ROJAVA. Les Kurdes exigent la libération de leurs otages détenus par Damas

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SYRIE / ROJAVA – Le Conseil des familles des martyrs de Kobanê a organisé, sur la « Place des femmes libres », un rassemblement pour réclamer la libération immédiate des otages kurdes détenus par le gouvernement intérimaire syrien depuis janvier 2026.

Sous le slogan « Nous voulons nos martyrs, nos détenus et nos disparus », l’événement a réuni des familles de détenus et des habitants venus exprimer leur colère face au non-respect, selon eux, des engagements pris dans l’accord du 29 janvier.

Les participants, nombreux, brandissaient des photos des personnes détenues, créant une atmosphère chargée d’émotion et de détermination.

La manifestation a débuté par une minute de silence en hommage aux martyrs, avant qu’un discours ne soit prononcé par Farhad Kobani (également orthographié Farhan Kobani), au nom des familles des détenus :

« Nous nous inclinons avec respect devant les âmes des martyrs et devant toutes les familles des détenus. »

Il a ensuite rappelé que l’accord conclu le 29 janvier entre les Forces démocratiques syriennes (FDS) et le gouvernement intérimaire syrien comportait une clause explicite prévoyant la libération de tous les détenus et leur retour auprès de leurs familles.

« Malgré cet engagement clair, le gouvernement intérimaire n’a pas respecté cette clause et agit selon ses propres intérêts », a-t-il affirmé.

Farhad Kobani a insisté sur la revendication principale des familles : la libération immédiate et sans condition de tous les détenus kurdes.

L’événement s’est conclu par des slogans scandés avec force par la foule :

« Liberté pour les détenus ! »

ROJAVA. L’unité kurde au cœur de la commémoration des martyrs de Qereçoxê

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SYRIE  / ROJAVA – Les participants à la cérémonie marquant la Journée des Martyrs et le neuvième anniversaire du massacre de Qereçoxê ont souligné le caractère symbolique de la montagne, symbole de résilience, et ont appelé à renforcer l’unité kurde ainsi qu’à obtenir les droits du peuple kurde dans un cadre politique et constitutionnel.

Ce 25 avril, la région de Rojava a commémoré la Journée des Martyrs et le neuvième anniversaire du raid aérien turc sur le mont Qereçoxê. Le 25 avril 2017, une frappe aérienne de l’aviation turque avait tué 20 combattants des Unités de protection du peuple (YPG) et des Unités de protection des femmes (YPJ), ainsi que plusieurs correspondants de guerre présents au centre des médias de la montagne. Dix-huit autres combattants avaient été blessés.

Des centaines d’habitants de la région de Jazira, des familles de martyrs, ainsi que des combattants des YPG et des YPJ se sont rendus sur le mont Qereçoxê pour participer à cette cérémonie de commémoration.

La cérémonie a débuté par une minute de silence en hommage aux martyrs, suivie d’un discours de Mohammed Saeed, membre du Conseil des familles des martyrs :

« Cette forte présence témoigne de notre attachement aux valeurs des martyrs et de notre détermination à poursuivre leur combat. Préserver ces valeurs constitue une source de force face à toutes les épreuves. »

Il a ajouté que le mont Qereçoxê incarne la résilience face aux attaques répétées : « L’État turc d’occupation a tenté, à différentes étapes, de déstabiliser la région et d’effacer l’identité kurde. Cette frappe aérienne est intervenue après la défaite de Daech, et les attaques contre la montagne se poursuivent jusqu’à aujourd’hui. »

De son côté, Hadiya Yusuf, coprésidente du Parti de l’union démocratique (PYD), a affirmé que les attaques répétées contre le mont Qereçoxê visaient directement la lutte du peuple kurde pour sa liberté.

Elle a rappelé le rôle central joué par la montagne durant la révolution du Rojava et a insisté sur les exigences de la phase actuelle :

« Nous devons renforcer notre unité et œuvrer sérieusement à garantir nos droits dans un cadre politique et constitutionnel en Syrie. »

Hadiya Yusuf a souligné que le peuple kurde du Rojava, confronté depuis des décennies à des politiques d’extermination et de négation, traverse aujourd’hui une phase décisive. Elle a attribué la résilience de ce peuple aux sacrifices des martyrs et a appelé à maintenir la stabilité, à poursuivre le processus d’intégration, tout en exigeant la libération des détenus politiques et le retour des dépouilles des martyrs.

Elle a conclu en réaffirmant la nécessité de consolider l’unité au sein de la société kurde et d’intensifier les efforts pour faire reconnaître les droits fondamentaux du peuple kurde en Syrie.

La cérémonie s’est achevée par des chants révolutionnaires en hommage aux martyrs, tandis que les participants réitéraient leur engagement à poursuivre le chemin tracé par les combattants tombés pour la cause.

SYRIE. Femmes et enfants kurdes dans l’enfer des prisons gérées par la Turquie

SYRIE / ROJAVA – Arrêtée avec ses deux jeunes enfants, Wisal Hanan, une mère kurde d’Afrin, reste emprisonnée depuis six ans alors que ces enfants viennent d’être libérés après des années de tortures subies dans les prisons syriennes gérées par la Turquie.

Wisal Hanan

Arrêtée arbitrairement le 23 juin 2019 à Azaz alors qu’elle voyageait avec ses enfants Mohammad (9 ans à l’époque) et Diana (7 ans), Wisal Hanan, âgée aujourd’hui de 39 ans et originaire du village de Kamrouk (sous-district de Mabatli, canton d’Afrin), est toujours détenue dans la prison d’al-Rai.

Ses deux enfants ont passé cinq années entières (de 2019 à fin 2025) enfermés avec leur mère dans des conditions carcérales indignes, loin de toute norme humanitaire minimale. Ils ont grandi entourés de membres de groupes armés soutenus par la Turquie dans la zone occupée d’Afrin.

À la fin de l’année 2025, Mohammad et Diana ont enfin été remis à leur grand-père. Cependant, en raison de l’absence de documents officiels de mariage de leur mère, de la détention prolongée de Wisal et de l’absence de leur père, les enfants ne sont pas enregistrés légalement. Ils se trouvent ainsi privés d’accès à l’éducation, aux soins de santé et à toute protection juridique.

Depuis l’occupation d’Afrin par l’armée turque et les factions djihadistes alliées en 2018, des centaines de femmes et de filles kurdes ont été enlevées, violées, forcées au mariage, assassinées ou détenues arbitrairement. Les minorités (Kurdes, Alaouites, Druzes…) vivent dans un climat permanent d’insécurité dans les zones contrôlées par les groupes affiliés au Gouvernement intérimaire syrien.

Des voix s’élèvent aujourd’hui pour exiger :

La libération immédiate de Wisal Hanan ;

La protection effective de ses deux enfants ;

La traduction en justice des responsables de son arrestation arbitraire et de ses conditions de détention.

Wisal Hanan mérite la liberté. Ses enfants méritent de retrouver une enfance normale et une vie digne, loin des prisons et de la violence.

TURQUIE. Les Mères du Samedi brise le silence sur le génocide arménien

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TURQUIE – Pour la 1100e semaine consécutive, les Mères du Samedi (en kurde: Dayikên Şemiyê, en turc: Cumartesi Anneleri) se sont rassemblées samedi place Galatasaray à Istanbul. Portant des photos de leurs proches disparus et des œillets blancs, elles ont une nouvelle fois exigé la vérité et la justice sur les disparitions forcées commises par l’État turc.

