« Intégrer le parfum de la terre dans l’art »

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TURQUIE / KURDISTAN — L’artiste kurde Sarya Melek Demir déclare que son exposition Fîncanek Ax rassemble la vie des femmes, la résistance et la mémoire sociale à travers le parfum et le symbolisme de la terre.

L’exposition de la peintre Sarya Melek Demir, intitulée « Fîncanek Ax » (« Une tasse de terre »), réalisée selon la technique de la peinture au café sur papier, aborde des thèmes inspirés de l’histoire, du vécu des femmes, de la culture kurde et du quotidien. À travers l’art, l’exposition explore le lien profond entre les femmes, représentées comme créatrices et tisserandes de la vie, et la nature fertile de la terre.

Sarya Melek Demir, qui s’est tournée plus intensément vers l’art après avoir été licenciée de son poste d’enseignante par décret en 2016, s’est entretenue avec ANF au sujet de son processus créatif et de l’histoire de l’exposition.

« Je me suis davantage tournée vers l’art après avoir été licenciée. »

Sarya Melek Demir explique que les expériences qu’elle a vécues l’ont rapprochée de l’art et que son travail est né d’un processus d’exploration personnelle.

« Je suis originaire de Kırşehir. Ma famille est issue de la communauté kurde exilée. J’étais enseignante, mais j’ai été licenciée par décret. Ce fut une période difficile pour nous tous. Nous avons dû exercer différents métiers pour subvenir à nos besoins. Malgré tout, mon lien avec la peinture s’est renforcé. Je m’intéressais à la peinture depuis l’enfance, mais ce que j’ai vécu, les questions que je me posais et les émotions que j’ai ressenties m’ont poussée à créer davantage. Je me suis installée à Amed (Diyarbakır) car je souhaitais approfondir ma connaissance de mon identité et de ma culture. Une fois sur place, j’ai entrepris une quête pour redécouvrir mes racines. C’était déjà un lieu que je fréquentais régulièrement, mais une fois installée, cette quête s’est intensifiée. C’est devenu l’un des points de départ de l’exposition. J’ai d’abord réalisé plusieurs œuvres inspirées des vêtements traditionnels des femmes kurdes et de vieilles photographies. Plus tard, j’ai compris que ces œuvres avaient évolué pour former une série. »

L’excitation d’une première exposition solo, c’est autre chose.

Demir confie que l’ouverture de sa première exposition solo revêtait une signification particulière à ses yeux :

« Je travaille également comme présentatrice, donc je ne suis généralement pas du genre à être très nerveuse. Mais le sentiment que j’ai éprouvé pour cette exposition était complètement différent. Car il ne s’agit pas seulement de peintures ; il s’agit aussi de la vie que l’on a vécue, des douleurs que l’on a ressenties, des recherches et des espoirs que l’on a nourris. J’observe comment les gens se tiennent devant les œuvres et je suis attentive à leurs expressions. Parfois, un simple regard peut en dire long. Il m’a fallu deux ans pour préparer cette exposition. J’ai rencontré de nombreux obstacles. Rien qu’en mai, j’ai dû la reporter quatre fois. Le jour du vernissage, il y avait de la grêle et un orage. Pourtant, malgré tout cela, voir les gens venir et interagir avec les œuvres fait oublier toute la fatigue. Ce que l’on crée prend tout son sens au contact de la société. »

« Je n’ai jamais séparé les femmes de la terre. »

Sarya Melek Demir explique que le titre de l’exposition, Fîncanek Ax, reflète sa volonté de représenter le lien indissociable entre les femmes et la terre :

« Fîncanek Ax signifie “Une tasse de terre”. La figure féminine est omniprésente dans mon travail car j’aborde la vie à travers le prisme des femmes. Tout comme la terre nourrit la vie, les femmes sont au cœur de sa création et de son maintien. De la mythologie à nos jours, les femmes et la terre ont toujours été associées. De Gaïa à Ishtar, de Déméter à Cybèle, ces récits reposent sur cette relation. L’odeur et la couleur du café me rappellent la terre. C’est pourquoi j’ai principalement réalisé des œuvres monochromes à base de café. Je souhaitais associer le parfum et la couleur de la terre au lien que les femmes tissent avec la vie. En quelque sorte, j’ai tenté d’unir une tasse de café et une tasse de terre au sein d’un même souvenir. »

