KURDISTAN – Que signifie pour les Kurdes les commémorations du 40e jour de deuil observé chez des peuples du Moyen-Orient ? Quelques réponses avec la plume des montagnes.
Dans les quatre parties du Kurdistan (Rojhelat, Bashur et Rojava), le deuil n’est jamais uniquement une affaire intime. Il constitue un processus collectif, structuré par des étapes précises. Parmi elles, le Çilê (du mot kurde « çil », quarante) occupe une place centrale : le quarantième jour après le décès marque une transition décisive, autant spirituelle que sociale.
Une conception kurde du temps du deuil
Dans la tradition kurde, les premiers jours suivant la mort sont consacrés aux condoléances intensives (şin, serxweşî ou xemgînî selon les régions). La maison du défunt devient un lieu ouvert : voisins, membres de familles proches et lointains, amis et connaissances s’y relaient pour soutenir la famille.
Durant ces quarante jours :
Les proches portent des vêtements noirs.
Des célébrations joyeuses (mariages, etc.) sont évitées.
Les visites chez les familles endeuillées sont fréquentes et codifiées.
Les récitations religieuses (yârsânisme, islamiques ou soufies, alévies ou yézidies selon les régions) rythment le recueillement.
Le quarantième jour vient structurer ce temps. Il n’est pas arbitraire : il clôt une phase de deuil intense et marque symboliquement la séparation définitive entre le monde des vivants et celui des morts.
Le symbolisme du nombre quarante
Le chiffre 40 possède une profondeur symbolique dans tout l’Orient musulman, et cette symbolique irrigue également la culture kurde :
Dans l’imaginaire populaire kurde, l’âme du défunt demeure proche des siens pendant quarante jours avant d’achever son passage vers l’au-delà. Le Çîlê marque donc ce moment de détachement final.
Le Çîlê au Kurdistan : un rituel communautaire fort
Dans tout le Kurdistan, le quarantième jour donne lieu à un rassemblement collectif au cimetière. Il ne s’agit pas d’une visite individuelle, mais d’un acte communautaire. Les femmes jouent souvent un rôle central dans l’organisation et la distribution des aliments, ainsi que les chants funèbres qu’elles chantent autours de la tombe du défunt.
Le rituel de sortie du noir
Une particularité marquante dans certaines régions kurdes réside dans le geste symbolique de « faire sortir du deuil ». Après la cérémonie au cimetière ou lors du repas collectif :
Un aîné (oncle paternel, une personne âgée,) offre un vêtement coloré (chemise, foulard ou robe), demande à raser les barbes des hommes de la maisonnée endeuillée.
Côté féminin, des femmes appliquent du henné aux cheveux des femmes âgées de la famille endeuillée
Ce geste invite l’endeuillé à abandonner progressivement les habits noirs. Il signifie : la communauté te soutient, tu peux réintégrer la vie sociale.
Ce passage est profondément social. Il ne signifie pas oublier, mais transformer la douleur en mémoire partagée.
Dimension politique du cycle des quarante jours
Au Kurdistan, le Çîlê a également acquis une dimension politique dans l’histoire contemporaine. Lors des conflits, des soulèvements ou des répressions (exercées notamment par des États coloniaux) le quarantième jour d’un « şehîd » (martyr) devient souvent un moment de mobilisation collective.
Le cycle fonctionne ainsi :
1. Un décès lors d’un affrontement ou d’une manifestation.
2. Un rassemblement massif au quarantième jour.
3. Ce rassemblement devient à son tour un espace de revendication.
Ainsi, le rythme rituel du deuil a parfois structuré le rythme de la contestation politique, transformant la mémoire en acte de résistance.
Un rite de réintégration sociale
Le Çîlê ne clôt pas la mémoire ; il clôt la phase d’isolement. Après ce jour :
Les visites diminuent.
Les activités sociales reprennent progressivement.
Les couleurs réapparaissent dans les foyers.
Les hommes rasent leur barbe poussée pendant le deuil.
La société kurde adresse alors un message implicite : la douleur est reconnue, partagée et honorée mais la vie doit continuer.
Conclusion
Au Kurdistan, le Çîlê est bien plus qu’un simple quarantième jour. Il est :
Un seuil spirituel.
Un mécanisme social de régulation du deuil.
Un acte de solidarité clanique.
Parfois un moment politique.
Un rituel de passage vers la réintégration.
Dans une société où l’identité collective reste forte, le deuil est porté par tous. Le quarantième jour n’efface pas la perte ; il transforme la souffrance privée en mémoire communautaire, permettant aux vivants de reprendre place dans le monde sans rompre le lien avec leurs morts.