« Binke » ou l’histoire oubliée des Kurdes qui ont résisté à Sinê

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Une ville décida un jour de s’autogérer. Des conseils populaires furent élus, des comités médicaux de quartier organisés pour soigner et défendre les habitants. Puis elle fut bombardée, réduite au silence et effacée des mémoires officielles.

Le documentaire « Binke » (La Base / La Fondation) de Zanyar Omrani révèle pour la première fois cette histoire enfouie.

« L’histoire est trop souvent écrite par les vainqueurs. Nous préférons la lire du point de vue de ceux qui la vivent d’en bas. »

Avec une audace rare et sans concession, Zanyar Omrani plonge au cœur du paysage politique de Sinê (Sanandaj), capitale de la province du Kurdistan (la partie du Kurdistan sous l’occupation iranienne). Il ne se contente pas de raconter : il fait revivre les événements. De la libération explosive des prisonniers politiques en 1979 à la naissance tumultueuse des expériences d’autonomie au Rojhilatê, en passant par la mise en place laborieuse des conseils municipaux et la résistance farouche face à l’agression de la République islamique, « Binke » reste fidèle à son sujet.

Le documentaire fait aussi résonner le soulèvement de Jina (« Jin, Jiyan, Azadî ») de 2022, ce puissant cri qui continue de porter l’aspiration à la souveraineté populaire.

« Binke » n’est pas un simple film : c’est un creuset politique vivant, rempli d’histoires inédites, au centre de la lutte incessante pour l’autonomie et la justice. Il ne raconte pas seulement : il saisit, il montre, il rend témoin.

« On peut aimer une ville, revivre ses maisons et ses rues dans les souvenirs les plus lointains ou les plus précieux. Mais on ne se sent vraiment vivant dans sa propre ville que pendant une rébellion. Car pendant une rébellion, la ville appartient à la fois à « moi » et aux « autres ». Elle devient un champ de bataille choisi par l’individu et par la foule. Un espace limité où le temps historique est suspendu, et où chaque action acquiert une valeur en soi. Dans le feu de la rébellion, dans les moments de poursuite et de fuite, lorsqu’un homme attaque sa ville et en est chassé, elle lui appartient bien plus qu’au temps où il y jouait enfant ou s’y promenait avec une jeune fille. Au moment de la rébellion, il n’est plus seul dans la ville. » — Spartacus (Le symbolisme de la rébellion)

La naissance du Conseil de Sinê

Le 22 mars 1979, lors d’une réunion présidée par le ministre de l’Intérieur et en présence du Conseil révolutionnaire provisoire, il fut décidé que le conseil d’administration de la ville de Sinê serait élu au suffrage universel direct. Cette demande, portée par la communauté révolutionnaire kurde, fut acceptée par le Conseil révolutionnaire de Khomeini.

Il fut également décidé de dissoudre la gendarmerie, la police municipale, le Conseil révolutionnaire local et le Quartier général de la Révolution islamique, et d’interdire à l’armée de traverser la ville. Un comité provisoire fut formé, composé de deux représentants de la gauche, deux représentants des groupes islamiques et un envoyé par Mahmoud Taleghani.

Le lendemain, 23 mars, des dizaines de milliers de personnes se rassemblèrent place Iqbal. La délégation gouvernementale promit la libération des prisonniers, la punition des responsables du massacre de Sinê, la fin de la censure sur les médias d’État et la garantie de la sécurité des soldats. Lorsque Abolhassan Banisadr qualifia l’autonomie de « début du séparatisme », la foule l’empêcha de poursuivre son discours par des slogans répétés.

Solidarité kurde et turkmène

Le 25 mars, l’Association culturelle et politique turkmène organisa une réunion de soutien aux revendications du peuple de Sinê. Malgré les assurances du gouvernement provisoire, la réunion fut violemment dispersée par des éléments armés proches de la ligne de Khomeini.

Un comité de résolution des conflits fut envoyé, mais aucune mesure concrète ne fut prise. Pendant huit jours, les forces fidèles à Khomeini réprimèrent brutalement la population turkmène. Face à cette violence, les forces politiques et le peuple du Kurdistan exprimèrent leur solidarité.

Une équipe médicale fut même dépêchée depuis Sinê vers la région turkmène. Le 28 mars, un convoi de volontaires partit. Sur la route entre Bijar et Zanjan, le véhicule chuta dans une rivière. Neuf révolutionnaires perdirent la vie.

Les théories du complot et la réaction locale

La mort des volontaires plongea Sinê dans un deuil profond. Des dizaines de milliers de personnes participèrent à une procession pacifique tout en dénonçant les stratégies belliqueuses des forces montantes.

