TURQUIE / KURDISTAN – Trois ans après les séismes dévastateurs en Turquie, plus de 55 000 personnes de la province kurde de Gurgum vivent toujours dans des conteneurs. Les procédures judiciaires sont au point mort, et l’échec politique et l’impunité caractérisent cette situation.
Trois ans après les séismes dévastateurs du 6 février 2023, le retour à la normale reste difficile dans la province kurde de Gurgum (Maraş en turc). La ville, située à l’épicentre du séisme, dont les épicentres se trouvaient à Markaz (Pazarcık) et à Albistan (Elbistan), continue de faire face aux conséquences sociales, structurelles et juridiques de la catastrophe. Plus de 55 000 personnes vivent toujours dans des conteneurs et des centaines de milliers attendent un nouveau logement. Parallèlement, les procédures judiciaires liées à la catastrophe s’éternisent.
La vie en suspens
Le gouvernement turc parle de progrès : selon les chiffres officiels, plus de 73 000 nouveaux appartements ont déjà été livrés et plus de 84 000 autres sont en construction. Cependant, le quotidien de nombreuses personnes reste marqué par des logements précaires. Plus de 55 000 personnes vivent encore dans 14 villes de conteneurs, d’après le dernier rapport sur la reconstruction de la Direction de la stratégie et du budget, qui dépend de l’administration présidentielle turque. Les conditions de vie y sont souvent précaires : chaleur accablante en été, froid en hiver et absence d’intimité. Parallèlement, beaucoup souffrent du stress psychologique persistant, de l’incertitude et du deuil de leurs proches.
Sur le plan juridique, la question reste en suspens pour beaucoup. De nombreux habitants d’immeubles ayant subi des dommages mineurs ou modérés attendent le jugement des tribunaux ; leurs maisons ont été démolies sous prétexte de préservation des ressources naturelles, et ces expropriations donnent lieu à des litiges.

7 500 bâtiments détruits, mais les procédures judiciaires sont au point mort.
Rien qu’à Gurgum, environ 7 500 bâtiments se sont effondrés lors du séisme. L’enquête criminelle progresse lentement : sur les 376 affaires ouvertes, beaucoup sont encore en cours et seules quelques-unes ont abouti à un verdict. Des poursuites ont également été engagées contre 23 responsables gouvernementaux. Le complexe résidentiel Ebrar est emblématique de la catastrophe. Dix-huit de ses immeubles se sont effondrés dans les premières secondes du séisme, faisant 1 480 victimes. Les premiers verdicts ont été rendus dans les procès liés à cette affaire : les entrepreneurs responsables, Tevfik Tepebaşı et Atilla Öz, ont chacun été condamnés à plus de 18 ans de prison. Ce verdict a été confirmé en appel et est actuellement examiné par la Cour de cassation.
L’impunité malgré la responsabilité ?
L’affaire du complexe Palmiye, qui a coûté la vie à 152 personnes, est particulièrement explosive. L’entrepreneur responsable du chantier, Ali Babaoğlu, a été condamné à 21 ans et neuf mois de prison. Hacı Mehmet Ersoy, père du vice-président de l’AKP de la circonscription de Markaz, a également été inculpé. Initialement placé en détention, il a été libéré après seulement 23 jours en raison de son âge avancé. Par la suite, le tribunal a révoqué sa libération et émis un nouveau mandat d’arrêt, mais Ersoy demeure en fuite.

Autres procès et jugements
Dans d’autres cas, des peines de prison de plusieurs années ont également été prononcées. Pour l’effondrement du complexe d’appartements Hacı Ömer, qui a fait 70 victimes, deux personnes responsables ont été condamnées à plus de 14 ans de prison. Lors du procès concernant le complexe d’habitations Çuhadar, où 130 personnes ont péri, l’ingénieur en structure a été condamné à plus de 15 ans de prison. Il a également écopé de peines de plusieurs années de prison dans deux autres affaires : l’immeuble d’appartements Melike Hanım (49 morts) et l’hôtel Arıkan (14 morts). Dans le cas de l’immeuble d’appartements Saray, où quatre personnes ont trouvé la mort, les peines ont été considérablement plus clémentes. L’application de cette clémence pour « bonne conduite » a suscité l’indignation générale.
Un tremblement de terre qui continue de trembler
Les procédures judiciaires restent fragmentées et illustrent comment les défaillances institutionnelles, la corruption dans le secteur de la construction et l’impunité cautionnée par le pouvoir politique sont rarement poursuivies de manière systématique, même après des catastrophes. Alors que des milliers de personnes continuent de vivre sur des chantiers ou dans des conteneurs, la confiance en la justice demeure profondément ébranlée pour beaucoup.
Les séismes du 6 février 2023, d’une magnitude de 7,7 et 7,6, ont touché non seulement Gurgum, mais aussi dix autres provinces. Selon les chiffres officiels, environ 56 000 personnes ont perdu la vie, mais des experts indépendants, comme l’Association médicale turque (TTB), estiment le bilan humain bien plus lourd, au moins le double. Les organisations humanitaires internationales l’ont qualifié de l’une des pires catastrophes de l’histoire de la Turquie. (ANF)