Cette semaine, la manifestation a été dédiée à la mémoire des 174 intellectuels arméniens arrêtés dans la nuit du 24 avril 1915 à Istanbul, puis disparus. Cet événement marque le début du génocide arménien.

Le communiqué de presse a été lu par Eren Keskin, membre du Conseil exécutif de l’Association des droits de l’homme (İHD). Elle a rappelé les circonstances de ces arrestations massives ordonnées par Talat Bey, ministre de l’Intérieur du gouvernement Jeune-Turc (Comité Union et Progrès) :

« Cette nuit-là, une vaste opération fut lancée à Istanbul. Conformément aux listes établies, la police frappait aux portes après minuit en disant : “Vous avez une déclaration à faire, vous serez de retour dans l’heure.” Parmi les arrêtés figuraient des parlementaires, écrivains, poètes, médecins, journalistes, avocats et universitaires : la mémoire et la voix de la communauté arménienne. »

Eren Keskin a expliqué que ces intellectuels ont été conduits à la prison de Sultanahmet, puis transférés par train spécial vers Ayaş et Çankırı le 25 avril. Sur les 250 personnes envoyées, 174 ont été éliminées sous surveillance étatique. Dans les registres officiels, elles ont été déclarées « évadées » ou « libérées ». « La vérité est enfouie dans les ténèbres du déni », a-t-elle souligné.

Elle a particulièrement évoqué le cas de Khatchadur Malumyan (Agnuni), fondateur du journal Azadmard, connu pour sa plume acérée. Arrêté malgré ses liens personnels avec Talat Bey, il a été transféré à Ayaş puis, avec six autres intellectuels, envoyé à Diyarbakır « pour y être jugés ». Le 2 juin 1915, ils ont été assassinés à Sêwereg (Silvan) par un gang lié à la Teşkilat-ı Mahsusa (Organisation spéciale). Les autorités ont ensuite prétendu qu’ils s’étaient « échappés » vers la Russie.

« Refuser d’affronter le passé alimente l’impunité d’aujourd’hui », a affirmé Eren Keskin au nom des Mères du Samedi. « Nous n’oublierons jamais Agnuni ni les 174 intellectuels arméniens disparus le 24 avril 1915, pas plus que nos autres disparus. Nous ne renoncerons jamais à défendre la mémoire contre l’oubli et la vérité contre le négationnisme. »

Hanife Yıldız, l’une des Mères du Samedi, a pris la parole et déclaré avec émotion :

« 1100 semaines, comme c’est facile à dire… Mais ce que nous avons vécu, ce que nous endurons encore… Ils refusent toujours d’entendre notre voix. Même les statues que nous avons transformées en tombes, ils nous les ont refusées. »

Depuis le 27 mai 1995, les Mères du Samedi (en kurde: Dayikên Şemiyê, en turc: Cumartesi Anneleri) manifestent chaque semaine pour exiger la vérité sur leurs proches disparus en détention. Selon l’Association des droits de l’homme (İHD), 792 cas de disparitions forcées et d’exécutions extrajudiciaires ont été recensés entre 1992 et 1996 dans les régions kurdes de Turquie.

Par ce geste symbolique, les Mères du Samedi rappellent que le refus de regarder en face les crimes du passé continue de nourrir l’impunité et les violations des droits humains aujourd’hui.

 

TURQUIE. Affaire Gülistan Doku : les meurtres non résolus reviennent sur le devant de la scène

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TURQUIE / KURDISTAN – L’opération menée dans le cadre de l’enquête sur la disparition de l’étudiante kurde Gülistan Doku, disparue le 5 janvier 2020 après avoir quitté son dortoir à Dersim (rebaptisée « Tunceli »), a relancé le débat sur les affaires de meurtres et disparitions non élucidées en Turquie.

Le 21 avril 2026, le ministre de la Justice Akın Gürlek a annoncé la création d’une unité spéciale chargée d’examiner les affaires non résolues : « Nous avons mis en place une unité. Toutes les affaires non résolues, tous les dossiers précédemment classés sans suite, sont examinés un par un. Ils seront réexaminés afin de déceler d’éventuelles lacunes ou irrégularités. »

Cette déclaration a immédiatement recentré l’attention sur les nombreux cas de civils kurdes tués ou disparus depuis les années 1990, dont les auteurs n’ont jamais été identifiés ni sanctionnés. Il reste à voir quelles affaires seront réellement réouvertes, car un grand nombre d’entre elles ont abouti à l’impunité sous les gouvernements successifs de l’AKP.

« Les dossiers ont été classés un par un »

De nombreux massacres, disparitions forcées, exécutions extrajudiciaires et incendies de villages ont eu lieu dans les années 1990, sous le gouvernement de Tansu Çiller (Premier ministre), avec Doğan Güreş comme chef d’état-major et Mehmet Ağar comme ministre de l’Intérieur. Sous l’AKP, la plupart de ces affaires ont été classées sans suite, souvent pour prescription ou faute de preuves. Celles rouvertes sous pression publique ont fréquemment abouti à des acquittements.

Parmi les affaires emblématiques ayant connu l’impunité figurent : Kerboran JİTEM, Cizîr JİTEM, Qoser JİTEM, Gever JİTEM, le massacre de Görümlü, l’incendie de Madımak à Sivas, les assassinats de Musa Anter, Vedat Aydın, Tahir Elçi, ainsi que les morts de Taybet İnan, Cemile Çağırga, Kemal Kurkut, Ceylan Önkol, Rojin Kabaiş, Firdevs Babat et des milliers d’autres civils kurdes.

Voici un aperçu des développements judiciaires de quelques affaires marquantes, des années 1990 à aujourd’hui, qui ont toutes abouti à l’impunité :

Massacre de Görümlü – Acquittement En 2013, une plainte a été déposée contre plusieurs officiers, dont le commandant de la 23e brigade de gendarmerie Mete Sayar, pour la disparition forcée de six personnes le 14 juin 1993 dans le village de Görümlü (Şirnak). L’affaire a été transférée à Ankara. Aucun accusé n’a été placé en détention. Le 3 juillet 2015, tous ont été acquittés. La Cour de cassation a confirmé cette décision en avril 2018.

Massacre de Licê (Lice) – Acquittement En octobre 1993, une opération militaire à Lice (Diyarbakır) a coûté la vie à 15 civils. Vingt ans plus tard, le parquet a inculpé le commandant du régiment de gendarmerie Eşref Hatipoğlu et le lieutenant Tünay Yanardağ. L’affaire, transférée successivement à Eskişehir puis Izmir, s’est soldée par un acquittement en décembre 2018. Eşref Hatipoğlu est décédé en 2022 ; la Cour suprême a ensuite rejeté l’affaire faute de défendeurs.

Kızılağaç – Acquittement En novembre 1993, près de 60 villageois ont été arrêtés près de Muş. Quatre d’entre eux (Mahmut Acar, Ali Can Öner, Yakup Tetik et Mehmet Emin Bingöl) ont été torturés puis retrouvés morts. L’acte d’accusation visait le commandant du régiment Naim Kurt. Le procureur a requis l’acquittement faute de certitude sur son rôle exact. Le tribunal a acquitté l’accusé en décembre 2014 ; la Cour de cassation a confirmé.