Le référendum constitutionnel organisé par le régime fut massivement boycotté par la population et les forces démocratiques du Kurdistan. En revanche, le courant réactionnaire local dirigé par Ahmad Moftizadeh — bien que minoritaire — tenta par la violence d’imposer sa domination. Ses partisans, armés de bâtons, patrouillaient autour de la Grande Mosquée, s’en prenaient aux militants de gauche et tentaient d’attaquer les locaux des organisations démocratiques. Ces provocations échouèrent face au large soutien populaire dont bénéficiaient les forces de gauche.

La participation populaire à la gouvernance

Affiche de The Base, documentaire de Zanyar Omrani

Le 14 avril 1979, malgré le sabotage du groupe de Moftizadeh, les élections du Conseil municipal eurent lieu dans 68 circonscriptions. 11 membres titulaires et 6 suppléants furent élus. Pendant cinq mois, ce conseil fonctionna avec efficacité, traitant les problèmes quotidiens de la population et instaurant un climat politique ouvert et libre.

Des conseils de quartier se formèrent spontanément. Cette expérience d’autogestion inquiétait profondément le nouveau pouvoir islamique et les forces réactionnaires locales, qui ne cessaient de chercher à la déstabiliser.

Les 24 jours de résistance (avril 1980)

Le 24 avril 1980, l’armée et les Gardiens de la Révolution lancèrent une offensive massive contre Sinê. Pendant une heure, des avions de combat bombardèrent la périphérie de la ville. Au sol, l’artillerie lourde (canons de 120 mm et mortiers) pilonna les quartiers.

Face à cette attaque disproportionnée — avions, hélicoptères, chars, artillerie et forces organisées contre un peuple désarmé et sans infrastructure militaire —, les organisations de guérilla et le conseil municipal organisèrent une retraite coordonnée après 24 jours de résistance acharnée.

Ce ne fut pas une « guerre » au sens classique, mais un massacre à sens unique : un régime utilisant toute la machine répressive héritée du Shah contre une population qui tentait simplement de gérer ses propres affaires.

Les comités médicaux de quartier et le sacrifice de Shahin Bavafa

Durant ces 24 jours, Shahin Bavafa, responsable du seul hôpital de la ville, fit face à un afflux massif de blessés et à une pénurie dramatique de personnel. Avec l’aide des habitants, elle créa des comités médicaux de quartier (« Fondations médicales »). Des jeunes reçurent une formation médicale accélérée pour intervenir directement dans les rues.

Lorsque l’hôpital fut bombardé, elle installa une salle d’opération de fortune dans le sous-sol d’un immeuble du centre-ville. Médecins et infirmières portant des brassards blancs soignaient les blessés au milieu des combats.

Après la prise de contrôle de la ville par les Gardiens de la Révolution, le régime ferma Sinê aux regards extérieurs, nia les massacres de civils et imposa sa version officielle. En juin 1980, de nombreux jeunes ayant participé aux comités médicaux furent exécutés, dont Shahin Bavafa.

Shahin Bavafa

L’impossible deuil

Depuis plus de quarante ans, les habitants de Sinê n’ont pu ni faire leur deuil publiquement ni obtenir justice. Ils n’ont pu que transmettre l’histoire dans l’intimité des foyers : les bombardements, les nuits de loi martiale, les noms des exécutés, les tombes anonymes, les exilés. Chaque génération a grandi avec ces récits.

L’expérience du Conseil municipal de Sinê, qui avait fonctionné avec succès pendant cinq mois, fut brutalement anéantie par l’offensive ordonnée par Khomeini le 19 août 1980. Celui-ci qualifia les défenseurs des conseils d’« infidèles » et de « conspirateurs » et proclama le djihad contre le Kurdistan.

Cette attaque visait non seulement Sinê, mais l’idée même d’une révolution populaire fondée sur l’autogestion. Le modèle des conseils, qui aurait pu inspirer d’autres régions d’Iran, fut écrasé dans le sang.

Aujourd’hui encore, la gouvernance par les conseils populaires reste une revendication centrale des mouvements ouvriers, sociaux et démocratiques en Iran.

Zanyar Omrani est un documentariste et journaliste indépendant basé en France. Son film « Binke » entrelace avec force l’histoire de l’autonomie kurde de 1979 au soulèvement « Jin Jiyan Azadî (femme, vie, liberté) ».

