« Être femme et kurde en Turquie » : témoignage d’Alizée Lambin

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LYON – Hier, dans le cadre de l’exposition photographique « Voyages au Kurdistan, entre résistance et mémoire », accueilli au Centre de photographie Le Bleu du Ciel, la Maison du Kurdistan de Lyon a organisé une conférence sur les femmes kurdes de Turquie avec la photo journaliste Alizée Lambin.
Lors de la conférence, Alizée Lambin est revenue sur son travail de recherche portant sur les femmes au Kurdistan de Turquie.

Extraits de l’intervention de Alizée Lambin :

« La manière dont les femmes vivent et affrontent les crises et les phénomènes de société a toujours suscité mon intérêt. En juin 2025, je me suis rendue au Kurdistan de Turquie. J’ai rencontré des femmes qui ont accepté, non sans crainte, de me parler de leur condition.

Grâce à elles, j’ai été quelque part, initiée à la pensée d’Abdullah Öcalan et à la jineolojî, « la science des femmes » : cette idée que la libération des femmes était au cœur de la transformation de la société.

Alors que j’assistais à une manifestation féministe à Mardin, j’ai véritablement compris l’importance de m’intéresser à ce sujet. Elles étaient une petite cinquantaine, toutes pacifiques, et réclamaient simplement justice pour des femmes kurdes disparues, mortes ou victimes de la violence des hommes.

Elles n’ont pu marcher qu’une dizaine de minutes, encerclées par un important dispositif policier, une nouvelle fois empêchées de faire entendre leur voix et de demander justice.

J’ai alors enfin compris cette double difficulté que les femmes que j’avais rencontrées évoquaient : être femme et être kurde en Turquie. Certaines prennent les armes, d’autres résistent autrement, dans leur famille, leur communauté, leur travail ou leur engagement. C’est cela que je voulais raconter ».

La maison du Kurdistan de Lyon a remercié Alizée Lambin pour son témoignage et le public pour leur participation à cette soirée organisée dans le cadre de l’exposition « Voyages au Kurdistan, entre résistance et mémoire ».
La photo de la couverture par Alizée Lambin

SYRIE. Un soldat kurde décapité près de Serê Kanîyê

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SYRIE / ROJAVA – Hier, des gangs islamistes ont décapité et criblé de balles un soldat kurde qu’ils ont enlevé à Hassaké. Ses ravisseurs ont filmé sa décapitation.

Le 10 septembre 2026, Sîpan Hiznî (également identifié comme Sami Şeyhmus Hasu ou Seban), combattant de la Brigade de Hassaké, a été enlevé puis décapité. Selon les informations locales, il a été enlevé depuis son domicile dans le quartier de Miftî à Hassaké par un groupe armé. Son corps a ensuite été retrouvé dans la zone de Serê Kanîyê (village d’Edlan/Adlani et environs).

Des membres du clan al-Bu Hassan de la tribu al-Bagara l’auraient localisé dans la province de Hassaké. L’homme, qui avait suivi une formation à Damas dans le cadre de la Brigade de Hassaké (formation issue de l’intégration des anciennes Forces démocratiques syriennes), aurait été conduit à Jabal Abdul Aziz, dans la campagne de Hassaké. Là, les gangs l’auraient décapité soi-disant par « vengeance ».

Le corps a été rapatrié à Hassaké, provoquant des rassemblements et des protestations dans plusieurs localités kurdes du nord-est.

Un crime qui s’inscrit dans un climat de violence persistante

Sîpan Hiznî appartenait à une unité intégrée dans les structures militaires syriennes après la dissolution formelle des Forces démocratiques syriennes (FDS) en août 2026. Son assassinat illustre la fragilité sécuritaire qui continue de régner dans la région de Hassaké et Serê Kanîyê, malgré les accords d’intégration. Les règlements de comptes tribaux, les rancœurs héritées des années de guerre et la présence de groupes armés locaux créent un terrain favorable à de tels actes.

Ces violences sont souvent associées à des gangs islamistes ou à des factions armées liées à l’ordre instauré depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Sharaa (ex-Jolani). Cet acte s’inscrit dans un contexte plus large où les communautés kurdes, comme d’autres minorités, se sentent exposées à l’insécurité et à l’impunité relative.

Le vice-ministre de la Défense Sîpan Hemo a condamné fermement ce « crime sauvage et sournois », présenté ses condoléances à la famille et affirmé que les autorités poursuivaient les responsables afin qu’ils soient jugés.