Affaire Kerboran JİTEM – Acquittement Concernant la disparition forcée de huit personnes (dont un sergent et trois enfants) entre 1995 et 1996 à Dargeçit (Mardin), cinq accusés dont Hurşit İmren ont été jugés. Le procès, ouvert en 2015 à Adıyaman, s’est conclu par un acquittement en juillet 2022 pour « absence de preuves concrètes et convaincantes ». La Cour d’appel a confirmé.

7 personnes assassinées à Çêlik (Kerboran) – Classé sans suite En juillet 1993, sept civils ont été tués par des soldats puis brûlés. L’affaire a été classée dès 1994 au motif que les victimes étaient des « militants du PKK ». Rouverte en 2013, elle a fait l’objet d’un non-lieu en 2020. Le quartier a ensuite été submergé par les eaux du barrage d’Ilısu, rendant impossible toute expertise sur place. Malgré un arrêt historique du tribunal de Midyat en 2021 critiquant les retards du parquet, l’affaire a finalement été classée.

Affaire Qoser JİTEM – Acquittement et prescription Pour le meurtre de 22 personnes entre 1992 et 1996 à Kızıltepe (Mardin), plusieurs officiers et gardes villageois ont été poursuivis. L’accusation de meurtre a été prescrite en 2019 ; les accusés ont été acquittés pour l’appartenance à une organisation armée. La Cour d’appel a confirmé en 2021.

Affaire Pasûr (Kulp) – Prescription Onne personnes disparues en 1993 après des opérations de la brigade Bolu. Leurs restes ont été retrouvés en 2004. Le général Yavuz Ertürk a été acquitté en 2018. La Cour suprême a déclaré l’affaire irrecevable pour prescription en février 2024.

Massacre de Dêrik – Acquittement Le général Musa Çitil a été acquitté en 2014 pour le meurtre de 13 personnes entre 1992 et 1994. Il a ensuite été promu malgré le procès.

Cizîr JİTEM – Acquittement Concernant 21 meurtres à Cizre (1993-1995), dont Cemal Temizöz, tous les accusés ont été acquittés en 2015 à Eskişehir. La Cour de cassation a confirmé en 2021 (3 voix contre 2).

Gang de Yüksekova – Prescription Ce réseau impliquant militaires, policiers et informateurs a commis de nombreux meurtres dans les années 1990. Après des condamnations initiales cassées en appel, l’affaire a été définitivement classée pour prescription en 2007.

Uğur Kaymaz (12 ans) Tué avec son père en 2004 à Qoser par des tirs de policiers et soldats. Les accusés ont été acquittés pour « légitime défense ». La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la Turquie pour violation du droit à la vie.

Massacre de Roboski – Aucune poursuite effective Le 28 décembre 2011, 34 civils ont été tués par un bombardement aérien. Le parquet militaire et civil ont prononcé des non-lieux (homicide involontaire). Malgré de nouvelles requêtes et saisines de la CEDH et du Comité des droits de l’homme de l’ONU, l’affaire reste sans issue judiciaire.

Affaire Madımak – Prescription L’incendie criminel de l’hôtel Madımak à Sivas (2 juillet 1993, 35 morts) a abouti à des condamnations initiales, mais la plupart des peines ont été commuées ou prescrites. Le dernier détenu a été libéré en 2023.

Tahir Elçi – Acquittement Le président du barreau de Diyarbakır a été assassiné le 28 novembre 2015 devant des journalistes. Trois policiers ont été acquittés en juin 2024 pour « absence de preuves irréfutables ». La décision a été confirmée en appel en 2025.

Kemal Kurkut Étudiant tué par la police lors des célébrations de Newroz en 2017 à Diyarbakır. Le policier accusé a été acquitté ; la Cour d’appel a considéré le tir comme « légal ».

D’autres affaires emblématiques (Vartinis, Vedat Aydın, Musa Anter, Nezir Tekçi, librairie Umut, boîte d’hélicoptère à Çatak, etc.) ont également abouti à des acquittements, des classements pour prescription ou des non-lieux, souvent au motif d’« insuffisance de preuves » ou de « victimes liées au PKK ».

Enfants, femmes et civils tués par des véhicules blindés, à la frontière ou lors de couvre-feux De nombreux cas impliquant des enfants (comme les frères Yıldırım ou Mazlum Turan), des femmes (Rojin Kabaiş, Firdevs Babat, etc.) ou des civils tués par des engins blindés, lors de couvre-feux (Cizre, Silopi) ou à la frontière restent impunis. Les décès de réfugiés frontaliers font également rarement l’objet de poursuites.

Le Rojava commémore le génocide des Arméniens et des Assyro-Chaldéens

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SYRIE / ROJAVA – Les commémorations du génocide des Arméniens et des Assyro-Chaldéens ( Seyfo) se poursuivent dans les zones kurdes de Syrie.

Le génocide arménien et le « Sayfo »: plus d’un siècle de souffrance

Le 24 avril demeure chaque année la journée internationale de commémoration du génocide arménien et celui des Assyro-Chaldéens (Sayfo) de 1915. C’est l’occasion de renouveler l’appel à la reconnaissance des victimes, de défendre la justice et les droits humains, et de poser les bases d’une démocratie pluraliste capable de protéger les communautés et d’empêcher la répétition de telles tragédies au Moyen-Orient.

Un souvenir douloureux pour les peuples de Mésopotamie

Chaque 24 avril, les peuples de la région se remémorent l’un des crimes les plus effroyables du XXe siècle : le génocide arménien et les massacres de Sayfo perpétrés par l’Empire ottoman en 1915. Arméniens, Assyro-Chaldéens et Syriaques furent victimes d’une extermination systématique qui les arracha à leurs terres ancestrales.

Ces massacres entraînèrent la mort de plus d’un million et demi d’Arméniens et de centaines de milliers d’Assyro-Chaldéens-Syriaques, transformant des communautés prospères en diasporas dispersées aux quatre coins du monde.

Le 24 avril 1915 marque le début officiel du génocide : l’arrestation et l’exécution à Istanbul d’environ 250 intellectuels, leaders politiques, religieux et culturels arméniens. Ce fut le prélude à des massacres systématiques accompagnés de pillages, d’incendies de villages, de déportations, de viols et de « marches de la mort ».

Des massacres hamidiens aux massacres de 1915

Les premières violences organisées contre les Arméniens remontent à la fin du XIXe siècle. Entre 1894 et 1896, le sultan Abdülhamid II répondit aux revendications légitimes de réformes et de droits constitutionnels par les « massacres hamidiens ». Selon les recherches du missionnaire allemand Johann Lepsius, ces pogroms firent environ 88 000 à 300 000 morts, blessèrent plus de 546 000 personnes, entraînèrent le pillage de 2 493 villages et la conversion forcée à l’islam de centaines de milliers d’Arméniens. Des centaines d’églises et monastères furent détruits ou transformés en mosquées. L’un des épisodes les plus atroces eut lieu à Urfa (Roha), où plus de 2 500 femmes arméniennes furent brûlées vives dans une cathédrale.

Une extermination planifiée

Ces crimes n’étaient ni spontanés ni liés uniquement à la guerre. Ils constituaient un plan d’extermination organisé par l’État ottoman, sous la direction du Comité Union et Progrès (Jeunes-Turcs), avec la complicité passive ou active de certaines grandes puissances de l’époque.