Lien pour regarder le documentaire : https://www.youtube.com/watch?v=1vvbkR2LQEc

Texte d’origine par Siavash Shahabi, journaliste et écrivain indépendant basé à Athènes, spécialisé dans les dynamiques politiques et les luttes pour les droits humains en Iran et au Moyen-Orient. (Texte adapté et amélioré pour Aftoleksi.gr)

Via Yeni Ozgur Politika

Vers l’interdiction du mot « Kurdistan » pour les noms de partis en Syrie ?

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SYRIE / ROJAVA – Si l’État syrien envisage d’interdire aux partis politiques d’utiliser des noms contenant le mot « Kurdistanî » — tels que le Parti démocratique du Kurdistan ou le Parti de l’Unité Kurdistanî (mot qu’on peut traduire par « de/ du Kurdistan ») —, une distinction fondamentale doit être établie.

Interdire les appels à la violence, au séparatisme armé ou à la haine ethnique est légitime et relève de la souveraineté de tout État. Une telle régulation peut et doit faire l’objet d’un débat démocratique.

En revanche, interdire purement et simplement l’usage du mot « kurdistani », sous prétexte qu’il serait intrinsèquement une menace pour l’unité de l’État, relève d’une logique de déni, non d’une démarche démocratique.

Le terme « kurdistani » n’est pas un appel à la division ni un crime. Il exprime une identité historique, culturelle et nationale profondément enracinée. Il désigne une réalité géographique et humaine qui existe depuis des siècles, bien avant les États-nations modernes. Le nier ne le fait pas disparaître.

Accepter aujourd’hui que les partis kurdes soient contraints d’effacer ce mot de leur nom pour obtenir une reconnaissance légale serait une grave erreur. Un parti forcé de renier son nom finira par être sommé de renier sa langue, puis sa mémoire collective, et enfin ses droits légitimes.

La position juste est la suivante :

Nous acceptons une loi sur les partis qui garantisse un cadre démocratique : régulation du financement, transparence, rejet de la violence et respect de l’unité territoriale de la Syrie.

Nous refusons, en revanche, toute loi qui exige des Kurdes qu’ils entrent dans la vie politique syrienne en renonçant à leur identité. On ne construit pas une Syrie nouvelle et démocratique en demandant à l’un de ses peuples de se présenter sans nom, sans histoire et sans mémoire.

Conclusion :

Nous sommes prêts à respecter une loi qui organise et assainit la vie politique.

Nous sommes prêts à rejeter toute forme de violence et de séparatisme armé.

Mais nous ne pouvons accepter une loi qui criminalise un mot simplement parce qu’il exprime l’identité d’un peuple.

Le mot « kurdistani » n’est pas une menace pour la Syrie.

La vraie menace serait qu’une nouvelle Syrie se construise sur la peur du nom de l’un de ses propres peuples.

Par Barzan Ali, Membre du parti kurde Yekîtî en Syrie

IRAN. Rafles massifs des Kurdes au milieu de coupure des communications

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IRAN / ROJHILAT – Dans un contexte de restrictions sévères et prolongées des communications, l’accès à des informations fiables et indépendantes reste extrêmement limité au Rojhelat (Kurdistan oriental sous occupation iranienne).

Selon des sources locales, une coupure d’internet quasi totale, qui dure depuis près de deux mois, entrave considérablement la transmission des nouvelles et renforce l’opacité autour de la situation sur le terrain.

Parallèlement, les rapports font état d’une vague de licenciements dans les secteurs industriels et des services, aggravant une crise économique déjà profonde et menaçant les moyens de subsistance de la population kurde.

Sur le plan sécuritaire, la présence policière et militaire s’est renforcée, accompagnée d’une nette augmentation des arrestations. Au cours des derniers jours, au moins 250 personnes ont été détenues au Rojhelat, souvent pour des motifs de « sécurité » tels que « espionnage » ou « séparatisme ».

Ces mesures cumulées – blackout des communications, pression économique accrue et répression sécuritaire – créent une atmosphère de tension extrême et d’isolement au Rojhelat.

809 attaques contre le Kurdistan d’Irak : 20 civils tués

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IRAK / KURDISTAN – Entre le 28 février et le 20 avril 2026, les régions kurdes d’Irak ont subi 809 attaques par drones et missiles, faisant 20 morts civils et 123 blessés, selon un rapport du Département des Médias et de l’Information du Gouvernement régional du Kurdistan (KRG).

Malgré la neutralité affichée par la Région dans les conflits régionaux, les civils et le secteur privé ont payé le plus lourd tribut, tant en vies humaines qu’en dommages matériels. La majorité de ces frappes ont visé des zones civiles sous divers prétextes infondés.