Au-delà du fait divers

Cet assassinat n’est pas un incident isolé. Il rappelle les risques concrets que font peser les exécutions extra-judiciaires et les logiques de vengeance dans une Syrie encore marquée par les fractures communautaires et tribales (Arabes sunnites vs Alawites, Kurdes, Druzes, chrétiens…). De telles pratiques, qu’elles soient le fait de « clans » ou de groupes armés, minent tout espoir de stabilisation et de justice.

La mémoire de Sîpan Hiznî, comme celle de milliers d’autres combattants et civils kurdes tués dans des circonstances similaires ces dernières années, exige non seulement des condamnations, mais une enquête transparente et des poursuites effectives. Sans cela, la violence continue de prospérer dans l’ombre de l’impunité.

ROJAVA. Les Kurdes d’Afrin exigent leurs propres forces de sécurité face aux enlèvements et aux spoliations

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SYRIE / ROJAVA – Après la multiplication des cas d’enlèvements et de vols à Afrin, et particulièrement contre les Kurdes, et face à l’ignorance des forces de sécurité publique envers ces rapports et à leur manquement à leurs devoirs, les habitants d’Afrin exigent le déploiement de forces de sécurité kurdes qui ne soient rattachées ni à l’organisation Al-Qaïda [HTC / HTS] ni à l’armée turque, afin de préserver la stabilité et la sécurité des civils kurdes dans la région.

  Jusqu’à présent, et après plus de deux mois depuis le retour de la majorité des déplacés kurdes d’Afrin dans leur région, des dizaines, voire des centaines de familles n’ont toujours pas pu récupérer leurs biens privés des mains des colons, avec un mépris total des deux parties garantes du retour des habitants d’Afrin, qui ignorent les revendications des déplacés [kurdes] pour la restitution de leurs biens ou la garantie d’un logement qui leur est propre.   Par l’activiste kurde Baz Ararat

Que fait la Turquie à Serêkaniyê et Kobanê ?

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SYRIE / ROJAVA – Suite aux frappes israéliennes sur Abou Douhur, la Turquie concentre ses forces à Serêkaniyê et Kobanê, empêchant le retour des Kurdes sur leurs terres et créent des zones tampons, signale le journaliste E. Pejder Altan dans l’article suivant.

Suite à l’attaque israélienne contre Abou Douhur, la Turquie renforce sa présence à Serêkaniyê autour de trois bases principales. Si ces implantations rendent difficile le retour de la population locale, à Kobanê des groupes paramilitaires mènent des opérations d’infiltration et de fortification clandestines, en recourant au camouflage et au changement d’identité.

L’activité militaire de la Turquie et des groupes paramilitaires qu’elle contrôle le long de la frontière nord-est de la Syrie évolue : elle passe d’une simple rotation tactique à un régime de garnison permanente et de contrôle démographique. Les données de terrain, arrêtées fin août 2026, montrent que les positions militaires se concentrent en bases centrales, notamment le long de la ligne de Serêkaniyê, tandis que des éléments paramilitaires sont déployés clandestinement le long de la frontière de Kobanê, dissimulés derrière des processus d’intégration officiels. Ce tableau, façonné par les frappes aériennes régionales et les bouleversements géopolitiques, marque une nouvelle phase dans la dynamique du conflit sur le terrain, aggravant encore l’injustice profonde subie par le peuple kurde dépossédé de ses terres.

SERÊKANIYÊ : TRIPLE LIGNE DE BASE ET GARNISON PERMANENTE

L’activité enregistrée dans la campagne occupée de Serêkaniyê entre le 24 et le 29 août révèle que les Forces armées turques (TSK) ont transformé leur présence dans la région en un réseau de défense et de renseignement centralisé et sécurisé. Suite notamment aux frappes aériennes israéliennes sur la base d’Abu Duhur à Idlib, la Turquie a évacué de nombreux points d’observation avancés et de contact militaire dispersés, concentrant ses forces le long de trois axes principaux : Dawûdîyê, Enîq El-Hewa et Bab El-Farej.

