Crimes sexuels en uniforme au Kurdistan : impunité assurée par l’État

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TURQUIE / KURDISTAN – Les affaires de crimes sexuels impliquant des représentants de l’État dans les régions kurdes (Kurdistan du Nord) se soldent très largement par l’impunité. De nombreux auteurs restent en fonction malgré les plaintes et les poursuites judiciaires.

Ces crimes commis par des soldats, policiers, gardes villageois et autres personnels en uniforme ont augmenté parallèlement aux politiques de guerre menées au Kurdistan, particulièrement depuis 2015. De nombreux cas de violences sexuelles contre des femmes et des enfants ont été signalés à Mardin, Batman, Şırnak et Van. Dans une région déjà marquée par les abus, la violence et les féminicides, les affaires portées devant les tribunaux se terminent le plus souvent par des acquittements. Cette politique d’impunité, ancrée depuis longtemps, a encouragé les auteurs tout en permettant l’émergence de réseaux de prostitution et d’exploitation impliquant des membres des forces de sécurité.

Des dizaines de cas d’abus sexuels commis par des agents de l’État ont été médiatisés depuis 2012, mais seul un très faible nombre a abouti à des arrestations ou à des condamnations effectives.

Quelques exemples de cas rendus publics :

  • En 2023, une jeune femme de 22 ans originaire de Mardin a porté plainte pour viol contre un garde villageois, Yakup A., et trois autres hommes (Çetin T., Harun Y. et Suud Ç.). Elle a déclaré avoir subi un chantage intensif qui l’avait poussée à tenter de se suicider, puis avoir été contrainte par sa famille à épouser un homme de quarante ans son aîné. Trois suspects ont été interpellés et un mandat d’arrêt a été émis contre le quatrième.

  • En octobre 2021, le sous-officier Talip K., en poste à Van, a été arrêté pour avoir emmené deux lycéennes à son domicile, où il les avait battues et violées. Il a cependant été remis en liberté lors de sa première comparution devant le 5e tribunal correctionnel de Van, au motif de « déclarations contradictoires » et d’un manque de preuves.

  • À Van, plusieurs fonctionnaires, dont des sous-officier et des gardes villageois, ont été accusés d’agressions sexuelles sur une réfugiée. Ils ont été arrêtés et emprisonnés après que l’affaire a été rendue publique.

  • Le sous-officier Ömer Ayas, du commandement de la 70e brigade mécanisée, a été accusé d’avoir systématiquement violé une jeune femme de 19 ans sous la menace, entre décembre 2018 et juin 2019. Inculpé de « privation de liberté par la force, les menaces et la tromperie » et d’« agression sexuelle aggravée », il a finalement été acquitté.

  • L’agent des forces spéciales BK, en poste à Mardin, était accusé d’agression sexuelle sur une jeune femme de 21 ans, MB, rencontrée sur les réseaux sociaux. Bien que le parquet ait requis jusqu’à 12 ans de prison, le tribunal correctionnel de Mardin l’a acquitté faute de preuves suffisantes.

  • En 2020, à Gercüş (Batman), une jeune fille de 15 ans a accusé 27 personnes, dont des militaires, policiers et gardes villageois, de l’avoir agressée sexuellement. L’ancien sous-officier Musa Orhan, accusé d’agression sexuelle sur İpek Er (18 ans), a été condamné à 10 ans de prison mais n’a jamais été incarcéré, bénéficiant d’une mesure de contrôle judiciaire. Il a finalement été révoqué de la gendarmerie en août de la même année.

  • Affaire N.Ç. (Mardin, 2002) : Une fillette de 12 ans a été séquestrée et violée pendant une longue période par plusieurs hommes à Kızıltepe (Qoser). Les mandats de dépôt ont rapidement été levés. En 2010, le tribunal a réduit les peines en affirmant que l’enfant avait « consenti » aux viols. Cette décision a été confirmée en appel par la Cour de cassation. Après épuisement des recours internes, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la Turquie en 2021 pour durée excessive de la procédure et défaut de protection d’une enfant victime de viol.

Le témoignage d’Eren Keskin

L’avocate et défenseure des droits humains Eren Keskin, qui a suivi de nombreux cas de torture sexuelle, affirme que le système dominant dans la région repose sur des valeurs patriarcales et militaristes, auxquelles les institutions judiciaires se conforment.