Dès le début de la Première Guerre mondiale, les Ottomans profitèrent du chaos pour accélérer le processus. Après la défaite d’Enver Pacha à Sarıkamış en janvier 1915, les Arméniens furent accusés de trahison. On désarma les soldats arméniens (environ 100 000 hommes), on confisqua les armes civiles, puis on procéda à des exécutions massives – fusillades, enterrements vivants, travaux forcés meurtriers.

L’ambassadeur américain Henry Morgenthau décrivit ce désarmement comme un prélude explicite à l’extermination. Talaat Pacha, l’un des principaux architectes du génocide, déclara sans ambiguïté : « Nous sommes parvenus à éliminer les trois quarts du peuple arménien… Les Arméniens doivent être exterminés. »

Les « marches de la mort » et le Sayfo

Suivirent les déportations forcées de femmes, d’enfants et de vieillards à travers les déserts de Syrie et de Mésopotamie, sans eau ni nourriture. Des centaines de milliers périrent en route, victimes de faim, de soif, de maladies, de pillages et de viols systématiques. On estime entre 250 000 et 500 000 les morts parmi les Assyro-Chaldéens-Syriaques lors des massacres de Sayfo (« l’épée » en syriaque).

Un million et demi de victimes

À la fin de 1923, plus d’un million et demi d’Arméniens avaient été tués et des centaines de milliers portés disparus. Des villages et villes entiers furent rayés de la carte, des sites culturels, religieux et historiques détruits. Des centaines de milliers de survivants trouvèrent refuge au Liban, en Syrie, en Irak, en France ou dans les Amériques.

Le déni turc persistant

Malgré les preuves irréfutables et la reconnaissance du génocide par une trentaine de pays (dont la France, la Russie, le Canada, le Liban et la Grèce), le Parlement européen, les Nations unies et de nombreuses institutions internationales, la Turquie continue de nier les faits et criminalise leur reconnaissance.

De 1915 à aujourd’hui : une même mentalité

Imad Tatyrian (ou Tetriyan), secrétaire général du Parti de l’Union arménienne en Syrie, relie la tragédie de 1915 à la réalité syrienne contemporaine. La mentalité qui a justifié l’extermination au nom de la religion ou de l’ethnicité est la même qui a animé Daech contre les chrétiens, ou motivé les déplacements forcés et massacres à Afrin, Sere Kaniye, sur la côte syrienne, à Sweida ou dans les quartiers arméniens et kurdes d’Alep.

Il appelle à des lois internationales strictes et dissuasives, afin que la démocratie et les droits de l’homme ne restent pas de vains mots.

La reconnaissance et la justice comme rempart

Pour Imad Tatyrian, la commémoration doit devenir un pont vers la réconciliation et la démocratisation de la région. Cela passe par la reconnaissance officielle du génocide, la restitution des biens et des terres spoliés, et la responsabilisation des auteurs de crimes.

« Tant qu’un droit est nié et revendiqué, il ne sera pas perdu », affirme-t-il.

En conclusion, seule une véritable justice – historique, morale et juridique – peut empêcher que la tragédie des Arméniens et des peuples de Sayfo ne se répète au XXIe siècle contre d’autres communautés.

Mort suspecte d’un jeune Kurde et vol d’organes

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SYRIE / ROJAVA – Un jeune Kurde originaire de la campagne de Tal Tamr est décédé dans des circonstances étranges après une électrocution à Mardin, au Kurdistan de Turquie. Sa famille qui a reçu le corps vidé de ses organes est sous le choque et exige une enquête transparente.

Le jeune Yousef Mohammad Al-Kurdi, âgé de seulement 20 ans, est mort hier après avoir été électrocuté dans un atelier de menuiserie à Mardin. Selon un proche de la famille, il a été transporté d’urgence à l’hôpital public de la ville, mais il était déjà décédé à son arrivée.

Les accompagnateurs du jeune homme ont été surpris de se voir refuser l’accès à l’hôpital et la possibilité de voir le corps pendant près de 24 heures, sans explication claire. Le corps leur a finalement été remis à un seul membre de la famille.

Transporté dans son village natal de Tal Hafyan al-Sharqiya, dans la campagne orientale de Tal Tamr (nord de la Syrie), le corps a été conduit à l’hôpital Al-Khabour pour un examen médical légiste.

Selon la famille, l’examen a révélé que le corps avait subi une intervention chirurgicale majeure : les organes internes avaient été retirés, le corps rempli de coton, puis refermé par des points de suture. Cette découverte a provoqué un profond choc, de la colère et de vives interrogations parmi les proches, qui dénoncent le fait que ces actes aient été pratiqués sans leur consentement ni même leur information.

Yousef Mohammad Al-Kurdi, originaire du village de Tal Hafyan, travaillait en Turquie pour subvenir aux besoins de sa famille. Sa mort tragique et les conditions entourant la restitution de son corps soulèvent aujourd’hui de nombreuses demandes d’éclaircissements sur les circonstances exactes du drame et sur les procédures appliquées à l’hôpital turc.

ROJAVA. Damas rebaptise les écoles portant les noms de martyrs

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SYRIE / ROJAVA – Des habitants, des élèves et des enseignants de la ville de Derik ont manifesté pour dénoncer la décision du gouvernement intérimaire syrien de renommer plusieurs écoles, notamment celles portant les noms de martyrs kurdes tombés face au groupe terroriste DAECH / ISIS.

Les participants ont défilé en portant des portraits des martyrs et des banderoles sur lesquelles on pouvait lire :

« Les étudiants sont les gardiens d’une vie libre »,

« Notre droit à l’éducation doit être garanti par la Constitution »,

« Notre langue est notre identité »

et « Les noms de nos martyrs sont notre ligne rouge ».

Ils scandaient notamment le slogan : « Pas de vie sans langue ».

La marche a débuté sur la place de la Liberté avant de s’arrêter au cœur du marché, où l’étudiante Evelyn Ali a lu une déclaration au nom des élèves.

Dans ce texte, les étudiants ont réaffirmé leur attachement profond à leurs valeurs sociétales, culturelles, à leur langue et à leur histoire, qu’ils considèrent comme une « ligne rouge ». Ils ont souligné que la protection de ces éléments constitue un devoir humanitaire indissociable du secteur éducatif.

La déclaration dénonce les mesures récentes du gouvernement intérimaire, en particulier le changement de noms d’écoles honorant des martyrs et l’attitude négative envers les programmes scolaires en langue kurde. Ces décisions sont qualifiées de violation des droits de l’homme et de rupture avec les principes démocratiques ainsi qu’avec les accords précédemment conclus.

Les étudiants rappellent que l’éducation dans sa langue maternelle est un droit fondamental, qui commence dès l’enfance et concerne tous les segments de la société. Nommer des écoles en hommage aux martyrs reflète les objectifs du processus éducatif et permet de perpétuer leur héritage, car les avancées actuelles n’auraient jamais vu le jour sans leurs sacrifices.

Ils expriment fermement leur rejet de toute atteinte à leur droit d’apprendre dans leur langue maternelle et de toute profanation des noms des martyrs. Ils affirment leur aspiration à vivre dans la dignité, au sein d’une société libre et démocratique.

La déclaration conclut sur leur détermination à continuer de défendre le droit à l’éducation dans leur langue et la préservation des valeurs sociétales.