« J’ai essayé de raconter les histoires à travers les yeux des femmes. »

Demir précise que son travail de portraitiste se concentre particulièrement sur les visages de femmes :

« Je suis profondément touchée par la lutte des femmes. C’est pourquoi j’ai cherché à raconter leurs histoires à travers mes œuvres. Les tatouages, les foulards, les rides et les expressions de leurs yeux portent tous les traces d’une vie vécue. Je me suis particulièrement intéressée aux expériences reflétées dans les yeux, car ils contiennent à la fois douleur, espoir et résistance. Mes œuvres sont inspirées de photographies réelles, mais je les réinterprète à travers mes propres émotions. »

Amed possède un énorme potentiel artistique

Demir souligne que la tenue de l’exposition dans la cour de l’église chaldéenne revêtait une signification particulière et met en avant la richesse culturelle d’Amed :

« Amed possède une mémoire culturelle très forte. La production artistique y est importante, dans des domaines aussi variés que le théâtre, le cinéma, la musique et les festivals. Mais je crois qu’il est nécessaire de renforcer la solidarité et de créer davantage d’espaces partagés dans le domaine des arts visuels. Il faudrait créer des lieux où les artistes puissent se réunir, échanger des idées et s’entraider. Cette ville recèle une extraordinaire diversité culturelle et une richesse d’expériences vécues. C’est là l’un des atouts les plus précieux pour nourrir l’art. » (ANF)

IRAN. Deux autres activistes kurdes risquent l’exécution

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IRAN / ROJHILAT – Les autorités iraniennes ont inculpé les militants kurdes yarsan Sajjad Veisi et Shayan Veisi de moharebeh (« guerre contre Dieu »), un chef d’accusation passible de la peine de mort. Les deux cousins sont détenus depuis quatre mois à la prison centrale de Kirmaşan (Dizel Abad), à la suite de leur arrestation lors des manifestations de janvier 2026.

Selon l’organisation Hengaw pour les droits humains, l’affaire a été transmise au tribunal révolutionnaire de Kermanshah (Kirmaşan). Les accusations reposeraient sur un dossier des services de renseignement et des « aveux » obtenus sous la torture. Cette qualification en moharebeh fait craindre une condamnation à mort pour les deux hommes.

Sajjad Veisi, 30 ans, a été arrêté le 22 février 2026 alors qu’il se rendait de Dareh Deraz à Sarpol-e Zahab pour rendre visite à la famille de son épouse. Shayan Veisi avait quant à lui été interpellé durant les manifestations de janvier. Il avait déjà été détenu lors du soulèvement « Femme, Vie, Liberté » (Jin, Jiyan, Azadi) à Kermanshah.

Frères de deux militants assassinés

Sajjad Veisi est le frère cadet de Meysam Veisi et Mojtaba Veisi, deux figures marquantes du mouvement culturel yarsani. Ces derniers ont été tués par les forces du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) lors d’un raid armé mené dans la nuit du 27 au 28 mai 2026 contre leur refuge situé dans le village de Qaleh Kahush, à Dalahu.

Hengaw exprime sa profonde inquiétude pour la vie de Sajjad et Shayan Veisi et condamne fermement l’utilisation de l’accusation infondée de moharebeh contre ces deux jeunes manifestants. L’organisation rappelle que cette qualification est fréquemment employée par le régime pour réprimer toute forme de dissidence et justifier des exécutions.

Coup d’envoi du Festival Culturel Kurde de Paris

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PARIS – Ce jeudi soir, l’ouverture du la 5e édition du Festival culturel kurde de Paris a tenu toutes ses promesses. Une ambiance électrique régnait dans la salle des mariages de la Mairie du 10e arrondissement, pleine à craquer malgré la canicule. Après les discours des organisateurs, Ruşen Filiztek et son équipe ont embrasé le public en les faisant chanter et danser sur des mélodies kurdes entrainantes. La soirée s’est poursuivie par la découverte de l’exposition Qalik (Carapace) d’Ali Osman Yanak, avant un buffet convivial qui a permis aux participants de se rafraichir et de prolonger ces moments de partage.
Berivan Firat avec les élus Laurence Patrice, Rémi Féraud et Élie Joussellin
Cet événement du Conseil Démocratique Kurde de France (CDK-F), organisé en collaboration avec avec la fondation Danielle Mitterrand, la Mairie de Paris, la Mairie du 10e arrondissement, l’Association de Solidarité France-Kurdistan, l’Institut de Réflexion et d’Études sur le Kurdistan (IREK) et l’association Arts et Culture du Kurdistan (ACK), vous propose une immersion dans un patrimoine culturel aussi riche que varié, promet trois jours de richesse culturelle, artistique et de partage autour du Kurdistan.

