IRAN / ROJHILAT – Dans cette analyse incisive, la chercheuse Rojîn Mûkrîyan explore la fracture historique entre le mouvement kurde et le pouvoir central iranien, de la révolution de 1979 au soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » (femme, vie, liberté) de 2022. En déconstruisant le mythe du « séparatisme » instrumentalisé par le régime et une partie de l’opposition, l’auteur démontre que l’avenir démocratique de l’Iran ne dépend pas de l’uniformité, mais de la reconnaissance d’une nation plurielle. Un texte essentiel pour comprendre pourquoi la liberté de l’Iran passera inévitablement par la justice faite au Kurdistan.
Dès l’aube de la révolution, les Kurdes ont rejeté la République islamique. Refusant de se soumettre au nouveau régime théocratique, ils ont opté pour la résistance en tentant d’instaurer, au Rojhilat, une autonomie locale fondée sur des conseils populaires. Cette aspiration démocratique s’est toutefois heurtée à l’hostilité immédiate de la République islamique d’Iran (RII). Entre mars 1979 et le début des années 1980, le peuple kurde a subi une répression féroce : offensives militaires massives, exécutions sommaires et bombardements. Si, au départ, une certaine gauche perse manifestait sa solidarité envers l’autonomie kurde, ce soutien fragile s’est rapidement fragmenté. L’anti-impérialisme de Khomeiny, consolidé par la crise des otages et le déclenchement de la guerre Iran-Irak, a fini par étouffer ces alliances.
Quarante-quatre ans plus tard, l’histoire semble bégayer. L’assassinat de Jina (Mahsa) Amini en septembre 2022 a embrasé l’Iran avec le soulèvement « Jin, Jiyan, Azadî » (Femme, Vie, Liberté). Bien qu’ancré dans l’imaginaire politique kurde, ce cri de ralliement a résonné dans tout le pays, faisant du nom de Jina un symbole universel. Pour la première fois, différentes nationalités unissaient leurs forces contre le régime. Pourtant, une fois de plus, les promesses ont devancé les actes.
En novembre 2022, sous l’impulsion des partis kurdes en exil, le Rojhilat est devenu l’épicentre de la ferveur révolutionnaire. Les villes de Bukan, Mahabad, Javanrud, Sanandaj (Sina), Saqqez (Seqiz), Kermanshah et Ilam se sont transformées en véritables champs de bataille. Pendant des jours, la jeunesse kurde a affronté les balles dans les rues, tandis que le Corps des gardiens de la révolution (CGRI) imposait la loi martiale. En l’espace de quelques jours, des centaines de civils ont été fauchés au Rojhilat.
Pendant ce temps, dans les métropoles à majorité persane, la résistance est demeurée essentiellement symbolique : chants aux balcons, concerts de klaxons et actes de désobéissance passive. Le slogan « Si tout l’Iran devient le Kurdistan, l’Iran deviendra un jardin de roses (Gulestan) » témoignait d’une vision romantique de la lutte. L’idée que « la liberté passe par le Kurdistan » s’est imposée dans les discours, mais la solidarité est restée de surface. Elle ne s’est jamais muée en une confrontation coordonnée à l’échelle nationale capable d’inverser le cours de l’histoire. Les vieilles fractures ont resurgi.
Au cœur de cette fragilité réside la question irrésolue de la nationalité en Iran. L’opposition est incapable de s’accorder sur une vision commune : l’Iran est-il un État-nation centralisé composé de minorités, ou une communauté politique multinationale exigeant une structure fédérale et décentralisée ?
Le régime instrumentalise habilement le spectre du « séparatisme » pour briser toute velléité de solidarité démocratique. Malheureusement, de nombreux acteurs de l’opposition, bien que se réclamant de la démocratie, continuent de percevoir la décentralisation comme une menace pour l’intégrité du pays. Faute d’un engagement de principe sur le pluralisme national, la solidarité demeure rhétorique et non structurelle.
Aujourd’hui, alors que la République islamique subit une pression internationale sans précédent, les forces politiques kurdes, regroupées au sein de la nouvelle Coalition des forces kurdes du Kurdistan iranien, se disent prêtes à bâtir l’avenir de l’Iran. Pourtant, l’hostilité persiste, émanant d’une partie de l’opposition qui assimile toujours décentralisation et désintégration.
L’expérience kurde en Irak, en Syrie et en Turquie prouve pourtant que ces mouvements agissent comme des stabilisateurs démocratiques plutôt que comme des agents de fragmentation. Depuis 1979, le mouvement kurde démontre une capacité d’innovation institutionnelle et un attachement constant au pluralisme. La lutte kurde n’est pas une quête de partition, mais une exigence de restructuration du pouvoir.
Toutefois, la démocratie exige la réciprocité. Elle réclame une solidarité concrète et non une sympathie de circonstance. Si les revendications de décentralisation continuent d’être taxées de « séparatisme », le cycle de la méfiance sera éternel et l’histoire continuera de se répéter inlassablement.
En réalité, aucun mouvement kurde iranien n’a jamais prôné la sécession. Leurs revendications portent sur la reconnaissance, l’autonomie ou le fédéralisme. Un dilemme brutal s’impose donc aux opposants iraniens : s’allier aux Kurdes pour renverser la théocratie, ou admettre qu’ils préfèrent subir le joug islamique plutôt que de risquer une « intégrité territoriale » qui n’a pourtant jamais été menacée par le projet kurde.
L’histoire ne s’efface pas, elle s’accumule. En Iran, la confrontation entre les Kurdes et l’État central est la fracture fondatrice de l’architecture politique depuis 1979. Reste à savoir si le présent saura briser ce schéma séculaire, ou si la peur du pluralisme sacrifiera, une fois encore, l’espoir d’un Iran démocratique et multinational. La réponse ne dépend plus seulement du Kurdistan.