Contexte : Le gouvernement intérimaire syrien a récemment procédé au changement de noms d’écoles portant ceux de martyrs dans plusieurs villes, dont Raqqa et Tabqa, en leur attribuant de nouvelles appellations conformes à sa politique. Ces décisions ont suscité une vive colère parmi les populations locales.

80 ans de la signature du traité d’amitié kurdo-azerbaïdjanais

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Il y a 80 ans, Qazi Muhammad, président de la République du Kurdistan (Mahabad), arrivait à Tabriz à la tête d’une délégation kurde. Il y signait avec le Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan un traité d’assistance mutuelle et d’amitié.

Le 23 avril 1946, une délégation kurde historique arrivait à Tabriz, capitale du Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan. Dirigée par Qazi Muhammad, président de la toute jeune République du Kurdistan (proclamée à Mahabad en janvier 1946), cette visite marquait un moment clé dans l’histoire des peuples du nord-ouest de l’Iran.

Après des discussions intenses, les deux parties signaient un traité d’assistance mutuelle et d’amitié. Ce pacte visait à consolider l’autonomie des deux entités face au pouvoir central iranien. Une fois l’accord conclu, Qazi Muhammad retournait au Kurdistan, renforçant son image de leader visionnaire et de symbole de la lutte pour l’indépendance nationale kurde.

Aujourd’hui encore, Qazi Muhammad reste une figure profondément respectée dans la mémoire kurde. Sa rencontre à Tabriz demeure un exemple puissant de solidarité régionale entre Kurdes et Azéris.

Les dispositions clés du traité du 23 avril 1946

Ce traité était un pacte stratégique conçu pour protéger l’autonomie tant de la République du Kurdistan que du Gouvernement populaire d’Azerbaïdjan. Ses piliers principaux étaient les suivants :

Défense militaire mutuelle : Les deux gouvernements s’engageaient à se fournir une aide militaire en cas d’attaque de l’armée iranienne centrale contre l’un ou l’autre territoire.

Résolution territoriale : Un accord prévoyait de régler les questions de frontières et les litiges fonciers, notamment dans les zones à populations mixtes, par la négociation pacifique plutôt que par le conflit armé.

Solidarité diplomatique : Les deux parties s’engageaient à former un front uni lors des négociations avec Téhéran, en refusant toute paix séparée qui aurait pu désavantager l’autre.

Soutien administratif : Des dispositions permettaient l’échange de représentants et le développement conjoint de l’éducation en langue maternelle ainsi que de la gouvernance locale dans leurs régions respectives.

Coopération économique : Le pacte facilitait le commerce et le partage des ressources afin de contrer les effets des éventuels blocus économiques imposés par le centre.

Un précédent toujours d’actualité

Alors que l’Iran traverse à nouveau une période de fortes turbulences, le précédent historique de 1946 rappelle avec force le pouvoir de la coopération entre peuples voisins.

Dans ce contexte d’incertitude renouvelée, les deux grands peuples d’Azerbaïdjan et du Kurdistan ont l’occasion de s’inspirer de cet esprit de 1946 : déterminer leur propre destin dans un cadre de coexistence pacifique, de respect mutuel et de solidarité régionale.

L’histoire montre que, face aux pressions extérieures, l’unité et la confiance mutuelle constituent souvent la meilleure garantie pour préserver les droits et l’identité des peuples.

Sharif Behruz du parti PDK-I

Endosser le crime du maître: les Kurdes et le génocide arménien, par Sedat Ulugana

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« L’esclave, qui ne peut rien dire à son maître, finit par croire à sa propre culpabilité pour le crime dont il a endossé la responsabilité. »

C’est par cette citation que l’historien kurde Sedat Ulugana ouvre son article sur le rôle des Kurdes dans le génocide arménien. Un article écrit après avoir longuement dépouillé les archives russes, britanniques et françaises relatives au génocide des Arméniens, et après avoir mené des recherches approfondies dans les régions du Kurdistan du Nord (Bakûr). Une mise au point salutaire, qui vise à contrer les tentatives récurrentes de blanchir les crimes turco-ottomans et d’accabler davantage un peuple kurde déjà à terre depuis un siècle, et sur lequel beaucoup s’acharnent à enfoncer le couteau planté dans son cœur. Un peuple apatride que l’on rend trop facilement responsable de tous les maux de la terre.

Voici son article.

Endosser le crime du maître : les Kurdes et le génocide arménien

Certains cercles affirment détenir « suffisamment d’informations et de preuves montrant qu’une partie considérable des Kurdes a participé au génocide arménien ». Je suis curieux de connaître ces « informations et preuves » que nous n’aurions pas. Une fois de plus, je ne comprends ni sur quelle base ni par quel raisonnement ils aboutissent à la conclusion d’une « partie considérable qu’on ne saurait sous-estimer ».

Le terme « génocide » renvoie à la fois à l’extinction physique et à la destruction mentale d’un groupe. Le génocide arménien de 1915 porte fortement ces deux caractéristiques. Pourtant, malgré l’anéantissement des Arméniens, l’expression « génocide » est relativement récente. Les événements ont d’abord été qualifiés de « terrorisme » au milieu du XIXe siècle, puis de « massacres » à la fin du siècle, avant de devenir, après l’Holocauste, un projet politique visant explicitement à mettre fin à une « race ».

Des milliers de textes ont été écrits sur cette vérité historique. On peut toutefois affirmer que la plupart d’entre eux ne parviennent pas à en saisir pleinement la substance. Car on contourne d’abord la mémoire collective orale, puis on s’efforce d’accuser ou d’absoudre l’une ou l’autre des parties. Ce qui est plus troublant encore, c’est la tendance à faire porter aux Kurdes – ou à certains Kurdes qui endossent la responsabilité au nom de leurs maîtres – la culpabilité de ce génocide. C’est précisément sur ce phénomène que je souhaite me pencher, à l’occasion de l’article de Fırat Aydınkaya intitulé « Le génocide arménien et les Kurdes en huit questions ».

Chaque fois que l’on évoque le génocide arménien, les milieux historiens turcs et les institutions officielles réclament immédiatement l’ouverture des archives. Or, un génocide étant un projet planifié et intentionnel, il repose sur la destruction la plus complète possible de toute trace, y compris des corps eux-mêmes. On en voit les traces dans les camps nazis, à Dersim, Zilan, au Rwanda ou en Bosnie. Ce que le génocide ne parvient jamais à détruire entièrement, c’est la « parole » qui porte la mémoire collective. Qu’il y ait ou non des preuves matérielles, l’immense mémoire collective d’Anatolie et du Kurdistan atteste que des génocides ont bien eu lieu sur ces terres.

Personnellement, je ne crois pas que l’Empire ottoman n’ait eu aucun agenda secret à l’égard des Arméniens, et je rejette la thèse selon laquelle « le massacre se serait déclenché spontanément pendant la guerre ». Conceptuellement, le génocide suppose un programme uniforme et un cadre discipliné. Pourtant, lorsqu’on examine les massacres perpétrés contre les Arméniens, on constate de nombreuses « déficiences du plan ». La principale raison en est que la volonté locale l’emportait souvent sur celle du centre – une caractéristique ancienne de l’administration ottomane, souvent indisciplinée. C’est précisément à partir de ce décalage, là où s’exprime la volonté locale, que naît la tentative de faire porter aux Kurdes la responsabilité du génocide.