Ces trois bases, considérées comme relativement protégées contre d’éventuelles attaques aériennes grâce à leur proximité géographique avec la région de Cizîr et à l’équilibre géopolitique de l’espace aérien, constituent l’épine dorsale de la présence militaire permanente dans la zone. Les dernières modernisations techniques visent à renforcer les batteries de défense aérienne, à maintenir les unités radar et à intensifier les opérations de reconnaissance continues par drones. Le retrait de certains équipements lourds (unités d’artillerie et véhicules blindés de transport de troupes) au nord de la frontière ne constitue pas un repli ; il a pour objectif de réduire les pertes dues aux attaques aériennes, de moderniser les équipements et de transformer les bases en une structure de défense plus flexible et axée sur les technologies de pointe.

DAWÛDÎYÊ

La base de Dawûdîyê, véritable cœur de la structure opérationnelle et administrative de la région, a été aménagée dans un ancien bâtiment scolaire. Ce centre, qui regroupe huit services distincts, réunit sous un même toit la gestion du renseignement, le commandement tactique opérationnel, la surveillance et l’analyse technique et vidéo, la sécurité, les patrouilles, la logistique, les affaires administratives ainsi que les unités d’interrogatoire et de détention. Véritable artère logistique et opérationnelle pour toutes les bases du front oriental, elle fait également office de principal centre de coordination pour le contrôle de la zone civile.

OBSTACLES AU RETOUR ET INGÉNIERIE DÉMOGRAPHIQUE

L’aspect le plus critique de la restructuration militaire à Serêkaniyê réside dans les politiques d’isolement mises en œuvre à l’encontre des populations autochtones. La réunion du 23 août, rassemblant des délégations militaires escortées par des véhicules de la « Sécurité générale » de Serêkaniyê, qui ont transité par la porte de Şukriyya pour rejoindre Bab El-Farej puis la base de Dawûdîyê, témoigne d’une volonté de pérenniser la situation actuelle. Conformément aux décisions prises, le retour sur leurs terres des habitants [kurdes] des villages où sont implantées les bases militaires turques est définitivement interdit, tandis que des zones tampons de facto d’au moins 500 mètres et des couvre-feux ont été instaurés autour des bases.

Ce périmètre de sécurité, conjugué au contrôle des terres agricoles et à des politiques d’expropriation, constitue le rempart militaire d’un projet d’ingénierie visant à transformer durablement la structure démographique de la région. Présentées comme une mesure de sécurité frontalière temporaire, ces fortifications coupent totalement l’accès des paysans à leurs terres, transformant la zone en une zone militaire dépourvue de population civile.

LIGNE KOBANÊ

Alors que les fortifications se centralisent à Serêkaniyê, l’activité militaire ouverte le long des axes routiers de Kobanê et de la M4 a cédé la place à des opérations de renseignement et clandestines. Les mouvements militaires diurnes ont été réduits au minimum sur les routes de Çelebi et de la M4, tandis que des déplacements nocturnes impliquant des véhicules civils et des individus en civil sont à noter. Le principal axe opérationnel des groupes regroupés dans les villages [kurdes] frontaliers entre Çelebi et Eyn İsa se situe aux alentours de la zone de Lafarge à Xerabaşk, qui a été renforcée en munitions pour armes lourdes et légères.

L’événement le plus concret sur ce front a été enregistré le 17 août. Un groupe paramilitaire d’une cinquantaine de personnes a été repéré franchissant le barrage de Tichrin, près de Minbic, à bord de pick-ups. Il a été établi que les membres du groupe avaient ôté leurs uniformes du ministère de la Défense au point de passage du barrage et revêtu ceux d’« Amin Am » (Sécurité générale) appartenant à Hayat Tahrir al-Sham (HTS), avant d’être transportés dans la région de Sirrin. Le fait que ce groupe soit dirigé par Farouk Hamza, alias « Abou Hamza Shirini », démontre que les groupes opérant sous différentes appellations sur le terrain étaient reliés à une même chaîne de commandement et de coordination.

RISQUE D’INTÉGRATION ET D’INFILTRATION EN MATIÈRE DE SÉCURITÉ

Les processus d’intégration et le démantèlement des zones tampons entre les forces de sécurité intérieure et les institutions pro-Damas dans le nord et l’est de la Syrie, tout en donnant l’illusion d’un cessez-le-feu sur le terrain, engendrent de graves risques sécuritaires. Il a été constaté que certains groupes intégrés au ministère de la Défense et aux structures de sécurité locales infiltrent les lignes de Kobanê et de Cizîr en coordination avec les structures d’Amin Am, par le biais de transferts d’armes et de matériel.

