TURQUIE / KURDISTAN – En Turquie, le racisme est devenu si ordinaire qu’il fait désormais partie du quotidien. Il s’agit d’une construction étatique raciste vieille de plus d’un siècle. Tout est pensé, de haut en bas, à travers un prisme racial. Du pouvoir politique à la bureaucratie, de l’économie à l’éducation, des médias aux arts, l’ensemble du système est structuré autour du racisme et de la haine dirigés contre les Kurdes.
Du conservateur au « gauchiste d’État », jusque dans les plus petites cellules de la société, une vision profondément haineuse domine. Rien que ces dernières semaines, de nombreux exemples — institutionnels comme sociaux — montrent à quel point cette banalisation et cette impunité sont enracinées.
Il faut aussi souligner ceci : de nombreux musulmans ordinaires en Turquie, mais aussi des imams et des chefs de confréries religieuses, applaudissent le massacre des Kurdes, voire en réclament davantage. Ce sont les mêmes qui pleurent les musulmans ailleurs dans le monde, tout en exigeant l’extermination des Kurdes musulmans avec lesquels ils cohabitent. Une hypocrisie abjecte.
La haine déferle sans contrôle sur les réseaux sociaux
Sur les réseaux sociaux, le racisme est totalement hors de contrôle. Sous chaque publication liée aux Kurdes, des meutes se rassemblent comme des vautours pour proférer des discours haineux et des appels au meurtre.
Des adolescents très jeunes jusqu’aux personnes âgées, on voit des individus expliquer avec jubilation — ou avec une rage écumante — pourquoi « les Kurdes doivent être tués ». Ce phénomène est largement répandu au Moyen-Orient. Mais, faute d’être reconnu comme un crime — notamment dans les faits — le racisme est banalisé, invisibilisé et traité comme s’il n’existait pas.
Or il est au contraire légitimé du sommet à la base, systématiquement soutenu et protégé.
Haine raciste décomplexée sur TikTok
Ces derniers jours, une vidéo devenue virale sur TikTok illustre de manière glaçante le niveau atteint par le racisme banalisé. On y voit trois jeunes femmes rire et s’exprimer avec une désinvolture déconcertante, comme s’il s’agissait d’une conversation ordinaire.
Dans l’enregistrement, elles déclarent notamment : « Les Kurdes se multiplient. Tuez ces Kurdes qu’on s’en débarrasse. Qu’ils aillent tous en enfer. »
Ces propos, tenus sans la moindre gêne et diffusés publiquement, donnent un aperçu brutal de la normalisation de la haine raciale et des appels au meurtre dans l’espace numérique.
Les rapports ne montrent que la partie visible
Ce que révèlent les rapports des organisations de défense des droits humains ne représente que la partie émergée de l’iceberg. La réalité, c’est ce que nous vivons chaque jour.
Notre identité, notre langue, notre culture, notre géographie : tout est victime du racisme. Et il faut le rappeler clairement : dans ce pays, ce ne sont pas les racistes qui sont sanctionnés, mais les personnes qui subissent le racisme. Elles sont lynchées, poursuivies, emprisonnées. C’est pourquoi les rapports ne reflètent que les formes les plus édulcorées du problème. Son impact réel est extrêmement lourd.
Le Centre d’études de terrain (SAMER) a recensé, pour la seule année 2025, au moins 112 incidents racistes, discriminatoires ou négationnistes, sur la base d’articles parus dans la presse nationale et locale. Selon SAMER, « ces violations ne se limitent pas à des actes individuels de haine, mais prennent une dimension institutionnelle impliquant autorités publiques, forces de sécurité, administrations pénitentiaires et municipalités ».
Quelques exemples récents de racisme documentés par l’IHD
Pour donner une idée de l’ampleur du phénomène — bien que le racisme touche les Kurdes à chaque instant — voici quelques exemples relevés ces dernières semaines par l’Association des droits humains (İHD) :
1er janvier 2026 – À Van, municipalité placée sous tutelle par Ankara, l’enseigne d’une crèche kurdophone nommée « Perperok » (Papillon) est retirée.
10 janvier 2026 – Après une déclaration du parti DEM en hommage aux Kurdes tués en Syrie, le président du BBP, Mustafa Destici, lance :
« Abandonnez l’identité et le passeport de la République turque et dégagez. Allez vivre où vous voulez. »
11 janvier 2026 – Des supporters de Bursa déploient une banderole raciste lors d’un match contre Batman Petrolspor :
« Regarde l’histoire : vois ce qu’il advient de ceux qui se dressent contre les Turcs. »
14 janvier 2026 – Les concerts du chanteur Semicenk sont annulés après qu’il a mentionné Rojava dans un message dénonçant les morts civiles en Palestine, au Soudan et au Turkestan oriental.
25 janvier 2026 – Avant le match Sivasspor–Amedspor, plusieurs hôtels de Sivas refusent d’héberger l’équipe kurde d’Amedspor.
26 janvier 2026 – Une infirmière est arrêtée pour avoir soutenu une campagne de tressage de cheveux en solidarité avec les combattantes kurdes du Rojava.
26 janvier 2026 – À Nusaybin (Mardin), Diyar Koç est torturé puis arrêté sous prétexte d’avoir « retiré un drapeau turc ». Bien que cette accusation soit fausse, un procès-verbal évoque une « chute d’une tour ». Gravement blessé, il est transféré en prison en fauteuil roulant.
28 janvier 2026 – À Kars, deux jeunes femmes (17 et 20 ans) sont placées en garde à vue pour avoir publié une photo de leurs cheveux tressés sur les réseaux sociaux.
29 janvier 2026 – Ismail Hünerlice, figure influente de la confrérie İsmailağa, appelle à « tirer » sur les manifestants solidaires du Rojava.
Maxime Azadî