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Les Kurdes d’Irak, otages d’un État colonial factice au cœur de la guerre USA/Israël vs Iran

IRAK / KURDISTAN – Depuis le 28 février 2026, le Moyen-Orient est plongé dans une guerre ouverte entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Lancée par des frappes aériennes massives américano-israéliennes, cette confrontation a rapidement débordé sur le territoire irakien. L’Iran a riposté en lançant des missiles balistiques et des drones contre des bases américaines, des intérêts israéliens et, à plusieurs reprises, contre les zones kurdes d’Irak.

Le 24 mars 2026, six missiles balistiques iraniens ont frappé une base de peshmergas dans la région de Soran, au nord d’Erbil, tuant six combattants kurdes et en blessant une trentaine d’autres. Il s’agit de l’attaque la plus meurtrière contre les forces de sécurité kurdes depuis le début du conflit. Le président de la Région du Kurdistan, Nechirvan Barzani, a qualifié cet assaut de « agression hostile directe » contre la souveraineté du Kurdistan et a exigé que le gouvernement fédéral irakien mette fin à ces attaques. Parallèlement, des milices pro-iraniennes des Forces de mobilisation populaire (FMP / Hachd al-Chaabi) ont multiplié les opérations contre des cibles américaines et kurdes en Irak, tandis que des frappes en retour (attribuées aux États-Unis ou à Israël) visent leurs positions.

Dans ce chaos, le Premier ministre irakien Mohammed Shia al-Sudani s’est retrouvé dans une position contradictoire : il a publiquement condamné les attaques visant le Kurdistan (y compris celle d’aujourd’hui ciblant la résidence du président de la Région du Kurdistan, Nechirvan Barzani, à Duhok), tout en dirigeant un gouvernement qui finance, intègre et légitime les FMP – ces mêmes milices largement loyales à Téhéran et souvent accusées de mener des actions parallèles.

Cette guerre régionale met cruellement en lumière les faiblesses structurelles de l’État irakien, fruit d’une construction coloniale britannique post-1918, conçue avant tout pour des raisons pétrolières et géostratégiques plutôt que pour refléter une identité nationale cohérente.

La genèse coloniale de l’Irak

Après la défaite de l’Empire ottoman en 1918, la Grande-Bretagne obtient le mandat sur la Mésopotamie. Les trois vilayets ottomans de Bagdad, Bassora et Mossoul (ce dernier riche en pétrole et à majorité kurde) sont artificiellement fusionnés pour former l’État irakien en 1921. Le pétrole de Mossoul constitue l’enjeu central : les Britanniques veulent sécuriser l’approvisionnement en mazout pour leur flotte navale. Les Kurdes, qui avaient reçu des promesses d’autonomie ou d’indépendance dans le traité de Sèvres (1920), sont trahis par le traité de Lausanne (1923). Le vilayet de Mossoul est intégré à l’Irak malgré la volonté majoritaire kurde, pour des motifs purement économiques et stratégiques.

Cet État « factice » réunit des populations aux identités distinctes : Arabes chiites et sunnites, Kurdes (peuple indo-iranien à majorité sunnite), Turkmènes, Assyriens, etc., sans véritable cohésion nationale préalable. Les décennies suivantes sont marquées par des répressions successives contre les Kurdes : révoltes sous la monarchie, arabisation forcée sous Saddam Hussein, et surtout la campagne Anfal de 1988 avec le gazage d’Halabja.

L’autonomie kurde et les tensions persistantes

Après 1991 et la zone d’exclusion aérienne, les Kurdes obtiennent une autonomie de facto, consolidée par la Constitution fédérale de 2005. La Région du Kurdistan irakien dispose aujourd’hui de son propre gouvernement (KRG), parlement, forces peshmergas et contrats pétroliers. Pourtant, les « territoires disputés » (Kirkuk, Sinjar…), le partage des revenus pétroliers et le rôle des milices pro-iraniennes restent sources de conflits permanents avec Bagdad.

L’absurdité d’un État qui ne contrôle pas ses propres forces

La guerre actuelle accentue dramatiquement ces contradictions. Les FMP agissent souvent comme un État dans l’État, servant des agendas extérieurs (iranien) tout en étant officiellement intégrées aux forces irakiennes. Le Premier ministre Sudani condamne les attaques contre les peshmergas et le Kurdistan, tout en tolérant ou en finançant les milices qui participent à l’escalade régionale. Un gouvernement qui ne parvient pas (ou ne veut pas) monopoliser la violence légitime ne peut pas crédiblement invoquer l’« intégrité territoriale » face aux aspirations kurdes.

Les Kurdes d’Irak otages d’un État colonial artificiel

Les Kurdes d’Irak se retrouvent une fois de plus otages d’un État colonial artificiel, conçu pour le pétrole et non pour les peuples qui l’habitent. À chaque crise régionale – et particulièrement dans cette guerre USA/Israël-Iran – les lignes de faille ethniques, confessionnelles et pétrolières resurgissent. Tant que Bagdad ne proposera pas un fédéralisme réel et respecté, ou que les Kurdes ne pourront pas exercer pleinement leur droit à l’autodétermination, l’Irak restera un pays fragile, traversé par des acteurs armés parallèles et des ingérences étrangères.