ALLEMAGNE. Une militante kurde arrêtée à Munich

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ALLEMAGNE – Ce matin du 17 mars 2026, Zübeyde Akmese, une militante kurde de 71 ans vivant à Munich (Allemagne), a été arrêtée lors d’une opération policière à son domicile. Selon les informations publiées par l’agence de presse kurde ANF, une perquisition a été menée tôt le matin, aboutissant à sa mise en garde à vue. La Bundesanwaltschaft (procureur fédéral allemand) l’accuse d’être membre du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan).

Zübeyde Akmese est connue depuis de nombreuses années pour son engagement en faveur des droits du peuple kurde, notamment contre l’isolement d’Abdullah Öcalan. Elle avait déjà été condamnée en 2019 par un tribunal de Munich à une amende de 1200 euros pour avoir porté une photo d’Öcalan lors d’une manifestation pacifique de protestation contre le régime d’isolement imposé au leader kurde.

Devant le tribunal où elle a été présentée, un protestation spontanée s’est rapidement organisée, des soutiens et des membres de la communauté kurde scandant des slogans de solidarité. Des photos et vidéos circulant sur les réseaux montrent une mobilisation rapide, reflet de l’attachement que cette militante inspire auprès de nombreux Kurdes en diaspora.

Un acharnement qui interroge

Cette arrestation intervient dans un contexte où l’engagement kurde, même pacifique, continue d’être systématiquement assimilé à du « terrorisme » par les autorités allemandes. Alors que des discussions et des évolutions politiques ont lieu en Turquie autour de la question kurde, la répression judiciaire en Europe, notamment en Allemagne, reste très dure. De nombreux observateurs dénoncent une criminalisation large de toute forme de solidarité kurde, y compris des actions culturelles, humanitaires ou politiques non violentes.

Zübeyde Akmese est également une mère de famille. Son arrestation touche donc non seulement une militante de longue date, mais aussi une personne âgée dont la santé et les conditions de détention suscitent déjà de l’inquiétude parmi ses proches et soutiens.

Fusillade ciblée à Raunheim près de Francfort : deux Kurdes tués

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ALLEMAGNE – La nuit dernière, vers 3 h 45 du matin, une attaque armée a visé le Bistro Bauri à Raunheim, commune située à proximité de l’aéroport de Francfort. L’établissement appartenait à Nihat Karakaya, 60 ans, originaire de Dersim, Kurdistan du Nord. Un individu masqué est entré de force dans le bar malgré l’indication qu’il était fermé, s’est dirigé directement vers la table où se trouvait Karakaya et a ouvert le feu sans sommation.

Nihat Karakaya a été grièvement blessé et est décédé sur place. Kenan Güleç, 35 ans, également originaire de Dersim et présent aux côtés de la victime, a tenté d’intervenir et a été abattu à son tour. Les deux hommes ont perdu la vie immédiatement.

Selon le témoignage d’un proche de Kenan Güleç recueilli par l’agence Rastî, l’attaque présente tous les signes d’une action préméditée et ciblée. L’agresseur a pris la fuite immédiatement après les faits. Une vaste opération policière, soutenue par des hélicoptères, est en cours dans la région pour le retrouver, tandis que le périmètre autour du bar reste bouclé.

La police allemande n’a pour l’instant ni identifié le tireur, ni communiqué sur le mobile exact. L’hypothèse d’un règlement de comptes ou d’une attaque liée à des tensions au sein de la communauté est évoquée, mais aucune preuve officielle ne la confirme à ce stade. Cet événement ravive les inquiétudes sur la sécurité des Kurdes en diaspora et sur la possible multiplication d’actes ciblés sur le sol européen.

L’enquête se poursuit.

Image IA

ROJAVA. Inondations dévastatrices dans la région d’Hassaké

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SYRIE / ROJAVA – Dans le nord-est de la Syrie (Rojava), de violentes pluies torrentielles ont provoqué de graves inondations ces derniers jours, aggravées par la crue des rivières Zirkan (Zarkan) et Khabour. Selon les autorités locales kurdes, plus de 200 habitations ont été endommagées ou inondées dans la ville d’Hassaké et ses quartiers périphériques, ainsi que dans les localités de Zirkan et Tell Tamer.