Répartition des attaques par zone :

Gouvernorat d’Erbil : 477 attaques (419 drones et 58 missiles). Bilan : 10 civils tués, 83 blessés et 726 résidents ayant subi des dommages à leurs habitations, véhicules ou entreprises.

Gouvernorats de Slemani et Halabja : 235 attaques (194 drones et 41 missiles). Bilan : 3 civils tués, 6 blessés. Une vingtaine d’attaques ont directement visé des sites civils.

District de Soran : 68 attaques (59 drones et 9 missiles). Bilan : 7 civils tués et 34 blessés. Trente-cinq résidents ont également enregistré des pertes matérielles.

Gouvernorat de Dohuk : 29 attaques, toutes par drones. Plusieurs ont touché des entreprises privées et des propriétés résidentielles, causant d’importants dégâts matériels.

Le rapport du KRG souligne que ces attaques répétées violent la souveraineté de la Région du Kurdistan et de l’Irak. Une demande officielle a été adressée au gouvernement fédéral à Bagdad afin que les responsables soient identifiés et tenus pour responsables, et que la protection des civils soit assurée.

ROJAVA. Les femmes mobilisées pour l’intégration des YPJ

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SYRIE / ROJAVA – La Plateforme conjointe des mouvements et organisations de femmes a lancé, ce dimanche à Qamishlo, une campagne de soutien aux Unités de protection des femmes (YPJ), exigeant leur intégration officielle au sein du ministère syrien de la Défense.

Lors d’un rassemblement au stade du 12 Mars, la déclaration a été lue en trois langues (kurde, arabe et syriaque) par Rehan Temo (Kongra Star), Wasif Danda (Association des femmes de Jazira) et Samira Koriya Hanna (Union des femmes syriaques). Des dizaines de militantes, intellectuelles et représentantes d’organisations féminines ont participé à l’événement, brandissant des drapeaux du Kongra Star et une banderole proclamant : « Nous sommes toutes des YPJ, les YPJ nous représentent. »

Dans leur communiqué, les organisations rappellent que les Unités de défense de la femme (en kurde : Yekîneyên Parastina Jin, YPJ), créées au Rojava pour protéger les femmes et les civils face au terrorisme, ont joué un rôle décisif dans la lutte contre Daech. Elles ont payé un lourd tribut en martyres et blessées tout en incarnant un modèle d’organisation féminine, d’égalité et de résistance.

Les participantes exigent :

  • La reconnaissance des YPJ en tant que force armée régulière au sein du ministère de la Défense.

  • La préservation de leur structure spécifique dans la région du Rojava.

  • La protection et la consolidation des acquis des femmes au Rojava.

  • La libération des femmes détenues, le retour des corps des martyres et la révélation du sort des disparues.

  • Le soutien de la coalition internationale à cette intégration.

Elles soulignent que la Déclaration constitutionnelle syrienne n’exclut pas le service militaire des femmes et appellent tous les mouvements féminins, les forces démocratiques et les médias internationaux à soutenir la campagne.

« Les YPJ ne sont pas seulement des combattantes, elles sont le symbole de la liberté et de l’égalité des femmes. Leur intégration au sein de l’armée syrienne est une étape essentielle pour bâtir une défense nationale inclusive et reconnaître leurs sacrifices », conclut la déclaration.

Gülistan, Rojwelat, Rojin … on achève bien les femmes kurdes

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TURQUIE / KURDISTAN — La récente avancée judiciaire dans l’affaire Gülistan Doku, requalifiée en enquête pour meurtre avec l’arrestation de plusieurs suspects dont le fils d’un ancien gouverneur, a relancé l’espoir chez de nombreuses familles kurdes. Parmi elles, celle de Rojwelat Kızmaz et celle de Rojin Kabaiş, deux jeunes femmes kurdes dont les décès, officiellement classés comme suicides, continuent de susciter de graves soupçons de négligence, de dissimulation et de féminicide.

Rojwelat Kızmaz, 26 ans, diplômée en développement de l’enfant, a disparu le 9 février 2024 de son domicile à Batman (Êlih). Sa famille l’a recherchée pendant trois jours à ses propres frais. Son corps a été retrouvé le 12 février dans le lac du barrage de Hasankeyf (barrage d’Ilisu). L’enquête a conclu à un suicide, mais le médecin légiste a indiqué que le corps n’était pas resté longtemps dans l’eau et que le décès remontait à quelques heures seulement. Cela suggère que Rojwelat aurait pu être encore en vie durant une grande partie des deux premiers jours suivant sa disparition.

