SYRIE / ROJAVA – Les forces gouvernementales syriennes utilisent à nouveau le stratagème de l’« armée tribale » et ont lancé un appel à la mobilisation contre les Kurdes.
En ce 7 mars 2026, près de deux mois après la signature d’un accord historique censé intégrer les Forces démocratiques syriennes (FDS) dans les structures étatiques syriennes, la situation dans le nord-est de la Syrie reste explosive. Les forces gouvernementales syriennes utilisent à nouveau le stratagème de l’armée tribale et ont lancé un appel à la mobilisation contre les Kurdes, alors que tous les accords concernant les droits des Kurdes ou la libération des otages kurdes signés par Damas sont restés lettre morte.
Ce recours à des milices tribales arabes, observé dès janvier 2026 lors de l’offensive rapide contre les zones contrôlées par les FDS, révèle une stratégie persistante : affaiblir l’influence kurde par des pressions indirectes, en mobilisant des acteurs locaux contre l’administration autonome, sans engager massivement l’armée régulière dans des zones à forte composante ethnique kurde.
Un accord signé, mais non appliqué
Le 30 janvier 2026, sous médiation américaine, le président de transition Ahmed al-Sharaa et le commandant des FDS Mazloum Abdi ont paraphé un accord-cadre ambitieux. Celui-ci prévoyait :
- une intégration progressive et phasée des FDS dans l’armée syrienne (création de brigades spécifiques, transfert de lourds armements) ;
- la remise au pouvoir central des frontières, des champs pétroliers, des postes-frontières et des prisons abritant des djihadistes de l’État islamique ;
- des avancées sur les droits kurdes : reconnaissance du kurde comme langue nationale (décret n°13 du 16 janvier 2026), octroi de la citoyenneté aux apatrides, enseignement du kurde dans les écoles, reconnaissance de Newruz (nouvel-an kurde) comme fête nationale.
Pourtant, deux mois plus tard, l’implémentation patine. Les unités de sécurité intérieure syriennes sont entrées dans Hassaké et Qamishlo début février, mais le désarmement complet des FDS n’a pas eu lieu. Les zones mixtes arabes-kurdes restent sous tension. Surtout, les promesses de libération d’otages et prisonniers kurdes (membres de partis politiques, civils raflés en janvier et février 2026) n’ont pas été tenues, alimentant la méfiance profonde au sein de la population kurde.
La résurgence de l’« armée tribale » comme outil de pression
Face à ce blocage, Damas semble reprendre la tactique qui a permis, en janvier 2026, de reprendre rapidement Raqqa, Deir ez-Zor et de larges pans du nord-est : mobiliser les tribus arabes contre les FDS. Des chefs tribaux, souvent motivés par des griefs anciens (marginalisation perçue, conscription forcée, taxation par l’administration autonome), ont été appelés à une « mobilisation générale » contre les « éléments kurdes récalcitrants ».
Cette « armée tribale » – coalitions informelles de combattants arabes sunnites – a déjà prouvé son efficacité : en janvier, elle a permis de retourner des alliés historiques des FDS (comme des fractions de la tribu Shammar) et de précipiter l’effondrement territorial kurde. Aujourd’hui, son rappel signale une tentative de forcer la main : soit les FDS acceptent une intégration accélérée et humiliante, soit elles s’exposent à de nouveaux « soulèvements locaux » qui pourraient dégénérer en massacres des civils kurdes.
Un contexte de peur et de traumatismes ravivés
Pour les Kurdes du Rojava, ce scénario ravive les pires souvenirs : le siège de Kobanê par l’EI en 2014-2015, les offensives turques à Afrin (2018) et Ras al-Aïn (2019), puis la perte massive de territoires en janvier 2026. La crainte d’une arabisation forcée, d’exécutions sommaires ou de violences communautaires est omniprésente, d’autant que des rapports font état de crimes de guerre et crimes contre l’humanité (humiliations, exécutions de prisonniers, atteintes aux civils) lors des entrées des forces pro-Damas dans de nombreuses zones (régions alaouites, druzes, kurdes…).
Le retrait progressif du soutien américain – Washington privilégiant désormais un partenariat avec Damas – accentue le sentiment d’abandon. Les Kurdes se retrouvent coincés entre un pouvoir central qui promet l’inclusion mais pratique la coercition, et des tribus arabes armées qui échappent en partie au contrôle de Damas.
Vers une escalade « communautaire » ?
Si les intentions de cette nouvelle mobilisation tribale restent floues – s’agit-il d’une simple posture pour forcer des négociations, ou d’une préparation à une seconde vague d’offensive ? –, son impact psychologique est déjà réel. Dans un pays où les lignes de fracture ethniques et tribales sont encore vives, un dérapage pourrait plonger le nord-est dans un chaos intercommunautaire, profitant au groupe terroriste État islamique.
Ahmed al-Sharaa (Jolani) cherche à projeter une image d’État inclusif et souverain. Mais le recours répété aux tribus comme levier de pression, couplé à l’absence de progrès concrets sur les droits et libérations promis, mine cette crédibilité. Pour les Kurdes syriens, l’enjeu demeure existentiel : obtenir une reconnaissance réelle et une sécurité collective dans une Syrie unitaire qui, pour l’instant, semble les tolérer sous condition de capitulation militaire et politique.
Dans l’attente de signes tangibles d’application des accords ou, au contraire, d’une nouvelle escalade anti-kurde déguisé de « tribale », le nord-est syrien reste l’un des points les plus fragiles de la « nouvelle Syrie » en ce début mars 2026.