Samedi 30 mai – Journée festive et familiale

  Matinée & Après-midi | Ateliers enfants Au CDK-Paris (16 rue d’Enghien, 75010 Paris) Dès le matin, les enfants sont à l’honneur avec des ateliers ludiques et pédagogiques animés par le collectif Zarok Ma (Diyarbakır), fidèle partenaire du festival depuis trois ans. Jeux de présentation, animations linguistiques interactives, ateliers de musique et de création : une belle façon de découvrir la langue et la culture kurdes en s’amusant. Entrée libre 14h | Parade folklorique Départ du CDK-Paris Au rythme de Govend (danse traditionnelles) et des mélodies traditionnelles, une parade colorée envahira les rues de Paris. Tenues traditionnelles kurdes vivement encouragées pour une immersion totale ! 15h | Défilé de tenues traditionnelles Salle des fêtes – Mairie du 10e (72 rue du Faubourg Saint-Martin, 75010 Paris) Présenté par le groupe de danse Govenda Rojbîn, ce défilé mettra en lumière la richesse, l’élégance et la diversité des costumes kurdes. Un moment vibrant et plein de couleurs. 19h | Soirée Cinéma à Drancy MCK Drancy (174 avenue Henri Barbusse, 93700 Drancy) Projection du film « Hêvî » (L’Espoir) d’Orhan İnce (2024). Ce premier long métrage kurde, tourné à Bingöl, suit le destin de Zeyno, une petite fille sourde et muette, et explore avec sensibilité et justesse les thèmes de l’espoir, de la résilience et des relations familiales. Entrée libre 19h | Théâtre à Limay Espace culturel Christiane Faure (34 rue des 4 chemins, 78520 Limay) « Mirina Jeanne d’Arc’ê ya din » (« L’autre mort de Jeanne d’Arc ») Adaptation kurde d’une pièce de Stefan Tsanev par la troupe du Théâtre municipal de Diyarbakır (Şanoya Bajêr a Amedê). Une œuvre puissante mêlant tragédie, satire et humour, qui interroge religion, nationalisme et idéologies oppressives. Tarif : 10 €

Dimanche 31 mai – Concert de clôture

18h | Théâtre du Gymnase (38 bd de Bonne Nouvelle, 75010 Paris) Pour clôturer cette édition en beauté, le festival présente un concert d’exception avec Murad Demir, Işık Berfîn et Ulaş Kelaşîn. Trois artistes aux univers complémentaires qui incarnent la vitalité de la musique kurde d’aujourd’hui : entre répertoire traditionnel revisité, compositions originales et influences contemporaines. Une soirée prometteuse pour vibrer et célébrer la culture kurde dans toute sa richesse.

Les Enfants du Zagros : un mythe kurde réinventé

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« Un classique est un livre qui n’achève jamais ce qu’il a à dire », écrivait Italo Calvino. Les Enfants du Zagros (Children of the Zagros), premier roman de l’écrivain kurde Shad Raouf, semble aspirer à cette définition. Il ne s’agit pas d’un roman réaliste au sens conventionnel, et il ne cherche d’ailleurs pas à l’être. Le livre se présente plutôt comme une étoffe mythique tissée de mémoire culturelle kurde, de traumatismes hérités, de quête spirituelle et de tradition orale transmise de génération en génération.

L’auteur ouvre son récit par cette question : « Qu’est-ce qu’une fin, sinon un commencement ? » Dès les premières pages, l’ouvrage invite à une lecture symbolique plutôt que réaliste. Il ambitionne de devenir une œuvre intemporelle dans une chronologie complexe, réinterprétant l’histoire kurde et se taillant une place dans la mémoire collective des générations futures. Cette aspiration, sincère et souvent saisissante, révèle cependant certaines faiblesses du récit.