Selon elle, les violences faites aux femmes au Kurdistan s’inscrivent dans une politique de guerre. « Cette région est marquée par le génocide. Il y a eu les génocides de 1915 et 1938. Les violences contre les femmes ont été utilisées lors des massacres visant les Arméniens et d’autres populations chrétiennes, ainsi que pendant le génocide de Dersim. Dans les années 1990, ces violences ont été mises en œuvre comme une politique d’État très organisée. »

Elle cite notamment Mardin comme l’un des centres de cette politique : « Dans la zone où le commandant Musa Çitil était stationné, de nombreuses femmes ont subi des tortures sexuelles en détention. Nous avons obtenu que Musa Çitil et 405 soldats soient traduits en justice dans l’affaire Ş.E. L’affaire a cependant été transférée à Çorum et s’est soldée par des acquittements. Par la suite, nous avons retrouvé le même Musa Çitil à Sur et à Cizre, à un grade supérieur. »

Eren Keskin rapproche également la vague de suicides de femmes à Batman d’une politique similaire, tout comme les affaires récentes à Dersim impliquant Gülistan Doku et des réseaux criminels ciblant les jeunes femmes kurdes. « Batman avait été choisie comme région pilote à l’époque. L’impunité est une politique d’État omniprésente. »

Conclusion

Eren Keskin souligne que la torture sexuelle reste un sujet tabou au Kurdistan, malgré sa couverture par certains médias alternatifs comme Özgür Gündem. Elle appelle à une remise en cause du traitement médiatique biaisé et à une mobilisation conjointe des organisations féminines, pacifistes et de défense des droits humains.

« Les violences faites aux femmes et les tortures sexuelles perpétrées dans le cadre de politiques de guerre spécifiques au Kurdistan doivent être débattues par tous les secteurs de la société. Cette politique d’impunité doit être dénoncée de manière exhaustive et mise en lumière. » (ANF)

Öcalan – Collaborateur ou leader redéfinissant la lutte kurde ?

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KURDISTAN. Peu de figures politiques du Moyen-Orient moderne suscitent autant d’admiration, de colère, de loyauté et de confusion qu’Abdullah Öcalan. Pendant des décennies, il a été perçu par des millions de Kurdes comme le symbole de la résistance kurde face au déni de leurs droits, à l’assimilation et aux violences d’État. Parallèlement, l’État turc et bien d’autres le considèrent comme le fondateur d’une insurrection armée qui a plongé la région dans des décennies de guerre. Aujourd’hui, après plus de 27 ans d’emprisonnement, une nouvelle accusation émerge au sein de certains milieux ethno-nationalistes kurdes, accusation que même certains de ses partisans semblent prendre au sérieux.

La question qui se pose est la suivante : Öcalan a-t-il abandonné la lutte nationale kurde ? S’est-il tourné vers les intérêts de l’État turc, comme certains le prétendent ? Ou bien tente-t-il quelque chose de bien plus complexe que beaucoup, partisans comme opposants, ne comprennent pas encore pleinement ?

De nombreux Kurdes s’interrogent : comment un dirigeant qui a inspiré des décennies de résistance peut-il aujourd’hui appeler à la coexistence démocratique, à des négociations et à une transformation de la politique kurde sans trahir la mémoire de ceux qui sont morts ?

Cette question est douloureuse parce que la lutte kurde s’est construite sur d’immenses sacrifices. Des dizaines de milliers de personnes ont péri dans le conflit entre l’État turc et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Des villages entiers ont été vidés et détruits, des millions de Kurdes déplacés vers les villes de l’ouest de la Turquie. La langue et l’identité kurdes ont été réprimées pendant des décennies par des politiques d’assimilation forcée. Des générations ont grandi sous l’état d’urgence, marquées par l’emprisonnement, la torture, l’exil et l’exclusion politique. Pour de nombreuses familles kurdes, cette lutte est profondément personnelle.

Dans ces conditions, toute suggestion de compromis avec l’État turc suscite inévitablement la méfiance. Pourtant, pour comprendre la position actuelle d’Öcalan, il faut d’abord mesurer l’ampleur de son évolution idéologique.

L’Öcalan des années 1980 et 1990 abordait la question kurde essentiellement sous l’angle de la libération nationale et de la lutte armée, avec pour objectif l’autodétermination face à un État qui niait jusqu’à l’existence des Kurdes. Après son arrestation en 1999, il a connu une profonde transformation. Influencé par la théorie politique, l’analyse historique et les critiques du modèle de l’État-nation, il s’est éloigné de l’idée d’un État kurde séparé pour promouvoir ce qu’il nomme le « confédéralisme démocratique » : un modèle fondé sur la démocratie locale, le pluralisme, l’émancipation des femmes, l’écologie et la coexistence par-delà les frontières ethniques.

Pour ses partisans, il ne s’agit pas d’une capitulation, mais d’une évolution stratégique. Öcalan aurait reconnu l’échec du modèle classique de l’État-nation au Moyen-Orient et compris que la poursuite d’une guerre sans fin ne ferait qu’aggraver les souffrances kurdes. Il aurait cherché à redéfinir la libération kurde au-delà des frontières et du conflit armé, en l’orientant vers une transformation démocratique plus large de la région.

Pourtant, certains critiques, y compris parmi les Kurdes, portent un regard différent. Ils estiment que son long isolement carcéral a altéré sa perception des réalités du terrain. D’autres considèrent que ses appels répétés à la paix et au compromis ont surtout profité à l’État turc, lequel a maintenu la pression militaire et les emprisonnements tandis que la partie kurde multipliait les concessions sans obtenir de garanties constitutionnelles solides.