Les eaux montent encore rapidement, forçant les équipes municipales et de la défense civile à intervenir en urgence : pompage des canalisations obstruées, évacuation des personnes bloquées dans leurs maisons et secours aux familles isolées. Les alertes persistent face au risque de nouvelles crues, particulièrement le long du Khabour, dont le débit a dépassé les 50 m³/s selon les services de ressources en eau.

Ces inondations s’ajoutent aux fragilités structurelles de la région – infrastructures vétustes, réseaux de drainage insuffisants – dans un contexte de tensions persistantes et de reconstruction difficile après des années de conflit. Les habitants appellent à une aide accrue pour limiter les dégâts humains et matériels, alors que la tempête continue de frapper le nord de la Syrie.

La Cour suprême turque: le meurtre d’une Kurde non armée par un soldat ne constitut pas une violation du droit à la vie

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TURQUIE / KURDISTAN – En Turquie, le meurtre de civils kurdes par les forces de sécurité reste presque systématiquement impuni, dans un contexte où l’État nie officiellement le droit à l’existence même du peuple kurde qu’il colonise sur ses propres terres ancestrales. Cette impunité structurelle s’accompagne souvent d’une inversion scandaleuse de la justice : ce ne sont pas les auteurs des homicides qui sont poursuivis avec rigueur, mais bien les témoins, les journalistes ou les familles qui osent documenter ou dénoncer les faits.
scènes montrant le meurtre délibéré de Kemal Kurkut

Un exemple emblématique est celui de Kemal Kurkut, un jeune étudiant de 23 ans abattu par la police le 21 mars 2017 lors des célébrations du Newroz à Amed (Diyarbakır). Les autorités turques avaient initialement prétendu qu’il s’agissait d’un « kamikaze » armé, mensonge rapidement démenti par les photographies prises sur place. Le policier responsable a finalement été acquitté pour « absence de preuves » (notamment sur l’origine exacte de la balle mortelle), et la cour d’appel de Diyarbakır a même jugé en 2022 que le meurtre avait été commis « dans un cadre légal », sans violation du droit à la vie. Pire encore : le journaliste kurde Abdurrahman Gök, qui a immortalisé la scène et prouvé que Kurkut était désarmé et touché dans le dos, a été condamné à 18 mois de prison pour « propagande terroriste ». La justice turque a ainsi puni celui qui a révélé la vérité plutôt que l’auteur du meurtre.

Un autre cas récent illustre tragiquement cette politique d’impunité institutionnalisée. Selon l’agence de presse Mezopotamya, la Cour constitutionnelle turque a statué récemment que le meurtre de Sürmi İnce, une femme kurde de 55 ans non armée, abattue en 2016 par un soldat dans le district de Yüksekova (province de Hakkari), ne constituait pas une violation du droit à la vie.

Sürmi İnce a été tuée alors qu’elle apportait de la nourriture à ses enfants et coupait de l’herbe pour nourrir les animaux près d’un poste militaire. Le sergent-chef Ali Dalgıran, qui a ouvert le feu depuis un véhicule militaire, a été condamné pour homicide involontaire à 4 ans et 8 mois de prison – peine ensuite réduite à 3 ans et 10 mois pour « bonne conduite ». La Cour régionale d’Erzurum a confirmé cette sentence en appel.

Le parquet a prononcé un non-lieu total pour le commandant du poste et neuf autres militaires présents.

La Cour constitutionnelle a conclu que le soldat n’avait pas agi avec intention de tuer, qualifiant l’acte de simple « négligence et imprudence », en invoquant notamment son « état psychologique altéré » au moment des faits. Elle a rejeté les arguments de la famille sur la violation du droit à la vie et sur le caractère discriminatoire et raciste du meurtre.

L’appel en cassation introduit par la famille est toujours pendant. Celle-ci a fermement condamné la décision, rappelant que « des civils de la région perdent la vie à répétition sous les tirs des forces de sécurité, sans qu’aucune enquête ni poursuite efficace ne soit menée ». La famille a annoncé son intention de saisir la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

Ces affaires s’inscrivent dans un schéma bien plus large et documenté par de nombreuses organisations de défense des droits humains : enquêtes bâclées, non-lieux systématiques, peines dérisoires ou acquittements, retards judiciaires interminables et absence quasi-totale de responsabilisation des forces de sécurité dans les homicides de civils kurdes. Cette impunité endémique renforce le sentiment d’une justice à deux vitesses et d’un État qui protège activement ses agents tout en criminalisant ceux qui osent témoigner ou photographier la vérité.