L’intrigue

Le roman suit Runak, jeune princesse prodige choisie comme héritière du trône dans un royaume marqué par les traditions dynastiques, la peur ancestrale et les ombres d’un passé enfoui. Lorsqu’elle est désignée successeure du peuple originaire de la grotte de Shanidar, elle quitte la ville aux côtés d’Akam, le plus fidèle guerrier du roi. Leur voyage, d’abord simple expédition vers l’extérieur, se transforme en un périple à travers les mythes, les récits fondateurs et l’ordre politique du royaume. Runak traverse l’amour, la violence, des créatures mythiques, des prophéties, la rébellion et les forces symboliques qui gouvernent ce monde. Devenue reine, elle conduit son peuple vers sa terre ancestrale dans les monts Zagros, où ils rencontrent le rebelle Kawa et affrontent le tyran Zahhak — figures centrales de la légende de Newroz.

Imprégné de la tradition ancestrale du conte

Les Enfants du Zagros excelle dans la création d’une atmosphère particulière. Par moments, on a moins l’impression de lire un roman que d’écouter un conte transmis oralement, enrichi par la répétition et porté par la mémoire collective. Cette dimension n’est pas un défaut, mais un choix artistique assumé. Les thèmes récurrents de l’obscurité, de la royauté, de l’exil, de la peur et du retour donnent au livre une dimension quasi-cérémoniale. Les figures mythiques telles que Simurgh, Zahhak, Shahmaran, Ahriman et Suqrat enrichissent un univers d’une grande richesse culturelle et d’une imagination débordante.

Certains passages atteignent une véritable beauté, notamment les scènes avec le Simurgh, empreintes d’une intensité visionnaire. La phrase « la vérité du monde ne peut être que vécue » résume bien la poétique du roman : il ne s’agit pas seulement de raconter, mais d’immerger le lecteur dans une réflexion spirituelle et mythique sur l’histoire, la mémoire et le désir kurdes.

Le livre refuse de se figer. De nouvelles histoires naissent au sein des anciennes, les personnages et références s’accumulent, le mythe se mêle à la politique, le parcours personnel au traumatisme collectif. On y retrouve par moments l’esprit des Mille et Une Nuits : non par imitation, mais par ce même goût pour la superposition narrative et l’expansion mystique. Dans sa postface, l’auteur assume pleinement ce choix en précisant que le récit se déroule dans un « passé mythique ».

Les limites du style du conte

Les mêmes qualités qui font la force du roman en constituent aussi les limites. Le style du conte populaire tend à rendre les personnages plus symboliques que profondément humains. Runak elle-même, suivie à travers plusieurs âges de sa vie, exprime parfois des réflexions d’une maturité qui contraste avec son innocence et son inexpérience revendiquées.

Les dialogues posent un problème similaire : trop de personnages s’expriment sur le même ton soutenu, solennel et pensif, ce qui réduit leur singularité. Le roman évoque à cet égard l’univers de Paulo Coelho, par sa préférence pour la parabole et l’aphorisme au détriment d’un discours plus nuancé.

La structure s’assouplit et s’étire dans la dernière partie, accumulant contes imbriqués, rencontres philosophiques et nouvelles apparitions. Si cela enrichit l’univers, cela donne aussi l’impression que le roman peine à se conclure.

Enfin, certains lecteurs pourront être surpris par les libertés prises avec la légende de Newroz (la défaite de Zahhak attribuée à Runak plutôt qu’à Kawa) ou par l’usage de noms de lieux modernes dans un cadre mythique antique. L’auteur assume ces choix dans sa postface, rappelant que le roman n’ambitionne pas une reconstitution historique fidèle.

Un premier essai ambitieux

Les Enfants du Zagros est un premier roman profond et singulier, doté d’une atmosphère envoûtante, d’une richesse symbolique remarquable et d’une sincère ambition littéraire. Ses forces — dimension mythique, portée culturelle, puissance évocatrice — sont indéniables, tout comme ses faiblesses : personnages peu incarnés, voix parfois monotone et structure qui s’étire.

Pour autant, ce livre mérite d’être pris au sérieux. Il tente, avec conviction, de léguer un héritage plutôt que de simplement raconter une histoire. Qu’on le trouve visionnaire ou trop allégorique dépendra de la sensibilité du lecteur à l’abstraction mythique. Une chose est sûre : comme le souhaitait Calvino, Les Enfants du Zagros n’a pas fini de dire ce qu’il a à dire.