La perméabilité des services de renseignement engendrée par les convois déployés dans la région sous prétexte de protéger les institutions et les tensions liées au drapeau révèle que les processus de réconciliation visent à se traduire par des gains concrets sur le terrain. Au vu des agissements passés de Hayat Tahrir al-Sham (HTC/HTS) et des groupes qui lui sont affiliés à l’encontre de leurs alliés, il apparaît clairement que ces éléments, ayant modifié leur camouflage et leur identité et s’étant positionnés en retrait du front, cherchent à saper l’équilibre de l’autodéfense du nord et de l’est de la Syrie de l’intérieur et à créer de nouvelles zones de crise selon des axes stratégiques, au détriment de la sécurité et des droits fondamentaux des populations kurdes.

Article publié sur le site de l’agence Mezopotamya

La langue maternelle n’est pas un privilège : défendons l’enseignement en kurde au Rojava

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Une pétition lancée en ligne exige un enseignement en langue maternelle pour les élèves kurdes du Rojava, dans le nord de la Syrie.
 
Des militants, enseignants, journalistes, universitaires, syndicats et alliés (kurdes et non-kurdes) s’opposent à la décision du gouvernement de transition syrien de remplacer l’enseignement en kurde au Rojava par un programme exclusivement arabe (le kurde devenant un simple cours optionnel de quelques heures).
 
Ils rappellent que l’enseignement en langue maternelle, obtenu après des décennies de politiques d’arabisation, est un droit fondamental et une conquête historique. Ils soutiennent les manifestations d’enseignants, parents et élèves, soulignant qu’enseigner l’arabe ne doit pas supprimer le kurde (ni les autres langues maternelles), et appellent à défendre ce droit pour construire une Syrie démocratique et pluraliste.
 
Voici le lien pour signer la pétition : « Plaidoyer pour l’enseignement en langue maternelle au Rojava »

ROJAVA. Retour sélectif à Serê Kaniyê : les Arabes rentrent, pas les Kurdes

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SYRIE / ROJAVA – Récemment, des centaines de familles arabes sont revenues dans des villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê (Ras al-Ayn / Serekaniye) et de Tel Temir (Tell Tamer). L’activiste kurde, Baz Ararat dénonce le traitement médiatique de ces retours qui cache le fait que les milliers de familles kurdes chassées de ces régions par l’invasion turque de 2019 ne puissent pas revenir sur leurs terres.

Des centaines de familles arabes sont récemment revenues en relative sécurité dans des villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê (Ras al-Ayn / Serekaniye) et de Tel Temir (Tell Tamer), dans le nord-est de la Syrie. Les médias pro-intégration présentent ces retours comme un accomplissement majeur du processus en cours entre le gouvernement de transition syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS). Pourtant, le problème n’a jamais été le retour des familles arabes dans leurs foyers. Le véritable enjeu demeure le retour digne, volontaire et réellement sécurisé des familles kurdes déplacées depuis 2019, qui, pour l’essentiel, n’ont pas été autorisées à rentrer ou ont refusé de le faire faute de garanties concrètes.

Contexte : sept ans de déplacement forcé

En octobre 2019, l’opération turque « Source de paix », menée avec les factions de l’Armée nationale syrienne (SNA), a entraîné le déplacement de plus de 200 000 personnes dans la zone de Serê Kaniyê et de Girê Spî (Tel Abyad). La population kurde, qui constituait auparavant une part importante de la ville et de ses environs, a été massivement contrainte de fuir. Des maisons et des terres ont été occupées par des familles installées par les factions, souvent originaires d’autres régions de Syrie. Des rapports documentent des changements démographiques importants, avec une présence kurde réduite à une poignée de familles dans certains secteurs.

Depuis l’accord du 29 janvier 2026 entre le gouvernement de transition et les FDS, le principe du retour de tous les déplacés est inscrit dans les textes. Des opérations de déminage ont commencé et des convois organisés ont démarré. Un premier convoi d’environ 400 familles est parti le 10 août 2026. Un deuxième, d’environ 700 familles (près de 7 000 personnes), a quitté le camp de Serê Kaniyê près de Hasakah le 8 septembre 2026 en direction d’une cinquantaine de villages des campagnes de Serê Kaniyê, de Zirkan et de Tel Temir.