Cette politique contribue à perpétuer la colonisation et la négation des droits fondamentaux du peuple kurde, en toute impunité.

Irak : coup d’État larvé des milices chiites pro-Iran

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IRAK / KURDISTAN – Au cœur d’une région déjà embrasée par la guerre opposant États-Unis, Israël et Iran, l’Irak semble au bord d’un basculement majeur. Selon des rapports de terrain relayés notamment par des sources kurdes comme Kurd Alarm, des factions armées soutenues par Téhéran, intégrées aux Hachd al-Chaabi (Forces de mobilisation populaire, FMP/PMF), mèneraient un « coup d’État en douceur » contre les institutions de Bagdad. L’objectif affiché : forcer l’Irak à ouvrir un nouveau front direct contre Israël et les forces américaines présentes sur le sol irakien.

Les faits sur le terrain

Des fuites de renseignement et des images circulant sur les réseaux sociaux montrent un retrait forcé ou ordonné des unités de l’armée et de la police irakiennes de positions stratégiques, en particulier le long de la frontière ouest avec la Syrie. La localité d’Al-Qaim, dans la province d’Anbar, serait désormais entièrement sous contrôle des unités FMP pro-Iran. Ces mouvements concernent aussi les zones frontalières propices à des tirs de missiles longue portée.

Les FMP accusent ouvertement le gouvernement irakien de « faiblesse » pour ne pas avoir déclaré officiellement la guerre aux États-Unis. Des appels circulent pour affronter les bases américaines et, plus audacieux encore, pour lancer des opérations depuis l’Irak en soutien au Hezbollah libanais – potentiellement via des tirs de missiles depuis les monts Sinjar (région yézidîe), directement vers Tel-Aviv.

Un contexte explosif

Depuis le déclenchement des opérations américano-israéliennes contre l’Iran fin février 2026, les milices irakiennes affiliées à Téhéran (sous l’ombrelle de la « Résistance islamique en Irak ») ont multiplié les attaques : drones, missiles contre des bases US en Irak et au Kurdistan irakien, et même contre l’ambassade américaine à Bagdad. En réponse, des frappes non revendiquées (attribuées à Washington ou Tel-Aviv) visent régulièrement des bases FMP, causant des dizaines de morts et blessés parmi les combattants pro-Iran.

Ces milices, officiellement intégrées à l’État irakien depuis 2014 (création des FMP pour combattre Daech), perçoivent des salaires publics et bénéficient d’une légitimité hybride. Pourtant, des groupes comme Kataïb Hezbollah, Asaïb Ahl al-Haq ou d’autres brigades pro-Iran opèrent avec une large autonomie et un agenda aligné sur Téhéran.

Risques pour le Kurdistan et la région

Un journaliste kurde a alerté le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) : si ce coup « soft » dégénère en prise totale du pouvoir, les attaques contre le Kurdistan irakien pourraient s’intensifier. Les factions pro-Iran ont juré d’expulser les forces américaines du nord du pays et menacent implicitement l’autonomie kurde.

Aucune confirmation officielle n’a encore été donnée par Bagdad, mais les signaux d’alarme se multiplient : perte progressive de contrôle des institutions, accusations de trahison contre le gouvernement, et préparation apparente à une escalade militaire majeure depuis le territoire irakien.

Vers un Irak base offensive ?

Si ces mouvements se confirment dans les prochains jours, l’Irak pourrait devenir le théâtre d’un front supplémentaire dans la guerre régionale. Ironie tragique : un État officiellement allié des États-Unis finance et intègre des milices qui visent à le transformer en rampe de lancement contre Washington et Tel-Aviv.

Les prochains jours s’annoncent décisifs. Bagdad parviendra-t-il à reprendre la main, ou assistera-t-on à une bascule complète vers un contrôle accru des proxies iraniens ? La réponse conditionnera non seulement l’avenir de l’Irak, mais aussi l’équilibre précaire du Moyen-Orient en pleine guerre ouverte.

IRAN. Le régime déclare l’état de guerre au Rojhilat

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IRAN / ROJHILAT – Le régime iranien a déclaré l’« état de guerre » dans la région kurde du Rojhilat limitrophe au Kurdistan d’Irak, interdisant tout mouvement dans la zone sous peine de tirs à vue sans sommation. De plus, les forces iraniennes ont abandonné leurs postes frontaliers avancés pour se redéployer dans les mosquées, villages et montagnes autour de Paveh, Marivan, Baneh et Sardasht. Cette mesure, dans un contexte de frappes croisées et de tensions régionales, provoque une forte panique parmi les Kurdes habitant les zones frontalières.