Cette frustration s’est accentuée à chaque échec des processus de paix, notamment après la rupture des négociations de 2013-2015 et les violents affrontements urbains qui ont suivi. Pour beaucoup, ces événements ont confirmé que l’État turc recherchait avant tout le contrôle plutôt qu’une réconciliation sincère. Dès lors, tout nouvel appel à la modération peut sembler naïf, dangereux ou manipulateur.

Les attentes des Kurdes sont devenues beaucoup plus élevées. Après des décennies de lutte, nombreux sont ceux qui espéraient des avancées politiques concrètes et un processus de paix stable. Face à l’absence de résultats à la hauteur de ces sacrifices, la déception se tourne naturellement vers les dirigeants.

Les critiques actuelles envers Öcalan sont également nourries par des changements générationnels au sein de la société kurde. Les jeunes, qui n’ont pas connu l’apogée du conflit armé, vivent souvent leur identité différemment : plus nationalistes pour certains, plus ouverts sur le monde, laïques ou religieux pour d’autres, et fortement influencés par les dynamiques en Syrie, en Irak et dans la diaspora. Tous ne partagent plus le même attachement idéologique aux figures historiques.

Ces critiques sont par ailleurs amplifiées par une campagne de diffamation coordonnée sur les réseaux sociaux (Facebook, X, Instagram), souvent orchestrée par des rivaux kurdes ou des adversaires politiques.

Un autre malentendu provient de l’analyse des bouleversements régionaux après le 7 octobre. Certains milieux ethno-nationalistes kurdes ont cru percevoir une « opportunité historique » avec un éventuel remodelage du Moyen-Orient par Israël et les États-Unis. Cette lecture a été renforcée par la rhétorique de certains responsables israéliens. Lorsque Devlet Bahçeli a lancé la dernière initiative de paix, beaucoup de Kurdes ont été choqués, estimant qu’Öcalan ne devait pas répondre favorablement : « Si les Turcs craignent pour leur État, pourquoi les Kurdes devraient-ils le sauver ? »

C’est précisément là qu’Öcalan s’est montré plus stratégique que nombre de ses détracteurs. Plutôt que de miser sur des chimères régionalistes, il a cherché à saisir l’opportunité pour faire avancer son projet de libération par la voie démocratique et la négociation. Son intervention sur le Rojava s’inscrirait dans la même logique : il semblait craindre un scénario à la Gaza et privilégier la survie, la reconnaissance et les gains politiques concrets plutôt qu’une escalade émotionnelle.

Une autre source de malentendus tient à l’expérience kurde elle-même. Les processus de paix au Kurdistan ont souvent échoué, et beaucoup ignorent les exemples réussis ailleurs (Colombie, Afrique du Sud) ou les réconciliations historiques douloureuses (comme entre Juifs et Allemands après l’Holocauste). Le compromis est alors perçu comme une trahison plutôt que comme un chemin politique difficile vers la reconnaissance et la justice.

En fin de compte, la paix mérite une chance. La lutte kurde a toujours été, par essence, une lutte pour la reconnaissance. Les Kurdes ont déjà contraint la région et le monde à reconnaître leur existence, leur identité et leur poids politique. La prochaine étape consiste à transformer cette reconnaissance en justice sociale, économique, démocratique et en dignité concrète.

Mais ce débat révèle aussi un problème de communication. Les conditions de détention sévères d’Öcalan limitent ses échanges avec l’extérieur. Ses idées parviennent souvent de manière fragmentée, via des avocats, des délégations ou des représentants, favorisant les malentendus et les interprétations divergentes. Le mouvement kurde en Turquie n’explique pas toujours clairement au grand public les raisons des évolutions stratégiques. Or, des concepts comme le confédéralisme démocratique restent abstraits pour des populations qui ont vécu la guerre, le déplacement et la perte.

Pour de nombreux Kurdes, la vraie question n’est pas de savoir si Öcalan est un « collaborateur », mais si le mouvement parvient à relier les immenses sacrifices passés à son orientation politique actuelle. À quoi ont servi toutes ces souffrances ? Quel est le but final ? La coexistence est-elle possible sans justice ? La paix peut-elle exister sans reconnaissance ?

Qualifier Öcalan de collaborateur revient à nier son rôle historique central dans la résistance kurde. Considérer toute critique comme une trahison empêche, quant à elle, tout débat honnête et nécessaire.

La vérité est plus nuancée qu’une loyauté aveugle ou un rejet total. Öcalan reste une figure profondément influente car il incarne à la fois la souffrance et l’imaginaire politique kurde. Précisément parce que cette lutte a coûté si cher, les Kurdes exigent aujourd’hui clarté, résultats et une vision convaincante de l’avenir.

La colère exprimée aujourd’hui contre lui ne naît peut-être pas seulement d’un malentendu. Elle traduit souvent un deuil non apaisé, des espoirs déçus et une grande incertitude. Seul le temps dira si la stratégie d’Öcalan relève d’une sagesse historique ou d’une erreur d’appréciation.