Une composition révélatrice

Selon les déclarations du porte-parole du Comité des déplacés de Serê Kaniyê, Mahmoud Jamil (Cemil), la grande majorité des familles de ce deuxième convoi sont arabes, avec une minorité de familles kurdes. Ces retours arabes se sont déroulés sans incident majeur signalé, ce qui permet aux narratifs officiels et aux médias d’intégration de parler de « succès » et de « réconciliation ».

Or, le retour des familles arabes dans leurs villages d’origine n’a jamais constitué l’obstacle principal. Ces familles pouvaient, dans de nombreux cas, regagner des zones où les conditions de sécurité et de propriété leur étaient plus favorables. Le problème structurel réside ailleurs : l’absence de garanties réelles pour les Kurdes.

Pourquoi les familles kurdes restent en marge

Plusieurs facteurs expliquent que les familles kurdes n’aient pas pu ou n’aient pas voulu rentrer massivement :

  • Insécurité persistante : lors du premier convoi d’août, certaines familles kurdes ont été agressées par des groupes installés dans leurs maisons. Des véhicules ont été endommagés et une partie des retournés a dû rebrousser chemin vers Hasakah.

  • Occupation des propriétés : de nombreuses maisons et terres appartenant à des Kurdes restent occupées. Des cas d’extorsion (demandes de sommes importantes pour récupérer un bien) sont régulièrement rapportés.

  • Présence de mines et contrôle fragmenté : le déminage avance, mais reste incomplet. Le contrôle effectif des forces de sécurité sur les factions locales et les conseils installés depuis 2019 est encore limité.

  • Absence de garanties politiques et sécuritaires : les comités de déplacés kurdes demandent une participation à l’administration locale, une protection effective et des mécanismes clairs de restitution des biens. Sans cela, beaucoup refusent de risquer un nouveau déplacement.

Les chiffres le confirment : sur les quelque 14 000 familles enregistrées pour un retour (environ 80 000 personnes), seule une fraction a pu rentrer jusqu’à présent, et la composition des convois montre un déséquilibre net en faveur des familles arabes.

Un récit d’intégration qui élude l’essentiel

Présenter ces retours arabes comme la preuve d’un processus réussi relève d’une lecture partielle. Le droit au retour est universel et doit s’appliquer à tous les déplacés, quelle que soit leur appartenance. Or, tant que les familles kurdes n’auront pas la possibilité concrète de regagner leurs villages en sécurité, de récupérer leurs biens sans rançon et de vivre sans crainte de représailles, le processus restera incomplet et asymétrique.

Dans les villages mixtes des campagnes de Serê Kaniyê et Tel Temir, le retour sélectif risque de conforter, plutôt que de corriger, les transformations démographiques intervenues depuis 2019. Une véritable réconciliation exige que le retour des Arabes et celui des Kurdes avancent de pair, sous des garanties identiques et vérifiables.

À ce stade, les convois de septembre 2026 illustrent davantage une gestion différenciée du dossier des déplacés qu’une solution équitable. Le problème n’a jamais été le retour des familles arabes. Il reste celui du retour digne et sécurisé des familles kurdes, encore largement empêché ou dissuadé.

Kurdes livrés à Erdoğan : l’asymétrie de puissance face à un État surarmé et soutenu par l’OTAN

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KURDISTAN. Dans un récent article*, l’universitaire Özgür Sevgi Göral analyse le processus de désarmement du PKK (via la récente loi-cadre) non comme une défaite du mouvement kurde, mais à travers trois temporalités :

  • Présent (« temps des monstres ») : un monde en crise (capitalisme, fascisme, guerres) où le mouvement kurde se distingue par sa capacité à créer des connexions égalitaires avec d’autres luttes.

  • Passé (« temps de la violence ») : il faut écouter les voix de la résistance kurde (serhildans, disparus, courage quotidien) pour un travail de mémoire émancipateur, au-delà de la justice transitionnelle libérale.

  • Avenir (« temps de la préfiguration ») : construire dès maintenant des alternatives (communes, politique de bas en haut) face aux grondements d’un futur incertain.

 

Özgür Sevgi Göral (et les réponses qui l’accompagnent) refuse de qualifier le processus actuel de « défaite ». Elle insiste sur les « connexions », les « voix » du passé et la « politique préfigurative » (construire des alternatives dès maintenant, par le bas). Selon elle, le mouvement kurde n’est pas vaincu parce qu’il continue d’exister et de projeter un avenir égalitaire.