Le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI/IRGC) a déclaré un « état de guerre » le long de la frontière irano-irakienne (Kurdistan irakien). Les habitants des zones frontalières ont été avertis que tout mouvement dans la bande frontalière est strictement interdit et sera sanctionné par des tirs à vue sans sommation.

Selon des sources locales et des témoignages recueillis dans les villes de Paveh, Marivan, Baneh et Sardasht :

  • De sévères restrictions militaires sont imposées dans les régions occidentales.

  • Les forces du CGRI ont informé les populations qu’en raison du contexte de guerre, toute approche ou circulation dans la zone frontalière est prohibée.

  • Les unités stationnées ont reçu l’ordre explicite de tirer directement sur toute personne repérée.

Changement tactique notable : les gardes-frontières et unités du CGRI ont abandonné leurs postes avancés officiels à la frontière. Ils se sont redéployés à l’intérieur des terres, établissant des bases dans :

  • les mosquées des villages voisins,

  • les montagnes et hauts plateaux environnants.

Cette mesure, combinée à l’interdiction totale et à la menace de tirs immédiats, provoque une forte inquiétude parmi les Kurdes des villages frontaliers, qui craignent une escalade imminente et une répression accrue en contexte de guerre régionale. (Rojhilat Info)

De Dersim à Halabja, du Rojava au Rojhilat, les Kurdes face aux génocides

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KURDISTAN — Le 16 mars 1988, à 11 h 35, l’armée irakienne de Saddam Hussein, sur ordre direct d’Ali Hassan al-Majid (« Ali le Chimique »), bombardait la ville kurde d’Halabja avec un mélange létal de gaz neurotoxiques (sarin, tabun), vésicants (moutarde) et hémostatiques. En quelques minutes, plus de 5 000 civils périssaient dans d’atroces souffrances ; des familles entières gisent aujourd’hui dans des tombes anonymes marquées par des inscriptions glaçantes : « une tombe pour cinq personnes » ou « ici repose une famille entière ». Les États-Unis et plusieurs pays occidentaux avaient fourni à Bagdad les précurseurs chimiques, dans le cadre de leur soutien à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Cette atrocité s’inscrit dans une longue chaîne de violences étatiques contre les Kurdes, remontant au massacre de Dersim* (depuis, rebaptisée « Tunceli » par le régime turc) en 1937-1938, où l’armée turque, sous Atatürk, réprima une rébellion kurde alevie par des bombardements aériens, des gaz toxiques achetés à l’Allemagne Nazie et des massacres de masse : entre 13 000 et 70 000 morts selon les estimations, villages rasés, déportations forcées et assimilation brutale. De Dersim à Halabja, en passant par les campagnes Anfal (1988) qui firent jusqu’à 182 000 victimes kurdes en Irak, les États occupants ont systématiquement visé l’effacement ethnique et culturel du peuple kurde.

38 ans après Halabja, en ce 16 mars 2026, les Kurdes du Rojava commémorent ce « Mars noir » tout en affrontant de nouvelles menaces d’effacement. Entre janvier et février 2026, des attaques brutales dans le nord et l’est de la Syrie – meurtres, enlèvements, mutilations (femmes jetées de balcons, cœurs et yeux arrachés) – ont ciblé les civils kurdes, notamment à Alep (quartiers de Sheikh Maqsoud et Ashrafieh), où près de 4 000 personnes restent portées disparues selon des sources comme le Mouvement des femmes kurdes Kongra Star. Ces violences, menées par des factions affiliées à la Turquie et certains groupes arabes, poursuivent une stratégie de division ethno-confessionnelle et d’extermination qui évoque les manipulations internationales d’hier.

La différence essentielle avec 1988 : le peuple kurde est aujourd’hui plus uni et résiste collectivement. Pourtant, les complots persistent, alimentés par des puissances qui arment et instrumentalisent des acteurs régionaux pour ensuite les abandonner – comme elles l’ont fait avec Saddam Hussein et « Ali le Chimique », exécutés après avoir servi leurs intérêts géopolitiques.

De Dersim à Halabja hier, et du Rojava et au Rojhilat (partie orientale de Kurdistan occupée par l’Iran) menacé aujourd’hui, l’histoire kurde reste marquée par une répétition tragique : génocides, déni et ingérences étrangères. A quand la justice pour les victimes, reconnaissance des génocides, et fin de l’impunité ?