Par Azhi Yassin Rasul, chercheur et écrivain multidisciplinaire basé à Madrid.

Article à lire sur le site The Amargi : « [Book Review] Children of the Zagros: a Kurdish myth reimagined »    d

Livre « Souvenez-vous… Le Kurdistan brûle encore et toujours »

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RENNES – Le 3 juin prochaine, l’Espace Ouest-France aura le privilège d’accueillir l’autrice Nasim Kadirpoor pour une rencontre littéraire exceptionnelle autour de la mémoire et des luttes du peuple kurde à l’occasion de la parution de son livre « Souvenez-vous… Le Kurdistan brûle encore et toujours » (Éditions Hedna – 348 pages – 26 €) Dans ce récit puissant, intime et rigoureux, Nasim Kadirpoor livre un témoignage capital sur l’histoire douloureuse, la résistance héroïque et l’injustice systémique subies par le peuple kurde. Entre transmission de la mémoire et analysis d’une actualité brûlante, l’autrice donne une voix essentielle à un combat universel pour la dignité. La rencontre et les échanges avec le public seront suivis d’une séance de dédicace. (Entrée libre dans la limite des places disponibles) RDV le 3 juin, à 18h30, à Espace Ouest-France, 38 Rue du Pré Botté, 35000 Rennes ***************************** « Écrire, c’est empêcher les morts de mourir deux fois »

Le Kurdistan brûle encore et toujours : ce livre nous demande de nous souvenir de quoi ? des violences, des massacres des combats dont vous avez été témoin ou victime ? Nasim Kadirpoor : Souvenez-vous… Le Kurdistan brûle encore et brûlera toujours. Ce livre est une invitation à ne pas oublier : ne pas oublier les guerres, les répressions, les déplacements forcés, les massacres et les blessures que différentes générations successives de la nation kurde ont vécus et continuent de vivre ; que ce soit en Iran, en Irak, en Syrie ou en Turquie. 

Quand je dis que le Kurdistan brûle encore, je ne parle pas du feu d’une guerre militaire ; mais du feu permanent de la violence, de la discrimination, de la peur et de l’injustice qui, même après la fin des combats, demeure dans la mémoire et dans le corps des êtres humains. 

Et de la guerre contre Daesh en Irak ? Nasim Kadirpoor : Une partie importante du livre concerne la guerre contre Daesh et ses conséquences humaines. En tant que journaliste kurde indépendante, j’ai été un très proche témoin de la souffrance des populations, en particulier des femmes et des enfants. Mais ce livre ne parle pas seulement de la mort ; il parle aussi de résistance et de vie. D’une résistance et d’un espoir de vivre si puissants que Daesh, lourdement armé et bénéficiant d’un soutien direct et indirect de pays, de régions et de différents groupes du monde et du Moyen-Orient, n’a pas pu les vaincre.

Finalement, ceux qui étaient venus soit pour aller au paradis et obtenir leurs 72 houris, soit pour hisser sur la terre du Kurdistan le drapeau de l’ignorance et de la terreur, soit pour vendre des filles et des femmes comme esclaves sexuelles sur les marchés des Émirats arabes, furent condamnés et contraints à la fuite ou à la mort. 

Voulez-vous aussi nous faire partager ce feu, cette rage de vivre, cette flamme qui brule au fond de vous ? Nasim Kadirpoor : J’ai toujours dit et je dis toujours : l’espoir, la foi dans la vie et sa persévérance au Kurdistan sont si puissants qu’ils entraînent toutes les forces mortifères vers les profondeurs de la mort et de l’anéantissement. Au milieu des destructions, je voulais aussi parler de cette force qui pousse les gens à continuer à vivre, à aimer et à lutter. Ce feu peut également être une métaphore de l’espoir, de la colère, de la dignité et du désir de liberté. 

Propos recueillis pas André Métayer, fondateur de l’Association Amitiés Kurdes de Bretagne

IRAN. Un autre manifestant kurde condamné à mort

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IRAN / ROJHILAT – Arman Marefati, un civil kurde de 30 ans originaire de Saqqez, dans la province du Kurdistan, a été condamné à mort pour « inimitié envers Dieu » (moharebeh) en lien avec les manifestations de décembre 2025 et janvier 2026.