Par Seevan Saeed Seevan Saeed est maître de conférences en études régionales à l’Université normale du Shaanxi (Chine) et chargé de cours à l’Université de Rojava (Syrie). Il est titulaire d’une licence en sociologie et d’un master en politique sociale de l’Université de Wolverhampton (Royaume-Uni). Il a obtenu un doctorat en politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter en 2015. Depuis 2015, il enseigne dans des universités chinoises et internationales. Il a publié des articles et des communications en six langues sur des questions sociales et politiques au Moyen-Orient et dans le monde. Article en anglais à lire sur le site The Amargi « Ocalan – Collaborator, or leader redefining Kurdish struggle? » 

Pourquoi les partis kurdes iraniens restent-ils au Kurdistan irakien – et quel avenir les attend ?

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Le récent mémorandum d’entente entre les États-Unis et l’Iran prévoit une cessation des hostilités sur tous les fronts. Cependant, il n’est pas certain que cet engagement s’applique également à un front largement négligé : la région du Kurdistan irakien, où les principaux partis d’opposition kurdes iraniens sont implantés depuis des décennies.

Bien avant la récente guerre, pendant tout le conflit et même après l’annonce du cessez-le-feu, ces organisations sont restées la cible de frappes répétées de drones et de missiles iraniens. En raison de leurs forces peshmergas et de leur présence de longue date près de la frontière iranienne, Téhéran continue de les considérer comme une menace potentielle pour sa sécurité. Les récents développements, notamment la visite du conseiller irakien à la sécurité nationale, Qasim al-Araji, à Souleimaniye, laissent penser que l’Iran pourrait chercher à limiter davantage les activités politiques et militaires de ces partis en exerçant des pressions sur le gouvernement fédéral irakien et le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK).

Pour comprendre pourquoi l’opposition kurde iranienne est basée au Kurdistan irakien, il faut remonter à la révolution iranienne de 1979. Plus généralement, les mouvements kurdes ont souvent cherché refuge dans les régions voisines du Kurdistan face à la répression. Tout au long de l’histoire moderne, presque toutes les grandes organisations kurdes ont, à un moment ou un autre, utilisé une autre partie du Kurdistan comme base arrière. Cette réalité transfrontalière a parfois engendré des tensions entre les groupes kurdes, en raison de leurs relations différentes avec les États qui se partagent le Kurdistan.

Dans le cas iranien, les dirigeants du Parti démocratique du Kurdistan d’Iran (PDKI), interdit sous le Shah, passèrent des années en exil en Irak avant la révolution, tout comme Khomeiny, qui instaura la nouvelle République islamique. Ils revinrent peu avant et peu après la chute de la monarchie. Après la révolution, les forces kurdes prirent le contrôle d’une grande partie du Kurdistan iranien central, tandis que des villes importantes comme Urmia, Kermanshah et Ilam restèrent hors de leur contrôle effectif.

Dès février 1979, la prise de la garnison de Mahabad par le KDPI et la tentative de Komala – l’Organisation révolutionnaire des travailleurs du Kurdistan iranien (KSZKI) – de s’emparer de la garnison de Sanandaj marquèrent les premiers affrontements majeurs avec le nouveau régime. Parallèlement, un rassemblement du KDPI à Naqadeh servit de prétexte pour attiser les tensions entre Kurdes et Azéris dans cette ville multiethnique. Tandis que des délégations gouvernementales se rendaient au Kurdistan, des dirigeants kurdes, notamment du KDPI, se rendirent à Téhéran et à Qom pour solliciter la reconnaissance des droits nationaux kurdes auprès de l’ayatollah Khomeini. Ces efforts restèrent vains.

Les affrontements à Paveh et Mariwan conduisirent finalement Khomeiny à déclarer le djihad contre les Kurdes le 19 août 1979, déclenchant une guerre ouverte. Après trois mois de combats et une forte résistance des peshmergas, le régime accepta un cessez-le-feu temporaire et des négociations. Une délégation conjointe des partis kurdes iraniens participa à des pourparlers préliminaires. Pour Téhéran, cependant, ces négociations visaient surtout à gagner du temps.

À l’automne 1980, la République islamique lança une importante contre-offensive pour reprendre le contrôle du Kurdistan. Au cours des années suivantes, les forces gouvernementales reconquirent progressivement les territoires contrôlés par les organisations kurdes. Dès les premiers affrontements, les campagnes militaires du régime s’accompagnèrent de graves crimes contre les civils, notamment des exécutions de masse et des massacres dans des villages tels que Qarna et Qalatan près de Naqadeh, Sofian et Sarukani près d’Oshnavieh, ou encore Sawzi, Qaragol, Sarchinar et Indirqash près de Mahabad.