*Le massacre de Dersim

Entre 1937 et 1938, lors de la répression brutale de la rébellion de Dersim (aujourd’hui Tunceli), l’État turc, sous Mustafa Kemal Atatürk et İsmet İnönü, a employé des armes chimiques contre les civils kurdes alevis. Des documents d’archives turcs et allemands, révélés notamment par l’historien Taner Akçam en 2023, confirment qu’un décret secret de 1937 a autorisé l’achat de 20 tonnes de gaz moutarde (yperite) et d’autres agents toxiques (comme le chloracétophénone) auprès de l’Allemagne nazie, accompagnés de 24 avions bimoteurs Heinkel pour des bombardements et pulvérisations aériennes. Ces gaz ont été utilisés pour asphyxier des civils kurdes et arméniens cachés dans les grottes et montagnes de Dersim, comme l’ont témoigné d’anciens ministres turcs (İhsan Sabri Çağlayangil) et des survivants : l’armée turque a empoisonné des familles entières piégées dans des grottes des environs.

Cette opération, qualifiée de génocide par de nombreux historiens et militants kurdes, a fait entre 13 000 et 70 000 morts (selon les sources officielles ou orales), avec des villages rasés, des forêts incendiées et une dépopulation massive. Parmi les atrocités les plus glaçantes : des déportations forcées de milliers de personnes vers l’Anatolie centrale, et l’arrachage systématique de fillette kurdes à leurs familles pour les placer dans des orphelinats ou les « offrir » en adoption à des officiers et familles turques, dans le but d’assimiler et d’effacer leur identité kurde et alevie – un phénomène connu sous le nom des « Filles disparues de Dersim ».

Cette violence s’inscrit dans une continuité tragique contre les Kurdes : de Dersim (1937-38) à Halabja (1988), en passant par les campagnes Anfal, les États occupants ont utilisé des armes chimiques (souvent avec complicité étrangère) pour réprimer et exterminer. Atatürk et İnönü ont commandé ces gaz nazis pour « résoudre définitivement » le « problème de Dersim », tout comme Saddam utilisera plus tard des armes occidentales à Halabja. Ces actes restent un génocide nié par Ankara, mais gravé dans la mémoire kurde comme un avertissement : l’assimilation forcée et les armes chimiques font partie d’une politique d’effacement ethnique qui perdure.

Une rescapée du massacre d’Halabja : « J’avais cinq ans quand mon enfance fut volée »

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KURDISTAN – A l’occasion du 38e anniversaire du gazage des Kurdes d’Halabja par l’État irakien, nous partageons avec vous le témoignage d’une rescapée d’Halabja qui avait cinq ans à l’époque. « J’avais cinq ans quand mon enfance fut volée
Il y a trente-huit ans, le ciel d’Halabja s’est rempli de bombes et de produits chimiques toxiques. Ce jour-là, mon enfance — comme celle de milliers d’autres — a été volée.
 
J’avais cinq ans. C’est à cet âge que j’ai commencé à apprendre à vivre avec la douleur, la perte et les traumatismes — des expériences qui resteraient gravées dans mon cœur comme faisant partie de mon enfance.
 
Je me souviens très clairement d’une nuit. Nous étions dans une pièce sombre quand ma mère a été emmenée. Elle était vêtue de noir. Je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait, mais je me souviens avoir regardé ma petite sœur. Elle était terrifiée par chaque bruit et chaque visage inconnu dans cette pièce. Mon petit frère était encore un nourrisson.
 
Ce que j’ai ressenti à ce moment-là n’était pas vraiment de la peur ou du chagrin. C’était autre chose : un étrange sentiment de responsabilité. Je me souviens avoir pensé à la façon dont je m’occuperais d’eux si ma mère ne revenait pas. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai compris que j’avais grandi ce soir-là.
 
Quelques jours auparavant, nous avions traversé les montagnes kurdes à pied pour survivre. C’était le printemps. Parfois, le vent portait l’odeur de l’herbe et des fleurs. Mais mêlée à ces effluves, une autre odeur s’y mêlait : celle des produits chimiques, de la fumée et de la mort. Mon seul objectif était de continuer à marcher et de rester en vie.
 
