BRETAGNE – À l’occasion du mois de mars et de la Journée internationale des droits des femmes, les Amitiés Kurdes de Bretagne (AKB), en partenariat avec Zin 35 et avec le soutien de la Maison Internationale de Rennes, ont organisé une soirée-débat à Rennes autour du thème du matrimoine — le patrimoine culturel transmis et défendu par les femmes.
L’intervention s’est ouverte en breton par Tifenn Siret, porte-parole de l’Union Démocratique Bretonne (UDB) et co-autrice de l’ouvrage collectif « Kezeg an heol – Femmes effacées, féminismes occultés ? » (Éditions Goater, 2025). À ses côtés, les représentantes de l’association kurde Kassed (du Kurdistan de Turquie) et leur interprète arboraient de magnifiques robes traditionnelles kurdes colorées et pailletées, symboles vivants de résistance culturelle.
Le ton était donné : il s’agissait de mettre en lumière le rôle central des femmes dans la préservation et la transmission des cultures minorisées, face aux pressions patriarcales et aux politiques d’assimilation étatiques.
En Bretagne : femmes visibles, mais dans une société patriarcale
Tifenn Siret a d’abord dissipé un mythe tenace : la Bretagne n’a jamais été une société matriarcale. « C’est une société patriarcale dans laquelle les femmes sont très visibles dans le travail et la gestion du quotidien », a-t-elle rappelé.
Dans cette région maritime où les hommes partaient souvent en mer, les femmes ont historiquement assumé de lourdes responsabilités : gestion du foyer, travail aux champs, avec le bétail, sur les marchés, à la transformation des produits agricoles, à la pêche à pied, à la collecte des algues, à la réparation des filets ou à la vente du poisson. Cette présence forte dans la sphère économique a forgé l’image de femmes actives et autonomes, mais sans pour autant leur garantir une égalité politique ou des droits complets.
L’ouvrage « Kezeg an heol » (« Le cheval du soleil ») collectif, réunissant une vingtaine d’autrices (militantes, universitaires, artistes, élues), met en lumière ces « femmes effacées » et ces « féminismes occultés ». Tifenn Siret y retrace un activisme joyeux et concret : grèves, revendications, actions associatives et collectives, portées par un point de vue féminin contemporain.
Au Kurdistan : les femmes, gardiennes de la culture face à la colonisation
Du côté kurde, les représentantes de Kassed, membres du Mouvement des Femmes Libres (TJA), ont témoigné de la violence culturelle subie sous l’autorité de l’État turc. Dès la fondation de la République en 1923, les vêtements traditionnels ont été interdits, avant même la répression linguistique. Malgré cela, les femmes kurdes ont résisté avec force.
Ce sont avant tout les mères qui ont préservé la culture : elles continuaient à porter les habits traditionnels, à parler la langue kurde, à chanter pour leurs enfants et à transmettre les histoires. Pendant que les intellectuels étaient réduits au silence ou contraints à l’exil pendant des décennies, les femmes ont maintenu vivante la mémoire collective à travers les pratiques quotidiennes, la musique, les récits oraux et la tradition des dengbêj (chanteurs-poètes).
Le nord du Kurdistan (en Turquie) reste perçu comme un territoire colonisé. Dans ce contexte, les associations comme Kassed jouent un rôle essentiel pour promouvoir et protéger la culture kurde. Ces vingt dernières années ont vu des avancées significatives, notamment grâce aux écrits féministes et à la jinéologie (« science de la femme »), concept théorisé dans le mouvement kurde pour penser l’égalité femmes-hommes et libérer la société du patriarcat, du capitalisme et de l’État.
Les femmes kurdes affrontent une double oppression : celle de l’État central et celle du patriarcat traditionnel, qui leur donne moins accès aux arts. Kassed s’emploie donc à leur ouvrir des espaces de création et de production culturelle, à leur donner confiance pour s’exprimer sur scène, dans la littérature, les arts visuels ou les arts de la scène.
La culture comme arme de résistance et de libération
Le panel a également exploré comment, pour les femmes kurdes, la culture n’est pas seulement un champ artistique, mais un pilier de résistance : préservation de l’identité, transmission de la mémoire collective, continuité de l’existence et organisation collective face aux politiques d’assimilation et de déni.
Musique, récit oral, vêtements traditionnels, littérature et pratiques quotidiennes deviennent des outils de lutte. La sauvegarde du patrimoine culturel est indissociable de la lutte pour la liberté des femmes. La culture devient ainsi un lieu de mémoire, un langage de résistance et un moyen de construire une vie libre et autodéterminée.
Cette soirée a illustré la solidarité concrète entre femmes bretonnes et kurdes, unies par la conviction que défendre le matrimoine — ce patrimoine vivant transmis par les mères et les femmes — est au cœur des combats pour la dignité culturelle et l’émancipation. (Amitiés kurdes de Bretagne)
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