Cette lecture se heurte à une réalité de pouvoir très concrète :

Asymétrie militaire et étatique écrasante

La Turquie dispose d’une armée parmi les plus importantes de l’OTAN, d’une industrie de défense en pleine expansion, de drones (Bayraktar), d’artillerie et de forces spéciales. Le PKK et les structures liées (YPG en Syrie, etc.) n’ont jamais eu les moyens de tenir tête durablement à cet appareil. Face à un État surarmé, les options armées sont structurellement limitées.

Soutien international de la Turquie

Membre de l’OTAN, la Turquie bénéficie d’une couverture diplomatique et militaire occidentale. Les États-Unis et l’Europe critiquent parfois les opérations turques, mais n’imposent pas de sanctions significatives ni n’empêchent les ventes d’armes. Cela laisse Ankara une grande marge de manœuvre. Les Kurdes, eux, n’ont pas d’équivalent : ni État protecteur fort, ni alliance militaire comparable.

Le rapport de force politique actuel

Le processus en cours (loi-cadre, désarmement, discussions) se déroule sous le contrôle quasi total d’Erdogan et de l’État turc. Les dirigeants kurdes sont souvent en prison ou sous pression judiciaire, les partis légaux (comme le DEM) subissent des interdictions et des arrestations, et les opérations militaires continuent dans le sud-est et en Syrie/Irak. Dans ces conditions, accepter un cadre de désarmement fixé par Ankara ressemble davantage à une concession forcée qu’à une victoire stratégique. Les Kurdes n’ont, dans l’immédiat, que peu de leviers pour imposer leurs conditions.

Limites de la « politique préfigurative » face à la répression

Construire des communes, des solidarités locales ou des alliances égalitaires est important sur le plan moral et organisationnel. Mais face à un État qui contrôle le monopole de la violence, qui peut fermer des partis, arrêter des élus et mener des opérations militaires, ces pratiques restent fragiles et ne compensent pas le déséquilibre de puissance. L’histoire récente (effondrement du processus de paix 2013-2015, reprises des combats, exil forcé de cadres) montre que l’État peut à tout moment refermer l’espace politique.

En résumé : Göral a raison de rappeler que les mouvements ne meurent pas du jour au lendemain et que la résistance civile et culturelle compte. Mais elle sous-estime le rapport de force matériel. Tant que les Kurdes restent confrontés à un État surarmé, membre de l’OTAN et déterminé à garder le contrôle, leur marge de manœuvre réelle reste étroite. Dans ce contexte, le processus actuel apparaît moins comme une étape choisie d’émancipation que comme une adaptation contrainte à une réalité de domination.

*Article (Sur l’idée de défaite et les temporalités conflictuelles du vivre ensemble) publié sur le site The Amargi « On the idea of defeat and the conflicting temporalities of living together« 

L’attaque de Koya a redéfini la guerre menée par l’Iran contre les Kurdes

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KURDISTAN – Après avoir exécuté trois prisonniers kurdes à l’aube du 8 septembre 2018, la République islamique d’Iran a franchi un nouveau cap dans sa confrontation avec l’opposition kurde iranienne en exil. Le même matin, le Corps des gardiens de la révolution islamique a tiré sept missiles balistiques Fateh-110 sur les bases des deux branches alors distinctes du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) – le KDP-Iran et le PDKI – à Koya, dans la province d’Erbil, au Kurdistan irakien.

La principale cible était une réunion plénière du Comité central du PDK-Iran. Les missiles ont frappé le bâtiment où se tenait la réunion. Quatorze membres du PDK-Iran ont été tués, dont six responsables de la direction du parti. Le centre d’entraînement des peshmergas du PDKI a également été touché, faisant deux morts parmi ses combattants.

Pourtant, le complexe du KDP-Iran n’était pas un site militaire. Ancienne forteresse de l’armée de Saddam Hussein, situé près de la ville de Koya et des camps de réfugiés kurdes iraniens, il abritait les organes politiques du parti, ses médias ainsi que des organisations civiles, notamment l’Union démocratique des femmes, l’Union de la jeunesse et un centre pour enfants. Des femmes non combattantes et des enfants figuraient parmi les blessés.