Je me souviens des cris d’une femme qui accouchait à l’arrière d’un tracteur, tandis que des bombes tombaient au loin. Je me souviens d’avoir appris à détourner le regard lorsque nous croisions des corps au sol – hommes, femmes et enfants – car les regarder trop longtemps nous empêchait d’avancer. Je me souviens d’un petit enfant assis près du corps sans vie de sa mère. Je me demande encore ce qu’il est devenu.
 
Je me souviens des pleurs des enfants près des corps de leurs mères. Je me souviens des cris des femmes lorsqu’elles ont réalisé que leurs enfants avaient disparu. Je me souviens d’avoir eu froid, faim, soif et d’être terrifiée – mais il n’y avait pas d’autre choix que de survivre.
 
J’avais une paire de bottes marron qui n’ont tenu que deux jours avant d’être fichues. Après ça, j’ai marché jusqu’à avoir les pieds engourdis, en essayant de ne pas me laisser distancer par ma mère. Aujourd’hui encore, ma mère déteste les bottes marron.
 
On nous a dit de garder des linges humides sur notre bouche et notre nez pour ne pas inhaler les produits chimiques. Je me souviens avoir dit à ma mère de couvrir aussi la bouche et le nez de mon petit frère. Il n’était qu’un bébé, et les bébés sont fragiles.
 
Une fois arrivés en sécurité à la frontière, on m’a donné à manger : du riz rouge kurde. Mais son goût était étrange, métallique et amer. Mon corps l’a rejeté. Je m’en souviens encore aujourd’hui.
 
Les médecins m’ont dit que j’allais bien. Mais je savais que ce n’était pas le cas. Certaines blessures sont invisibles.
 
Trente-huit ans ont passé. Mais l’enfant qui a parcouru ces montagnes vit toujours en moi.
 
Et quand je vois les enfants des guerres d’aujourd’hui — effrayés, déplacés, pleurant leurs mères — quelque chose en moi se brise à nouveau.
 
Parce que je reconnais leur peur.
 
Car autrefois, cet enfant, c’était moi. »
 
 
 
Photo d’archive
 

Colonisation interne : Comment Perses et Azéris partagent le pouvoir pour étouffer le Rojhelat

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IRAN / ROJHILAT – L’Iran colonial, qu’il s’agisse de l’époque du Shah (dynastie Pahlavi, 1925-1979) ou de la République islamique actuelle, repose historiquement sur une alliance dominante entre l’élite persane (fars) et azérie (turcophone), qui marginalise systématiquement les autres groupes ethniques, dont les Kurdes.

Sous les Pahlavi, cette alliance s’est traduite par une politique de centralisation forcée et de persanisation agressive : interdiction des langues non-persanes (y compris le kurde) dans l’éducation, l’administration et les médias, changement de toponymes kurdes, répression des revendications culturelles et politiques, et militarisation permanente du Kurdistan iranien (Rojhelat). Les Azéris, deuxième plus grande ethnie (environ 20-25 % de la population), ont souvent occupé des postes clés dans l’armée, l’économie et la bureaucratie, partageant avec les Perses un intérêt commun à préserver l’unité nationale centralisée contre toute forme d’autonomie ou de fédéralisme ethnique. Des figures azéries influentes (y compris dans le clergé chiite post-1979, comme l’actuel Guide suprême Khamenei d’origine azérie) renforcent cette coalition au pouvoir, qui voit chez les Kurdes une menace potentielle pour l’Iran colonial.

Quant à l’Azerbaïdjan iranien (région historique d’Azarbayjan), il n’a jamais été exclusivement « azéri » au sens moderne : au Moyen Âge, cette zone (notamment autour de Tabriz) fut contrôlée par la dynastie des Rawadides (ou Ravvadides, env. 955-1071). Tabriz en fut la capitale, et elle domina une large partie de l’Azerbaïdjan historique et des régions arméniennes adjacentes. Cette période illustre que l’espace azéri-kurde a été partagé et influencé par des dynamiques kurdes bien avant l’arrivée massive des tribus turques oghouzes (à partir du XIe siècle avec les Seldjoukides), et que la région fut un territoire kurde important avant sa turquisation progressive.