Certains cercles affirment donc disposer de « suffisamment d’informations et de preuves » d’une participation massive des Kurdes. Je répète ma curiosité : quelles sont ces preuves que nous ignorerions ? Et sur quoi se fonde exactement l’expression « une partie considérable qu’on ne doit pas sous-estimer » ? La thèse selon laquelle « il existe de nombreux endroits où les tensions entre Arméniens et Kurdes étaient meurtrières » est tout aussi problématique. Si l’on vise les provinces de Bitlis et de Van, il convient d’examiner la question dans son contexte historique et social.

Contrairement à ce qu’affirment certains universitaires, les Kurdes sunnites formaient la majorité de la population dans ces deux provinces. L’ancienne géographie de Bitlis abritait de nombreuses seigneuries kurdes dirigées par des Mîrs (Bitlis, Hîzan, Şîrvan, Xerzan/Garzan, Hezo, Çapakçur, Karni, Zirki) d’origine marwanide. Hors de la forteresse de Van et de ses environs immédiats, on trouvait plusieurs principautés kurdes (Hekari, Westan, Miks, Bargirî, Mehmûdî et, en partie, Bazîd). Les Arméniens constituaient la « reaya », c’est-à-dire les « fileh » (fellahs, paysans) selon l’expression kurde, tandis que les Kurdes étaient organisés en tribus et servaient principalement de force opérationnelle dans l’« économie du pillage » des seigneurs féodaux kurdes (les Mîrs). Ce pillage ne visait pas une action interne : il s’agissait d’une action extérieure contre les ennemis du Mîr, et non d’un pillage des paysans arméniens par les tribus de la même seigneurie, comme l’ont parfois déformé certains historiens ottomans.

Cette relation historique entre Kurdes et Arméniens a perduré jusqu’aux années 1850. Après la liquidation des Mîrs kurdes, la structure tribale s’est transformée : une « re-tribalisation » s’est produite. Le « maître au fez rouge » envoyé d’Istanbul s’est révélé inefficace, et ce sont les cheikhs de la confrérie halidî, disciples de Mevlana Halit, qui ont tenté de combler le vide politique et social. Tout en œuvrant, ces cheikhs « souffraient » des codes religieux encore faibles au sein de la communauté kurdo-arménienne, particulièrement imbriquée. Si l’on ajoute qu’une partie importante des tribus kurdes des années 1860 était yézidie, on mesure la difficulté de leur tâche. Ils ont alors entrepris de ressusciter les tribus kurdes en s’appuyant sur un discours anti-chrétien.

L’anecdote du cheikh Halîdî de Norşin, Şeyh Diyaddin (Cheikh Hazret), est éloquente : traversant la plaine de Muş peuplée d’Arméniens, il se bouchait le nez en disant « ils sentent mauvais », puis, arrivé chez la tribu des Badikan, il retirait sa main en déclarant « ça sent comme une rose du paradis ».

En résumé, la sunnisation s’est poursuivie sans interruption jusqu’au début des années 1900, y compris à l’époque des régiments Hamidiye. Ce processus était d’abord un projet visant les Kurdes eux-mêmes, avant de toucher les Arméniens. Safi Pacha, en visite dans la région, ne cachait pas son étonnement en constatant que la majorité des Arméniens de Garzan ne parlaient plus arménien et que les Kurdes, musulmans de nom seulement, vivaient encore à la manière des Arméniens.

À l’exception de quelques familles d’élite issues des régiments Hamidiye au début des années 1900, l’esprit dominant entre Kurdes et Arméniens était celui de la solidarité et de la vie commune plutôt que de l’hostilité. Cela n’empêche pas de reconnaître les expéditions de pillage et les massacres commis par les régiments Hamidiye. Ceux-ci, nostalgiques des anciennes seigneuries des Mîrs, ne s’en prenaient pas seulement aux Arméniens : ils attaquaient aussi les tribus exclues du système hamidiyé, pillaient leurs territoires et s’affrontaient parfois entre eux. Les conflits Hesenan-Heyderan ou Sîpkan en sont des exemples emblématiques.

La violence hamidiyé a aussi nourri les bases d’un renouveau arménien. Lorsque la Taşnaksutyun (Fédération révolutionnaire arménienne) est apparue, elle a su fédérer les Arméniens contre l’ensemble des Kurdes en exploitant la haine accumulée envers les clans hamidiens.

La monarchie constitutionnelle de 1908, instaurée par les Jeunes-Turcs, marque une rupture majeure dans les relations kurdo-arméniennes comme dans l’ensemble de l’espace ottoman.

Avant 1908, les Kurdes hamidiens, fidèles serviteurs du califat et de l’Empire, furent ensuite désignés comme « collaborateurs criminels du régime cruel d’Abdülhamid » et « réactionnaires anticonstitutionnels ». Les Arméniens, considérés jusqu’alors comme nuisibles à l’État, devinrent progressivement des « victimes du régime hamidien ». L’architecte principal de cette transformation fut la Taşnaksutyun.

Ainsi, Rupen Pacha, cadre de la Dashnaksutyun qui combattait les troupes ottomanes dans la plaine de Muş, descendit en ville quelques jours après la proclamation de la Constitution de 1908. Acclamé par la population de Muş, he rejoignit Ömer Naci (futur haut cadre de la Teşkilat-ı Mahsusa, impliquée dans le génocide) et participa à son défilé. Il embrassa même le Hodja İlyas Sami, futur « organisateur provincial » du génocide.

De même, le Hodja İlyas Sami (qui ne revendiqua jamais son identité kurde) et Keğam Garabetyan furent élus conjointement députés de Muş sous l’alliance Comité Union et Progrès (CUP) – Dashnaksutyun entre 1908 et 1914.

Dans ce processus, les Kurdes, en particulier les régiments Hamidiye, devinrent les nouveaux « boucs émissaires ». On tenta d’éliminer l’élite kurde : Kör Hüseyin Pacha s’enfuit en Iran, ses frères Fetullah et Seyyid Ali furent arrêtés (et empoisonnés en 1909 à la prison de Muş), et les bureaux de la Société kurde İttihat ve Terakki furent fermés les uns après les autres.

Le père Vartan, régent de Muş, envoya même une lettre de délation au siège central du CUP, affirmant que « les Kurdes en réunion se préparaient à se dresser contre le régime constitutionnel et à massacrer les Arméniens ». Après enquête des agents secrets du CUP, il s’avéra qu’aucune réunion de ce type n’avait eu lieu.

Fırat Aydınkaya s’appuie sur un article de Salih Bedirhan publié en 1912 dans le magazine Rojî Kurd pour affirmer que l’intelligentsia kurde naissante utilisait déjà le terme « ennemi interne » à l’égard des Arméniens. Sorties de leur contexte global, ces phrases servent de « preuve » pour condamner l’intelligentsia kurde. Elles ignorent pourtant qu’il s’agissait d’une réaction impulsive face aux articles racistes anti-kurdes publiés quotidiennement par des dizaines de journaux et hebdomadaires arméniens à Istanbul, Paris, Londres et ailleurs.

Ceux qui condamnent les Bedirhan pour le « génocide » ignorent souvent qu’Abdurahman Bedirhan, du même lignage intellectuel, publiait dans Pro-Armenia et Kurdistan des articles louant la lutte arménienne – articles retrouvés sur un fedayi arménien capturé à Geliyê Guzan. Ils ignorent aussi que Salih Bedirhan envoya une lettre intitulée « Ne persécutez jamais les Arméniens » aux pachas Timur, Emin et Hüseyin à Erciş.