La 15e chambre du tribunal révolutionnaire islamique de Téhéran, présidée par le juge Abolqassem Salavati, a prononcé cette sentence contre Marefati, arrêté lors des manifestations des 8 et 9 janvier 2026.

Selon une source bien informée cité par le Réseau des droits de l’homme du Kurdistan (The Kurdistan Human Rights Network, KHRN), il a été interpellé par les forces de sécurité puis transféré à la prison centrale du Grand Téhéran. Après avoir été inculpé de moharebeh, son dossier a été transmis à la 15e chambre du tribunal révolutionnaire.

Durant toute la procédure, Arman Marefati s’est vu refuser le droit de choisir son propre avocat. Il a été informé de sa condamnation à mort alors qu’il se trouvait en détention.

« Le prisonnier politique a été convoqué au bureau des gardiens de prison le 25 mai et transféré hors du pénitencier central du Grand Téhéran, sous prétexte d’un transfert vers la prison de Ghezel Hesar à Karaj », a indiqué la source.

Celle-ci a ajouté que deux autres personnes accusées dans la même affaire et détenues à Ghezel Hesar auraient également été condamnées à mort. Cependant, leurs identités n’ont pas encore été confirmées.

IRAN. Les CGRI abattent deux frères kurdes à Kirmaşan

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IRAN / ROJHILAT — Les forces du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) ont abattu le 28 mai 2026 deux frères kurdes, Meysam Veisi et Mojtaba Veisi, dans le village de Qaleh Kahush, comté de Dalahu (Kermanshah). Depuis les manifestations de janvier, ils vivaient dans la clandestinité à cause des menaces de mort des services de sécurité iraniens.

Selon l’organisation Hengaw pour les droits humains, les forces du CGRI ont encerclé vers 4 heures du matin la maison où les deux frères s’étaient réfugiés. Sans sommation, elles ont ouvert le feu depuis quatre directions, tuant les deux hommes sur place. Le propriétaire de la maison, Farshad Hatamipour, est toujours porté disparu. Sa famille reste sans nouvelles de son sort.

Meysam et Mojtaba Veisi étaient des militants culturels et communautaires très respectés à Kermanshah (Kirmaşan). Adeptes de la foi yarsane, ils ont fondé la bibliothèque kurde du quartier Dareh Deraz (Mahdieh) et joué un rôle majeur dans l’organisation des célébrations de Newroz dans la région. Mojtaba était également un lutteur accompli, plusieurs fois champion provincial.

Les deux frères avaient déjà fait l’objet de multiples arrestations et harcèlements en raison de leurs activités culturelles, ethniques et religieuses. Mojtaba avait notamment été arrêté le 5 mars 2025 lors de préparatifs de Newroz, détenu 18 jours en isolement, puis libéré sous une caution exorbitante de 700 millions de tomans. Ces derniers mois, après les manifestations de janvier, ils vivaient dans la clandestinité face aux menaces de mort des services de sécurité iraniens.

Hengaw qualifie cette opération d’exécution extrajudiciaire et considère qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité. L’organisation tient le commandement du CGRI de Kermanshah pour directement responsable et appelle le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme ainsi que la Rapporteuse spéciale sur l’Iran, Mai Sato, à réagir sans délai.

SYRIE. Après 10 ans de sécheresse turque, le déluge

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SYRIE / ROJAVA — Pendant près de dix ans, la Turquie a utilisé l’Euphrate comme arme en réduisant drastiquement son débit pour asphyxier les régions kurdes du Rojava. Digues de terre affaiblies, sols asséchés et infrastructures délabrées : le lit du fleuve était exsangue.

Aujourd’hui, les fortes pluies et l’ouverture massive des barrages turcs (notamment Atatürk) ont provoqué une montée soudaine et violente des eaux. Le résultat est catastrophique : plusieurs personnes sont mortes noyées, des villages sont inondés, des champs agricoles dévastés et des habitations emportées.

Malgré les assurances officielles, la réalité du terrain est alarmante.