Ce résultat était loin de ce qu’espéraient les partis kurdes. Non seulement ils se retirèrent des zones urbaines afin de ne pas exposer davantage les civils aux dangers, mais ils n’exclurent pas non plus totalement la participation politique après la révolution. Bien qu’ils aient boycotté le référendum de mars 1979 sur le nouveau système politique, ils participèrent aux élections d’août 1979 pour l’Assemblée des experts, où Abdul Rahman Ghassemlou fut le seul candidat laïc élu. Ils prirent également part aux premières élections législatives de 1980. Leurs espoirs furent rapidement déçus lorsque des résultats électoraux favorables furent ignorés ou annulés, renforçant la conviction que la voie politique était désormais fermée.

Parallèlement, la campagne militaire du régime réduisit progressivement l’espace disponible pour les partis kurdes, les repoussant dans des zones montagneuses de plus en plus restreintes le long de la frontière. À partir de 1983, les principaux partis kurdes iraniens transférèrent progressivement leurs quartiers généraux au Kurdistan irakien, notamment dans la région de Mawat, dans la province de Souleimaniye, située à quelques kilomètres seulement de la frontière iranienne et facilement accessible par l’artillerie. Leur retrait d’Iran fut néanmoins progressif. Pendant plusieurs années, les forces peshmergas maintinrent une présence significative dans une grande partie du Kurdistan rural, contrôlant les routes la nuit, et dans certaines zones – en particulier autour de Mahabad, Piranshahr, Sardasht et Paveh – l’autorité de l’État resta limitée.

La guerre Iran-Irak brouilla encore davantage la frontière entre conflit interétatique et insurrection kurde, les fronts militaires se chevauchant fréquemment. Lors de l’attaque chimique d’Halabja en 1988, des combattants du KDPI, de Komala, de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) et d’autres organisations kurdes irakiennes étaient présents dans la région.

En 1987, alors que la guerre Iran-Irak approchait de sa phase finale, l’intensification des bombardements iraniens contraignit les forces kurdes à quitter Mawat et à se replier plus profondément au Kurdistan irakien. Le KDPI se réfugia dans les monts Qandil, entre Pishdar et Soran, tout en maintenant des forces le long des frontières près de Qaladizeh ou dans des zones plus reculées près de Darbandikhan. En 1993, l’intensité des bombardements iraniens contre les bases et les camps du KDPI atteignit un tel niveau qu’une décision stratégique fut prise, considérée par de nombreux observateurs comme le début du déclin du parti en tant que mouvement armé efficace.

Cherchant à protéger ses forces et ses camps civils des bombardements incessants, le KDPI se retira des monts Qandil et transféra son quartier général à Koya, tout en établissant plusieurs de ses bases plus loin à l’intérieur de la province d’Erbil, hors de portée de l’artillerie et des mortiers iraniens. Komala avait suivi une voie similaire plusieurs années auparavant, en s’installant près de Souleimaniye.

Ces déplacements se firent d’abord en coordination avec le gouvernement irakien, puis, après 1991, avec les autorités kurdes irakiennes. Cependant, la sécurité escomptée s’avéra éphémère. En 1996, les forces iraniennes lancèrent une opération terrestre transfrontalière atteignant Koya et contraignirent le KDPI à suspendre ses activités armées.

Par la suite, à mesure que l’Iran développait des capacités de plus en plus sophistiquées en matière de missiles et de drones, les bases des partis kurdes iraniens, profondément ancrées au Kurdistan irakien, devinrent vulnérables. Des sites autrefois considérés comme à l’abri des tirs d’artillerie se retrouvèrent à portée de l’arsenal militaire iranien en pleine expansion.

Depuis le milieu des années 1990, les partis kurdes iraniens occupent une position paradoxale. Ils ont conservé leurs structures militaires et leurs forces peshmergas, mais, à l’exception partielle de la période 2015-2016 — durant laquelle le KDPI et Komala ont redéployé des unités à la frontière et se sont engagés dans des affrontements limités avec les forces iraniennes —, ils se sont largement abstenus de toute lutte armée prolongée. La justification officielle invoquée était la nécessité de préserver la stabilité de la région du Kurdistan.

En réalité, cette décision reflétait un bouleversement géopolitique plus vaste qui rendait la poursuite à long terme des activités de guérilla de plus en plus difficile. Néanmoins, jusqu’à la récente guerre, des unités peshmergas de plusieurs factions kurdes iraniennes maintenaient une présence dans la région frontalière de Sidekan sans mener d’opérations militaires en Iran.

Cette contradiction est aujourd’hui plus flagrante que jamais. Malgré les nombreuses spéculations quant à une possible entrée en guerre, les partis kurdes iraniens se sont abstenus d’ouvrir un nouveau front contre la République islamique lors du récent conflit. Cette prudence a été perçue par certains comme une occasion manquée d’influencer l’issue du conflit et, peut-être, de mettre fin à des décennies d’exil pour l’opposition kurde iranienne au Kurdistan irakien.