Le journaliste russe M. Berezowsky (officier de renseignement selon le prêtre français Bonte) rencontra Yusuf Kamil Bedirhan à Siirt au printemps 1913. Il lui promit que la Russie accorderait l’indépendance aux Kurdes et leur fournirait des armes, à condition qu’ils massacrent d’abord les Arméniens. Bedirhan refusa catégoriquement et informa immédiatement les Français de ce projet russe.

Un an plus tard, lors de la rébellion kurde de Bitlis, malgré les appels à la collaboration ou à la neutralité adressés par le calife Selim aux Arméniens, ces derniers, regroupés autour de la Dashnaksutyun, s’armèrent aux côtés de l’İTC pour réprimer la révolte kurde.

Selon les mots du vice-consul français : « Les Kurdes, qui ont vu les corps de Sheikh Shahabeddin et de Seyyid Ali pendus, tiendront pour responsables non seulement l’İTC mais aussi son allié Dashnaksutyun. » L’alliance İTC-Taşnaksutyun alla plus loin encore en faisant assassiner Hertoşili Şekir, l’un des cadres les plus importants du mouvement kurde de l’époque (celui-là même qui inspira la chanson encore chantée aujourd’hui « Şekir Ağa »).

Aydınkaya affirme que de nombreux officiers d’origine kurde participèrent activement au génocide. Pourtant, l’armée ottomane comptait aussi des officiers arméniens (comme Torosian), arabes, turcs, albanais, bosniaques ou circassiens. Cibranlı Halit Bey, souvent accusé d’avoir dirigé le génocide, se trouvait sur le front palestinien, loin des zones kurdo-arméniennes. Il n’arriva dans la région qu’à la fin de 1916 et sauva des centaines de civils arméniens des mains de Deli Halit Pacha près de Kars, les confiant aux tribus Aras. Kadri Cemil Pacha et Ihsan Nuri sauvèrent également des centaines d’Arméniens autour d’Iğdır et de Kars. Hesen Hişyar Serdî résista aux gendarmes au péril de sa vie pour protéger des enfants.

Aydınkaya cite également un vers d’Hecî Qadirê Koyî (« Xakî Cizîr û Botan, ye’ni willatî Kurdan / Sed heyf û mixabin deyken be Ermenistan ») pour y voir une inspiration du génocide. Comment un couplet écrit à Istanbul, environ 25 ans plus tôt, pourrait-il inspirer des massacres ultérieurs ? Il s’agit simplement d’un exemple du discours nationaliste qui se répandait alors dans l’Empire. On peut y lire un débat interne au nationalisme kurde sur la question « Kurdistan du Nord – Arménie occidentale », plutôt qu’une incitation anachronique au génocide. Rappelons que ce poète au tempérament vif, qui n’hésitait pas à traiter de « bâtards » les Kurdes qui ne parlaient pas kurde, n’avait jamais mis les pieds dans le nord de la « Wilayeti Kurdan » ni dans la géographie « arméno-kurde » décrite par les orientalistes.

Parmi les acteurs locaux ayant participé aux massacres à partir d’avril 1915, on peut citer Feyzi Bey, Hoca İlyas Sami, Hacı Musa Bey, mais aussi Gıdıkzade Süleyman et İdris, Vanlı Şevket Efendi à Van, ou Seidê Nado à Muş. Presque tous étaient membres de la Teşkilat-ı Mahsusa jusqu’à l’automne 1914. Pirinçizade Feyzi Bey s’appropria à lui seul la grande majorité des biens arméniens de Diyarbekir après les déportations, ce qui permit à son neveu Ziya Gökalp de s’installer à Istanbul comme idéologue turc. Le même Pirinçizade fut l’artisan de la répression de la rébellion de Sheikh Said en 1925 et des massacres kurdes dans le triangle Palu-Genç-Lice.

Hoca İlyas Sami (surnommé Topalzade – « Si Topalzade était un pont, on ne pourrait pas le traverser », disaient les habitants de Muş) devint un cadre kémaliste : il livra Cibranlı Halit Bey à l’État et « nettoya » la plaine de Muş des Kurdes après les Arméniens.

Gıdıkzade İdris et Süleyman confisquèrent tous les biens arméniens à Erciş et participèrent personnellement au massacre de 15 000 Kurdes dans le ruisseau de Zilan lors de la rébellion d’Ağrı. Vanlı Şevket Efendi (grand-père du journaliste Fatih Altaylı) s’empara des églises arméniennes de Van, participa au massacre de Zilan en 1930 et intégra les villages kurdes de la vallée à son domaine.

Seidê Nado fut tué lors d’un affrontement à Bulanik en hiver 1916 « avant d’avoir pu obtenir son butin ».

Hacı Musa Bey, important agent de la Teşkilat-ı Mahsusa (grand-père de Salih Mirzabeyoğlu, fondateur de l’IBDA-C), infiltra le mouvement Azadî. Il se plaignit à Ankara de ne pas vouloir partager les terres arméniennes avec Hoca İlyas Sami. Exilé à Sinop puis à Kayseri, il écrivit à Mustafa Kemal : « Souvenez-vous de mes services pendant les atrocités arméniennes et l’époque de Sheikh Said, Excellence. J’ai entendu que vous avez une ferme à Ankara ; emmenez-moi, je suis prêt à être votre berger. »

N’ayant reçu aucune grâce, il se réfugia auprès de Kör Hüseyin Pacha puis s’enfuit vers le Binxet (Rojava actuel). Il rejoignit le mouvement Xoybun, dont une partie des cadres étaient d’anciens dashnaks soutenant l’alliance kurdo-arménienne, et y mourut quelques mois plus tard. Son fils Medeni, qui avait tué Kör Hüseyin Pacha, retourna en Turquie, fut amnistié et intégré dans les milices. Il pourchassa pendant des années les « restes d’épée » (survivants) des rébellions de Seyîdxan, Elîcan et d’Ağrı dans la plaine de Muş.

Kör Hüseyin Pacha, quant à lui, fut envoyé près de Sarıkamış-Erzurum à l’automne 1914. Il combattit jusqu’en 1916, puis s’enfuit avec sa famille à Urfa. Il ne put revenir dans la région qu’en 1920. Après des recherches dans le journal de guerre de Mela Muhemedê Zîlanî, j’ai pu établir qu’il n’avait jamais visité sa propre zone d’activité entre 1914 et 1920. Exilé à Istanbul en 1926, tous ses biens furent confisqués. Tous ses enfants qui avaient rejoint la rébellion d’Ağrı furent tués, sauf Mehmet et Nadir Suphandag.

J’aimerais enfin évoquer Maruf Ağa de Bekiran, mon arrière-grand-père paternel. Il refusa de livrer les Arméniens du village de Cergeşîn (Erciş) au gouverneur de district. Il les remit aux troupes russes qui approchaient, puis rentra chez lui. Trois jours plus tard, les mêmes troupes russes attaquèrent son village. Maruf Ağa prit les armes avec dix-huit proches. Ils furent fauchés en quelques heures par des mitrailleuses. Un fedayi arménien reconnut son corps : « N’est-ce pas Krivê Mero (parrain Maruf), qui protégeait nos enfants du gouverneur d’Erciş ? » Il demanda sa tabatière en argent, sa pipe et son chapelet d’ambre, et les rapporta à mon arrière-grand-mère Meyro.