Son frère, le journaliste Mehmet Kızmaz, refuse cette conclusion : « Si elle était encore en vie le dimanche midi, elle attendait de l’aide. Ne pas sauver une personne, c’est aussi un meurtre. » Il pointe du doigt une négligence liée à l’identité politique de la famille, connue à Batman pour son engagement kurde et son passé de répression (père emprisonné et torturé, raids nocturnes, pressions pour devenir informateurs). Un poste de gendarmerie se trouvait à proximité du lieu de découverte du corps sans vie de Rojwelat.

Rojwelat était la plus proche amie et ancienne camarade de classe de Gülistan Doku, disparue en janvier 2020 à Dersim (rebaptisée « Tunceli »). Elle travaillait comme plongeuse dans un hôtel de la ville malgré son diplôme, une situation qui l’avait profondément marquée. Mehmet Kızmaz évoque un changement brutal chez sa sœur après ce séjour : perte d’énergie, d’envie de vivre. Il s’interroge : « Que s’est-il passé exactement à Dersim ? [Rojwelat ] Savait-elle quelque chose sur la disparition de Gülistan ? » La famille annonce de nouvelles plaintes judiciaires pour examiner les caméras et les éventuels liens entre les deux affaires.

Le cas Rojin Kabaiş : un troisième féminicide en écho

Quelques mois plus tard, un autre drame vient s’ajouter à cette liste. Rojin Kabaiş, une jeune Kurde de 21 ans, originaire de Diyarbakır (Amed), étudiante en première année de formation des enseignants préscolaires à l’université Yüzüncü Yıl de Van, a disparu le 27 septembre 2024 après avoir quitté sa résidence universitaire pour une promenade au bord du lac de Van. Son téléphone, ses écouteurs, un gâteau et une bouteille d’eau ont été retrouvés le lendemain sur la rive.

Après 18 jours de recherches, son corps a été découvert le 15 octobre 2024 sur la rive du lac de Van, près du village de Mollakasım, à environ 20-24 km de l’endroit où elle avait été vue pour la dernière fois. Les autorités ont là encore conclu à un suicide par noyade. Pourtant, des rapports médico-légaux ont révélé la présence d’ADN de deux hommes différents sur sa poitrine et à l’intérieur de son organe sexuel. Il s’agissait d’un viol. Le barreau de Van a d’ailleurs confirmé que ces traces n’étaient pas dues à une contamination accidentelle.

La famille de Rojin rejette catégoriquement la thèse du suicide. Son père, Nizamettin Kabaiş, a déclaré : « Ma fille aimait la vie. Ce n’est pas un suicide, c’est un meurtre. » Des manifestations ont eu lieu à Van et dans d’autres villes, avec des slogans comme « Ce n’est pas un suicide, c’est un féminicide ». Des députés du parti DEM ont demandé une commission d’enquête parlementaire. Plus d’un n après les faits, de nombreuses questions restent sans réponse : heure exacte du décès, explication du déplacement du corps sur 24 km, origine des traces d’ADN, et absence de la chaussure qu’elle portait.

Une politique d’impunité dénoncée

Mehmet Kızmaz, dans son témoignage, élargit le regard au-delà du cas de sa sœur. Il évoque une « politique délibérée » visant à déstabiliser la société kurde, particulièrement les jeunes femmes, via le harcèlement policier, le chômage discriminatoire lié à l’origine politique, l’exploitation et les réseaux de chantage. Après une étude personnelle, il déclare avoir recensé près de quarante jeunes à Batman seuls ayant connu un sort similaire en peu de temps.

Ces trois affaires — Gülistan Doku (2020), Rojwelat Kızmaz (2024) et Rojin Kabaiş (2024) — sont désormais souvent citées ensemble par les organisations de défense des droits humains (IHD, associations de femmes) et les partis pro-kurdes. Elles illustrent, selon eux, une tendance plus large de morts suspectes de jeunes Kurdes dans les régions kurdes, trop souvent classées rapidement en suicides sans enquête approfondie.

Avec les progrès judiciaires dans l’affaire Doku en 2026, les familles Kızmaz et Kabaiş, soutenues par des avocats et des militants, exigent que la lumière soit faite également sur les dossiers de Rojwelat et de Rojin. « Si la vérité éclate pour Gülistan, elle doit éclater pour Rojwelat, Rojin et toutes les autres », déclarent-elles.

Ces drames posent une question lancinante : s’agit-il de tragédies individuelles liées à des difficultés socio-économiques, ou d’un phénomène plus systémique marqué par l’impunité dont jouissent les auteurs des crimes ciblant les femmes kurdes ? Les prochaines décisions judiciaires pourraient apporter des éléments de réponse.

