PARIS – Une paix véritable n’est possible que par une confrontation où la vérité, et non les bombes, s’exprime ; où la justice, et non le silence, prévaut, écrit Ercan Jan Aktas, journaliste et écrivain kurde réfugié en France, à propos des pourparlers de paix engagés entre la Turquie et le PKK alors que les familles des victimes kurdes du massacre de Roboski n’ont toujours pas obtenu justice 14 ans après le massacre.
Dans le conflit qui dure depuis un siècle avec la République de Turquie, Roboskî n’est pas seulement une plaie pour les Kurdes ; c’est leur histoire, leur mémoire et leur lamentation incessante. Ce qui s’est passé ne peut se réduire à un simple massacre ; c’est une marque indélébile laissée sur le corps kurde par le déni, l’impunité et la logique de l’État.
Roboskî n’est pas restée figée la nuit des bombardements. Alors que la justice tarde à venir et que la vérité est étouffée, elle est devenue un lieu de deuil transmis de génération en génération. C’est pourquoi Roboskî n’est pas une simple note de bas de page dans l’histoire kurde ; c’est un cri qui imprègne chaque ligne de cette histoire.
Roboskî n’est jamais devenue une simple date inscrite sur un calendrier. C’est un lieu qui se fige à nouveau chaque hiver dans nos mémoires et se brise à nouveau chaque printemps. Cette nuit-là, les bombes qui s’abattaient du ciel ont brisé non seulement des corps, mais aussi le sens de la justice, la possibilité de vivre ensemble et les fondements moraux les plus essentiels de l’humanité.
Tandis que l’on parlait des victimes avec la froideur et l’irresponsabilité des « renseignements erronés », le ciel à l’ouest de l’Euphrate s’illuminait de feux d’artifice pour les célébrations du Nouvel An. Au même instant, ceux qui restaient plongés dans l’obscurité à l’est de l’Euphrate devaient faire bien plus que pleurer leur disparition ; ils étaient contraints de témoigner contre l’oubli forcé et de perpétuer le souvenir face au silence.
Une fois encore, la réalité kurde — et la lutte — ne se limitent pas à raconter Roboskî comme une simple tragédie dans sa confrontation avec l’État ; il s’agit d’un effort pour opposer la mémoire aux cris étouffés, aux vies inachevées et à un silence tissé par le déni.
Car Roboskî est une vérité qui meurt une seconde fois dès qu’on l’oublie.
L’un de ceux qui expriment le plus puissamment ce message est l’artiste Mehmet Akbaş. Dans son œuvre Qêrîna Roboskî (Cri de Roboskî), Akbaş ne relate pas le massacre de Roboskî comme un simple « événement », mais le reconstruit comme une plaie ouverte dans la mémoire collective kurde. Le deuil est au cœur du chant, mais il ne s’agit pas d’un deuil passif : c’est une forme de douleur qui témoigne et exige des comptes. Qêrîn (le cri) est à la fois la voix des victimes et le souvenir indélébile des survivants. Ainsi, l’œuvre oscille consciemment entre lamentation et contestation politique.
Un thème central de la mélodie est la prise pour cible de l’innocence. Le bombardement de villageois kurdes démunis – enfants et jeunes – dont la vie fait partie intégrante du quotidien des zones frontalières, est présenté comme une rupture morale qui rend intenables les explications d’« erreur » ou d’« accident ». Dans cette chanson, Roboskî apparaît non seulement comme une plaie pour les Kurdes, mais aussi comme un vide béant dans la conscience de l’humanité.
Un autre thème majeur est celui de l’impunité et du déni. Plutôt que d’employer un langage politique explicite, la chanson construit l’absence de justice à travers des images récurrentes et des appels au deuil. Ce choix invite l’auditeur non pas à un débat juridique, mais à une confrontation éthique. Le silence, l’oubli et le mutisme de l’État sont mis en parallèle avec des images de la nature, les lamentations des mères et un sentiment collectif de perte.
Dans cette œuvre, la voix collective précède le récit individuel. Le narrateur n’est pas un « je » mais un « nous », ce qui soustrait Roboskî au cadre d’une tragédie singulière et l’inscrit dans les ruptures continues de l’histoire kurde. La structure lyrique et mélodique, qui rappelle la tradition du dengbêj, transporte Roboskî dans le domaine de la mémoire orale plutôt que de l’histoire écrite, produisant ainsi une forme de souvenir à l’abri de l’effacement.
En définitive, Qêrîna Roboskî démontre que le deuil n’est pas seulement un état de chagrin personnel, mais aussi un acte politique et une pratique collective de la mémoire. La chanson reproduit Roboskî non comme un dossier clos, mais comme un appel à la conscience qui doit rester ouvert jusqu’à ce que justice soit faite et la vérité reconnue. Cet appel s’exprime par des mots contre le silence, par des lamentations contre le déni, et par le souvenir contre l’oubli.
Un destin commun à travers la Méditerranée
La complainte Qêrîna Roboskî, interprétée par l’artiste kurde Mehmet Akbaş, exilé, croise en Allemagne l’histoire de l’artiste grecque Alexandra Gravas, elle aussi marquée par l’exil. Le fait que la maison où vivaient les ancêtres de Gravas avant l’échange de populations se situe aujourd’hui à Söke, dans la province d’Aydın, confère à cette rencontre une dimension plus profonde, révélant le destin commun de l’exil, du déracinement et de la mémoire perdue à travers le bassin méditerranéen.
Ce qui réunit Alexandra Gravas et Mehmet Akbaş sur une même scène, dans des langues différentes, c’est la conscience partagée de l’humanité. Ensemble, ils nous rappellent que la musique est l’un des langages les plus puissants pour la paix, la réconciliation et la reconstruction de la vie dans toute sa diversité. Sur cette scène, tandis que « Qêrîna Roboskî » s’élève de la voix de Mehmet Akbaş, « Leylim Ley » résonne à travers celle d’Alexandra Gravas. Mésopotamie, Anatolie et mer Égée s’entremêlent dans ces mélodies, unies par des souffrances, des espoirs et des valeurs humaines partagés.
Chaque mot prononcé à propos de Roboskî – qu’il s’agisse d’une lamentation, d’un chant ou d’un texte – est simultanément un appel à la responsabilité face à une histoire tissée de déni. Une paix véritable n’est possible que par une confrontation où la vérité, et non les bombes, s’exprime ; où la justice, et non le silence, prévaut. Roboskî restera une blessure de conscience qui ne pourra se refermer tant que justice ne sera pas rendue. Notre devoir n’est pas de dissimuler cette blessure, mais de la panser par la vérité, la responsabilité et la justice – jusqu’à ce que justice soit enfin rendue sur ces terres, où les codes gravés dans nos cœurs et nos âmes perdurent. (Bianet)
Ercan Jan Aktaş est chercheur en sciences sociales, écrivain et militant. Ses travaux portent sur la paix sociale, la violence, le militarisme, le genre et l’objection de conscience. Il contribue à Yeni Özgür Politika, Yeni Yaşam et Bianet avec des articles, des interviews et des reportages approfondis sur l’actualité politique, les questions migratoires, la paix sociale et le genre. Il poursuit son travail universitaire, journalistique et militant en France.