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TURQUIE. Le massacre des Kurdes de Koçgiri – Première partie

TURQUIE / KURDISTAN – Le soulèvement des Kurdes de Koçgiri a été écrasé par État turc le 17 juin, suivi de massacres, de la destruction de villages et du dépeuplement de la région.

L’histoire du Kurdistan est faite non seulement de résistance, d’épopées et d’actes d’héroïsme, mais aussi de trahisons répétées et d’occasions manquées. Le traité de Sèvres (1920), signé par l’Empire ottoman défait lors de la Première Guerre mondiale, ainsi que les Principes Wilson sur le droit des peuples à l’autodétermination, ont fait naître un immense espoir chez les intellectuels et notables kurdes.

C’est dans ce contexte que fut fondée à Istanbul, le 19 décembre 1918, la Société pour l’essor du Kurdistan (Kürdistan Teali Cemiyeti). L’organisation ouvrit rapidement 19 sections à travers le Kurdistan. L’une d’elles, celle d’Imranli (Ümraniye), était dirigée par Haydar Bey, un chef influent des tribus de Koçgiri.

Dans cette série, nous explorerons les événements ayant conduit au soulèvement de Koçgiri (1920-1921), ses liens avec la Société pour l’essor du Kurdistan, les stratégies de répression de l’État turc, les tentatives de Mustafa Kemal pour rallier les tribus de Dersim et Koçgiri, les manœuvres visant à attiser les divisions confessionnelles alévis-sunnites, et les raisons profondes de la méfiance des Kurdes de Koçgiri envers l’Empire ottoman comme envers son successeur d’Ankara.

Contexte historique : Première Guerre mondiale, traité de Sèvres et Principes Wilson

Les XIXe et XXe siècles sont marqués par l’essor du capitalisme, l’effondrement des empires multinationaux, la montée des États-nations et la question des minorités. Le droit des peuples à l’autodétermination occupe alors une place centrale dans les débats des Internationales socialistes et dans la diplomatie internationale.

La Révolution d’Octobre 1917 en Russie et les 14 points de Wilson (1918) incarnent cet esprit. Après la défaite ottomane, le traité de Sèvres promet aux Kurdes une forme d’autonomie, voire d’indépendance dans certaines régions. Cet espoir mobilise les élites kurdes d’Istanbul.

La Société pour l’essor du Kurdistan (1918-1921)

Fondée sous la présidence de Seyyid Abdulkadir (ancien sénateur ottoman), la Société signe dès le 22 décembre 1918 un accord avec le Parti de la Liberté et de l’Entente. Cet accord prévoit une large autonomie pour les régions à majorité kurde, tout en maintenant la fidélité au califat et à l’État ottoman.

En juillet 1919, le gouvernement ottoman entame même des négociations avec les leaders kurdes. La Société déploie une intense activité organisationnelle : ouverture de branches locales, dont celle d’Imranli dirigée par Haydar Bey. Des figures comme Nuri Dersimi, Alişan Bey et Alişêr Efendi y jouent un rôle majeur.

L’organisation se divise rapidement entre partisans d’une simple autonomie (autour de Seyyid Abdulkadir) et défenseurs d’un Kurdistan indépendant. Ces derniers quittent la Société pour fonder la Société d’organisation sociale du Kurdistan.

En 1919, sur instruction de l’organisation, Nuri Dersimi et Haydar Bey rejoignent Sivas. Une réunion décisive se tient au village de Boğazviran (district d’Imranli) avec Alişan Bey et Alişêr Efendi. Ce dernier part ensuite renforcer l’organisation à Dersim.

Les efforts de Mustafa Kemal pour rallier les tribus

Lors du Congrès d’Erzurum (juillet 1919), la déclaration finale évoque encore les Principes Wilson. En revanche, ils disparaissent du Congrès de Sivas (septembre 1919).

Conscient de l’agitation dans la région de Koçgiri, Mustafa Kemal rencontre Alişan Bey lors de son voyage d’Erzurum à Sivas. Ce dernier lui explique que les Kurdes souhaitent empêcher la création d’un État arménien sur des terres kurdes et se préparent à défendre leur territoire.

Pour s’attirer le soutien des tribus de Koçgiri et Dersim, Mustafa Kemal propose des sièges parlementaires à de nombreux notables (Alişan Bey, Nuri Dersimi, Alişêr Efendi, Diyap Axa, etc.). La plupart refusent, conditionnant leur soutien à la proclamation d’un Kurdistan autonome. Ankara reste silencieux, renforçant la méfiance kurde.

Pourquoi les tribus de Koçgiri se méfiaient-elles de l’Empire ottoman et d’Ankara ?

Les tribus Koçgiri, kurdes et majoritairement alévies (Kızılbaş), ont une longue histoire de conflits avec le pouvoir central ottoman.

Dès la fin du XVIIIe siècle, l’État ottoman réprime violemment les tribus Şeyh Hesenan et Dersim pour contrôler les mines d’or de Keban. Des massacres par traîtrise (invitations à des réunions suivies d’exécutions) et des déplacements forcés marquent la mémoire collective. Les survivants sont relocalisés dans les régions de Refahiye, Imranli, Zara et Divriği.

Sous Abdulhamid II, l’État tente de « sunniser » les populations alévies via des écoles et des imams itinérants. Paradoxalement, ces institutions contribuent à former une génération sensible au nationalisme kurde. De nombreux Koçgiri rejoignent ainsi la Société pour l’essor du Kurdistan.

Activités politiques et réunion au tekke de Hüseyin Abdal

Nommé vétérinaire à Sivas, Nuri Dersimi organise une réunion importante au tekke de Hüseyin Abdal (Yellice). Y participent des chefs alévies (Ağuçan, Canbegan, Kurmeşan, Şadyan…) et sunnites (Dirêjan, Parçîkan, Atman…). Les participants décident de lancer une lutte armée pour un Kurdistan indépendant englobant Diyarbakır, Van, Bitlis, Elazığ, Dersim et Koçgiri, conformément au traité de Sèvres.

Les événements de 1920-1921 : vers le soulèvement

En juillet 1920, Alişêr Efendi et Paşo interceptent un convoi militaire et s’emparent de munitions. Des actions de guérilla se multiplient. Alişêr convainc plusieurs chefs de l’ouest de Dersim (Seyitxan, Polis Munzur, etc.).

Malgré des tentatives de conciliation (offres de pardon), les tensions montent. La formation d’une armée centralisée à Ankara et les discours assimilant les Alévis à des « non-musulmans » exacerbent la défiance.

Le 11 janvier 1921, Zalim Çavuş attaque une unité militaire à Kapukaya. En réponse, le 6e régiment de cavalerie est envoyé à Imranli. Les menaces du lieutenant Halis (« Je vous anéantirai comme les Arméniens ») et les humiliations infligées à la population font basculer la situation.

Le 6 mars 1921, Imranli tombe aux mains des insurgés. Le major Halis et d’autres officiers sont exécutés après jugement sommaire. Haydar Bey dirige les opérations depuis Boğazviran. Cet événement marque le véritable début du soulèvement de Koçgiri. (ANF)