Programme du 5e du Festival Culturel Kurde de Paris

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PARIS – Le Conseil Démocratique Kurde en France (CDK-F) vous invite à la 5e édition du Festival Culturel Kurde de Paris, qui se tiendra du 29 au 31 mai 2026.
Cet événement, organisé en collaboration avec la Fondation Danielle Mitterrand, la Mairie de Paris, la Mairie du 10e arrondissement, la Mairie de Montreuil, l’Association de Solidarité France-Kurdistan, l’Institut de Réflexion et d’Études sur le Kurdistan (IREK) et l’Association Arts et Culture du Kurdistan (ACK), promet trois jours de célébration vibrante de la richesse et de la diversité de la culture kurde.
 

Trois jours au cœur de la culture kurde

Du 29 au 31 mai 2026, Paris accueillera concerts, expositions, ateliers, défilés folkloriques, projections de films et spectacles de théâtre. Le festival se déroulera principalement dans le 10e arrondissement, avec des événements à Drancy et à Mantes-la-Jolie.
 

Vendredi 29 mai – Inauguration

18h00 | Concert d’ouverture & Vernissage

Sous la direction du talentueux Ruşan Filiztek, un concert de musique instrumentale ouvrira les festivités, suivi du vernissage de l’exposition « La carapace » (Qalik) du peintre Ali Osman Yanak.

Rusan Filiztek

À travers ses œuvres à l’acrylique, Ali Osman Yanak explore l’identité et la psychologie humaine. Cette année, l’exposition place les femmes au cœur du récit. Elle illustre leur résilience face aux pressions sociales et leur capacité à s’en affranchir. Chaque trait symbolise une métamorphose : « toute transformation porte en elle les prémices d’un nouveau départ ».

Ali Osman Yanak

Lieu : Mairie du 10e arrondissement de Paris.

Samedi 30 mai – Une journée festive et familiale

10h00 | Ateliers Jeune Public Le collectif Zarok Ma (Diyarbakır) propose une matinée ludique pour les enfants : initiation à la langue kurde, jeux traditionnels, musique et danse. Une parenthèse enchantée pour stimuler l’imagination des plus jeunes.
Atelier Zarok Ma
14h : Défilé folklorique a   Départ : 16 rue d’Enghien, 75010 Paris
défilé kurde à Paris
Départ du cortège au 16 rue d’Enghien pour un défilé coloré dans les rues de Paris 15h00 | Présentation des Tenues Traditionnelles Kurdes Une mise en lumière du patrimoine vestimentaire kurde à la Mairie du 10e. 19h00 | Cinéma : « Hêvî » d’Orhan İnce Projection du premier long métrage d’Orhan Ince, « Hêvî » (Espoir) suit le destin de Zeyno, une enfant sourde et muette, et explore avec finesse la complexité de l’individu ordinaire face aux défis de la vie. Lieu : Drancy 19h00 | Théâtre : « Mirina Jeanne d’Arc’ê – Ya din » La troupe du Théâtre municipal de Diyarbakir (Şanoya Bajêr a Amedê) présente « L’autre mort de Jeanne d’Arc ». Cette adaptation satirique interroge les idéologies oppressives et célèbre la victoire de l’esprit sur le nationalisme et les dogmes. Lieu : Espace culturel Christiane Faure, 34 rue des 4 chemins, 78520 Limay  
Dimanche 31 mai : Concert de clôture
 
18h : Grand concert avec Işık Berfîn, Murad Demir et Ulaş Kelaşin
 
Une soirée exceptionnelle qui mettra en lumière la vitalité de la musique kurde, entre répertoire traditionnel, compositions contemporaines et influences modernes.
 
Lieu : Théâtre du Gymnase Marie-Bell – 38 boulevard de Bonne Nouvelle, 75010 Paris (Réservations recommandées)
 
Un rendez-vous incontournable
 
Ce festival annuel est un véritable pont entre la communauté kurde de France et le grand public. Il permet de découvrir ou redécouvrir la musique, la danse, le cinéma, les arts visuels et les traditions kurdes dans une ambiance festive et fraternelle.
 

Informations pratiques

Dates : Du 29 au 31 mai 2026

Lieux principaux : Mairie du 10e arrondissement, CDK-Paris (rue d’Enghien), Théâtre du Gymnase Marie-Bell, Drancy, Limay

Entrée : La plupart des événements sont ouverts à tous (certaines activités peuvent être gratuites ou payantes – renseignements à prendre directement auprès des organisateurs).