Aujourd’hui comme hier, cette alliance azéro-persane au cœur du pouvoir iranien refuse toute reconnaissance des droits kurdes (autonomie culturelle, linguistique, politique ou fédérale), préférant maintenir une assimilation forcée : répression des partis kurdes (KDPI, Komala, PJAK…), exécutions, militarisation, discrimination économique et culturelle. Les Kurdes, sunnites majoritairement dans un État chiite, restent perçus comme une « menace existentielle » à l’unité nationale, et non comme des partenaires égaux. Cette politique coloniale et assimilatrice explique pourquoi Téhéran ne soutiendra jamais les aspirations kurdes — ni en Iran, ni ailleurs en Rojava ou au Kurdistan irakien — et continue d’exploiter les divisions ethniques pour consolider son emprise.

SYRIE. Une « police féminine » voilée pendant que les héroïnes YPJ sont rejetées

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SYRIE / ROJAVA – Pendant que le régime islamiste de Damas, dirigé par les anciens djihadistes de HTS (Hay’at Tahrir al-Sham), impose son obscurantisme, une nouvelle humiliation est infligée aux femmes syriennes : la création d’unités de policières* féminines, entièrement voilées, chargées surtout de surveiller et de punir les autres femmes.
Sur cette photo, la seule femme qui ne porte pas le voile n’est pas policière

Ces policières en niqab ou hijab intégral, formées dans l’esprit même des brigades al-Khansa de Daech, font rougir de plaisir les adeptes de l’État islamique. Daech n’aurait pas rêvé mieux : un régime qui prétend « moderniser » la Syrie mais recrée exactement le même outil de terreur patriarcale que l’organisation qu’il prétend avoir vaincue. Forcer des milliers de femmes à Damas et Alep à se voiler sous peine de sanctions, déployer des « policières féminines » made in HTS… c’est la victoire posthume de l’idéologie takfiri.

Et pendant ce temps, que fait Damas face aux véritables combattantes de la liberté ? Il refuse catégoriquement d’intégrer les unités féminines YPJ (Unités de Protection des Femmes) dans les nouvelles forces armées nationales syriennes.

Les YPJ, ces femmes kurdes qui ont brisé les chaînes du patriarcat, qui ont libéré Kobané, Raqqa et des milliers de femmes yazidies des griffes de Daech, qui ont prouvé au monde entier qu’une femme peut tenir une kalachnikov, commander une unité et diriger une société égalitaire… ces mêmes YPJ sont jugées « incompatibles » avec l’armée de Damas.

Pourquoi ? Parce que HTS n’a jamais accepté de femmes dans ses rangs. Parce que pour ces islamistes, une femme en uniforme, tête découverte, égalitaire et révolutionnaire est une insulte à leur conception médiévale de la « féminité ». Parce que intégrer les YPJ signifierait accepter le modèle du Rojava : co-présidence, égalité réelle, laïcité et lutte contre l’obscurantisme.

Le message est clair et terrifiant :

  • Des policières voilées pour contrôler les femmes → acceptées.

  • Des combattantes libres, laïques et victorieuses de Daech → rejetées.

C’est plus qu’une injustice. C’est une trahison de la révolution syrienne. C’est une déclaration de guerre contre le progrès des femmes. C’est la preuve que le nouveau régime de Damas n’est pas un « gouvernement de transition » mais un régime islamiste qui veut effacer le seul modèle féministe et démocratique qui a réellement existé en Syrie depuis 2012.

Les YPJ ont déjà annoncé qu’elles ne rendraient pas les armes et qu’elles ne se soumettraient pas à un système qui les considère comme une menace existentielle. Elles ont raison.

À l’heure où l’on célèbre partout « la chute de la dictature », il faut avoir le courage de le dire : le régime de Damas n’a pas libéré les Syriennes. Il les a remises sous voile et sous surveillance. Et il a choisi d’exclure celles qui les avaient réellement libérées.

*Les principales tâches de ces policières féminines sont :

  • Appliquer les règles de genre et de modestie : inspection des femmes (fouilles corporelles, contrôle du voile), surveillance dans les espaces publics/segregués, application des restrictions de mobilité et de mixité (ex. : séparation hommes-femmes dans les transports, hôpitaux, lieux de travail comme à l’hôpital Al-Muwasat à Damas).
  • Renforcer le contrôle social patriarcal : elles interviennent dans les cas impliquant des femmes (violences domestiques, plaintes féminines, mais souvent pour imposer la « conformité » plutôt que pour protéger).
  • Compléter la police générale : elles participent aussi à des tâches policières classiques (sécurité routière, maintien de l’ordre dans les quartiers féminins, gestion des foules lors d’événements), mais toujours dans un cadre genré et sous influence islamiste.