Le directeur général de l’Autorité du barrage de l’Euphrate, l’ingénieur Haitham Bakour, affirme que la situation hydrique est « stable », avec un débit actuel de 1 800 m³/seconde au barrage de Kadiran et aucune nouvelle hausse prévue avant dimanche. Des opérations de surveillance sont en cours.

Pourtant, sur le terrain à Raqqa et Deir ez-Zor, l’inquiétude est vive. Le Comité de gestion des urgences de Deir ez-Zor a ordonné l’évacuation immédiate des zones de Hawija Sakr et Hawija Katea, potentiellement plus de 7 000 personnes.

Conséquences dramatiques :

  • Environ 50 stations de distribution d’eau sur 210 sont hors service à cause des inondations.

  • Plusieurs noyades ont été signalées ces derniers jours, particulièrement parmi les enfants.

  • Des ponts et passages temporaires se sont effondrés, isolant plusieurs villages.

La population locale dénonce le manque de mesures préventives durables et réclame le renforcement des digues, la reconstruction de ponts solides et des plans d’urgence réels, bien loin des solutions temporaires qui ont montré leurs limites.

L’Iran a intensifié l’exécution de prisonniers politiques

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IRAN / ROJHILAT – Au moins 43 prisonniers politiques et d’opinion ont été exécutés dans les prisons iraniennes depuis le début de l’année 2026, selon les statistiques de l’ONG kurde Hengaw pour les droits humains. Dans le même temps, 42 autres militants ont été condamnés à mort, à titre définitif ou provisoire.

Ces chiffres traduisent une intensification massive du recours à la peine de mort par la République islamique. À titre de comparaison, seuls 18 prisonniers politiques avaient été exécutés durant la même période en 2025, soit une hausse de 139 % en un an.

Pour Hengaw, cette escalade dramatique en seulement six mois révèle l’utilisation systématique de la peine de mort comme arme de répression politique et d’intimidation de la société tout entière.

L’organisation kurde exprime sa profonde inquiétude face à cette violation massive du droit à la vie et lance un appel urgent aux institutions internationales et aux défenseurs des droits humains : agir immédiatement pour stopper ces exécutions et œuvrer à l’abolition de la peine de mort en Iran.

SYRIE. Les minorités aspirent à la reconnaissance

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SYRIE / ROJAVA – La nouvelle déclaration constitutionnelle syrienne adopte explicitement le droit international des droits de l’homme. Bien que cela soit théoriquement important pour les droits des minorités, le gouvernement ne les respecte pas dans les faits.

La nouvelle constitution temporaire de la Syrie, applicable à compter du 16 mars 2025, a instauré un régime présidentiel fort, concentrant tous les pouvoirs entre les mains du président intérimaire Ahmed al-Sharaa, sans introduire les dispositions nécessaires à la reconnaissance des minorités.

Aperçu de la déclaration constitutionnelle

La constitution intérimaire syrienne, connue sous le nom de Déclaration constitutionnelle, établit un cadre de transition de cinq ans signé par le président intérimaire Ahmed al-Sharaa. Cette déclaration lui confère des pouvoirs étendus pour une période de cinq ans, sans aucun contre-pouvoir effectif. Le président détient le pouvoir exécutif en tant que chef du gouvernement et commandant suprême des forces armées. Il nomme un ou plusieurs vice-présidents, son cabinet, ses ambassadeurs, ainsi qu’un comité chargé d’élire les deux tiers de l’Assemblée du peuple. Il nomme directement le tiers restant.

Bien que le pouvoir judiciaire soit déclaré indépendant, les sept membres de la Cour constitutionnelle suprême sont tous nommés par le président. L’ancienne Cour constitutionnelle est abolie. La déclaration reste également muette sur la durée du mandat des juges, élément pourtant essentiel à l’indépendance de la justice.

La Déclaration consacre une liste impressionnante de droits humains, notamment la diversité culturelle et religieuse, le droit des femmes à l’éducation et au travail, la liberté d’expression, ainsi que tous les droits et libertés énoncés dans les traités internationaux ratifiés par la Syrie. Cependant, nombre de ces droits ne sont pas compatibles avec d’autres dispositions de la Déclaration. Par exemple, le droit à la protection contre la discrimination religieuse et la liberté de croyance sont incompatibles avec les articles exigeant que le président soit musulman et que la jurisprudence islamique soit la principale source de législation. Ces dispositions favorisent l’islam et privilégient les religions abrahamiques (islam, christianisme et judaïsme), au détriment d’une protection réelle de toutes les croyances et pratiques religieuses.