   

KURDISTAN. Commémoration du massacre de Qaladze

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IRAK / KURDISTAN – Dans le ciel matinal de Qaladize, une petite ville kurde du district de Pishder, province de Souleimaniyeh, retentit le grondement terrifiant des avions de chasse irakiens. En quelques minutes, des bombes au napalm – une arme incendiaire interdite par les conventions internationales – s’abattent sur la population civile et sur les bâtiments de l’Université de Souleimaniyeh, temporairement déplacée dans cette zone. Ce bombardement aérien brutal reste, plus de cinquante ans plus tard, l’un des crimes les plus marquants commis par le régime baasiste contre le peuple kurde.

Contexte : l’effondrement de l’Accord du 11 mars 1970

Quatre ans plus tôt, le 11 mars 1970, un accord historique avait été signé entre le gouvernement irakien, dirigé alors par Ahmed Hassan al-Bakr et Saddam Hussein (vice-président), et le leader kurde Mustafa Barzani. Cet accord reconnaissait les droits nationaux des Kurdes, prévoyait une autonomie dans les régions kurdes et semblait ouvrir la voie à une paix durable après des années de conflit armé. Cependant, Bagdad ne respecta jamais pleinement ses engagements. Le recensement destiné à définir les frontières de la région autonome fut reporté, les promesses politiques furent vidées de leur substance, et la tension monta progressivement. En 1974, l’accord était définitivement enterré. Le régime baasiste choisit la répression militaire plutôt que le dialogue. C’est dans ce climat de reprise de la guerre (deuxième guerre irako-kurde) que survint l’attaque contre Qaladize.

Le bombardement du 24 avril 1974 Le matin du 24 avril 1974, vers 9h45, plusieurs avions de combat (notamment des Sukhoi soviétiques, MiG et Jaguar français selon les témoignages) décollèrent de la base aérienne de Kirkouk. Ils lâchèrent des bombes au napalm sur la ville de Qaladize et sur le site universitaire. L’attaque visait délibérément des cibles civiles : Les bâtiments de l’Université de Souleimaniyeh (déplacée à Qaladize car considérée comme un foyer de soutien à la révolution kurde) ; L’administration universitaire, l’hôpital, la municipalité ; Des écoles (dont l’école de filles et le lycée) ; Des quartiers résidentiels et des habitations privées. Le napalm, qui provoque des brûlures atroces et incendie tout sur son passage, frappa de plein fouet des étudiants, des professeurs, des femmes, des enfants et des personnes âgées. Selon les sources kurdes et les commémorations officielles, 163 personnes furent tuées et plus de 300 à 400 blessées. Parmi les victimes figuraient de nombreux étudiants de l’Université de Souleimaniyeh. Des dizaines de maisons et d’édifices publics furent entièrement détruits ou gravement endommagés. Ce bombardement ne fut pas un incident isolé : il s’inscrivait dans une campagne plus large de répression contre les Kurdes qui demandaient le respect de leurs droits.

Un symbole de la résistance kurde

Qaladize, ville patriotique et refuge pour les étudiants, incarnait à l’époque l’esprit de résistance kurde. En y déplaçant l’université, les Kurdes avaient fait de ce lieu un centre intellectuel et politique opposé à la politique centralisatrice et arabisante de Bagdad. En frappant à la fois la population civile et le « centre de la science », le régime baasiste visait non seulement à punir, mais aussi à briser moralement le mouvement kurde. Les dirigeants kurdes actuels, dont les présidents Nechirvan Barzani et Masoud Barzani ou le Premier ministre Masrour Barzani, commémorent chaque année cet événement. Ils y voient la preuve de la politique « chauvine et brutale » du régime baasiste, qui culminera plus tard avec l’Anfal (1988) et l’utilisation massive d’armes chimiques.

Mémoire et justice

Aujourd’hui encore, le 24 avril est une journée de deuil et de souvenir au Kurdistan d’Irak. Des cérémonies ont lieu à Qaladize, à Souleimaniyeh et à Erbil. Les survivants et les familles des martyrs rappellent que cet acte de terreur n’a jamais été jugé par une instance internationale. Le massacre de Qaladize reste gravé dans la mémoire collective kurde comme l’un des chapitres les plus sombres de la longue liste des crimes commis contre ce peuple : déportations forcées, villages rasés, campagnes d’arabisation et génocide Anfal. Il symbolise à la fois la cruauté d’un régime dictatorial et la résilience kurde : malgré les bombes, la volonté d’autonomie et de dignité n’a jamais été éteinte.