Dans le même temps, les réalités politiques les empêchent d’abandonner totalement la lutte armée ou de se transformer en organisations politiques purement civiles. De ce fait, l’avenir de leur présence au Kurdistan irakien devient une question de plus en plus pressante. À moins que la reprise des tensions avec l’Iran n’offre de nouvelles perspectives à l’opposition kurde iranienne, ces organisations seront confrontées à des choix difficiles. Une option serait de redéployer une partie de leurs forces plus près de la frontière. Or, une telle stratégie se heurte à un obstacle majeur : les camps civils qui constituent depuis longtemps leur plus grande vulnérabilité et la cible privilégiée des pressions exercées par Téhéran. En l’absence d’une solution durable pour ces communautés civiles kurdes iraniennes au Kurdistan irakien, toute stratégie visant à préserver ou à renforcer la capacité armée de ces groupes restera fortement limitée.

Plus de quarante ans après leur installation au Kurdistan irakien, les partis kurdes iraniens demeurent pris en étau entre les pressions sécuritaires iraniennes, les restrictions imposées par Bagdad et Erbil, et l’absence d’une véritable ouverture politique en Iran. Si le cessez-le-feu américano-iranien a pu apaiser les tensions sur d’autres fronts au Moyen-Orient, la lutte pour l’avenir de l’opposition kurde iranienne n’en est qu’à ses débuts.

Dans l’intervalle, la voie la plus réalistique réside peut-être dans une plus grande unité, notamment au sein du Centre de coopération des partis politiques du Kurdistan iranien. Un discours et une stratégie politiques plus coordonnés, le développement de méthodes d’action communes, une présence diplomatique accrue et une mobilisation plus efficace de la population du Kurdistan iranien, sans tomber dans l’illusion de réformes sous la République islamique, pourraient consolider leur position.

L’avenir de l’opposition kurde iranienne dépendra non seulement de l’évolution de la situation régionale, mais aussi de sa capacité à adapter ses méthodes de lutte à un environnement politique changeant.

Par Asso Hassan Zadeh

Asso Hassan Zadeh est un universitaire kurde iranien, spécialiste du droit international et de la politique du Moyen-Orient. Docteur en droit international de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de l’Université de Genève, il enseigne actuellement à l’Université catholique de Lyon. Il a été conseiller juridique auprès du gouvernement régional du Kurdistan (Irak) et chargé des droits de l’homme au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme. Il a également occupé le poste de secrétaire général adjoint du Parti démocratique du Kurdistan (Iran).

Article original à lire sur The Amargi « Why Iranian Kurdish parties remain in Iraqi Kurdistan – and what future awaits them?« 

IRAN. Inquiétudes pour une otage kurde en grève de la faim depuis 15 jours

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IRAN / ROJHILAT – Kazhal Rahmani, Kurde originaire de Kamyaran, est détenue à l’isolement dans le quartier des femmes de la prison centrale de Sanandaj (Sine). Son état de santé est devenu très préoccupant alors qu’elle est en grève de la faim depuis 15 jours.

Selon l’organisation Hengaw pour les droits humains, Kazhal Rahmani a entamé cette grève dès son arrestation le 6 juin 2026, pour protester contre sa détention arbitraire, l’arrestation de son mari et de son frère, ainsi que les pressions exercées pour obtenir des aveux forcés.

Après quinze jours sans nourriture, elle a fait une grave chute de tension et a perdu connaissance au moins une fois. Malgré l’insistance du personnel médical de la prison qui lui recommande une perfusion, elle refuse de mettre fin à son mouvement tant que ses demandes ne seront pas satisfaites et que les pressions sur sa famille ne cesseront pas.

Arrestations violentes

Le 6 juin 2026 à l’aube, des agents du ministère du Renseignement ont mené des perquisitions simultanées aux domiciles de Kazhal et de son frère Danial Rahmani (étudiant à l’Université islamique Azad de Sanandaj), sans mandat judiciaire et en recourant à des violences physiques.

Quelques heures plus tard, Issa Feyzi, militant des droits civiques, ancien prisonnier politique et époux de Kazhal, a été arrêté à son tour alors qu’il se rendait au département du renseignement pour s’enquérir du sort de sa femme et de son beau-frère. Son téléphone avait préalablement été confisqué.

Aucune information n’est disponible sur le lieu de détention ni sur l’état de santé d’Issa Feyzi et de Danial Rahmani. Ils n’ont eu aucun contact avec leurs familles.

IRAN. Diffusion d’aveux extorqués sous torture d’un manifestant kurde

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IRAN / ROJHILAT – Mehdi Karimi, Kurde originaire de Malekshahi (province d’Ilam), a été violemment arrêté le jeudi 18 juin 2026 par des agents du ministère du Renseignement iranien dans la ville de Mehran. Il a ensuite été transféré vers un lieu tenu secret.

Selon l’organisation de défense des droits humains Hengaw, il a subi de graves sévices et actes de torture après son arrestation. Des images de ses « aveux » forcés ont été diffusées par les médias d’État.