Comme je l’ai souligné en ouverture, le génocidaire ne peut détruire la « parole ». Selon ce que nous dit la parole, la nation arménienne et son habitat ont bien été détruits en 1915. Mais contrairement à ceux qui accusent globalement les Kurdes, nous ne disposons d’aucune preuve écrite ou orale attestant d’une participation concertée et collective des Kurdes au génocide. L’histoire orale kurde actuelle ne conserve presque aucun souvenir de régiments tribaux impliqués dans les massacres de 1915, seulement celle d’individus ou de petits groupes isolés.

Certaines tribus ont eu une implication limitée, surtout en zone montagneuse, car la plupart des cavaliers kurdes avaient été envoyés sur le front russe dès l’hiver 1914 et peinaient à contenir l’avancée ennemie. En 1915, la quasi-totalité des hommes kurdes âgés de 15 à 60 ans étaient mobilisés et envoyés sur divers fronts. Au printemps 1916, il était impossible de voir des groupes tribaux à Bitlis, Van ou ailleurs.

Selon l’observateur Nogales, dans de nombreuses localités (Bitlis, Adilcevaz, Muş…), les massacres furent perpétrés par des gendarmes sur ordre des gouverneurs. Le fait que certains gendarmes ou membres de la Teşkilat-ı Mahsusa étaient kurdes ne signifie pas une « participation populaire ». Faut-il dire, par analogie, que « les Kurdes ont saisi Afrin et l’ont livrée aux terroristes djihadistes » parce que des gardes villageois kurdes y ont été envoyés ?

Concernant les « biens arméniens » : les terres cultivées représentaient à l’époque environ 10 % de la superficie totale. L’agriculture était très limitée. Après 1925, les titres de propriété montrent que les cadres kémalistes se sont emparés de vastes domaines. En 1947, 19 millions d’acres furent distribués à ces mêmes cadres. Personne ne s’interroge sur l’origine des immenses propriétés des Ünal, Sazak ou Menderes. Ismet Pacha avait d’ailleurs donné un ordre clair : « Ne laissez pas les Kurdes s’installer dans les villages vidés des Arméniens ; on y placera des immigrants turcs. »

Une grande partie de ces biens fut répartie entre d’anciens unionistes devenus les nouveaux notables kémalistes. Ce capital servit notamment à financer la politique de turquification au Kurdistan et l’installation de populations venues de l’extérieur.

Certains auteurs présentent les massacres de Kurdes par des partisans arméniens comme des actes spontanés et isolés. Pourtant, lors de l’invasion russe, des combattants arméniens intégrés à l’armée russe massacrèrent des tribus kurdes entières. Ereb Şemo, romancier kurde bolchevique, en fut un témoin direct. À Muş, d’innombrables civils sunnites et alévis furent tués ; des hommes furent même violés. À Van, la population musulmane fut massacrée par Aram Pacha (futur ministre de l’Intérieur de la République d’Arménie).

Des milliers de Kurdes fuirent vers les montagnes de Hakkâri et moururent de froid et de faim. Plus d’un million d’autres se réfugièrent à Konya et en Çukurova ; la moitié y périt de faim et de maladies. Deveciyan télégraphia à Nubar Pacha depuis la Cilicie : « Les Kurdes ne doivent plus être autorisés à revenir dans ces régions ! »

Aydınkaya affirme que l’intelligentsia kurde menait des activités politiques dans les « zones dés-arménisées » conformément aux principes de Wilson (oubliant au passage que ces régions avaient aussi été vidées de leurs populations kurdes). Il accuse notamment le journal Jîn de vouloir « alléger le poids du génocide » et de le minimiser. Or, hormis quelques numéros manquants, Jîn est entièrement consultable (en alphabet latin). Quelles sont ces affirmations minimisantes qu’Aydınkaya aurait vues et que nous n’aurions pas remarquées ?

À la conférence de paix de Sèvres, Jîn mena une propagande active en tant qu’organe semi-officiel de la Kürdistan Teali Cemiyeti. Son principal financeur était le délégué kurde Muhammed Şerif Pacha, qui travaillait à Paris avec Nubar Pacha.

Dans les archives diplomatiques françaises existe une carte des territoires revendiqués : trait rouge pour Nubar Pacha (Arménie), trait bleu pour Şerif Pacha (Kurdistan autonome selon les principes de Wilson). Les deux traits se disputent férocement les frontières. Pendant ce temps, les tribus kurdes alévis d’Erzincan et de Koçgiri écrivaient à Şerif Pacha : « Les frontières nord du Kurdistan sont fixées par le nord du massif d’Erzincan et la région de Sivas. Nous n’accepterons pas d’autres frontières. » De leur côté, une délégation arménienne de Cilicie envoyait un mémorandum à Nubar Pacha dans lequel, usant d’une « kurdologie » proche de celle de l’Arménie actuelle, elle affirmait que seuls quelques clans pouvaient être considérés comme kurdes, les Kızılbaş, Yézidis et Zazas ne l’étant pas. Elle insistait pour que, dans les régions de Van, Erzurum et Bitlis, les Kurdes soient déclarés minoritaires par rapport aux Arméniens.

Réduire la distinction entre deux sociétés si profondément imbriquées au seul nationalisme ou à la religiosité est réducteur. Traiter la question uniquement à travers les thèses arméniennes, ou endosser le crime du « maître » au nom d’un combat imaginaire entre un trait rouge et un trait bleu sur une carte, relève d’une amère ironie.

L’esclave, qui ne peut rien contre son maître, finit par se convaincre lui-même de sa responsabilité dans les crimes de ce dernier. Réessayer aujourd’hui de reporter cette responsabilité sur d’autres, comme l’a fait Orhan Miroğlu à une époque où il cherchait à se rapprocher de la gauche et des libéraux turcs, en s’appuyant sur quelques éléments fragiles de la littérature orale et écrite kurde, est une erreur. Cela contredit à la fois la science historique et la réalité des faits.

J’avais souligné l’importance des mots en ouverture de cet article. Je m’y réfugie à nouveau en conclusion. Mon histoire personnelle est celle de l’immense majorité des Kurdes. Mon enfance s’est déroulée dans un village arménien au bord du lac de Van, où l’État turc avait installé ma famille après le massacre de Zilan (1930). J’ai grandi parmi les haçkars. Mon arrière-grand-mère Nûrê nous racontait, chaque fois qu’elle cuisait le pain dans le fournil, l’histoire tragique des femmes et des enfants jetés dans un four par la milice de « Siyahmed Çavuş ». Nous, Kurdes de Serhat, avons tous un grand-père ou une grand-mère dont la tombe se trouve aux alentours de Revan (Erevan).

Le barde et poète Reşo, dans un poème écrit à l’âge de huit ans (1911), disait :

« La grue vole d’Erevan vers les villages de la vallée d’Iğdır et apporte accrochée à ses ailes la terre d’Erevan. À la frontière, il n’y a aucune trace d’encre, ni bleue ni rouge. »

Article de Sedat Ulugana, traduit par Kurdistan au féminin avec l’aide précieuse de camarades kurdes. La version originale en turc est disponible ici