La Déclaration souligne la nécessité de préserver l’unité et l’intégrité de la Syrie, de son territoire et de son peuple. Elle érige en infraction les appels à la division, à la sécession, ainsi que les demandes d’intervention ou de soutien étranger. L’article 1 stipule que la Syrie constitue une unité géographique et politique indivisible. Cette approche centralisée et unitaire ne laisse aucune place à une quelconque forme d’autonomie ou de partage du pouvoir.

La Déclaration vue par les minorités

Le statut juridique des minorités en Syrie demeure largement inexploré dans cette Déclaration. Cette lacune génère une grande incertitude quant à leur avenir et à leurs droits. Bien que le président intérimaire Ahmed al-Sharaa se soit engagé à protéger les minorités, la Constitution proclamée et le cadre juridique mis en place font l’objet de vives critiques, car ils ne prévoient aucune protection claire, applicable et concrète pour les minorités religieuses et ethniques.

La Déclaration établit un État centralisé sous le nom de « République arabe syrienne », reconnaît la loi islamique comme principale source législative, déclare l’arabe comme langue officielle et exige que le président soit musulman. Ces dispositions font de l’islam le pilier central de la constitution provisoire. Dans l’histoire syrienne, la prépondérance de l’identité arabe et islamique a souvent servi à renforcer le pouvoir de l’élite dirigeante, tout en engendrant de fortes tensions sociales, sectaires et politiques.

Par conséquent, ce dispositif constitutionnel suscite de graves inquiétudes quant aux droits et à la sécurité des minorités religieuses (chrétiens, alaouites, druzes) et ethniques, notamment les Kurdes, en raison de l’absence de protections explicites et de reconnaissance de leurs identités.

Malgré les promesses d’inclusion, les minorités religieuses continuent de faire l’objet d’attaques ciblées, notamment des assauts contre des églises chrétiennes et des violences de représailles contre les alaouites. Depuis mars 2026, les autorités de Damas ont également imposé des interdictions strictes sur la vente et la consommation d’alcool, limitant exceptionnellement sa vente à des bouteilles scellées dans certains quartiers majoritairement chrétiens.

Les minorités aspirent à la reconnaissance

Les groupes minoritaires — Kurdes, Druzes, Alaouites et chrétiens — réclament activement la reconnaissance officielle de leur identity, de leurs droits et une représentation réelle dans une structure étatique décentralisée.

Les dirigeants kurdes ont entamé des négociations pour obtenir la reconnaissance constitutionnelle de leur langue, de leurs droits culturels et d’une autonomie régionale. En janvier 2026, le président a annoncé un décret reconnaissant le kurde comme langue nationale et rétablissant la citoyenneté pour les Kurdes. Pourtant, dans la pratique, le kurde reste traité comme une langue étrangère dans les institutions publiques et l’éducation. Dans de nombreuses régions kurdes, les élèves doivent encore apprendre les matières principales en arabe.

Début mai, le ministère de la Justice a retiré la plaque kurde du palais de justice de Hassaké pour la remplacer par une plaque bilingue arabe-anglais, provoquant indignation et manifestations.

Les Alaouites font face à des violences et à des massacres de représailles. Selon l’ONU, plus de 1 400 civils alaouites ont été tués et des dizaines de milliers contraints de fuir. Les Druzes du sud, notamment à Soueïda, maintiennent une large autonomie locale et militent pour une Syrie démocratique et décentralisée. Les chrétiens et les Yézidis, quant à eux, craignent une marginalisation accrue et la destruction de leurs lieux de culte.

Conclusion

L’expérience historique montre le lien étroit entre la légitimité d’un système politique et la reconnaissance des minorités. La structure constitutionnelle actuelle, fondée sur une identité arabo-islamique unique, ignore les autres groupes culturels et identités. Cela remet en question la légitimité du système et alimente les conflits.

Pour instaurer une paix durable, la future constitution permanente doit adopter une approche inclusive, avec des mécanismes de partage du pouvoir qui reconnaissent réellement tous les groupes sociaux, les minorités et les identités. Sans cela, les tensions actuelles risquent de perdurer. (Nazim Tural pour Bianet)