IRAK / SHENGAL – Douze ans après le génocide des Kurdes yézidis perpétré par l’État islamique, la population de Sinjar est de nouveau confrontée à une menace existentielle. Les plans de désarmement des Yézidis prévus par Bagdad, la résurgence du groupe État islamique et les signaux d’intervention turque créent des conditions qui rappellent la période précédant 2014.
Près de douze ans après le génocide et le féminicide des Yézidis à Sinjar perpétrés par le groupe terroriste « État islamique » (EI), des représentants de la communauté constatent une nouvelle fois des événements susceptibles de mettre en péril leur existence même. Dans une déclaration commune, l’organisation faîtière des conseils de femmes yézidies (SMJE) et l’Association centrale des associations yézidies (Nav-Yek) dénoncent des décisions politiques et une dynamique régionale qui créent « les conditions propices aux crimes les plus graves ».
Le génocide du 3 août 2014 a été officiellement reconnu comme tel par 13 États, les Nations Unies et le Parlement européen. Selon deux associations de Löhne, cette reconnaissance n’est pas purement symbolique ; elle instaure une obligation politique, juridique et morale concrète de protéger les victimes.
Affaiblissement systématique des structures de protection locales
Selon ces organisations, des conditions rappelant la période d’avant 2014 refont surface : marginalisation politique ciblée, insécurité, menaces et affaiblissement des mécanismes de protection locaux. Au cœur des critiques figure l’ordre donné par le gouvernement central irakien de désarmer les unités d’autodéfense yézidies. Ces unités – notamment les Unités de résistance de Sinjar (YBŞ) et les unités féminines autonomes (YJŞ) – ont vu le jour immédiatement après l’attaque de l’EI en 2014, lorsque les forces de sécurité de l’État se sont effondrées ou ont quitté les lieux.
YBŞ et YJŞ sont des expressions d’autoprotection dans une communauté menacée existentiellement.
Pour la population yézidie, ces forces ne constituent pas un instrument de pouvoir politique, mais une structure d’autodéfense née d’une nécessité existentielle. « Un désarmement sans une forme alternative crédible et efficace de protection étatique ne ferait que restaurer la vulnérabilité même qui a permis le génocide », soulignent les associations. « La sécurité à Sinjar ne doit pas être organisée par des mesures militaires unilatérales. Une architecture de sécurité stable et durable ne peut se construire que par le dialogue et avec la participation des structures locales d’autogouvernance et de défense yézidies. Les forces d’autodéfense ont été fondées et sont soutenues par la population yézidie elle-même. Elles expriment l’autodéfense légitime d’une communauté confrontée à une menace existentielle. »
Instabilité régionale et résurgence des réseaux djihadistes
Dans le même temps, la situation sécuritaire se détériore dans la région frontalière irako-syrienne. Selon les associations, l’évolution de la situation au Rojava et les tensions géopolitiques favorisent la résurgence des réseaux djihadistes. On observe déjà des signes de réorganisation des cellules de l’EI dans la zone frontalière. Parallèlement, les organisations yézidies constatent avec inquiétude la normalisation diplomatique des acteurs autoritaires et islamistes dans la région. Elles craignent que des rapprochements politiques sans conditions claires en matière de droits humains ne compromettent la protection à long terme des minorités religieuses et ne légitiment indirectement les structures de violence.
Atmosphère menaçante à Ankara
La situation est encore aggravée par les déclarations de la Turquie. Le ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a récemment réitéré la possibilité d’une intervention militaire à Sinjar. Ankara justifie régulièrement ses opérations comme une lutte contre les « organisations terroristes ». En pratique, cependant, les frappes aériennes répétées déstabilisent une région qui ne s’est toujours pas remise du génocide. Une nouvelle escalade militaire aggraverait considérablement la situation sécuritaire déjà fragile et augmenterait fortement le risque de nouvelles violations des droits humains, avertissent SMJE et Nav-Yek.
Le dialogue comme condition préalable à une stabilité durable
Ces associations appellent à un dialogue politique contraignant entre le gouvernement central irakien et les représentants démocratiquement élus de Sinjar. La lutte efficace contre les structures djihadistes exige une coopération avec les forces qui ont joué un rôle crucial dans la défense de la population en 2014. À l’inverse, marginaliser ou affaiblir politiquement ces structures en matière de politique de sécurité ne ferait qu’éroder davantage la confiance dans les garanties de protection de l’État et engendrer une nouvelle instabilité.
Responsabilité internationale et rôle particulier de l’Allemagne
Selon les associations, la reconnaissance du génocide implique une obligation durable : protéger efficacement la vie des Yézidis et prévenir les conditions susceptibles de permettre la perpétration d’un autre crime d’une telle ampleur. L’Allemagne porte une responsabilité particulière à cet égard : en tant qu’État ayant officiellement reconnu le génocide , en tant que pays abritant la plus importante diaspora yézidie au monde, et compte tenu de sa propre histoire marquée par le génocide et les crimes contre l’humanité. (ANF)