Figure emblématique des manifestations de janvier 2026 à Malekshahi, Mehdi Karimi était activement recherché depuis quatre mois. Une photo le montrant assis symboliquement sur une chaise devant le bâtiment du gouvernorat avait largement circulé sur les réseaux sociaux.

Le ministère du Renseignement avait annoncé l’arrestation d’au moins 17 personnes dans la province d’Ilam, désignant Mehdi Karimi sous le pseudonyme « Mehdi-K ».

Hengaw n’a pas encore pu vérifier de manière indépendante l’identité et la situation des autres personnes mentionnées.

Fête de la Musique. N’oublions pas Nûdem Durak

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PARIS – Alors que la France célèbre la Fête de la Musique, n’oublions pas Nûdem Durak.

Cette chanteuse et musicienne kurde de 36 ans est emprisonnée depuis 11 ans en Turquie pour avoir chanté et enseigné des chansons dans sa langue maternelle. Condamnée à 19 ans de prison au total, elle ne doit être libérée qu’en 2034.

Originaire de Cizre, Nûdem enseignait la musique traditionnelle kurde aux enfants au centre culturel Mem û Zîn. Arrêtée en 2015 et initialement condamnée à 10 ans et demi pour « propagande terroriste », sa peine a été alourdie à 19 ans en 2016, sans nouvelle accusation.

Aujourd’hui, elle souffre d’une maladie grave (maladie de Basedow) qui menace gravement sa voix. Ses proches et de nombreux artistes appellent à sa libération immédiate avant qu’il ne soit trop tard.

Chanter dans sa langue, enseigner sa culture : Pour la Turquie, cela suffit à détruire une vie.

ROJAVA. Colère populaire contre les coupures d’électricité à Qamishlo

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SYRIE / ROJAVA – En pleine vague de chaleur estivale, les habitants de Qamishlo font face à des coupures d’électricité massives et prolongées en raison d’une grave pénurie de carburant diesel. Plusieurs générateurs ont dû arrêter de fonctionner, aggravant drastiquement les délestages et rendant les conditions de vie insupportables pour la population, particulièrement touchée par les températures extrêmes.

La ville, majoritairement kurde, a été le théâtre de manifestations de colère ces derniers jours.

Depuis la prise de pouvoir du régime d’Ahmed al-Sharaa (Jolani), l’ensemble de la Syrie est plongé dans une pauvreté extrême, tandis que les minorités font face à des violences ciblées et que le chaos sécuritaire s’étend dans de nombreuses régions du pays.

Kawsar Fattahi : « Les Kurdes ne serviront pas de chair à canon »

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PARIS – Alors qu’on assiste à un apparent accalmi dans la guerre entre Etats-Unis, Israël versus Iran, le site CQFD a réalisé un entretien avec Kawsar Fattahi, activiste kurde d’Iran (Rojhilat) réfugiée au Kurdistan irakien (Bashur) sur les conséquences de la guerre et la répression de la population par le régime iranien. (article à lire sur ici) Nous partageons avec vous un court résumé de l’entretien :

L’impact de la guerre et des soulèvements sur les Kurdes d’Iran

Le rétablissement partiel d’Internet en Iran révèle l’ampleur des dégâts et de la répression qui touchent particulièrement les régions périphériques, où vivent les minorités discriminées. Historiquement opposé au régime islamique depuis 1979, le peuple kurde subit de plein fouet les répercussions des récents soulèvements de janvier et du conflit militaire.

Une militarisation et une répression accrues

Kawsar Fattahi, militante féministe et membre du parti kurde d’extrême gauche Komala, décrit un quotidien marqué par la crise économique, les pénuries et la militarisation. Face à la crainte d’un soulèvement interne, le régime multiplie les descentes à domicile, les arrestations arbitraires et les exécutions de masse pour réaffirmer son pouvoir, notamment après l’annonce des négociations et du cessez-le-feu.

Les Kurdes comme cible stratégique

Considérés par Téhéran comme la seule force d’opposition armée et organisée, les mouvements kurdes sont ciblés en priorité. Le régime a intensifié sa présence militaire à la frontière avec le Kurdistan irakien. De plus, les déclarations de Donald Trump affirmant que les partis kurdes auraient reçu des armes — ce que ces derniers démentent — ravivent les tensions interethniques et menacent l’unité populaire construite lors des précédentes contestations.

La terreur de janvier et la soif d’alternative

Le soulèvement économique de janvier s’est rapidement transformé en révolte politique. La répression y a été d’une violence inédite : tirs dans les hôpitaux, disparitions forcées et cadavres exposés publiquement dans les rues pour terroriser la population. Face à cette cruauté, une partie des citoyens commence à envisager la lutte armée comme unique solution pour renverser le pouvoir.

L’héritage progressiste de « Femme, Vie, Liberté »

Malgré la terreur, l’esprit de la révolution Jina (Femme, Vie, Liberté) demeure le socle des luttes futures. Ce mouvement a permis de briser les préjugés et d’unir les différentes composantes de la société iranienne autour de valeurs progressistes. Il s’appuie sur la longue tradition du mouvement kurde et du Komala, qui intègrent les femmes en tant que dirigeantes et combattantes (Peshmergas) depuis les années 1980, dessinant ainsi les contours d’un avenir commun et démocratique.

