KURDISTAN – « Les Kurdes n’ont pas d’amis sauf les montagnes. » Ce proverbe kurde, répété depuis des générations, résume une histoire tragique : un peuple mobilisé, armé, sacrifié au nom d’alliances temporaires, puis abandonné – ou pire, écrasé – dès que les intérêts des puissants changent. Parmi tous les acteurs qui ont trahi les Kurdes, un pays se distingue par la constance et la systématicité de sa politique hostile : la Turquie.
Les Kurdes pourraient faire confiance même au diable… mais pas à la Turquie
Le titre provocateur de cet article n’est pas une simple formule rhétorique. Il reflète une conviction forgée dans le sang, les bombardements, les villages rasés et les promesses brisées depuis plus d’un siècle. Même le diable, dans sa franchise cynique, inspire plus de prévisibilité que la Turquie quand il s’agit des droits kurdes.
1920-1923 : La trahison originelle – de Sèvres à Lausanne
Tout commence avec la fin de l’Empire ottoman. Le Traité de Sèvres (1920) promettait explicitement un Kurdistan autonome, voire indépendant, dans les zones kurdes de l’Anatolie orientale. Les Kurdes y ont cru ; certains ont même combattu aux côtés des Alliés ou attendu en silence.
Mustafa Kemal Atatürk et les nationalistes turcs ont rejeté ce traité. Trois ans plus tard, le Traité de Lausanne (1923) efface toute mention du Kurdistan. Les Kurdes deviennent officiellement des « Turcs de montagne », une minorité invisible condamnée à l’assimilation forcée. La promesse d’autodétermination est sacrifiée sur l’autel de la création d’un État-nation turc homogène. Première grande trahison moderne.
2013-2015 : Le « processus de paix » qui n’en était pas un
En 2013, Recep Tayyip Erdoğan lance un dialogue historique avec Abdullah Öcalan, leader emprisonné du PKK. Un cessez-le-feu tient. Des réformes timides voient le jour (enseignement du kurde limité, médias). Les espoirs sont immenses.
En juillet 2015, tout s’effondre. Pourquoi ? Parce que le HDP (parti pro-kurde) obtient un score électoral historique en juin 2015, menaçant la majorité absolue de l’AKP. Parce que la guerre en Syrie renforce les Kurdes du Rojava, perçus comme une menace existentielle par Ankara. Parce qu’Erdoğan choisit la surenchère nationaliste pour regagner du pouvoir.
Le cessez-le-feu est rompu. Les villes kurdes du sud-est (Cizre, Sur, Nusaybin…) sont bombardées, des milliers de civils tués, des centaines de milliers déplacés. Le « processus de paix » n’était qu’une pause tactique.
2019 : Afrin, Serê Kanîyê, Girê Spî – la récompense pour avoir vaincu Daesh
Les YPG/Forces démocratiques syriennes (FDS) ont payé le prix du sang pour détruire l’État islamique. Kobanê, Raqqa, Deir ez-Zor : les Kurdes ont été l’épine dorsale terrestre de la coalition anti-Daesh.
Récompense ? Donald Trump donne feu vert à l’opération turque « Source de Paix » (octobre 2019). Afrin est occupée depuis 2018. Ras al-Aïn (Serê Kanîyê) et Tel Abyad (Girê Spî) passent sous contrôle turc et de factions pro-Ankara. Des dizaines de milliers de Kurdes fuient. Des démographiques sont modifiées par l’installation d’Arabes sunnites et de Turkmènes. Ankara appelle cela « zone de sécurité ».
2024-2026 : La nouvelle donne… et les vieilles méthodes
En 2025, Öcalan appelle à déposer les armes. Le PKK annonce sa dissolution et son retrait du territoire turc vers le nord de l’Irak. Une commission parlementaire discute de réformes. Erdoğan parle de « nouvelle ère de fraternité ».
Mais sur le terrain :
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La Turquie continue des opérations aériennes et terrestres dans le sud du Kurdistan irakien (Qandil, Sinjar) même après ces annonces.
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En Syrie, Ankara soutient activement le nouveau pouvoir islamiste de Damas dans sa campagne pour démanteler les structures kurdes (FDS, AANES). Alep, Manbij, Kobané : les pressions et les combats se multiplient pour forcer l’intégration forcée sans autonomie réelle.
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Les demandes turques restent maximalistes : dissolution totale, départ des « éléments étrangers », fin de toute structure militaire kurde en Syrie – sans contrepartie crédible sur les droits culturels, politiques ou la décentralisation.
Même quand le PKK lâche du lest, la Turquie maintient la pression militaire et refuse toute tutelle partagée ou reconnaissance d’autonomie.
Pourquoi « même au diable » ?
Le diable ne nie pas votre existence. Il ne vous traite pas de « terroriste » pour justifier ton anéantissement culturel. Il ne bombarde pas tes villes après t’avoir utilisé contre un ennemi commun. Il ne change pas de discours tous les six mois selon ses calculs électoraux.
La Turquie, elle, alterne entre dialogue opportuniste et répression totale depuis un siècle. Elle tolère une autonomie kurde en Irak du Nord tant qu’elle reste faible et dépendante économiquement (via le pétrole via Ceyhan). Dès qu’elle devient forte ou qu’elle inspire les Kurdes de Turquie/Syrie, elle frappe.
Les Kurdes ont survécu à des trahisons par les Britanniques (Sèvres/Lausanne), les Américains (1975, 2019), les Iraniens (Mahabad 1946), les Irakiens (Anfal), les Russes/Soviétiques… Mais avec la Turquie, c’est différent : c’est une hostilité structurelle, inscrite dans l’ADN de l’État kemaliste puis erdoganiste. L’autonomie kurde n’est acceptable que si elle est contrôlée, affaiblie, turquifiée.
Et la moralité de cette histoire ?
Les Kurdes n’ont pas besoin de tutelle turque pour exister. Ils ont besoin d’unité interne, d’alliances pragmatiques (et non serviles) et surtout de ne jamais miser sur Ankara pour leur avenir.
Faire confiance au diable ? Peut-être, au moins on sait à quoi s’attendre. Faire confiance à la Turquie pour garantir une autonomie kurde ? Historiquement, stratégiquement, politiquement : non.
Les montagnes restent les seuls amis fiables. Et tant que la Turquie n’acceptera pas les Kurdes comme égaux – et non comme menace permanente –, ce proverbe ne risque pas de disparaître.