AFRIN : des retours fragiles dans un climat d’insécurité et de pillage

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SYRIE / ROJAVA – Les retours progressifs des Kurdes déplacés vers Afrin se poursuivent, mais restent limités et incertains en raison de l’insécurité chronique, des saisies de biens et des obstacles posés par les groupes mercenaires soutenus par la Turquie.

Occupée en 2018 par l’armée turque et ses factions alliées, puis suivie par Serêkaniyê et Girê Spî en 2019, la région a connu une importante modification démographique. Des milliers de familles kurdes ont été chassées vers les camps de Shahba, Alep et d’autres zones du Rojava, tandis que des familles issues de Homs, Ghouta, Deir ez-Zor, Daraa et d’autres régions syriennes étaient installées à leur place.

Depuis l’occupation, les maisons, oliveraies et terres agricoles kurdes ont été systématiquement confisquées, transformant la région en zone de pillage. L’enseignement en kurde a été interdit, les noms de lieux turquisés et l’identité kurde largement effacée. Arrestations arbitraires, violences contre les femmes, enlèvements, demandes de rançon et corruption sont devenus quotidiens selon les organisations de défense des droits humains.

L’accord du 29 janvier 2026 entre les Forces démocratiques syriennes (FDS) et le Gouvernement intérimaire syrien, notamment son article 14, avait suscité l’espoir d’un retour sécurisé des déplacés et de la fin de l’occupation. Près de trois mois plus tard, les retours restent cependant partiels et difficiles.

À Afrin, plusieurs convois ont été organisés : environ 400 personnes le 9 mars, 200 le 4 avril, et au moins 800 familles le 14 avril. Au total, plus de 1 400 familles sont rentrées, tandis que près de 5 000 attendent encore leur tour. Pourtant, seule une minorité (environ 500 à 600 familles) a pu regagner son domicile réel, les autres se heurtant au refus des familles de mercenaires d’évacuer les maisons.

Ces groupes exigent souvent entre 3 000 et 10 000 dollars pour libérer les propriétés. Ibrahim Shexo, de l’Organisation des droits de l’homme d’Afrin, explique : « Les mercenaires refusent de partir et réclament de l’argent. Damas exerce une autorité formelle, mais n’a pas les moyens de les contraindre. Les familles qui rentrent, déjà appauvries par des années de déplacement, sont incapables de payer ces sommes. »

Les incidents de pillage, vols et tortures se multiplient. « Lorsqu’un habitant s’absente pour travailler, sa maison est attaquée. Les auteurs de ces crimes ne sont jamais poursuivis », alerte Ibrahim Shexo.

La situation est similaire à Serêkaniyê et Girê Spî, où les menaces, les saisies de biens et les pillages persistent. À Serêkaniyê, des contacts sont en cours avec le gouverneur de Hesekê pour organiser les retours en trois phases, conditionnés par l’amélioration de la sécurité et le déminage des zones.

Malgré l’espoir suscité par l’accord du 29 janvier, le retour des déplacés d’Afrin reste lent, précaire et marqué par de nombreux obstacles.

Conférence « 100 ans de l’État-nation iranien au Kurdistan »

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ALLEMAGNE – Une conférence intitulée « 100 ans de l’État-nation iranien au Kurdistan » se tient aujourd’hui à l’Université de Cologne, organisée par la Plateforme Zagros.

L’événement, qui a débuté à 11 h 00 et doit se terminer à 17 h 30, réunit activistes politiques, chercheurs et militants kurdes. Il est modéré par Soraya Mahmoudi et Jamal Haji, et a été ouvert par Diman Sohrabi, représentant de la Plateforme Zagros.

La première partie de la conférence, intitulée « Un siècle d’obscurité : l’État-nation iranien sur le Kurdistan », aborde les politiques iraniennes menées depuis un siècle dans les régions kurdes : affaiblissement de la langue et de la culture kurdes, répression politique et militaire, situation des femmes, crises environnementales, difficultés économiques, ainsi que les arrestations et exécutions massives.

La deuxième partie se déroule sous forme de table ronde intitulée « Vers une vie libre et une alternative démocratique ». Les participants y discutent des concepts de nation démocratique, société démocratique, autogouvernance locale, et du slogan « Femme, Vie, Liberté » comme cadre pour construire la liberté et la démocratie au Kurdistan.

Selon les organisateurs, cette conférence vise à dresser un bilan critique de cent ans de politiques étatiques iraniennes au Kurdistan et à proposer des perspectives et alternatives démocratiques pour l’avenir.