Usage illégal, indiscriminé et disproportionné de la force

Au moment des frappes, et durant les années précédentes, les groupes en exil n’avaient mené aucune campagne armée contre la République islamique. Ils avaient rétabli une présence peshmerga dans les zones frontalières, notamment sur les hauteurs du mont Halgurd, aux alentours de Sidekan, mais cette présence à elle seule ne constituait pas une menace d’attaque imminente. Des efforts de dialogue étaient d’ailleurs déjà engagés, par l’intermédiaire du Centre norvégien de résolution des conflits (NOREF), organisation travaillant en étroite collaboration avec le ministère norvégien des Affaires étrangères, afin d’instaurer un dialogue entre Téhéran et les groupes kurdes iraniens.

La frappe a soulevé la question de savoir si l’Iran était en droit d’utiliser la force sur le territoire irakien. L’Iran n’a pas démontré qu’il répondait à une attaque armée ou à une menace imminente susceptible de justifier la légitime défense, y compris au titre de la doctrine controversée de la légitime défense anticipée. La frappe a donc dû être examinée au regard du droit international interdisant le recours à la force contre un autre État.

Le droit international humanitaire aurait également pu s’appliquer, selon que la confrontation entre l’Iran et les partis kurdes ait ou non atteint le seuil d’un conflit armé. Dans ce cas, l’Iran demeurait tenu par les règles de distinction, de précaution et de proportionnalité, notamment en raison de la présence de civils et de structures civiles. Si le droit humanitaire ne s’appliquait pas, la frappe restait néanmoins soumise aux règles régissant le recours à la force sur le territoire d’un autre État et aux obligations en matière de droits humains.

Missiles balistiques contre résistance civile

Pour le PDKI, les attaques iraniennes étaient un problème récurrent. Dès 1994, l’armée de l’air iranienne avait bombardé une réunion de son Comité central au même endroit. Au fil des ans, l’Iran a mené des dizaines d’opérations transfrontalières et d’assassinats au Kurdistan irakien. Moins de deux ans avant la frappe de 2018, une explosion lors des célébrations de la nuit de Yalda, organisées en mémoire du dirigeant assassiné du PDKI, Abdul Rahman Ghassemlou, avait fait au moins six morts.

Cependant, le recours aux missiles balistiques a marqué une escalade significative que les forces kurdes n’avaient pas anticipée. Même dans l’histoire des attaques transfrontalières menées par des États contre des mouvements d’opposition armés, des opérations de ce type demeurent exceptionnelles. On peut rappeler, dans un contexte très différent, le bombardement par Israël du quartier général de l’OLP à Tunis en 1985.

L’Iran a ensuite réitéré cette tactique de manière de plus en plus fréquente. Moins de deux semaines après l’assassinat de Jina Amini, Kurde iranienne, en septembre 2022 – événement qui a déclenché des manifestations à travers le pays et donné naissance au mouvement contemporain « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadî) – le complexe de Koya a de nouveau été frappé. Les missiles et les drones sont devenus des instruments récurrents de la pression iranienne contre les partis kurdes du Kurdistan irakien, leur utilisation s’intensifiant considérablement après le déclenchement de la guerre israélo-iranienne.

Mais l’attaque de missiles de Koya du 8 septembre a également révélé une évolution de l’autre côté. Si l’Iran faisait étalage de nouvelles armes, les partis kurdes commençaient à mobiliser les leurs, d’une nature tout à fait différente. Dans les jours qui suivirent, plusieurs partis kurdes iraniens appelèrent à une grève générale dans tout le Kurdistan iranien, qui fut largement suivie. Face à un État possédant une supériorité militaire écrasante, ces partis démontrèrent leur capacité à mobiliser la société kurde en Iran sans recourir aux armes. Ce changement allait devenir beaucoup plus visible par la suite, notamment lors du mouvement Femme, Vie, Liberté, lorsque la confrontation se transforma en mobilisation populaire et en désobéissance civile.

Réponse internationale limitée

L’attaque du 8 septembre est survenue alors que la politique de « pression maximale » de l’administration Trump commençait à peser sur l’Iran, tandis que les tensions intérieures restaient vives. Téhéran menaçait depuis des mois les partis kurdes basés au Kurdistan irakien, et ces frappes lui ont permis d’afficher sa puissance, d’intimider ses opposants et d’adresser un avertissement à ses partisans en Iran. Téhéran savait que le coût international serait limité. L’ambassadrice américaine Nikki Haley a évoqué l’attaque au Conseil de sécurité de l’ONU quelques jours plus tard, mais aucune mesure concrète n’a été prise.