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FRANCE. L’Académie de Mésopotamie inaugurée à Drancy

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PARIS – Samedi, l’Académie franco-kurde Mésopotamie a officiellement ouvert ses portes à Drancy, en banlieue parisienne. Ce nouveau centre dédié à la langue et à la culture kurdes est le fruit d’une étroite collaboration avec la municipalité.

L’inauguration s’est déroulée en présence du maire Jean-Christophe Lagarde, de ses adjoints, des responsables de l’Académie de la langue et de la culture de Mésopotamie (région considérée par les Kurdes comme le berceau de leur patrie Kurdistan), des enseignants et de plusieurs centaines d’élèves et familles. La cérémonie a été animée par des prestations de tembûr, guitare, dafs (defs) et danses traditionnelles kurdes (govend).

L’Académie propose déjà des cours de kurde, folklore, musique (saz, guitare, piano) et danse traditionnelle. Une centaine d’élèves y sont formés par cinq professeurs.

Mizgîn Alagöz, coprésidente, a déclaré : « Nous avons franchi une étape importante aujourd’hui, mais ce n’est qu’un début. »

Le maire Jean-Christophe Lagarde a salué l’initiative et rendu hommage à la riche culture kurde millénaire, tandis que l’adjoint Azad Bapîr a exprimé sa fierté d’origine kurde. L’artiste Farqîn Azad a encouragé les familles à inscrire leurs enfants.

La soirée s’est conclue par la chorale des élèves de l’Académie.

TURQUIE. Des gardes villageois tuent des moutons et menacent des bergers

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TURQUIE / KURDISTAN – Les habitants du hameau de Deşta Ovî (rattaché au village de Sîmos / Sağınlı), dans le district de Hizan (province kurde de Bitlis), accusent des gardes villageois du village voisin de Giran (Ballı) d’avoir tué près d’une centaine de moutons et d’avoir menacé un jeune berger avec une arme.

Selon les témoignages des villageois, l’incident s’est produit de nuit sur les pâturages du hameau. Des coups de feu ont soudainement éclaté alors que le troupeau paissait. À leur arrivée, les bergers ont découvert de nombreux animaux morts ou blessés. Une centaine de moutons auraient péri. Par ailleurs, un jeune berger aurait été intercepté par les gardes avant l’attaque : une arme aurait été introduite de force dans sa bouche pendant qu’il était interrogé sur l’emplacement du troupeau. Le jeune homme serait resté choqué après l’incident.

Un épisode dans une série de pressions

Les habitants considèrent cet événement comme une nouvelle étape d’une pression exercée depuis plusieurs années pour les contraindre à quitter leurs terres.

« Ils veulent s’emparer de nos terres et de nos pâturages. Nous sommes menacés depuis des années. Cette fois-ci, ils ont tué nos animaux. Ils veulent nous faire comprendre que nous n’avons pas le droit de rester ici. »

Les villageois affirment avoir signalé à de nombreuses reprises ces incidents aux autorités et à des parlementaires, sans que la situation ne s’améliore.

Litige foncier et poste avancé

Les tensions seraient particulièrement vives autour d’un poste avancé construit par les gardes villageois près du hameau. Les habitants ont contesté cette installation devant les tribunaux et ont obtenu gain de cause. Malgré cette décision judiciaire, les tensions se seraient aggravées, avec des menaces et des agressions répétées liées à ce différend foncier.

Mémoire des déplacements forcés des années 1990

Pour de nombreuses familles, ces événements ravivent les traumatismes des années 1990, période durant laquelle l’État turc a évacué et détruit des milliers de villages au Kurdistan du Nord dans le cadre du conflit avec le PKK. Les habitants de Sîmos et Deşta Ovî avaient été déplacés et n’ont pu rentrer chez eux qu’autour de 2002.

« Nous avons déjà été chassés de notre village une fois. Après notre retour, les menaces n’ont jamais cessé. Aujourd’hui, on donne à nouveau l’impression que nous sommes censés partir », déclare un habitant.

Les villageois réclament une enquête approfondie et des mesures concrètes contre les responsables.

Le système des gardes villageois

Les gardes villageois (köy korucuları) sont des unités paramilitaires armées par l’État turc, créées en 1985 pour lutter contre le PKK. Composées en grande partie de chefs tribaux, de grands propriétaires terriens et de personnes issues de clans locaux, elles sont accusées par de nombreuses organisations de droits humains de commettre des exactions, des intimidations et des appropriations de terres dans les régions kurdes. Certains y entrent volontairement, d’autres sous la contrainte (menaces d’arrestation, de mort ou de destruction de leur village). Ce système est souvent comparé aux régiments Hamidiye de l’époque ottomane. (ANF)