l’intégrité territoriale avant tout », je repense à l’époque de la reconstruction de l’Irak, quand le patchwork américain laissé derrière lui, tissé de compromis à moitié faits et de réalités apparemment immuables, est devenu un terreau fertile pour les milices chiites et même pour Daech. Ce courant de pensée affirme des choses comme « de toute évidence, la mission de l’OTAN en Afghanistan a échoué, je vous l’avais bien dit », sans se soucier des conséquences concrètes pour les populations locales. Cela pourrait mettre un terme définitif à l’idée que l’histoire s’écrit, car le vol retour vers les confortables bureaux des médias est réservé. Mais des gens comme moi ne pouvaient s’arrêter là. Car j’ose imaginer un Moyen-Orient affranchi du réactionnisme, où l’établissement et la défense des valeurs universelles et modernes ne relèvent pas du bellicisme néoconservateur. Le regard des femmes blanches reste indifférent à ces questions. La lutte pour des vertus féministes de la première vague, presque vulgaires, leur paraît trop dépassée ; elles s’en lassent presque ; leur présence dans le discours moyen-oriental s’explique par d’autres raisons. Il s’agit d’une présence parasitaire. Elle n’intervient pas de manière significative et n’a pas l’intention de partir. Elle persiste précisément parce que sa présence alimente un marché de la crise, un état permanent de tension non résolue d’où découlent visibilité, légitimité et même emploi. Ainsi, la supériorité morale remplace la supériorité raciale, mais l’effet est étrangement familier : le silence imposé à celles et ceux pour qui l’urgence n’est pas abstraite, mais vécue au quotidien. La scène est de nouveau occupée, cette fois au nom du bien. Article d’origine (en anglais) publié en septembre 2025 sur le site fathom journal « White Feminism – White Orientalism »   

TURQUIE. Le corps d’un Kurde assassiné gît au sol depuis 2 jours

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TURQUIE / KURDISTAN – Le corps d’un Kurde assassiné dans la province de Van gît sur les lieux de son meurtre depuis deux jours. L’armée turque refuse qu’on récupère le corps avant la venue du procureur qui est empêché par la neige qui a bloqué les routes…
 
 
Le corps de Fehim Tosun, qui vivait dans le quartier d’Elbês, dans le district de Başkale à Van, près de la frontière iranienne, et qui a reçu une balle dans la tête hier, est resté sur les lieux de la fusillade pendant 40 heures.
 
D’après les informations disponibles, le retrait du corps de son emplacement actuel se heurte à plusieurs obstacles.
 
On affirme que la pelleteuse amenée la nuit dernière pour les travaux de déblaiement de la route était également tombée en panne, et qu’une nouvelle pelleteuse serait demandée au centre-ville de Van.
 
Les villageois, qui s’étaient rendus la veille avec des chevaux sur les lieux où le corps avait été retrouvé, voulaient le ramener, mais les soldats ont déclaré qu’ils ne permettraient pas qu’on l’emporte avant l’arrivée du procureur.
 
Les villageois furent alors évacués des lieux, tandis que le corps resta sur place.

IRAN. Rafle des militants des réseaux sociaux

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IRAN / ROJHILAT – Depuis le début de la guerre Israël-USA vs Iran, le régime iranien a raflé près de 2 000 personnes, dont des Kurdes, des Baloutches et des Arabes, accusées d’être des « traitres / terroristes du cyberespace » à cause de leurs publications sur les réseaux sociaux.
 
Suite à l’arrêt des bombardements américains contre l’Iran, le régime iranien a lancé une vaste répression contre les activistes des réseaux sociaux. Les médias d’État rapportent que 466 personnes ont été arrêtées, qualifiées de « terroristes du cyberespace » et de « traîtres », et sont menacées d’exécution.
 
Les organisations de défense des droits humains dressent toutefois un tableau bien plus sombre : plus de 1 800 militants auraient été arrêtés, et les détentions se produisent 24 heures sur 24.
 
Parmi les personnes visées, on compte 230 personnes originaires du Kurdistan iranien, 138 Baloutches du Sistan-et-Baloutchistan et 108 Arabes d’Ahwaz.
 
Les organisations de défense des droits humains avertissent que la simple possession d’une seule photo sur un appareil photo ou un téléphone portable peut exposer une personne à un risque d’arrestation.
 
La vague incessante d’arrestations souligne l’intensification de la répression par le régime iranien et soulève de vives inquiétudes quant à la sécurité des militants à travers le pays. (Via Botin Kurdistanî)

ROJAVA. Les Kurdes célèbrent le Newroz

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SYRIE / ROJAVA – Les Kurdes continuent les célébrations du Newroz dans plusieurs villes du Rojava. Les célébrations du Newroz 2026 ont été lancées au Stade des Martyrs du 12 mars dans la ville de Qamishlo, au village de Jaghir Bazar à Amuda, dans la région de Dirêjîk à Tirbespiyê, au barrage occidental à Hasakah et au Golbistan à Darbasiyah. Les célébrations ont débuté par une minute de silence en mémoire des martyrs, en hommage à leur sacrifice. S’en est suivie la lecture du message du leader Abdullah Öcalan à l’occasion du Newroz 2026, après quoi les mères des martyrs ont allumé la flamme du Newroz (nouvel-an kurde). Plusieurs discours seront prononcés à l’occasion de Newroz.