Le contraste avec 1996 est frappant. Lorsque les forces iraniennes ont avancé vers la région de Koya cette année-là, les États-Unis, alors sous une administration démocrate, sont intervenus, notamment par le déploiement de forces aériennes, pour dissuader toute nouvelle avancée iranienne, contribuant ainsi à leur retrait.

Aujourd’hui, le déséquilibre militaire s’est encore accentué. L’Iran a perfectionné les capacités dont l’attaque de Koya fut une première démonstration contre l’opposition kurde. Les partis kurdes, quant à eux, ont renforcé leur unité politique et investi davantage dans la mobilisation civile. Un facteur, cependant, est resté quasiment inchangé : les Kurdes d’Iran demeurent marginalisés dans les calculs stratégiques occidentaux. L’attaque du 8 septembre a révélé jusqu’où Téhéran était prêt à aller contre ses opposants kurdes, et la réaction internationale, limitée, n’a guère freiné cette dynamique. L’impact d’une éventuelle reprise du conflit récent sur la donne reste à déterminer.

Par Asso Hassan Zadeh, universitaire kurde d’Iran, spécialiste du droit international et de la politique du Moyen-Orient. Docteur en droit international de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de l’Université de Genève, il enseigne actuellement à l’Université catholique de Lyon. Article (en anglais) à lire sur le site The Amargi « Koya attack redefined Iran’s war on Kurds« 

IRAN. 13 Kurdes exécutés en août, la répression s’intensifie

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IRAN / ROJHILAT – Au moins 13 prisonniers kurdes ont été exécutés en Iran en août 2026, soit 14,5 % des 89 exécutions recensées dans le pays. Sept d’entre eux avaient été condamnés pour meurtre, trois pour trafic de drogue, deux pour vol à main armée et un pour « espionnage au profit d’Israël ».

Dans le même temps, 75 Kurdes ont été arrêtés (64 % de toutes les arrestations enregistrées en Iran), dont huit femmes et un enfant de 16 ans. Trente-huit autres ont été condamnés à un total de 135 ans de prison ; six d’entre eux ont en outre reçu 301 coups de fouet.

Quatre kolbars ont été tués et trois blessés par les forces frontalières, principalement près de Baneh. Deux personnes ont été blessées par des mines antipersonnel. Un jeune Kurde yarsan de 29 ans, Pouya Naderi, a été abattu à Kermanshah.

Quatre féminicides ont également été recensés : deux femmes tuées par leur ex-mari, une adolescente de 16 ans par son père, et une quatrième après une promesse de mariage trompeuse.

Une répression ciblée et systématique

Ces chiffres, compilés par le Centre de statistiques de l’Organisation Hengaw pour les droits humains, dressent un tableau sombre de la répression ciblée qui frappe la population kurde en Iran.

TURQUIE. Libération d’un ancien maire kurde

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TURQUIE / KURDISTAN – L’ancien co-maire kurde de Diyarbakır, Selçuk Mızraklı, a été libéré lundi de la prison de haute sécurité d’Edirne après près de sept ans de détention illégale. Accueilli par sa famille, ses proches et des représentants politiques, il a appelé à un processus de paix et de démocratisation mené dans la transparence.

  « Ce que nous avons perdu, c’est l’État de droit et la démocratie », a-t-il déclaré aux journalistes. Il a rappelé que la Turquie traverse une période critique depuis 2015, marquée par l’érosion des valeurs démocratiques. Ce processus doit être conduit avec prudence et célérité, tout en évitant les provocations.   Mızraklı a insisté sur la nécessité de rétablir la confiance dans la société par des mesures concrètes et une transparence totale, afin que la population puisse entrevoir l’avenir. Il a également transmis le message de Selahattin Demirtaş, toujours détenu à Edirne : « La démocratie, la paix et une résolution, quoi qu’il arrive. » Il a plaidé pour la libération de Demirtaş et de dizaines de milliers d’autres prisonniers kurdes, ainsi que pour des discussions libres avec tous les acteurs, y compris Abdullah Öcalan.   Médecin et défenseur des droits humains, Mızraklı avait été élu co-maire de Diyarbakır en 2019 sous l’étiquette du HDP. Destitué quelques mois plus tard par le ministère de l’Intérieur et remplacé par un administrateur nommé, il a été arrêté en octobre 2019 et condamné en 2020 à plus de neuf ans de prison pour « appartenance à une organisation terroriste ».